Désir de la paix.--L'honneur de nos armes réparé.--Difficultés
élevées par l'empereur Alexandre.--Médiation de l'Autriche.--Temps
perdu.--Départ de Dresde.--Beauté de l'armée
française.--L'Angleterre âme de la coalition.--Les conditions de
Lunéville.--Guerre nationale en Prusse.--Retour vers le
passé.--Circonstances du séjour à Dresde.--Le duc d'Otrante auprès
de l'empereur.--Fausses interprétations.--Souvenirs de la
conspiration Mallet.--Fouché gouverneur général de
l'Illyrie.--Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc
d'Otrante.--Dévouement du duc de Rovigo.--Arrivée du roi de
Naples.--Froideur apparente de l'empereur.--Dresde fortifié et
immensité des travaux.--Les cartes et répétition des
batailles.--Notre voyage à Mayence.--Mort du duc
d'Abrantès.--Regrets de l'empereur.--Courte entrevue avec
l'impératrice.--L'empereur trois jours dans son
cabinet.--Expiration de l'armistice.--La Saint-Napoléon avancée de
cinq jours.--La Comédie française et spectacle _gratis_ à
Dresde.--La journée des dîners.--Fête chez le général
Durosnel.--Baptiste cadet et milord Bristol.--L'infanterie
française divisée en quatorze corps.--Six grandes divisions de
cavalerie.--Les gardes d'honneur.--Composition et force des armées
ennemies.--Deux étrangers contre un Français.--Fausse sécurité de
l'empereur à l'égard de l'Autriche.--Déclaration de guerre.--Le
comte de Narbonne.
TOUTE la durée de l'armistice fut employée en négociations pour arriver
à la conclusion de la paix. L'empereur la souhaitait alors ardemment,
surtout depuis qu'il avait vu l'honneur de ses armes réparé aux journées
de Lutzen et de Bautzen. Malheureusement il la voulait à des conditions
auxquelles les ennemis ne pouvaient se déterminer à consentir, et
bientôt on verra commencer la seconde série de nos désastres, qui
rendirent la paix de plus en plus impossible. D'ailleurs, dès le
commencement des négociations relatives à l'armistice dont nous
touchions au terme, l'empereur Alexandre, malgré les trois batailles
gagnées par l'empereur Napoléon, n'avait pas voulu écouter de
propositions directes de la part de la France, mais seulement sous la
condition que l'Autriche agirait comme médiatrice. Cette défiance ne
pouvait être de nature à amener un rapprochement définitif: vainqueur,
l'empereur devait naturellement en être irrité; cependant, dans ces
graves circonstances, il était parvenu à dompter sa juste
susceptibilité, à l'égard du procédé de l'empereur de Russie envers lui.
Il en résulta du temps perdu à Dresde, comme il y en avait eu lors de la
prolongation de notre séjour à Moscou, et, dans l'une et dans l'autre de
ces circonstances, ce temps perdu pour nous profita seulement à
l'ennemi.
Tout espoir d'accommodement étant donc évanoui, le 15 d'août l'empereur
monta en voiture, nous quittâmes Dresde, et la guerre recommença.
L'armée française était encore magnifique et imposante: elle était forte
de deux cent mille hommes d'infanterie, et seulement de quarante mille
hommes de cavalerie, tant il avait été impossible de réparer
complétement les nombreuses pertes que nous avions faites en chevaux. Le
malheur voulait alors que l'Angleterre fût l'âme de la coalition de la
Russie, de la Prusse et de la Suède contre la France; ses subsides lui
avaient acquis des droits; on ne voulait rien décider sans la consulter,
et j'ai su depuis que, pendant que l'on faisait des simulacres de
négociations, le gouvernement britannique déclara à l'empereur de Russie
que, dans les circonstances où on se trouvait, les conditions de
Lunéville seraient encore trop favorables pour la France. Toutes ces
difficultés pouvaient se traduire par ces mots: «Nous voulons la
guerre!» On eut donc la guerre, ou plutôt, ce fléau continua à désoler
l'Allemagne, et bientôt menaça et envahit la France. Je dois en outre
faire observer que ce qui contribuait à rendre notre position
extrêmement critique en cas de revers, c'est que la Prusse ne nous
faisait pas seulement une guerre de soldats, mais une guerre devenue
nationale par le soulèvement de la landwer et de la landsturm, guerre
plus dangereuse mille fois que la tactique des armées les mieux
disciplinées. À tant d'embarras se joignait la crainte, qui ne tarda pas
à être justifiée, de voir l'Autriche, de médiatrice molle et nonchalante
qu'elle était, devenir ennemie déclarée.
Avant d'aller plus avant, il est à propos, ce me semble, que je revienne
sur deux ou trois circonstances que j'ai involontairement omises, et qui
se rapportent à notre séjour à Dresde, avant ce que l'on pourrait
appeler la seconde campagne de 1813. La première de ces circonstances
est l'apparition à Dresde de M. le duc d'Otrante, que Sa Majesté y avait
mandé. On ne l'avait vu que rarement aux Tuileries, depuis que M. le duc
de Rovigo l'avait remplacé au ministère de la police générale, et je me
rappelle que sa présence au quartier-général surprit bien du monde, car
on le croyait dans une disgrâce complète. Ceux qui cherchent toujours à
expliquer les causes des moindres événemens pensèrent que l'intention de
Sa Majesté était d'opposer les moyens astucieux de la police de M.
Fouché à la police, alors toute-puissante, du baron de Stein, chef avoué
des sectes occultes qui se formaient de toutes parts, et que l'on
regardait, non sans raison, connue le directeur de l'opinion populaire
en Prusse et en Allemagne, et surtout dans les nombreuses écoles, où les
étudians n'attendaient que le moment de prendre les armes. Ces
conjectures sur la présence de M. Fouché à Dresde n'étaient nullement
fondées. L'empereur, en l'appelant auprès de lui, avait un motif réel
qu'il avait toutefois déguisé sous la forme d'un prétexte apparent.
Ayant sans cesse présente à la pensée l'entreprise de Mallet, Sa Majesté
avait pensé qu'il ne serait pas prudent de laisser à Paris, en son
absence, un mécontent aussi influent que M. le duc d'Otrante, et je l'ai
entendu plusieurs fois s'exprimer sur ce sujet d'une manière qui ne me
permet pas de doute. Toutefois, pour colorer ce motif réel, l'empereur
nomma M. Fouché gouverneur des provinces illyriennes, en remplacement de
M. le comte Bertrand, appelé au commandement d'un corps d'armée, et qui
bientôt fut appelé à succéder à l'adorable général Duroc, dans les
fonctions de grand-maréchal du Palais. Quoi qu'il en soit de M. Fouché,
c'est une chose bien certaine que peu de personnes étaient aussi
convaincues de la supériorité de ses talens pour la police que Sa
Majesté elle-même; plusieurs fois, quand il s'était passé à Paris
quelque chose d'extraordinaire, et notamment quand il eut appris la
conspiration de Mallet, l'empereur, revenant le soir sur ce qui l'avait
le plus affecté dans le jour, conclut en disant: «Cela ne serait pas
arrivé si Fouché eût été ministre de la police.» Peut-être était-ce une
prévention, car certainement l'empereur n'a jamais eu de serviteur plus
fidèle et plus dévoué que M. le duc de Rovigo, quoiqu'on ait fort
plaisanté dans Paris de sa captivité de quelques heures.
Le prince Eugène étant retourné en Italie au commencement de la
campagne, pour y organiser une nouvelle armée, nous ne le vîmes point à
Dresde; le roi de Naples, arrivé dans la nuit du 13 au 14 d'août, s'y
présenta presque seul, n'ayant plus dans la grande armée que le petit
nombre de troupes napolitaines qu'il y avait laissées lors de son départ
pour Naples.
J'étais dans la chambre de l'empereur quand le roi de Naples y entra et
le vit pour la première fois. Je ne sus à quoi l'attribuer, mais je crus
remarquer que l'empereur ne faisait pas à son beau-frère un accueil
aussi amical que par le passé. Le prince Murat dit qu'il n'avait pu
demeurer plus long-temps tranquille à Naples, sachant que l'armée
française, à laquelle il n'avait jamais cessé d'appartenir, se battait,
et qu'il ne demandait qu'à combattre dans ses rangs. L'empereur l'emmena
avec lui à la parade, et lui donna le commandement de la garde
impériale: il eût été difficile de le confier à un chef plus intrépide.
Plus tard, il eut le commandement général de la cavalerie.
Pendant toute la durée de l'armistice, occupée plutôt que remplie par
les lentes et inutiles conférences du congrès de Prague, il serait
impossible de se figurer tous les travaux divers auxquels l'empereur se
livrait du matin au soir, et souvent pendant la nuit. On le voyait sans
cesse couché sur ses cartes, faisant pour ainsi dire une répétition des
batailles qu'il méditait. Cependant, souvent impatienté de la lenteur
des négociations, sur l'issue desquelles il ne paraissait plus se faire
d'illusion, il me dit, un peu avant la fin de juillet, de voir si l'on
avait préparé ce qui lui était nécessaire pour une excursion que nous
allions faire jusqu'à Mayence. Il y avait donné rendez-vous à
l'impératrice, qui devait y arriver le 25, de sorte que l'empereur
combina son départ de manière à y arriver peu de temps après elle. Au
surplus, je ne rapporte ce voyage pour ainsi dire que comme un fait,
car il ne fut signalé par aucune circonstance remarquable, si ce n'est
que ce fut pendant notre excursion à Mayence que l'empereur apprit la
mort du duc d'Abrantès, qui venait de succomber à Dijon aux violens
accès de la maladie terrible dont il était atteint. Quoique l'empereur,
sachant déjà qu'il était dans un état déplorable d'aliénation mentale,
dût s'attendre à cette perte, elle ne lui fut pas moins sensible, et il
donna de sincères regrets à son ancien aide-de-camp.
L'empereur ne resta que peu de jours avec l'impératrice, qu'il avait
revue avec une vive satisfaction. Mais les grands intérêts de sa
politique le rappelaient à Dresde; il y revint en visitant plusieurs
places situées sur la route, et le 4 d'août nous étions de retour dans
la capitale de la Saxe. Les voyageurs qui n'avaient vu cette belle ville
que dans un temps de paix auraient eu de la peine à la reconnaître;
d'immenses travaux l'avaient métamorphosée en ville de guerre; de
nombreuses batteries étaient élevées aux environs pour pouvoir dominer
la rive opposée de l'Elbe. Tout prit une attitude guerrière; et les
occupations de l'empereur devinrent multipliées et pressées au point
qu'il resta près de trois jours sans sortir de son cabinet.
Cependant, au milieu des préparatifs de guerre, tout se disposait à
célébrer, le 10 d'août, la fête de l'empereur, que l'on avait avancée de
cinq jours, parce que, ainsi que je crois l'avoir fait observer,
l'armistice expirait précisément le jour anniversaire de la
Saint-Napoléon; et l'on peut dire qu'avec son caractère belliqueux la
reprise des hostilités n'était pas pour l'empereur un bouquet de fête
qu'il fût tenté de dédaigner.
Comme à Paris, il y eut à Dresde spectacle _gratis_ la veille de la fête
de l'empereur. Les acteurs du Théâtre-Français jouèrent deux comédies le
9 à cinq heures du soir; et cette représentation fut la dernière, la
Comédie française ayant immédiatement après reçu l'ordre de retourner à
Paris. Le lendemain, le roi de Saxe, accompagné de tous les princes de
sa famille, se rendit à neuf heures du matin au palais Marcolini, pour y
présenter ses hommages à l'empereur; ensuite il y eut grand-lever comme
aux Tuileries, une revue dans laquelle l'empereur inspecta une partie de
sa garde, plusieurs régimens, et quelques troupes saxonnes qui furent
invitées à dîner par les troupes françaises. Ce jour-là, on aurait pu
sans trop d'exagération comparer la ville de Dresde à une vaste salle à
manger. En effet, pendant que Sa Majesté dînait en grand couvert au
palais du roi de Saxe, où toute la famille de ce prince se trouvait
réunie, tout le corps diplomatique était assis à la table de M. le duc
de Bassano; M. le baron Bignon, envoyé de France à Varsovie, traitait
tous les Polonais de distinction présens à Dresde; M. le comte Daru
donnait un grand dîner aux autorités françaises; le général Friant aux
généraux français et saxons; et le baron de Serra, ministre de France à
Dresde, aux chefs des colléges saxons. Enfin cette journée de dîners fut
couronnée par un souper de près de deux cents couverts, que le général
Henri Durosnel, gouverneur de Dresde, donna le soir même à la suite d'un
bal magnifique dans l'hôtel de M. de Serra.
À notre retour de Mayence à Dresde, j'avais appris que la maison du
général Durosnel était le lieu de rendez-vous de la haute société, tant
parmi les Saxons que parmi les Français. Pendant l'absence de Sa
Majesté, le général, profitant de ses loisirs, donna des fêtes, et entre
autres une aux acteurs et aux actrices de la Comédie française. Je me
rappelle même à ce sujet une anecdote comique que l'on me raconta alors.
Sans manquer aux bienséances ni à la politesse, Baptiste cadet, me
dit-on, contribua beaucoup à l'agrément de la soirée. Il s'y présenta
sous le nom de milord Bristol, diplomate anglais, se rendant au congrès
de Prague. Son déguisement était si vrai, son accent si naturel, et son
flegme si imperturbable, que plusieurs personnes de la cour de Saxe y
furent prises de la meilleure foi du monde. Cela ne m'étonna pas, et je
vis par là que le talent de Baptiste cadet pour les mystifications
n'avait rien perdu depuis le temps où il me divertissait si fort aux
déjeuners du colonel Beauharnais. Que de choses déjà depuis cette
époque!
Cependant l'empereur, voyant que rien ne pouvait plus retarder la
reprise des hostilités, avait aussitôt divisé ses deux cent mille hommes
d'infanterie en quatorze corps d'armée, dont le commandement fut donné
aux maréchaux Victor, Ney, Marmont, Augereau, Macdonald, Oudinot,
Davoust et Gouvion-Saint-Cyr[75], le prince Poniatowski, et les généraux
Reynier, Rapp, Lauriston, Vandamme et Bertrand. Les quarante mille
hommes de cavalerie formèrent six grandes divisions sous les ordres des
généraux Nansouty, Latour-Maubourg, Sébastiani, Arrighi, Milhaud et
Kellermann; et, comme je l'ai déjà dit, le roi de Naples eut le
commandement de la garde impériale. En outre on vit dans cette campagne
apparaître pour la première fois sur nos champs de bataille les gardes
d'honneur, troupe d'élite recrutée dans les familles les plus riches et
les plus considérables, et qui s'élevait à plus de dix mille hommes
séparés en deux divisions sous le simple titre de régimens, dont l'un
était commandé par le général comte de Pully, et l'autre, si je ne me
trompe, par le général Ségur. Cette jeunesse, naguère oisive, adonnée au
repos et aux plaisirs, devint en peu de temps une excellente cavalerie,
qui se signala en plusieurs occasions, et notamment à la bataille de
Dresde, dont j'aurai bientôt à parler.
On a vu précédemment quelle était la force de l'armée française. L'armée
combinée des alliés ennemis s'élevait à quatre cent vingt mille hommes
d'infanterie, et sa cavalerie n'était guère moindre de cent mille
chevaux, sans compter un corps d'armée de réserve de quatre-vingt mille
Russes prêt à sortir de la Pologne sous les ordres du général Beningsen.
Ainsi les soldats étrangers étaient contre les nôtres dans une
proportion plus grande que celle de deux contre un.
À cette époque de l'entrée en campagne, l'Autriche venait de se déclarer
contre nous. Ce coup, bien qu'attendu, frappa vivement l'empereur; il
s'en expliqua souvent devant toutes les personnes qui avaient l'honneur
de l'approcher. M. de Metternich, ai-je entendu dire, l'en avait presque
prévenu dans les dernières entrevues que ce ministre avait eues à Dresde
avec Sa Majesté; mais l'empereur avait long-temps répugné à croire que
l'empereur d'Autriche ferait cause commune avec les coalisés du nord
contre sa fille et son petit-fils. Enfin tous les doutes furent levés
par l'arrivée de M. le comte Louis de Narbonne, qui revint de Prague à
Dresde, porteur de la déclaration de guerre de l'Autriche. Chacun prévit
dès lors que la France compterait bientôt pour ennemis tous les pays que
ses troupes n'occuperaient plus. L'événement ne justifia que trop cette
prévision. Cependant tout n'était pas désespéré, et nous n'avions pas
encore été obligés de prendre la défensive.