Souvenirs récens.--Sociétés secrètes d'Allemagne.--L'empereur et
les francs-maçons.--L'empereur riant de Cambacérès.--Les fanatiques
assassins.--Promenade sur les bords de l'Elbe.--Un magistrat
saxon.--Zèle religieux d'un protestant.--Détails sur les sociétés
de l'Allemagne.--Opposition des gouvernemens au
_Tugendweiren_.--Origine et réformation des sectes de 1813.--Les
chevaliers noirs et la légion noire.--La réunion de Louise.--Les
concordistes.--Le baron de Nostitz et la chaîne de la reine de
Prusse.--L'Allemagne divisée entre trois chefs de secte.--Madame
Brede et l'ancien électeur de Hesse-Cassel.--Intrigue du baron de
Nostitz.--Les secrétaires de M. de Stein.--Véritable but des
sociétés secrètes.--Leur importance.--Questions de
l'empereur.--Histoire ou historiette.--Réception d'un
carbonari.--Un officier français dans le Tyrol.--Ses mœurs, ses
habitudes, son caractère.--Partie de chasse et réception
ordinaire.--Les Italiens et les Tyroliens.--Épreuves de
patience.--Trois rendez-vous.--Une nuit dans une forêt.--Apparence
d'un crime.--Preuves évidentes.--Interrogatoire, jugement et
condamnation.--Le colonel Boizard.--Révélations
refusées.--L'exécuteur et l'échafaud.--Religion du serment.--Les
carbonari.
ON ne doit point omettre, en parlant de l'année 1813, le nombre
incroyable des affiliations qui eurent lieu pendant cette année aux
sociétés secrètes, récemment formées en Italie et en Allemagne.
L'empereur, dès le temps où il n'était encore que premier consul,
non-seulement ne s'était point opposé à la réouverture des loges
maçonniques, mais il est permis de penser qu'il l'avait favorisée sous
main. Il était bien sûr que rien ne sortirait de ces réunions qui pût
être dangereux pour sa personne ou contraire à son gouvernement, puisque
la franc-maçonnerie comptait parmi ses adeptes, et avait même pour
chefs, les plus grands personnages de l'état. D'ailleurs, il aurait été
de toute impossibilité que dans ces sociétés, où se glissaient quelques
faux-frères, un secret dangereux, s'il y en avait eu de tel, pût
échapper à la vigilance de la police. L'empereur en parlait quelquefois,
mais comme de purs enfantillages bons pour amuser les badauds; et je
puis assurer qu'il riait de bon cœur quand on lui racontait que
l'archi-chancelier, en sa qualité de chef du Grand-Orient, ne présidait
pas un banquet maçonnique avec moins de gravité qu'il n'en apportait à
la présidence du sénat et du conseil-d'état. Toutefois l'insouciance de
l'empereur ne s'étendait pas jusqu'aux sociétés si connues en Italie
sous le nom de _carbonari_, et en Allemagne sous diverses dénominations.
Il faut convenir, en effet, qu'après les entreprises de deux jeunes
allemands affiliés à l'illuminisme, il était bien permis à Sa Majesté de
ne pas voir sans inquiétudes la propagation de ces _liens de vertu_, où
de jeunes fanatiques se transformaient en assassins.
Je n'ai rien su de particulier relativement aux carbonari, puisque
aucune circonstance ne nous rapprocha de l'Italie. Quant aux sociétés
secrètes de l'Allemagne, je me rappelle que, pendant notre séjour à
Dresde, j'en entendis parler avec beaucoup d'intérêt, et non sans effroi
pour l'avenir, à un magistrat saxon avec lequel j'eus l'honneur de me
trouver souvent. C'était un homme de soixante ans environ, parlant bien
le français, et joignant au plus haut degré le flegme allemand à la
gravité de l'âge. Dans sa jeunesse, il avait habité la France, et avait
même fait une partie de ses études au collége de Sorrèze. J'attribuai
l'amitié qu'il voulait bien me témoigner au plaisir qu'il éprouvait à
entendre parler d'un pays dont la mémoire paraissait lui être toujours
chère. Je me souviens parfaitement aujourd'hui de la profonde vénération
avec laquelle cet excellent homme me parlait d'un de ses anciens
professeurs de Sorrèze, qu'il appelait don Ferlus; et il faudrait que
j'eusse la mémoire bien ingrate pour oublier un nom que je lui ai
entendu répéter si souvent.
Mon excellent saxon se nommait M. Gentz, mais n'était point parent du
diplomate du même nom attaché à la chancellerie autrichienne. Il était
de la religion réformée, très-exact à remplir ses devoirs religieux; et
je puis assurer que je n'ai jamais connu un homme plus simple dans ses
goûts et plus pénétré de ses devoirs d'homme et de magistrat. Je
n'oserais hasarder de dire quel était le fond de sa pensée sur
l'empereur, car il en parlait rarement; et s'il eût eu quelque chose de
désobligeant à en dire, on conçoit facilement qu'il aurait pour cela
choisi un autre confident que moi. Un jour que nous étions ensemble à
examiner les travaux que Sa Majesté faisait élever de toutes parts sur
la rive gauche de l'Elbe, je ne sais comment la conversation vint à
tomber sur les sociétés secrètes de l'Allemagne, sujet qui m'était
totalement étranger. Comme je lui adressais des questions pour
m'instruire, M. Gentz me dit: «Il ne faut pas croire que les sociétés
secrètes qui se multiplient en Allemagne d'une manière si extraordinaire
aient été protégées par les souverains. Le gouvernement prussien les vit
naître avec effroi, quoiqu'il cherche actuellement à en tirer parti pour
donner une apparence nationale à la guerre qu'il vous fait depuis la
défection du général Yorck. Des réunions aujourd'hui tolérées ont été,
même en Prusse, l'objet de vives persécutions. Il n'y a pas long-temps,
par exemple, que le gouvernement prussien prit des mesures sévères pour
supprimer la société dite _tugendverein_. Il parvint à la dissoudre;
mais au moment même de sa dissolution, il s'en forma trois autres qui
devaient être dirigées par les membres du _tugendverein_, en prenant
toutefois la précaution de les déguiser sous des dénominations
différentes. Le docteur Jahn se mit à la tête des _chevaliers noirs_,
qui ont depuis donné naissance à un corps de partisans connu sous le nom
de _la légion noire_, commandé par le colonel Lutzoff. Le souvenir
toujours vivant en Prusse de la feue reine exerce une grande influence
sur la nouvelle direction imprimée à ses institutions; elle en est comme
la divinité occulte. De son vivant, elle avait donné au baron de Nostitz
une chaîne d'argent qui devint entre ses mains la décoration, ou pour
mieux dire le signe de ralliement d'une nouvelle société à laquelle il
donna le nom de _réunion de Louise_. Enfin M. Lang s'est déclaré le chef
d'un ordre de _concordistes_ qu'il institua à l'instar des associations
de ce nom qui s'étaient établies depuis quelque temps dans les
universités.
«Mes fonctions de magistrat, ajouta M. Gentz, m'ont plusieurs fois mis à
même d'avoir des renseignemens exacts sur ces nouvelles institutions, et
vous pouvez regarder ce que je vous dis à ce sujet comme parfaitement
authentique. Les trois chefs, dont je viens de vous parler, dirigent
bien en apparence trois sociétés; mais il est bien certain que les trois
n'en font qu'une, puisque ces messieurs se sont engagés à suivre en tout
point les erremens du Tugendverein. Seulement ils se sont partagés
l'Allemagne pour rendre, par leur présence, leur influence plus
immédiate. M. Jahn s'est réservé plus particulièrement la Prusse, M.
Lang le nord, et le baron de Nostitz le midi de l'Allemagne. Ce dernier
sachant quelle peut être l'influence d'une femme sur de jeunes adeptes,
s'est associé une très-belle actrice de Prague, nommée madame Brede, et
elle a déjà fait faire à la _Réunion de Louise_ une conquête fort
importante et qui peut le devenir beaucoup plus pour l'avenir, si les
Français éprouvaient des revers. L'ancien électeur de Hesse, affilié par
l'entremise de madame Brede, a accepté, presque immédiatement après sa
réception, la grande maîtrise de la _Réunion de Louise_, et le jour même
de son installation il a remis entre les mains de M. de Nostitz les
fonds nécessaires pour créer et équiper un corps franc de sept cents
hommes destiné à entrer au service de la Prusse. Il est vrai qu'une fois
nanti de la somme, le baron ne s'est nullement occupé de la formation du
corps, ce qui a causé beaucoup d'humeur au vieil électeur; mais à force
d'adresse et d'intrigues, madame Brede est parvenue à les réconcilier.
Il a été démontré en effet que M. de Nostitz ne s'était pas approprié
les fonds dont il était dépositaire, mais qu'il leur avait donné une
autre destination que l'armement d'un corps franc. M. de Nostitz est
sans contredit le plus zélé, le plus ardent et le plus habile des trois
chefs; je ne le connais pas personnellement, mais je sais que c'est un
des hommes les plus capables d'exercer un grand empire sur ceux qui
l'écoutent. C'est ainsi qu'il a captivé M. de Stein, ministre prussien,
au point que celui-ci entretient deux de ses secrétaires à la
disposition du baron de Nostitz, pour rédiger sous sa direction les
pamphlets dont l'Allemagne est inondée; mais je ne puis trop vous
répéter, poursuivit M. Gentz, que la haine vouée aux Français par ces
diverses sociétés n'est qu'une chose accidentelle et née uniquement des
circonstances; car leur but primitif était le renversement des
gouvernemens, tels qu'ils existaient en Allemagne; et leur principe
fondamental, l'établissement d'un système d'égalité absolue. Cela est si
vrai, qu'il a été vivement question parmi les adeptes du Tugendverein,
de proclamer la souveraineté du peuple dans toute l'Allemagne, et
ceux-ci disaient tout haut que la guerre ne devait point être faite au
nom des gouvernemens qui, selon eux, ne sont que des instrumens. Je ne
sais quel sera en définitive le résultat de toutes ces machinations;
mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'à force de se donner de
l'importance, les sociétés secrètes s'en créent une réelle. À les
entendre, eux seuls ont déterminé le roi de Prusse à se déclarer
ouvertement contre la France, et ils se vantent hautement de n'en pas
demeurer là. Après tout, il leur arrivera probablement ce qui arrive
presque toujours en pareil cas; si on les croit utiles, on leur
promettra monts et merveilles pour en tirer parti, et on les laissera là
quand on n'aura plus besoin d'eux, car il est de toute impossibilité que
des gouvernemens raisonnables perdent de vue le but réel de leur
institution.»
Tel est le résumé que je crois exact, non pas de tout ce que me dit M.
Gentz sur les sociétés secrètes de l'Allemagne, mais ce dont je me suis
souvenu, et je me rappelle que lorsque je me permis d'en rendre compte
à l'empereur, Sa Majesté daigna m'écouter avec beaucoup d'attention, me
faisait même répéter certains détails, ce qui n'a pas peu contribué à
les graver dans ma mémoire. Quant aux carbonari, on a tout lieu de
penser qu'ils tenaient par des ramifications secrètes aux sociétés
allemandes; mais, comme je l'ai déjà dit, je n'ai point été à même de
recueillir sur eux des documens certains. Cependant, j'essaierai de
reproduire ici ce que j'ai entendu dire de la réception d'un carbonari.
Le récit de cette histoire qui, peut-être, n'est qu'une historiette, m'a
vivement frappé; au surplus, je ne la donne ici que sous toute réserve,
ne sachant même pas si quelqu'un n'en a pas déjà fait son profit,
attendu que je ne fus pas le seul auditeur de cette narration. Je la
tiens d'un Français qui habitait le nord de l'Italie, à l'époque même à
laquelle se rapporte mon entretien avec M. Gentz.
«Un officier français, autrefois attaché au général Moreau, homme d'un
esprit ardent et en même temps sombre et mélancolique, avait quitté le
service après le procès instruit à Paris contre son général. Il n'avait
point été compromis dans la conspiration, mais invariablement attaché
aux principes républicains, cet officier, de mœurs très-simples, et
possédant de quoi vivre, quoique médiocrement, avait quitté la France
lors de la fondation de l'empire, et il ne prenait nullement la peine de
déguiser son aversion pour le chef d'un gouvernement absolu; enfin,
quoique fort paisible dans sa conduite, il était un de ceux que l'on
désignait sous le nom de mécontens. Après avoir voyagé pendant plusieurs
années en Grèce, en Allemagne et en Italie, il s'était fixé dans une
simple bourgade du Tyrol vénitien. Là, il vivait fort retiré, n'ayant
que peu de communications avec ses voisins, occupé de l'étude des
sciences naturelles, se livrant à la contemplation et ne s'occupant,
pour ainsi dire, plus des affaires publiques. Il était dans cette
position, qui paraissait mystérieuse à quelques personnes, quand les
affiliations aux _ventes_ des carbonari firent de si incroyables
progrès, dans la plupart des provinces italiennes et notamment sur les
confins de l'Adriatique. Plusieurs habitans notables du pays, ardens
carbonari, conçurent le projet d'enrôler dans leur société, l'officier
français qui leur était connu, et dont ils n'ignoraient point les
implacables ressentimens contre le chef du gouvernement impérial, qu'il
regardait, à la vérité, comme un grand homme, mais en même temps comme
le destructeur de sa chère république.
»Pour ne point effaroucher la susceptibilité présumée de l'officier, on
résolut d'organiser une partie de chasse, dans laquelle on se dirigerait
vers les lieux qu'il avait l'habitude de choisir pour ses promenades
solitaires. Ce plan fut adopté et suivi, de sorte que la rencontre
souhaitée eut lieu et parut toute fortuite. L'officier n'hésita point à
se lier de conversation avec les chasseurs, dont quelques-uns lui
étaient connus, et après plusieurs détours on amena la conversation sur
les carbonari, ces nouveaux adeptes d'une sainte liberté. Ce mot magique
de liberté n'avoit cessé de vivre au fond du cœur de l'officier; aussi,
produisit-il sur lui tout l'effet que l'on en pouvait espérer; il
réveilla les souvenirs enthousiastes de sa jeunesse et le fit frémir
d'une joie depuis long-temps inaccoutumée. Lors donc qu'on en vint à lui
proposer d'augmenter le nombre des frères dont il se trouvait entouré,
ceux-ci n'éprouvèrent aucune difficulté. L'officier fut reçu; on lui fit
connaître les signes sacramentels, les mots de reconnaissance; on reçut
son serment; il s'engagea à être toujours et à toute heure à la
disposition de ses frères, et à périr plutôt que de jamais trahir leur
secret: Dès lors, il fut affilié et continua à vivre comme par le passé,
attendant à tout moment une convocation.
»Le caractère aventureux des habitans du Tyrol vénitien offre de
grandes différences avec le caractère des habitans de l'Italie, mais il
lui ressemble par une méfiance naturelle qui leur est commune, et chez
eux du soupçon à la vengeance la pente est rapide. À peine l'officier
français fut-il admis au nombre des carbonari, qu'il s'en trouva parmi
eux qui blâmèrent cette affiliation, et la regardèrent comme dangereuse;
il y en eut même qui allèrent jusqu'à dire que la qualité de Français
aurait dû être un motif suffisant de réprobation, et que, d'ailleurs,
dans un moment où la police employait des hommes habiles à prendre tous
les masques, il fallait que la fermeté et la constance du nouvel élu
fussent soumises à d'autres épreuves que les simples formalités
auxquelles on s'était borné. Les parrains de l'officier, ceux qui
l'avaient pour ainsi dire convoité pour frère, ne firent point
d'objection, étant sûrs de la bonté de leur choix.
»Les choses en étaient là, quand la nouvelle des désastres de l'armée
française à Leipzig parvint dans les provinces voisines de l'Adriatique,
et redoubla le zèle des carbonari. Trois mois environ s'étaient écoulés
depuis la réception de l'officier français, sans que celui-ci eût reçu
aucun avis de ses frères, et il pensait que les travaux du carbonarisme
se bornaient à bien peu de chose. Alors, il reçoit un jour une lettre
mystérieuse dans laquelle on lui enjoint de se rendre la nuit suivante,
armé d'une épée, dans un bois qui lui était indiqué, de s'y trouver à
minuit précis, et d'y attendre jusqu'à ce que l'on vînt le chercher.
Exact au rendez-vous, l'officier s'y rendit à l'heure prescrite, et y
resta jusqu'au jour sans avoir vu paraître personne; alors, il retourna
chez lui pensant qu'on avait seulement voulu le soumettre à une épreuve
de patience. Son opinion à cet égard fut presque changée en conviction
lorsque, quelques jours après, une nouvelle lettre lui ayant prescrit de
se rendre de la même manière au même endroit, il y eut passé encore la
nuit à attendre vainement.
»Il n'en fut plus de même lors d'un troisième et semblable rendez-vous.
L'officier français s'y rendit encore avec la même ponctualité, sans que
sa patience se trouvât lassée. Il attendait depuis plusieurs heures
quand tout à coup, au lieu de voir venir ses frères, il entend le
cliquetis d'épées froissées les unes contre les autres. Entraîné par un
premier mouvement, il s'élance du côté d'où vient le bruit, et le bruit
semble reculer à mesure qu'il s'en approche. Il arrive cependant au lieu
où un crime affreux venait d'être commis: il voit un homme baigné dans
son sang, que deux assassins venaient de frapper. Prompt comme l'éclair,
il s'élance l'épée à la main sur les deux meurtriers; mais ils ont
disparu dans l'épaisseur du bois, et il se disposait à prodiguer des
secours à leur victime, lorsque quatre gendarmes arrivent sur le lieu de
la scène. L'officier se trouvait alors seul, l'épée nue, auprès de
l'homme assassiné; celui-ci, qui respirait encore, fait un dernier
effort pour parler, et expire en désignant son défenseur comme étant son
meurtrier. Alors les gendarmes l'arrêtent; deux enlèvent le cadavre, et
les deux autres attachent les bras de l'officier avec des cordes, et le
conduisent dans un village situé à une lieue, où ils arrivent à la
pointe du jour. Là il est conduit devant le magistrat, interrogé, et
écroué dans la prison du lieu.
»Qu'on se figure la situation de l'officier; sans amis dans le pays,
n'osant se recommander de son propre gouvernement auquel ses opinions
connues l'auraient rendu suspect, accusé d'un crime horrible, voyant
toutes les preuves contre lui, et surtout invinciblement accablé par les
dernières paroles de la victime mourante! Comme tous les hommes d'un
caractère ferme et résolu, il envisagea sa position sans se plaindre,
vit qu'elle était sans remède, et se résigna à son sort.
»Cependant on avait nommé une commission spéciale, pour conserver au
moins le simulacre de la justice. Amené devant la commission, il ne put
que répéter ce qu'il avait dit devant le magistrat qui l'avait interrogé
le premier; c'est-à-dire, raconter les faits tels qu'ils s'étaient
passés, protester de son innocence, et reconnaître en même temps que
toutes apparences étaient contre lui. Que pouvait-il répondre quand on
lui demandait pourquoi, pour quel motif il s'était trouvé seul, pendant
la nuit et armé d'une épée dans l'épaisseur d'un bois? Ici son serment
de carbonari enchaînait ses paroles, et ses hésitations devenaient
autant de preuves. Que répondre encore à la déposition des gendarmes qui
l'avaient arrêté en flagrant d'élit. Il fut donc, d'une voix unanime,
condamné à mort, et reconduit dans sa prison, où il dut rester jusqu'au
moment fixé pour l'exécution du jugement.
»D'abord, on lui envoya un prêtre: l'officier le reçut avec les plus
grands égards, mais s'abstint de recourir à son ministère; ensuite, il
fut importuné de la visite d'une confrérie de pénitens. Enfin, les
exécuteurs vinrent le chercher pour le conduire au lieu du supplice.
Comme il s'y rendait, accompagné de plusieurs gendarmes, et d'une longue
et double haie de pénitens, le cortége funèbre fut interrompu par
l'arrivée inopinée du colonel de la gendarmerie, que le hasard amenait
sur le lieu de la scène. Cet officier supérieur portait le nom du
colonel Boizard, nom connu dans toute la haute Italie, et redouté de
tous les malfaiteurs. Le colonel ordonna un sursis pour interroger
lui-même le condamné, et se faire rendre compte des circonstances du
crime et du jugement. Lorsqu'il fut seul avec l'officier: «Vous le
voyez, lui dit-il, tout est contre vous, et rien ne peut vous soustraire
à la mort qui vous attend; cependant je puis vous sauver, mais à une
seule condition: je sais que vous êtes affilié à la secte des carbonari;
faites-moi connaître vos complices dans ces ténébreuses machinations, et
votre vie est à ce prix.--Jamais.--Considérez cependant.....--Jamais,
vous dis-je; qu'on me mène au supplice.
»Il fallut donc s'acheminer de nouveau vers la place où l'instrument du
supplice était dressé. L'exécuteur était à son poste. L'officier monte
d'un pas ferme la fatale échelle. Le colonel Boizard s'y élance après
lui, le supplie encore de sauver sa vie aux conditions dont il lui a
parlé: «Non! non! jamais...» Alors la scène change, le colonel,
l'exécuteur, les gendarmes, le prêtre, les pénitens, les spectateurs,
tous s'empressent autour de l'officier; chacun veut le presser dans ses
bras; enfin on le reconduit en triomphe à sa demeure. Tout ce qui
s'était passé n'était en effet qu'une réception; les assassins de la
forêt et leur victime avaient, aussi bien que les juges et le prétendu
colonel Boizard, joué leur rôle, et les carbonari les plus soupçonneux
surent jusqu'à quel point leur nouvel affilié poussait l'héroïsme de la
constance et la religion du serment.»
Tel est à peu près le récit que j'ai entendu faire, comme je l'ai dit,
avec le plus vif intérêt; et j'ai cru qu'il me serait permis d'en
retracer ici le souvenir, sans me dissimuler toutefois combien il doit
perdre à être écrit. Faut-il y ajouter toute confiance? C'est ce que je
n'oserais décider; mais ce que je puis certifier, c'est que le narrateur
le donnait comme vrai, et assurait même que l'on en trouverait les
détails aux archives de Milan, attendu que cette réception
extraordinaire avait été, dans le temps, l'objet d'un rapport
circonstancié adressé au vice-roi, pour lequel la destinée avait déjà
prononcé qu'il ne reverrait plus l'empereur.