Commissaires envoyés dans les départemens.--Les ennemis sur le sol
de la France.--Français dans les rangs ennemis.--Le plus grand
crime aux yeux de l'empereur.--Ancien projet de Sa Majesté,
relativement à Ferdinand VII.--Souhaits et demandes du prince
d'Espagne.--Projet de mariage.--Le prince d'Espagne un embarras de
plus.--Mesures prises par l'empereur.--Reddition de Dantzig et
convention violée.--Reddition de Torgaw.--Fâcheuses nouvelles du
Midi.--Instructions au duc de Vicence.--M. le baron Capelle et
commission d'enquête.--Coïncidence remarquable de deux
événemens.--Mise en activité de la garde nationale de
Paris.--L'empereur commandant en chef.--Composition de l'état-major
général.--Le maréchal Moncey.--Désir de l'empereur d'amalgamer
toutes les classes de la société.--Le plus beau titre aux yeux de
l'empereur.--Zèle de M. de Chabrol et amitié de l'empereur.--Un
maître des requêtes et deux auditeurs.--Détails ignorés.--M. Allent
et M. de Sainte-Croix.--La jambe de bois.--Empressement des
citoyens et manque d'armes.--Invalides redemandant du service.
AFIN de paralyser le mauvais effet que pourraient produire dans les
provinces les rapports des membres du corps législatif et les
correspondances des alarmistes, Sa Majesté nomma parmi les membres du
sénat conservateur un certain nombre de commissaires qu'il chargea de
visiter les départemens et d'y remonter l'esprit public. C'était
sûrement une mesure salutaire, et que les circonstances commandaient
impérieusement, car le découragement commençait à se faire sentir dans
les masses de la population, et l'on sait combien, en pareil cas, la
présence des autorités supérieures rend de confiance à ceux qui ne sont
que timides. Cependant les ennemis avançaient sur plusieurs points; déjà
ils avaient foulé le sol de la vieille France. Quand de semblables
nouvelles arrivaient à l'empereur, elles l'affligeaient profondément,
mais sans l'abattre; quelquefois pourtant il faisait éclater son
indignation, mais c'était surtout quand il voyait par les rapports que
des émigrés français se trouvaient dans les rangs ennemis. Il les
flétrissait du nom de traîtres, d'infâmes, de misérables indignes de
pitié. Je me rappelle qu'à l'occasion de la prise d'Huningue il flétrit
de la sorte un M. de Montjoie, qui servait dans l'armée bavaroise, après
avoir pris un nom allemand que j'ai oublié. L'empereur ajoutait
cependant: «Au moins celui-là a-t-il eu la pudeur de ne pas garder son
nom français!» En général, facile à ramener sur presque tous les
points, l'empereur était impitoyable pour tous ceux qui portaient les
armes contre leur patrie; et combien de fois ne lui ai-je pas entendu
dire qu'il n'y avait pas de plus grand crime à ses yeux!
Pour ne pas ajouter à la complication de tant d'intérêts qui se
croisaient et se compliquaient chaque jour davantage, déjà l'empereur
avait pensé à renvoyer Ferdinand VII en Espagne, j'ai même, la certitude
que Sa Majesté lui fit faire quelques ouvertures à ce sujet pendant son
dernier séjour à Paris, mais ce fut le prince espagnol qui ne voulut
pas, ne cessant au contraire de demander à l'empereur son appui. Il
souhaitait par-dessus tout devenir l'allié de Sa Majesté, aussi tout le
monde sait-il que dans ses lettres à Sa Majesté il le pressait sans
cesse de lui donner une femme de sa main. L'empereur avait pensé
sérieusement à lui faire épouser la fille aînée du roi Joseph, ce qui
semblait un moyen conciliatoire entre les droits du prince Joseph et
ceux de Ferdinand VII. Le roi Joseph ne demandait pas mieux que de se
prêter à cet arrangement, et à la manière dont il avait joui de sa
royauté depuis le commencement de son règne, il est permis de penser que
Sa Majesté ne devait pas y tenir beaucoup. Le prince Ferdinand avait
acquiescé à cette alliance, qui paraissait lui convenir beaucoup; mais
tout à la fin de 1813, il demanda du temps, et la suite des événemens
mit cette affaire au nombre de celles qui n'existèrent qu'en projet. Le
prince Ferdinand quitta enfin Valençay, mais plus tard que l'empereur ne
l'avait autorisé à le faire, car depuis assez long-temps sa présence
n'était qu'un embarras de plus. Au reste, l'empereur n'eut point à se
plaindre de sa conduite envers lui jusqu'après les événemens de
Fontainebleau.
Quoi qu'il en soit, dans la situation des affaires, ce qui concernait le
prince d'Espagne n'était qu'une chose accidentelle non plus que le
séjour du pape à Fontainebleau; le grand point, l'objet qui prédominait
tout, était la défense du sol de la France que les premiers jours de
janvier virent envahir sur plusieurs points. Là était la grande pensée
de Sa Majesté que cela n'empêchait pas cependant d'entrer comme de
coutume dans tous les détails de son administration, et l'on verra
bientôt quelles mesures il prit pour le rétablissement de la garde
nationale à Paris. J'ai eu sur cet objet des documens certains et des
détails peu connus, par une personne qu'il ne m'est pas permis de
nommer, mais que sa position a mis à même de voir tous les rouages de sa
formation. Tous ces travaux exigèrent encore pendant près d'un mois la
présence de Sa Majesté à Paris; elle y resta donc jusqu'au 25 de
janvier; mais que de funestes nouvelles lui parvinrent durant ces
vingt-cinq jours!
D'abord l'empereur apprit que les Russes, aussi peu scrupuleux que les
Autrichiens à observer les conditions ordinairement sacrées d'une
capitulation, venaient de fouler aux pieds les stipulations de celle de
Dantzig. Au nom de l'empereur Alexandre le prince de Wurtemberg, qui
commandait le siége, avait reconnu et garanti au général Rapp et aux
troupes placées sous son commandement le droit de retourner en France;
ces stipulations ne furent pas plus respectées que ne l'avaient été,
quelques mois auparavant, celles convenues avec le maréchal Saint-Cyr,
par le prince de Schartzemberg; ainsi la garnison de Dantzig fut faite
prisonnière de guerre avec autant de mauvaise foi que l'avait été la
garnison de Dresde. Cette nouvelle, arrivée presque en même temps que
celle de la reddition de Torgaw, affligea d'autant plus Sa Majesté
qu'elle concourait à lui prouver que les puissances ennemies ne
voulaient traiter de la paix que pour la forme, avec la résolution de
reculer toujours devant une conclusion définitive.
À la même époque les nouvelles de Lyon n'étaient nullement rassurantes;
le commandement en avait été confié au maréchal Augereau, et on l'accusa
d'avoir manqué d'énergie pour prévenir ou arrêter l'invasion du raidi
de la France. Au surplus, je ne m'arrête point ici à cette circonstance,
me proposant, dans le chapitre suivant, de recueillir ceux de mes
souvenirs qui se rapportent le plus au commencement de la campagne de
France et à quelques circonstances qui l'ont précédée. Je me borne donc
en ce moment à rappeler, autant que ma mémoire peut me le permettre, ce
qui se rapporte aux derniers jours que l'empereur passa à Paris.
Dès le 4 de janvier Sa Majesté, bien que sans espoir, comme je l'ai dit
tout à l'heure, d'amener les étrangers à conclure enfin une paix dont
tout le monde avait si grand besoin, donna au duc de Vicence ses
instructions et l'envoya au quartier général des alliés; mais il dut
attendre long-temps ses passe-ports. En même temps des ordres spéciaux
étaient envoyés aux préfets des départemens dont le territoire était
envahi, pour la conduite qu'ils devaient tenir dans des circonstances
aussi difficiles. Jugeant en même temps qu'il était indispensable de
faire un exemple pour rehausser le courage des timides, l'empereur
ordonna la création d'une commission d'enquête chargée d'examiner la
conduite de M. le baron Capelle, préfet du département du Léman, lors de
l'entrée des ennemis à Genève; enfin un décret mobilisa cent vingt
bataillons de gardes nationales de l'empire, et régla la levée en masse
des départemens de l'est en état de porter les armes. Mesures
excellentes sans doute, mais vaines précautions! la destinée était plus
forte que le génie d'un grand homme.
Cependant le 8 de janvier parut le décret qui mettait en activité trente
mille hommes de la garde nationale de Paris, le jour même où, par un
rapprochement funeste et singulier, le roi de Naples signait un traité
d'alliance avec la Grande-Bretagne. L'empereur se réserva le
commandement en chef de la garde nationale parisienne, et détermina la
composition de l'état major de la manière suivante: Un major-général
commandant en second; quatre aides-majors-généraux, quatre
adjudans-commandans et huit capitaines-adjoints. On forma une légion par
arrondissement, et chaque légion fut divisée en quatre bataillons
subdivisés en cinq compagnies. Ensuite l'empereur nomma ainsi qu'il suit
aux grades supérieurs.
_Major-général commandant en second:_
Le maréchal de Moncey, duc de Conegliano.
_Aides-majors-généraux:_
Le général de division comte Hullin; le comte Bertrand, grand maréchal
du palais; le comte de Montesquiou, grand chambellan; le comte de
Montmorency, chambellan de l'empereur.
_Adjudans-commandans:_
Le baron Laborde, adjudant-commandant de la place de Paris; le comte
Albert de Brancas, chambellan de l'empereur; le comte Germain,
chambellan de l'empereur; M. Tourton.
_Capitaines-adjoints:_
Le comte Lariboissière; le chevalier Adolphe de Maussion; MM. Jules de
Montbreton, fils de l'écuyer de la princesse Borghèse; Colin fils,
jeune; Lecordier fils; Lemoine fils; Cardon fils; Mallet fils.
_Chefs des douze légions:_
Première légion, le comte de Gontaut père; deuxième légion, le comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély; troisième légion, le baron Hottinguer,
banquier; quatrième légion, le comte Jaubert, gouverneur de la banque de
France; cinquième légion, M. Dauberjon de Murinais; sixième légion, M.
de Fraguier; septième légion, M. Lepileur de Brevannes; huitième légion,
M. Richard Lenoir; neuvième légion, M. Devins de Gaville; dixième
légion, le duc de Cadore; onzième légion, le comte de Choiseul-Praslin,
chambellan de l'empereur; douzième légion, M. Salleron.
* * *
D'après les noms que l'on vient de lire, on peut juger du tact
incroyable avec lequel Sa Majesté savait choisir, dans l'élite des
diverses classes de la société, les personnes les plus recommandables et
les plus influentes par leur position. À côté des noms grandis sous les
yeux de l'empereur et en le secondant dans ses glorieux travaux, on
voyait ceux dont l'illustration était plus ancienne et rappelait de
nobles souvenirs, et enfin les principaux chefs de l'industrie de la
capitale. Ces sortes d'amalgames plaisaient beaucoup à Sa Majesté; il
faut même qu'elle y ait attaché un grand intérêt politique, car cette
idée la préoccupait au point que je l'entendis dire bien souvent: «Je
veux confondre toutes les classes, toutes les époques, toutes les
gloires; je veux qu'aucun titre ne soit plus glorieux que le titre de
Français.» Pourquoi le sort a-t-il voulu que l'empereur n'ait pas eu le
temps d'accomplir ses immenses projets, dont il parlait si souvent, pour
la gloire et le bonheur de la France?
L'état-major de la garde nationale et les chefs des douze légions
nommés, l'empereur laissa la nomination des autres officiers, aussi bien
que la formation des légions, dans les attributions de M. de Chabrol,
préfet de la Seine. Ce digne magistrat, que l'empereur aimait beaucoup,
déploya en cette circonstance le plus grand zèle et la plus grande
activité, et en peu de temps la garde nationale présenta un aspect
imposant. On s'armait, on s'équipait, on se faisait habiller à l'envi;
et cet empressement, pour ainsi dire général, fut dans ces derniers
temps une des consolations qui touchèrent le plus vivement le cœur de
l'empereur: il y voyait une preuve de l'attachement des Parisiens à sa
personne et un motif de sécurité pour la tranquillité de la capitale
pendant sa prochaine absence. Quoi qu'il en soit, les bureaux de la
garde nationale furent bientôt formés et établis dans l'hôtel que le
maréchal Moncey habitait, rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de la place
Beauveau. Un maître des requêtes et deux auditeurs au conseil-d'état y
furent attachés; et le maître des requêtes, officier supérieur du génie,
M. le chevalier Allent devint bientôt l'âme de toute l'administration de
la garde nationale, aucun autre n'étant plus capable que lui de donner
une vive impulsion à une organisation qui exigeait une extrême
promptitude. La personne de qui je tiens quelques-uns de ces
renseignemens, que j'entremêle avec mes souvenirs personnels, m'a assuré
que, par la suite, c'est-à-dire après notre départ pour
Châlons-sur-Marne, M. Allent devint encore plus influent dans la garde
nationale, dont il fut le véritable chef. Effectivement lorsque le roi
Joseph eut reçu le titre de lieutenant-général de l'empereur, que lui
conféra Sa Majesté pour le temps de son absence, M. Allent se trouva
attaché d'une part à l'état-major du roi Joseph, comme officier du
génie, et d'une autre part au major-général commandant en second, en sa
qualité de maître des requêtes; d'où il advint qu'il fut l'intermédiaire
et le conseiller de tous les rapports qui devaient nécessairement
s'établir entre le lieutenant-général de l'empereur et le maréchal
Moncey. Il en résulta le plus grand bien à cause de la rapidité des
décisions. Ce bon et brave maréchal! il signait en toutes lettres: LE
MARÉCHAL DUC DE CONEGLIANO, et il écrivait si doucement que M. Allent
avait pour ainsi dire le temps d'écrire la correspondance pendant que le
maréchal la signait.
* * *
Nulles, à peu de chose près, furent les fonctions des deux auditeurs au
conseil-d'état: mais ce n'étaient pas des hommes nuls comme, a-t-on
prétendu, il s'en était bien glissé quelques-uns dans le conseil,
depuis qu'il fallait, pour première condition, prouver un revenu de six
mille francs au moins. C'étaient MM. Ducancel, le doyen des auditeurs,
et M. Robert de Sainte-Croix. Un obus avait brisé une jambe à ce
dernier, au retour de Moscou; et ce brave jeune homme, capitaine de
cavalerie, était revenu à cheval sur un canon depuis les bords de la
Bérésina jusqu'à Wilna. Ayant peu de forces physiques, mais doué d'une
âme ferme, M. Robert de Sainte-Croix avait dû à son courage moral de ne
pas succomber; après avoir subi l'amputation de sa jambe il avait quitté
l'épée pour la plume, et c'est ainsi qu'il était devenu auditeur au
conseil-d'état[78].
Huit jours après la mise en activité de la garde nationale de la ville
de Paris, les chefs des douze légions et l'état-major général furent
admis à prêter serment de fidélité entre les mains de l'empereur. Tout
s'organisait déjà dans les légions; mais le manque d'armes se faisait
sentir: beaucoup de citoyens ne pouvaient se procurer que des lances, et
ceux qui ne pouvaient obtenir des fusils ou s'en procurer, se trouvaient
par là refroidis dans leur empressement à se faire habiller. Cependant
cette garde citoyenne ne tarda pas à réunir le nombre voulu de trente
mille hommes; peu à peu elle occupa les différens postes de la capitale;
et tandis que des pères de famille, des citoyens adonnés à des travaux
domestiques, s'enrégimentaient sans difficulté, on vit ceux qui avaient
déjà payé leur dette à la patrie sur les champs de bataille demander à
la servir encore, à lui prodiguer le reste de leur sang: des invalides
enfin sollicitèrent de reprendre du service; quelques centaines de ces
braves oublièrent leurs souffrances, et, couverts de nobles cicatrices,
allèrent de nouveau affronter l'ennemi. Hélas! bien peu de ceux qui
sortirent alors de l'hôtel des Invalides furent assez heureux pour y
rentrer.
Cependant le moment du départ de l'empereur approchait. Mais avant de
s'éloigner il fit de touchans adieux à la garde nationale, comme on le
verra dans le chapitre suivant, et confia la régence à l'impératrice,
ainsi qu'il la lui avait déjà confiée pendant la campagne de Dresde.
Hélas! cette fois il ne fallait pas faire une longue route pour que Sa
Majesté fût à la tête de ses armées.