CHAPITRE XV.

Prodiges de valeur du roi de Naples.--Sa beauté sur un champ de

bataille.--Effet produit par sa présence.--Son portrait.--Le cheval

du roi de Naples.--Éloges donnés au roi de Naples par

l'empereur.--Prudence progressive de quelques généraux.--L'empereur

sur le champ de bataille de Dresde.--Humanité envers les blessés et

secours aux pauvres paysans.--Personnage important blessé à

l'état-major ennemi.--Détails donnés à l'empereur par un

paysan.--Le prince de Schwartzenberg cru mort.--Paroles de Sa

Majesté.--Fatalisme et souvenir du bal de Paris.--L'empereur

détrompé.--Inscription sur le collier d'un chien envoyé au prince

de Neufchâtel.--_J'appartiens au général Moreau_.--Mort de

Moreau.--Détails sur ses derniers momens donnés par son valet de

chambre.--Le boulet rendu.--Résolution reprise de marcher sur

Berlin.--Fatale nouvelle et catastrophe du général Vandamme.--Beau

mot de l'empereur.--Résignation pénible de Sa Majesté.--Départ

définitif de Dresde.--Le maréchal Saint-Cyr.--Le roi de Saxe et sa

famille accompagnant l'empereur.--Exhortation aux troupes

saxonnes.--Enthousiasme et trahison.--Le château de Düben.--Projets

de l'empereur connus de l'armée.--Les temps bien

changés.--Mécontentement des généraux hautement exprimé.--Défection

des Bavarois et surcroît de découragement.--Tristesse du séjour de

Düben.--Deux jours de solitude et d'indécision.--Oisiveté apathique

de l'empereur.--L'empereur cédant aux généraux.--Départ pour

Leipzig.--Joie générale dans l'état-major.--Le maréchal Augereau

seul de l'avis de l'empereur.--Espérances de l'empereur

déçues.--Résolution des alliés de ne combattre qu'où n'est pas

l'empereur.--Court séjour à Leipzig.--Proclamations du prince royal

de Suède aux Saxons.--M. Moldrecht et clémence de l'empereur.--M.

Leborgne d'Ideville.--Leipzig centre de la guerre.--Trois ennemis

contre un Français.--Deux cent mille coups de canon en cinq

jours.--Munitions épuisées.--La retraite ordonnée.--L'empereur et

le prince Poniatowski.--Indignation du roi de Saxe contre ses

troupes et consolations données par l'empereur.--Danger imminent de

Sa Majesté.--Derniers et touchans adieux des deux souverains.

PENDANT la seconde journée de la bataille de Dresde, celle à la suite de

laquelle l'empereur éprouva l'accès de fièvre dont j'ai parlé dans le

chapitre précédent, le roi de Naples, ou plutôt le maréchal Murat avait

fait des prodiges de valeur. On a beaucoup parlé de ce prince vraiment

extraordinaire; mais ceux-là seulement qui l'ont vu personnellement

peuvent s'en faire une idée exacte, encore ne le connaissent-ils

qu'imparfaitement s'ils ne l'ont pas vu sur un champ de bataille. Il

était là comme ces grands acteurs qui produisent une illusion complète

au milieu des prestiges de la scène, et chez lesquels on ne retrouve pas

le héros quand on les rencontre dans la vie privée. Lorsqu'à Paris

j'assistais à une représentation de _la Mort d'Hector_ de Luce de

Lancival, je n'entendais jamais réciter les vers où l'auteur peint

l'effet produit sur l'armée troyenne par l'apparition d'Achille sans

penser au prince Murat, et l'on peut dire sans exagération que sa

présence produisait le même effet, aussitôt qu'il se montrait au devant

des lignes autrichiennes. Étant naturellement d'une taille presque

gigantesque, qui aurait suffi pour le faire remarquer, il cherchait en

outre tous les moyens possibles d'attirer sur lui les regards, comme

s'il eût voulu éblouir ceux qui auraient eu l'intention de le frapper.

Sa figure régulière et fortement caractérisée, ses beaux yeux bleus

roulant dans leur orbite, d'énormes favoris, et ses cheveux noirs

retombant en longues boucles sur le collet d'un _kurtka_ à manches

étroites, étonnaient d'abord; ajoutez à cela le costume le plus riche et

le plus élégant que jamais on se soit avisé de porter même au théâtre:

un habit polonais, brodé de la manière la plus brillante, et serré d'une

ceinture dorée à laquelle pendait le fourreau d'un sabre léger, à lame

droite et pointue seulement, sans tranchant et sans garde; un pantalon

large, amaranthe, brodé en or sur les coutures, et des bottines de

nankin; un grand chapeau brodé en or, à franges de plumes blanches, et

surmonté de quatre grandes plumes d'autruche, au milieu desquelles

s'élevait une magnifique aigrette de héron. Enfin, le cheval du roi,

toujours choisi parmi les plus forts et les plus grands que l'on pût

trouver, était couvert d'une housse traînante bleu de ciel,

magnifiquement brodée, et maintenue par une selle de forme hongroise ou

turque, d'un travail précieux, et qu'accompagnaient une bride et des

étriers dont la richesse ne le cédait en rien au reste de l'équipement.

Toutes ces choses réunies faisaient du roi de Naples un être à part,

objet de terreur et d'admiration. Mais ce qui, pour ainsi dire,

l'_idéalisait_, c'était une bravoure vraiment chevaleresque et souvent

poussée jusqu'à la témérité, comme si le danger n'eût pas dû exister

pour lui. Au surplus, cette témérité était loin de déplaire à

l'empereur; sans peut-être en approuver toujours l'emploi, Sa Majesté

négligeait rarement d'en faire l'éloge, lorsque surtout elle croyait

nécessaire de l'opposer à la prudence progressive de quelques-uns de

ses anciens compagnons d'armes.

Dans la journée du 28, l'empereur visita le champ de bataille, qui

présentait le spectacle le plus affreux; il donna des ordres pour qu'on

adoucît autant qu'il serait possible les souffrances des blessés, et

celles des habitans, des paysans dont on avait ravagé, pillé, brûlé les

champs et les maisons, puis il se porta sur des hauteurs d'où ses

regards pouvaient suivre la marche de retraite de l'ennemi. Presque tout

le service l'avait suivi dans cette excursion. On lui amena un paysan de

Nothlitz, petit village où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse

avaient eu leur quartier-général les deux jours précédens. Ce paysan,

interrogé par le duc de Vicence, dit qu'il avait vu amener à Nothlitz un

grand personnage blessé la veille au milieu de l'état-major des alliés;

il était à cheval à côté de l'empereur de Russie au moment où il avait

reçu le coup, et l'empereur de Russie paraissait prendre à son sort le

plus vif intérêt. On l'avait porté au quartier-général de Nothlitz, sur

des piques de cosaques mises en travers; on n'avait trouvé pour le

couvrir qu'un manteau traversé par la pluie. Arrivé à Nothlitz, le

chirurgien de l'empereur Alexandre était venu lui faire l'amputation, et

l'avait fait transporter sur une chaise longue à Dippodiswalde, escorté

par plusieurs détachemens autrichiens, prussiens et russes.

En apprenant ces détails, l'empereur se persuada qu'il s'agissait du

prince de Schwartzenberg: «C'était un brave homme, dit-il, et je le

regrette...» Puis après une pause silencieuse: «C'est donc lui, reprit

Sa Majesté, qui purge la fatalité! J'ai toujours eu sur le cœur

l'événement du bal, comme un présage sinistre.... Il est bien évident,

maintenant, que c'est à lui que le présage s'adressait.»

Cependant, tandis que l'empereur se livrait de la sorte à ses

conjectures, et rappelait ses anciens pressentimens, on interrogea des

prisonniers qui furent amenés devant Sa Majesté, et elle apprit par

leurs rapports que le prince de Schwartzenberg n'avait point été blessé,

qu'il se portait bien, et que c'était lui qui dirigeait la retraite de

la grande armée autrichienne. Quel était donc le personnage important

frappé par un boulet français? Les conjectures recommençaient sur ce

point, quand le prince de Neufchâtel reçut de la part du roi de Saxe un

collier détaché du cou d'un chien égaré, que l'on avait trouvé à

Nothlitz; sur le collier étaient écrits ces mots: _J'appartiens au

général Moreau_. Ce n'était encore qu'un indice, mais bientôt arrivèrent

de nombreux renseignemens qui tous confirmèrent les soupçons qu'il

avait fait naître.

Ainsi, Moreau reçut la mort la première fois qu'il porta les armes

contre sa patrie, lui qui avait si souvent affronté impunément les

boulets ennemis. L'histoire l'a jugé sans retour; cependant, malgré

l'inimitié qui les divisait depuis long-temps, je puis assurer que

l'empereur n'apprit pas sans émotion la mort du général Moreau, tout

indigné qu'il était de penser qu'un général français aussi célèbre eût

pu s'armer contre la France et arborer la cocarde russe.

Cette mort inopinée produisit beaucoup d'effet dans les deux camps. Nos

soldats y voyaient une juste punition du ciel, et un présage favorable à

l'empereur. Quoi qu'il en soit, voici quelques détails qui vinrent peu

de temps après à ma connaissance, tels qu'ils ont été racontés par le

valet de chambre du général Moreau.

Les trois souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient assisté

le 27 à la bataille sur la hauteur de Nothlitz, d'où ils s'étaient

retirés aussitôt qu'ils eurent vus que la bataille était perdue pour

eux. Ce même jour, le général Moreau a été blessé par un boulet de

canon, auprès des retranchemens établis devant Dresde. Vers quatre

heures de l'après-midi, on le transporta à Nothlitz, dans la maison de

campagne d'un négociant nommé Salir, chez lequel les empereurs de Russie

et d'Autriche avaient établi leur quartier-général. On fit au général

l'amputation des deux jambes au-dessous du genou. Après l'amputation, il

demanda quelque chose à manger et une tasse de thé: on lui présenta

trois œufs sur le plat et du thé, mais il ne prit que le thé. Vers sept

heures, on le plaça sur un brancard, et on le transporta le soir même à

Passendorf. Des soldats russes le portaient. Il passa la nuit dans la

maison de campagne de M. Tritschier, grand-maître des forêts. Là, il ne

prit qu'une nouvelle tasse de thé, et se plaignait beaucoup des

souffrances qu'il éprouvait. Le lendemain, 28 août, à quatre heures du

matin, il fut transporté, toujours par des soldats russes, de Passendorf

à Dippodiswalde, où il prit un peu de pain blanc et un verre de limonade

chez un boulanger nommé Watz. Une heure après, on le conduisit plus près

des frontières de la Bohême. Des soldats russes le portaient dans une

caisse de carrosse séparée du train. Dans ce trajet, il ne cessait de

pousser des cris que lui arrachait la vivacité de ses douleurs.

Tels sont les détails que j'appris alors sur la catastrophe de Moreau,

et l'on sait assez que ce général ne survécut pas long-temps à sa

blessure. Le boulet qui lui avait brisé les deux jambes emporta un bras

au prince Ipsilanti, alors aide-de-camp de l'empereur Alexandre; de

sorte que, si le mal que l'on fait pouvait réparer le mal que l'on

éprouve, on pourrait dire que le coup de canon qui nous enleva le

général Kirschner et le maréchal Duroc fut ce jour-là renvoyé à

l'ennemi; mais, hélas! ce sont de tristes consolations que celles que

l'on tire des représailles.

On a vu par ce qui précède, et surtout par le gain qui paraissait

décisif de la bataille de Dresde, que depuis la reprise des hostilités,

partout où nos troupes avaient été soutenues par la présence

toute-puissante de l'empereur, elles n'avaient remporté que des

avantages; mais, malheureusement, il n'en fut pas de même sur quelques

points éloignés de la ligne d'opérations. Cependant, voyant les alliés

en déroute devant l'armée qu'elle commandait en personne, sûre,

d'ailleurs, que le général Vandamme aurait conservé la position qu'elle

lui avait fait indiquer par le général Haxo, Sa Majesté revint à sa

première idée de marcher sur Berlin; déjà même elle ordonnait des

dispositions en conséquence, quand la fatale nouvelle arriva que

Vandamme, victime de sa témérité, avait disparu du champ de bataille, et

que ses dix mille hommes, enveloppés de toutes parts et accablés par le

nombre, avaient été taillés en pièces. On crut Vandamme mort, et ce ne

fut que par des nouvelles postérieures que l'on sut qu'il avait été fait

prisonnier avec une partie de ses troupes. On apprit aussi que Vandamme,

emporté par son intrépidité naturelle, n'ayant pu résister au désir

d'attaquer un ennemi qu'il voyait à sa portée, avait quitté ses défilés

pour combattre. Il avait vaincu d'abord, mais quand, après la victoire,

il avait voulu reprendre sa position, il la trouva occupée par les

Prussiens, qui s'en étaient emparés. Alors il se livra tout entier au

désespoir, mais ce fut inutilement, et le général Kleist, fier de ce

beau trophée, le conduisait en triomphe à Prague. Ce fut en parlant de

l'audacieuse tentative de Vandamme que l'empereur se servit de cette

expression, que l'on a si justement admirée: «À un ennemi qui fuit, il

faut faire un pont d'or, ou opposer un mur d'acier.»

L'empereur entendit avec son calme accoutumé le détail des pertes qu'il

venait d'éprouver. Cependant ses paroles exprimèrent à plusieurs

reprises l'étonnement que lui causait la déplorable témérité de

Vandamme; il ne pouvait revenir de ce que ce général expérimenté s'était

laissé entraîner hors de sa position. Mais le mal était fait, et, en

pareil cas, l'empereur ne se perdait jamais en vaines récriminations.

«Allons, dit-il en s'adressant à M. le duc de Bassano, vous venez

d'entendre... Voilà la guerre! bien haut le matin et bien bas le soir.»

Après divers ordres donnés à l'armée et à ses chefs, l'empereur quitta

Dresde le 3 de septembre au soir, pour essayer de regagner ce qu'avait

perdu l'audacieuse imprudence du général Vandamme. Mais cet échec, le

premier que nous eussions éprouvé depuis la reprise des hostilités,

devint comme le signal de la longue série de revers qui nous attendait.

On aurait dit que la victoire, faisant en notre faveur un dernier effort

à Dresde, s'était enfin lassée; le reste de la campagne ne fut qu'une

suite de désastres, aggravés par des trahisons de tous genres, et qui se

terminèrent par l'horrible catastrophe de Leipzig. Déjà, avant de

quitter Dresde, on avait appris la désertion à l'ennemi d'un régiment

westphalien, avec armes et bagages.

L'empereur laissa dans Dresde le maréchal Saint-Cyr avec trente mille

hommes, et l'ordre d'y tenir jusqu'à la dernière extrémité; l'empereur

voulait conserver cette capitale à tout prix. Le mois de septembre se

passa en marches et en contre-marches autour de cette ville, sans

événemens d'une importance décisive: hélas! l'empereur ne devait plus

revoir la garnison de Dresde. Les circonstances, devenues plus

difficiles, commandaient impérieusement à Sa Majesté d'opposer un

prompt obstacle aux progrès des alliés. Le roi de Saxe, rare modèle de

fidélité parmi les rois, voulut accompagner l'empereur; il monta en

voiture avec la reine et la princesse Augusta, sous l'escorte du grand

quartier-général. Deux jours après son départ, eut lieu à Eilenbourg,

sur les bords de la Mulda, la jonction des troupes saxonnes avec l'armée

française. L'empereur exhorta ces alliés, qu'il devait croire fidèles, à

soutenir l'indépendance de leur patrie. Il leur montra la Prusse

menaçant la Saxe et convoitant ses plus belles provinces; leur rappela

les proclamations de leur souverain, son digne et fidèle allié; puis,

enfin, leur parlant au nom de l'honneur militaire, il les somma en

terminant de le prendre toujours pour guide et de se montrer les dignes

émules des soldats de la grande armée, avec lesquels ils faisaient cause

commune et auprès desquels ils allaient combattre. Les paroles de

l'empereur furent traduites et répétées aux Saxons par M. le duc de

Vicence. Ce langage, dans la bouche de celui qu'ils regardaient comme

l'ami de leur souverain, comme le sauveur de leur capitale, parut

produire sur eux une profonde impression. On se mit donc en marche avec

confiance, loin de prévoir la défection prochaine de ces mêmes hommes,

qui tant de fois avaient salué l'empereur de leurs cris d'enthousiasme

en jurant de combattre jusqu'à la mort plutôt que de l'abandonner

jamais.

Le projet de Sa Majesté était alors de tomber sur Blücher et sur le

prince royal de Suède, dont l'armée française n'était séparée que par

une rivière. Nous quittâmes donc Eilenbourg, l'empereur laissant dans

cette résidence le roi de Saxe et sa famille, M. le duc de Bassano, le

grand parc d'artillerie, tous les équipages, et nous nous dirigeâmes sur

Düben. Blücher et Bernadotte s'étaient retirés laissant Berlin à

découvert. Alors les plans de l'empereur furent connus: on sut que

c'était sur Berlin et non sur Leipzig qu'il se dirigeait, et que Düben

n'était qu'un lieu de jonction, d'où les divers corps qui s'y trouvaient

réunis devaient marcher ensemble sur la capitale de la Prusse, dont

l'empereur s'était déjà emparé deux fois.

Le temps était malheureusement passé où la seule indication des

intentions de l'empereur était regardée comme un signal de victoire; les

chefs de l'armée, jusqu'alors soumis, commençaient à réfléchir et se

permettaient même de désapprouver des projets dont l'exécution les

effrayait. Quand on connut dans l'armée l'intention de l'empereur, de

marcher sur Berlin, ce fut le signal d'un mécontentement presque

général; les généraux qui avaient échappé aux désastres de Moscou et

aux dangers de la double campagne d'Allemagne étaient fatigués, et

peut-être pressés de jouir de leur fortune et de goûter enfin du repos

dans le sein de leur famille. Quelques-uns allaient jusqu'à accuser

l'empereur de vouloir traîner la guerre en longueur: «N'en a-t-on pas

assez tué? disaient-ils, faut-il donc que nous y restions tous?» Et ces

plaintes ne se bornaient pas à des confidences secrètes, on les

proférait publiquement, souvent même assez haut pour qu'elles vinssent

jusqu'aux oreilles de l'empereur; mais, en pareil cas, Sa Majesté savait

ne pas entendre.

Ce fut au milieu de cette disposition douteuse d'un nombre considérable

des chefs de l'armée que l'on apprit la défection de la Bavière. Cette

défection ajouta une nouvelle force aux inquiétudes et aux

mécontentemens nés de la résolution de l'empereur; on vit alors ce que

l'on n'avait pas encore vu, son état major en corps se réunir, le

supplier d'abandonner ses plans sur Berlin et de marcher sur Leipzig. Je

vis combien l'âme de l'empereur souffrit de la nécessité d'écouter de

pareilles remontrances.

Malgré les formes respectueuses dont elles étaient enveloppées, deux

jours entiers Sa Majesté resta indécise; et que ces quarante-huit

heures furent longues! Jamais bivouac ni cabane abandonnée ne fut plus

triste que le triste château de Düben. Dans cette lamentable résidence,

je vis pour la première fois l'empereur complétement désœuvré;

l'indécision à laquelle il était en proie le tenait tellement absorbé,

qu'il aurait été impossible de le reconnaître. Qui le croirait? à cette

activité qui le poussait, qui, pour ainsi dire, le dévorait sans cesse,

avait succédé une nonchalance apparente, dont on ne peut se faire une

idée. Je le vis, pendant presque toute une journée, couché sur un

canapé, ayant devant lui une table couverte de cartes et de papiers

qu'il ne regardait pas, sans autre occupation pendant des heures

entières que de tracer lentement de grosses lettres sur des feuilles de

papier blanc. C'est qu'alors sa pensée flottait entre sa propre volonté

et les supplications de ses généraux. Après deux jours de la plus

douloureuse anxiété, il céda, et dès lors tout fut perdu. Plût à Dieu

qu'il n'eût point écouté leurs plaintes, et que cette fois encore il eût

obéi au pressentiment qui le dominait! et combien de fois répéta-t-il

avec douleur, en pensant à la concession qu'il fit alors: «J'aurais

évité bien des désastres en suivant toujours ma première impulsion. Je

n'ai failli qu'en cédant à celles d'autrui.»

L'ordre du départ fut donné. Alors, comme si l'armée eût été plus fière

d'avoir triomphé de la volonté de son empereur que de battre l'ennemi

sous l'empire de ses hautes prévisions, on se livra aux accès d'une joie

presque immodérée. Tous les visages étaient rayonnans: «Nous allons,

répétait-on de toutes parts, nous allons revoir la France, embrasser nos

enfans, nos parens, nos amis!» L'empereur, et seul avec lui le maréchal

Augereau, ne partageait pas l'allégresse générale. M. le duc de

Castiglione venait d'arriver au quartier-général, après avoir vengé en

partie sur l'armée de Bohême la défaite de Vandamme; il était frappé

comme l'empereur de noirs pressentimens sur les suites de ce mouvement

rétrograde, il savait que les défections allaient échelonner sur la

route des ennemis, d'autant plus dangereux que la veille encore ils

étaient nos alliés et connaissaient nos positions. Quant à Sa Majesté,

elle céda avec la conviction du mal qui en résulterait, et je l'entendis

terminer un entretien de plus d'une heure qu'elle venait d'avoir avec le

maréchal par ces mots, qu'elle prononça comme une sentence de malheur:

«ILS L'ONT VOULU!...»

L'empereur, en se dirigeant sur Düben, était à la tête d'une force que

l'on pouvait évaluer à cent vingt-cinq mille hommes; il avait pris

cette direction dans l'espoir de trouver encore Blücher sur la Mulda;

mais le général prussien avait repassé cette rivière, ce qui contribua

beaucoup à accréditer un bruit qui s'était répandu depuis quelque temps:

on disait que dans un conseil des souverains alliés, tenu précédemment à

Prague, et auquel avaient assisté Moreau et le prince royal de Suède, il

avait été convenu que l'on éviterait autant que possible l'engagement

d'une bataille, partout où l'empereur commanderait son armée en

personne, et que les opérations seraient seulement dirigées contre les

corps commandés par ses lieutenans. Il était impossible, sans doute, de

rendre un hommage plus éclatant à la supériorité du génie de l'empereur;

mais c'était en même temps l'enchaîner dans sa gloire, et paralyser son

action ordinairement toute-puissance.

Quoi qu'il en soit, le mauvais génie de la France l'ayant emporté sur le

bon génie de l'empereur, nous prîmes la route de Leipzig, et nous y

arrivâmes le 15 d'octobre de grand matin. En ce moment le roi de Naples

était aux prises avec le prince de Schwartzenberg, et Sa Majesté ayant

entendu le bruit du canon, ne fit que traverser la ville et alla visiter

la plaine où l'action paraissait vivement engagée. À son retour, il

reçut la famille royale de Saxe, qui était venue le rejoindre.

Pendant son court séjour à Leipzig, l'empereur fit un acte de clémence

que l'on jugera sans doute bien méritoire, si l'on veut se reporter à la

gravité des circonstances où nous nous trouvions. Un négociant de cette

ville, nommé Moldrecht, fut accusé et convaincu d'avoir distribué parmi

les habitans, et jusque dans l'armée, plusieurs milliers d'exemplaires

d'une proclamation dans laquelle le prince royal de Suède invitait les

Saxons à déserter la cause de l'empereur. Traduit devant un conseil de

guerre, M. Moldrecht ne put se justifier; et comment l'aurait-il fait,

puisqu'on avait trouvé chez lui plusieurs paquets de la fatale

proclamation? Il fut condamné à mort. Sa famille tout éplorée fut se

jeter aux pieds du roi de Saxe; mais les faits étaient si évidens et

d'une nature telle que toute excuse était impossible, et le fidèle roi

n'osa se livrer à l'indulgence pour un crime commis encore plus envers

son allié qu'envers lui-même. Une seule ressource restait à cette

malheureuse famille, c'était de s'adresser à l'empereur; mais il était

difficile d'arriver jusqu'à lui. M. Leborgne d'Ideville, secrétaire

interprète, voulut bien se charger de déposer une note sur le bureau de

l'empereur. Sa Majesté l'ayant lue, ordonna un sursis, ce qui

équivalait à une grâce plénière. Les événemens suivirent leur cours, et

M. Moldrecht fut sauvé.

Leipzig, à cette époque, était le centre d'un cercle où l'on se battait

sur plusieurs points, et presque sans interruption. Les combats

continuèrent pendant les journées du 16 et du 17; et, le 18, Sa Majesté,

mal récompensée de sa clémence envers M. Moldrecht, recueillit les

tristes fruits de la proclamation répandue par les soins de ce

négociant. Ce jour-là, l'armée saxonne déserta notre cause, et alla se

rendre à Bernadotte. Il ne restait plus à l'empereur que cent dix mille

hommes, en ayant contre lui trois cent trente mille, de sorte que, si,

lors de la reprise des hostilités, nous étions déjà seulement un contre

deux, nous n'étions plus alors qu'un contre trois. La journée du 18 fut,

comme l'on sait, le jour fatal. Le soir, l'empereur assis sur un pliant

de maroquin rouge au milieu des feux du bivouac, dictait au prince de

Neufchâtel des ordres pour la nuit, quand deux commandans d'artillerie

se présentèrent à Sa Majesté, et lui rendirent compte de l'état

d'épuisement ou se trouvaient les munitions. Depuis cinq jours on avait

tiré plus de deux cent mille coups de canon; les réserves étaient

épuisées, et l'on pouvait à peine réunir de quoi nourrir encore le feu

pendant deux heures. Les dépôts les plus voisins étaient Magdebourg et

Erfurt, d'où il était impossible de tirer des secours assez prompts;

ainsi, il n'y avait plus d'autre parti à tenter que la retraite.

La retraite fut donc ordonnée, et commença le lendemain, 19, après une

bataille dans laquelle trois cent mille hommes se livrèrent à une lutte

à mort, dans un espace tellement resserré qu'il n'avait pas plus de sept

à huit lieues de circuit. Avant de quitter Dresde, l'empereur chargea le

prince Poniatowski, qui venait de gagner le bâton de maréchal de France,

de la défense d'un des faubourgs. «Vous défendrez le faubourg du midi,

lui avait dit Sa Majesté.--Sire, répondit le prince, j'ai bien peu de

monde.--Eh bien! vous vous défendrez avec ce que vous avez.--Ah! sire,

nous tiendrons. Nous sommes tous prêts à périr pour Votre Majesté.»

L'empereur, ému de ces paroles, tendit les bras au prince, qui s'y

précipita les larmes aux yeux. C'était une scène d'adieux; car cet

entretien du prince avec l'empereur fut le dernier, et bientôt le neveu

du dernier roi de Pologne, comme on le verra dans peu, trouva une mort

glorieuse autant que déplorable dans les flots de l'Elster.

À neuf heures du matin, l'empereur alla prendre congé de la famille

royale de Saxe. L'entrevue fut courte, mais bien affectueuse et bien

douloureuse de part et d'autre. Le roi manifesta l'indignation la plus

profonde de la conduite de ses troupes: «Jamais je n'aurais pu le

penser, disait-il; je croyais mes Saxons meilleurs; ils ne sont que des

lâches.» Sa douleur était telle que l'empereur, malgré le mal immense

que lui avait fait la désertion des Saxons pendant la bataille,

cherchait à consoler cet excellent prince.

Comme Sa Majesté le pressait de quitter Leipzig, pour ne point demeurer

exposé aux dangers d'une capitulation devenue indispensable: «Non,

répondit ce prince vénérable: vous avez assez fait, et maintenant c'est

pousser la générosité trop loin que de risquer votre personne pour

rester quelques instans de plus à nous consoler.» Tandis que le roi de

Saxe s'exprimait ainsi, on entendit la détonation d'une forte fusillade;

alors la reine et la princesse Augusta joignirent leurs instances à

celles du monarque. Dans l'excès de leur frayeur, elles voyaient déjà

l'empereur pris et égorgé par les Prussiens. Des officiers étant

survenus, ceux-ci annoncèrent que le prince royal de Suède avait forcé

l'entrée d'un des faubourgs; que le général Beningsen, le général

Blücher et le prince de Schwartzenberg entraient de tous côtés dans la

ville, et que nos troupes étaient réduites à se défendre de maison en

maison. Le péril auquel l'empereur était exposé était imminent; il n'y

avait plus une seule minute à perdre, il consentit donc enfin à se

retirer; et le roi de Saxe l'ayant reconduit jusqu'au bas de l'escalier

du palais, là ils s'embrassèrent pour la dernière fois.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 394 / 456 题