CHAPITRE XIII.

Désir de la paix.--L'honneur de nos armes réparé.--Difficultés

élevées par l'empereur Alexandre.--Médiation de l'Autriche.--Temps

perdu.--Départ de Dresde.--Beauté de l'armée

française.--L'Angleterre âme de la coalition.--Les conditions de

Lunéville.--Guerre nationale en Prusse.--Retour vers le

passé.--Circonstances du séjour à Dresde.--Le duc d'Otrante auprès

de l'empereur.--Fausses interprétations.--Souvenirs de la

conspiration Mallet.--Fouché gouverneur général de

l'Illyrie.--Haute opinion de l'empereur sur les talens du duc

d'Otrante.--Dévouement du duc de Rovigo.--Arrivée du roi de

Naples.--Froideur apparente de l'empereur.--Dresde fortifié et

immensité des travaux.--Les cartes et répétition des

batailles.--Notre voyage à Mayence.--Mort du duc

d'Abrantès.--Regrets de l'empereur.--Courte entrevue avec

l'impératrice.--L'empereur trois jours dans son

cabinet.--Expiration de l'armistice.--La Saint-Napoléon avancée de

cinq jours.--La Comédie française et spectacle _gratis_ à

Dresde.--La journée des dîners.--Fête chez le général

Durosnel.--Baptiste cadet et milord Bristol.--L'infanterie

française divisée en quatorze corps.--Six grandes divisions de

cavalerie.--Les gardes d'honneur.--Composition et force des armées

ennemies.--Deux étrangers contre un Français.--Fausse sécurité de

l'empereur à l'égard de l'Autriche.--Déclaration de guerre.--Le

comte de Narbonne.

TOUTE la durée de l'armistice fut employée en négociations pour arriver

à la conclusion de la paix. L'empereur la souhaitait alors ardemment,

surtout depuis qu'il avait vu l'honneur de ses armes réparé aux journées

de Lutzen et de Bautzen. Malheureusement il la voulait à des conditions

auxquelles les ennemis ne pouvaient se déterminer à consentir, et

bientôt on verra commencer la seconde série de nos désastres, qui

rendirent la paix de plus en plus impossible. D'ailleurs, dès le

commencement des négociations relatives à l'armistice dont nous

touchions au terme, l'empereur Alexandre, malgré les trois batailles

gagnées par l'empereur Napoléon, n'avait pas voulu écouter de

propositions directes de la part de la France, mais seulement sous la

condition que l'Autriche agirait comme médiatrice. Cette défiance ne

pouvait être de nature à amener un rapprochement définitif: vainqueur,

l'empereur devait naturellement en être irrité; cependant, dans ces

graves circonstances, il était parvenu à dompter sa juste

susceptibilité, à l'égard du procédé de l'empereur de Russie envers lui.

Il en résulta du temps perdu à Dresde, comme il y en avait eu lors de la

prolongation de notre séjour à Moscou, et, dans l'une et dans l'autre de

ces circonstances, ce temps perdu pour nous profita seulement à

l'ennemi.

Tout espoir d'accommodement étant donc évanoui, le 15 d'août l'empereur

monta en voiture, nous quittâmes Dresde, et la guerre recommença.

L'armée française était encore magnifique et imposante: elle était forte

de deux cent mille hommes d'infanterie, et seulement de quarante mille

hommes de cavalerie, tant il avait été impossible de réparer

complétement les nombreuses pertes que nous avions faites en chevaux. Le

malheur voulait alors que l'Angleterre fût l'âme de la coalition de la

Russie, de la Prusse et de la Suède contre la France; ses subsides lui

avaient acquis des droits; on ne voulait rien décider sans la consulter,

et j'ai su depuis que, pendant que l'on faisait des simulacres de

négociations, le gouvernement britannique déclara à l'empereur de Russie

que, dans les circonstances où on se trouvait, les conditions de

Lunéville seraient encore trop favorables pour la France. Toutes ces

difficultés pouvaient se traduire par ces mots: «Nous voulons la

guerre!» On eut donc la guerre, ou plutôt, ce fléau continua à désoler

l'Allemagne, et bientôt menaça et envahit la France. Je dois en outre

faire observer que ce qui contribuait à rendre notre position

extrêmement critique en cas de revers, c'est que la Prusse ne nous

faisait pas seulement une guerre de soldats, mais une guerre devenue

nationale par le soulèvement de la landwer et de la landsturm, guerre

plus dangereuse mille fois que la tactique des armées les mieux

disciplinées. À tant d'embarras se joignait la crainte, qui ne tarda pas

à être justifiée, de voir l'Autriche, de médiatrice molle et nonchalante

qu'elle était, devenir ennemie déclarée.

Avant d'aller plus avant, il est à propos, ce me semble, que je revienne

sur deux ou trois circonstances que j'ai involontairement omises, et qui

se rapportent à notre séjour à Dresde, avant ce que l'on pourrait

appeler la seconde campagne de 1813. La première de ces circonstances

est l'apparition à Dresde de M. le duc d'Otrante, que Sa Majesté y avait

mandé. On ne l'avait vu que rarement aux Tuileries, depuis que M. le duc

de Rovigo l'avait remplacé au ministère de la police générale, et je me

rappelle que sa présence au quartier-général surprit bien du monde, car

on le croyait dans une disgrâce complète. Ceux qui cherchent toujours à

expliquer les causes des moindres événemens pensèrent que l'intention de

Sa Majesté était d'opposer les moyens astucieux de la police de M.

Fouché à la police, alors toute-puissante, du baron de Stein, chef avoué

des sectes occultes qui se formaient de toutes parts, et que l'on

regardait, non sans raison, connue le directeur de l'opinion populaire

en Prusse et en Allemagne, et surtout dans les nombreuses écoles, où les

étudians n'attendaient que le moment de prendre les armes. Ces

conjectures sur la présence de M. Fouché à Dresde n'étaient nullement

fondées. L'empereur, en l'appelant auprès de lui, avait un motif réel

qu'il avait toutefois déguisé sous la forme d'un prétexte apparent.

Ayant sans cesse présente à la pensée l'entreprise de Mallet, Sa Majesté

avait pensé qu'il ne serait pas prudent de laisser à Paris, en son

absence, un mécontent aussi influent que M. le duc d'Otrante, et je l'ai

entendu plusieurs fois s'exprimer sur ce sujet d'une manière qui ne me

permet pas de doute. Toutefois, pour colorer ce motif réel, l'empereur

nomma M. Fouché gouverneur des provinces illyriennes, en remplacement de

M. le comte Bertrand, appelé au commandement d'un corps d'armée, et qui

bientôt fut appelé à succéder à l'adorable général Duroc, dans les

fonctions de grand-maréchal du Palais. Quoi qu'il en soit de M. Fouché,

c'est une chose bien certaine que peu de personnes étaient aussi

convaincues de la supériorité de ses talens pour la police que Sa

Majesté elle-même; plusieurs fois, quand il s'était passé à Paris

quelque chose d'extraordinaire, et notamment quand il eut appris la

conspiration de Mallet, l'empereur, revenant le soir sur ce qui l'avait

le plus affecté dans le jour, conclut en disant: «Cela ne serait pas

arrivé si Fouché eût été ministre de la police.» Peut-être était-ce une

prévention, car certainement l'empereur n'a jamais eu de serviteur plus

fidèle et plus dévoué que M. le duc de Rovigo, quoiqu'on ait fort

plaisanté dans Paris de sa captivité de quelques heures.

Le prince Eugène étant retourné en Italie au commencement de la

campagne, pour y organiser une nouvelle armée, nous ne le vîmes point à

Dresde; le roi de Naples, arrivé dans la nuit du 13 au 14 d'août, s'y

présenta presque seul, n'ayant plus dans la grande armée que le petit

nombre de troupes napolitaines qu'il y avait laissées lors de son départ

pour Naples.

J'étais dans la chambre de l'empereur quand le roi de Naples y entra et

le vit pour la première fois. Je ne sus à quoi l'attribuer, mais je crus

remarquer que l'empereur ne faisait pas à son beau-frère un accueil

aussi amical que par le passé. Le prince Murat dit qu'il n'avait pu

demeurer plus long-temps tranquille à Naples, sachant que l'armée

française, à laquelle il n'avait jamais cessé d'appartenir, se battait,

et qu'il ne demandait qu'à combattre dans ses rangs. L'empereur l'emmena

avec lui à la parade, et lui donna le commandement de la garde

impériale: il eût été difficile de le confier à un chef plus intrépide.

Plus tard, il eut le commandement général de la cavalerie.

Pendant toute la durée de l'armistice, occupée plutôt que remplie par

les lentes et inutiles conférences du congrès de Prague, il serait

impossible de se figurer tous les travaux divers auxquels l'empereur se

livrait du matin au soir, et souvent pendant la nuit. On le voyait sans

cesse couché sur ses cartes, faisant pour ainsi dire une répétition des

batailles qu'il méditait. Cependant, souvent impatienté de la lenteur

des négociations, sur l'issue desquelles il ne paraissait plus se faire

d'illusion, il me dit, un peu avant la fin de juillet, de voir si l'on

avait préparé ce qui lui était nécessaire pour une excursion que nous

allions faire jusqu'à Mayence. Il y avait donné rendez-vous à

l'impératrice, qui devait y arriver le 25, de sorte que l'empereur

combina son départ de manière à y arriver peu de temps après elle. Au

surplus, je ne rapporte ce voyage pour ainsi dire que comme un fait,

car il ne fut signalé par aucune circonstance remarquable, si ce n'est

que ce fut pendant notre excursion à Mayence que l'empereur apprit la

mort du duc d'Abrantès, qui venait de succomber à Dijon aux violens

accès de la maladie terrible dont il était atteint. Quoique l'empereur,

sachant déjà qu'il était dans un état déplorable d'aliénation mentale,

dût s'attendre à cette perte, elle ne lui fut pas moins sensible, et il

donna de sincères regrets à son ancien aide-de-camp.

L'empereur ne resta que peu de jours avec l'impératrice, qu'il avait

revue avec une vive satisfaction. Mais les grands intérêts de sa

politique le rappelaient à Dresde; il y revint en visitant plusieurs

places situées sur la route, et le 4 d'août nous étions de retour dans

la capitale de la Saxe. Les voyageurs qui n'avaient vu cette belle ville

que dans un temps de paix auraient eu de la peine à la reconnaître;

d'immenses travaux l'avaient métamorphosée en ville de guerre; de

nombreuses batteries étaient élevées aux environs pour pouvoir dominer

la rive opposée de l'Elbe. Tout prit une attitude guerrière; et les

occupations de l'empereur devinrent multipliées et pressées au point

qu'il resta près de trois jours sans sortir de son cabinet.

Cependant, au milieu des préparatifs de guerre, tout se disposait à

célébrer, le 10 d'août, la fête de l'empereur, que l'on avait avancée de

cinq jours, parce que, ainsi que je crois l'avoir fait observer,

l'armistice expirait précisément le jour anniversaire de la

Saint-Napoléon; et l'on peut dire qu'avec son caractère belliqueux la

reprise des hostilités n'était pas pour l'empereur un bouquet de fête

qu'il fût tenté de dédaigner.

Comme à Paris, il y eut à Dresde spectacle _gratis_ la veille de la fête

de l'empereur. Les acteurs du Théâtre-Français jouèrent deux comédies le

9 à cinq heures du soir; et cette représentation fut la dernière, la

Comédie française ayant immédiatement après reçu l'ordre de retourner à

Paris. Le lendemain, le roi de Saxe, accompagné de tous les princes de

sa famille, se rendit à neuf heures du matin au palais Marcolini, pour y

présenter ses hommages à l'empereur; ensuite il y eut grand-lever comme

aux Tuileries, une revue dans laquelle l'empereur inspecta une partie de

sa garde, plusieurs régimens, et quelques troupes saxonnes qui furent

invitées à dîner par les troupes françaises. Ce jour-là, on aurait pu

sans trop d'exagération comparer la ville de Dresde à une vaste salle à

manger. En effet, pendant que Sa Majesté dînait en grand couvert au

palais du roi de Saxe, où toute la famille de ce prince se trouvait

réunie, tout le corps diplomatique était assis à la table de M. le duc

de Bassano; M. le baron Bignon, envoyé de France à Varsovie, traitait

tous les Polonais de distinction présens à Dresde; M. le comte Daru

donnait un grand dîner aux autorités françaises; le général Friant aux

généraux français et saxons; et le baron de Serra, ministre de France à

Dresde, aux chefs des colléges saxons. Enfin cette journée de dîners fut

couronnée par un souper de près de deux cents couverts, que le général

Henri Durosnel, gouverneur de Dresde, donna le soir même à la suite d'un

bal magnifique dans l'hôtel de M. de Serra.

À notre retour de Mayence à Dresde, j'avais appris que la maison du

général Durosnel était le lieu de rendez-vous de la haute société, tant

parmi les Saxons que parmi les Français. Pendant l'absence de Sa

Majesté, le général, profitant de ses loisirs, donna des fêtes, et entre

autres une aux acteurs et aux actrices de la Comédie française. Je me

rappelle même à ce sujet une anecdote comique que l'on me raconta alors.

Sans manquer aux bienséances ni à la politesse, Baptiste cadet, me

dit-on, contribua beaucoup à l'agrément de la soirée. Il s'y présenta

sous le nom de milord Bristol, diplomate anglais, se rendant au congrès

de Prague. Son déguisement était si vrai, son accent si naturel, et son

flegme si imperturbable, que plusieurs personnes de la cour de Saxe y

furent prises de la meilleure foi du monde. Cela ne m'étonna pas, et je

vis par là que le talent de Baptiste cadet pour les mystifications

n'avait rien perdu depuis le temps où il me divertissait si fort aux

déjeuners du colonel Beauharnais. Que de choses déjà depuis cette

époque!

Cependant l'empereur, voyant que rien ne pouvait plus retarder la

reprise des hostilités, avait aussitôt divisé ses deux cent mille hommes

d'infanterie en quatorze corps d'armée, dont le commandement fut donné

aux maréchaux Victor, Ney, Marmont, Augereau, Macdonald, Oudinot,

Davoust et Gouvion-Saint-Cyr[75], le prince Poniatowski, et les généraux

Reynier, Rapp, Lauriston, Vandamme et Bertrand. Les quarante mille

hommes de cavalerie formèrent six grandes divisions sous les ordres des

généraux Nansouty, Latour-Maubourg, Sébastiani, Arrighi, Milhaud et

Kellermann; et, comme je l'ai déjà dit, le roi de Naples eut le

commandement de la garde impériale. En outre on vit dans cette campagne

apparaître pour la première fois sur nos champs de bataille les gardes

d'honneur, troupe d'élite recrutée dans les familles les plus riches et

les plus considérables, et qui s'élevait à plus de dix mille hommes

séparés en deux divisions sous le simple titre de régimens, dont l'un

était commandé par le général comte de Pully, et l'autre, si je ne me

trompe, par le général Ségur. Cette jeunesse, naguère oisive, adonnée au

repos et aux plaisirs, devint en peu de temps une excellente cavalerie,

qui se signala en plusieurs occasions, et notamment à la bataille de

Dresde, dont j'aurai bientôt à parler.

On a vu précédemment quelle était la force de l'armée française. L'armée

combinée des alliés ennemis s'élevait à quatre cent vingt mille hommes

d'infanterie, et sa cavalerie n'était guère moindre de cent mille

chevaux, sans compter un corps d'armée de réserve de quatre-vingt mille

Russes prêt à sortir de la Pologne sous les ordres du général Beningsen.

Ainsi les soldats étrangers étaient contre les nôtres dans une

proportion plus grande que celle de deux contre un.

À cette époque de l'entrée en campagne, l'Autriche venait de se déclarer

contre nous. Ce coup, bien qu'attendu, frappa vivement l'empereur; il

s'en expliqua souvent devant toutes les personnes qui avaient l'honneur

de l'approcher. M. de Metternich, ai-je entendu dire, l'en avait presque

prévenu dans les dernières entrevues que ce ministre avait eues à Dresde

avec Sa Majesté; mais l'empereur avait long-temps répugné à croire que

l'empereur d'Autriche ferait cause commune avec les coalisés du nord

contre sa fille et son petit-fils. Enfin tous les doutes furent levés

par l'arrivée de M. le comte Louis de Narbonne, qui revint de Prague à

Dresde, porteur de la déclaration de guerre de l'Autriche. Chacun prévit

dès lors que la France compterait bientôt pour ennemis tous les pays que

ses troupes n'occuperaient plus. L'événement ne justifia que trop cette

prévision. Cependant tout n'était pas désespéré, et nous n'avions pas

encore été obligés de prendre la défensive.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 392 / 456 题