CHAPITRE XII.

Mort du maréchal Duroc.--Douleur de l'empereur et consternation

générale dans l'armée.--Détails sur cet événement

funeste.--Impatience de l'empereur de ne pouvoir atteindre

l'arrière-garde russe.--Deux ou trois boulets creusant la terre aux

pieds de l'empereur.--Un homme de la garde tué près de Sa

Majesté.--Annonce de la mort du général Bruyère.--Duroc près

l'empereur.--Un arbre frappé par un boulet.--Le duc de Plaisance

annonce, en pleurant, la mort du grand-maréchal.--Mort du général

Kirgener.--Soins empressés, mais inutiles.--Le maréchal respirant

encore.--Adieux de l'empereur à son ami.--Consternation impossible

à décrire.--L'empereur immobile et sans pensée.--_À demain

tout_.--Déroute complète des Russes.--Dernier soupir du

grand-maréchal.--Inscription funéraire dictée par

l'empereur.--Terrain acheté et propriété violée.--Notre entrée en

Silésie.--Sang-froid de l'empereur.--Sa Majesté dirigeant elle-même

les troupes.--Marche sur Breslaw.--L'empereur dans une ferme

pillée.--Un incendie détruisant quatorze fourgons.--Historiette

démentie.--L'empereur ne manque de rien.--Entrée à

Breslaw.--Prédiction presque accomplie.--Armistice du 4

juin.--Séjour à Gorlitz.--Pertes généreusement payées.--Retour à

Dresde.--Bruits dissipés par la présence de l'empereur.--Le palais

Marcolini.--L'empereur vivant comme à Schœnbrunn.--La Comédie

française mandée à Dresde.--Composition de la troupe.--Théâtre de

l'Orangerie et la comédie.--La tragédie à Dresde.--Emploi des

journées de l'empereur.--Distractions, et mademoiselle G...--Talma

et mademoiselle Mars déjeunant avec l'empereur.--Heureuse repartie,

et politesse de l'empereur.--L'abondance répandue dans Dresde par

la présence de Sa Majesté.--Camps autour de la ville.--Fête de

l'empereur avancée de cinq jours.--Les soldats au _Te Deum_.

NOUS étions à la veille du jour où l'empereur, encore tout ému de la

perte qu'il avait faite dans la personne du duc d'Istrie, devait

recevoir le coup qui peut-être lui fut le plus sensible de tous ceux

dont son âme fut atteinte en voyant tomber autour de lui ses vieux

compagnons d'armes. Le lendemain même du jour où l'empereur avait eu,

avec le baron Larrey, l'espèce de discussion que j'ai rapportée à la fin

du chapitre précédent, fut marqué par la mort irréparable de l'excellent

maréchal Duroc. L'empereur en eut l'âme brisée, et il n'y en eut pas un

seul de nous qui ne lui donnât des larmes sincères; tant il était juste

et bon quoique grave et sévère avec toutes les personnes que la nature

de leur service mettait en contact avec lui. Ce fut une perte

non-seulement pour l'empereur, qui possédait en lui un véritable ami,

mais j'ose dire que c'en fut une aussi pour la France entière, qu'il

adorait jusqu'à la passion, et pour laquelle il ne cessait de prodiguer

ses conseils, quoiqu'ils ne fussent pas toujours écoutés. La mort du

maréchal Duroc fut un de ces événemens tellement douloureux, tellement

imprévus, que l'on reste quelque temps indécis s'il faut y croire, alors

même qu'une trop évidente réalité ne permet plus de se faire aucune

illusion.

Voici dans quelles circonstances ce funeste événement vint répandre la

consternation dans toute l'armée. L'empereur poursuivait l'arrière-garde

russe, qui lui échappait sans cesse. Elle venait de lui échapper pour la

dixième fois peut-être depuis le matin, après avoir tué et fait

prisonniers un bon nombre de nos braves, quand deux ou trois boulets,

creusant la terre aux pieds de l'empereur, excitèrent son attention, et

lui firent dire: «Comment, après une telle boucherie, point de résultat!

point de prisonniers! Ces gens-là ne me laisseront pas un clou.» À peine

avait-il parlé, un boulet passe et renverse un chasseur à cheval de

l'escorte presque dans les jambes du cheval de Sa Majesté. «Ah! Duroc!

ajouta-t-il en se tournant vers le grand maréchal, la fortune nous en

veut bien aujourd'hui!--Sire, dit un aide-de-camp qui accourait au

galop, le général Bruyères vient d'être tué.--Mon pauvre camarade

d'Italie! Est-il possible? Ah! il faut en finir pourtant!» Et, voyant

sur sa gauche une éminence du haut de laquelle il pourra mieux observer

ce qui se passe, l'empereur se dirige de ce côté au milieu d'un nuage de

poussière; le duc de Vicence, le duc de Trévise, le maréchal Duroc et le

général du génie Kirgener suivaient Sa Majesté de très-près; mais le

vent poussait la poussière et la fumée avec une telle violence qu'on se

voyait à peine. Tout à coup un arbre, près duquel l'empereur passait,

est frappé par un boulet qui le renverse à moitié; Sa Majesté, arrivée

sur le plateau, se retourne pour demander sa lunette, et ne voit plus

que le duc de Vicence. Le duc Charles de Plaisance survient; une pâleur

mortelle couvre ses traits; il se penche vers M. le grand-écuyer, et lui

dit quelques mots à l'oreille. «Qu'est-ce que c'est? demande vivement

l'empereur, que se passe-t-il?--Sire, dit en pleurant le duc de

Plaisance, le grand-maréchal est mort.--Le grand-maréchal est mort?

Duroc? Mais vous vous trompez, il était tout à l'heure à côté de moi!»

Plusieurs aides-de-camp arrivent avec un page qui portait la lunette de

Sa Majesté. La fatale nouvelle est confirmée, en grande partie en moins.

Le duc de Frioul n'était pas encore mort; mais le coup avait frappé les

entrailles, et tous les secours de l'art devenaient inutiles. Le boulet,

après avoir ébranlé l'arbre, avait ricoché sur le général Kirgener, qui

était tombé raide mort, puis sur le duc de Frioul. MM. Yvan et Larrey

étaient auprès du blessé, qu'on avait transporté dans une maison de

Makersdorf; il n'y avait aucun espoir de sauver le maréchal.

Dire la consternation de l'armée, la douleur de Sa Majesté à cet affreux

événement, serait impossible. L'empereur donna machinalement quelques

ordres, et revint au camp. Arrivé dans le carré de la garde, il s'assit

sur un tabouret devant sa tente, la tête baissée, les mains jointes, et

demeura près d'une heure ainsi, sans proférer une seule parole.

Cependant on avait à prendre pour le lendemain des mesures essentielles;

le général Drouot s'approche, et, d'une voix que les sanglots

entrecoupaient, il demande ce qu'il faut faire: «À demain tout,» répond

l'empereur; il ne dit pas un mot de plus. «Pauvre homme! murmuraient en

le regardant les vieux grognards de la garde; il a perdu un de ses

enfans.»

La nuit close, l'ennemi étant en pleine retraite, et l'armée ayant pris

ses positions, l'empereur sortit du camp, et, accompagné du prince de

Neufchâtel, de M. Yvan et du duc de Vicence, il se rendit dans la maison

où l'on avait déposé le grand maréchal. La scène fut terrible.

L'empereur désolé embrassa plusieurs fois ce fidèle ami, en cherchant à

lui donner quelques espérances; mais le duc, qui connaissait

parfaitement son état, ne lui répondit qu'en le suppliant de lui faire

donner de l'opium. À ces mots l'empereur sortit: il ne pouvait plus y

tenir.

Le duc de Frioul mourut le lendemain matin. L'empereur ordonna que son

corps fût transporté à Paris pour être déposé sous le dôme des

Invalides; il acheta la maison dans laquelle était mort le

grand-maréchal, et chargea le pasteur du village de faire placer à

l'endroit du lit une pierre sur laquelle seraient gravés ces mots:

«Ici le général Duroc, duc de Frioul, grand-maréchal du palais de

l'empereur Napoléon, frappé d'un boulet, est mort dans les bras de

l'empereur, son ami.»

La conservation de ce monument fut imposée en obligation au locataire de

la maison. Ce fut la condition du don que lui en fit Sa Majesté. Le

pasteur, le magistrat du village et le donataire furent appelés à cet

effet en présence de l'empereur; il leur fit connaître ses intentions,

qu'ils s'engagèrent solennellement à remplir. Alors Sa Majesté, tirant

de sa cassette les fonds nécessaires, les remit à ces messieurs.

Il est bon maintenant que le lecteur sache comment cette convention, si

religieusement contractée, a reçu son exécution. Cet ordre de

l'état-major russe le lui apprendra.

«Un protocole, en date du 16 (28) mars, constate que l'empereur Napoléon

a remis au ministre du culte Hermann, à Makersdorf, la somme de deux

cents napoléons d'or, destinés à l'érection d'un monument à la mémoire

du maréchal Duroc, mort sur le champ de bataille. Son excellence le

prince Repnin, gouverneur-général de la Saxe, ayant ordonné qu'un commis

de mes bureaux se rendrait à Makersdorf, afin de se faire remettre

ladite somme pour m'en faire le dépôt jusqu'à disposition ultérieure, le

commis Meyerheim est chargé de cette mission. En conséquence, il se

rendra sur le champ à Makersdorf, à l'effet de s'y légitimer auprès du

ministre Hermann en lui montrant le présent ordre, et saisira entre ses

mains la somme énoncée plus haut de deux cents napoléons d'or. Le

commis Meyerheim n'aura à rendre compte qu'à moi de l'exécution de cet

ordre.

»À Dresde, ce 20 mars (1er avril) 1814.

»_Signé_ Baron DE ROSEN.»

* * *

Cette pièce n'a pas besoin de commentaire.

Après les batailles de Bautzen et de Wurtchen, l'empereur entra en

Silésie. Il voyait partout l'armée combinée des alliés fuir devant la

sienne, et ce spectacle flattait vivement son amour-propre en

entretenant dans son cœur l'idée qu'il allait bientôt se voir maître

d'un pays riche et fertile, où l'abondance des subsistances favoriserait

ses entreprises. Plusieurs fois par jour on lui entendait dire:

«Sommes-nous loin de telle ville?--Quand arriverons-nous à Breslaw?» Son

impatience ne l'empêchait point, au reste, de s'occuper de tous les

objets qui le frappaient, comme l'aurait pu faire un homme libre de tous

soins; il examinait les maisons les unes après les autres, quand on

passait dans quelque village; il remarquait la direction des rivières et

des montagnes, recueillant jusqu'aux moindres renseignemens qu'on

pouvait ou qu'on voulait lui donner.

Dans la journée du 27 mai, Sa Majesté, n'étant plus qu'à trois jours de

marche de Breslaw, rencontra, en avant d'une petite ville appelée

Michelsdorf, plusieurs régimens de cavalerie russe qui barraient le

passage; ils étaient déjà tout près de l'empereur et de l'état-major,

que Sa Majesté n'avait pas encore songé à les regarder seulement. Le

prince de Neufchâtel, voyant l'ennemi si près, court à l'empereur, et

lui dit: «Sire, ils avancent toujours.--Eh bien! nous avancerons aussi,

répond en souriant Sa Majesté; ne voyez-vous pas derrière nous?» Et elle

montrait au prince l'infanterie française qui approchait en colonnes

serrées. Quelques décharges eurent bientôt chassé les Russes de cette

position; mais on les retrouvait à une demi-lieue, à une lieue plus

loin: c'était toujours à recommencer. L'empereur le savait bien, aussi

manœuvrait-il avec la plus grande précision. Dirigeant lui-même les

troupes qui se portaient en avant, il allait d'une hauteur à l'autre;

faisait le tour de toutes les villes et de tous les villages, pour

reconnaître les positions et voir les ressources qu'il pourrait tirer du

terrain. Par ses soins, par les effets de son infatigable coup d'œil, la

scène changeait dix fois par jour. Une colonne avait débouché par un

chemin creux, par un bois, par un village; elle pouvait à l'instant même

prendre possession d'une hauteur, pour la défense de laquelle une

batterie était déjà toute prête. L'empereur indiquait tous les mouvemens

avec un tact admirable, de manière à ce qu'il fût impossible de le

prendre au dépourvu. Il ne commandait qu'en grand, transmettant en

personne, ou par ses officiers d'ordonnance, ses ordres aux commandans

des corps et des divisions, lesquels, à leur tour, transmettaient ou

faisaient transmettre les leurs aux chefs de bataillon. Tous les ordres

donnés par Sa Majesté étaient courts, précis et tellement clairs que

jamais on n'avait besoin d'en demander l'explication.

Le 29 mai, ne sachant pas jusqu'à quel point la prudence permettait

d'avancer sur la route de Breslaw, Sa Majesté s'établit dans une petite

ferme appelée Rosnig. Elle avait déjà été pillée et présentait l'aspect

le plus misérable. On ne put trouver dans la maison qu'une petite pièce

avec un cabinet pour l'usage de l'empereur; le prince de Neufchâtel et

la suite s'établirent comme ils purent dans des chaumières, dans des

granges, dans les jardins même; car il n'y avait pas d'abri pour tout le

monde. Le lendemain le feu prit dans une métairie à côté du logement de

Sa Majesté. Il y avait quatorze ou quinze fourgons dans cette métairie

qui furent tous brûlés; un de ces fourgons contenait la caisse du

payeur des voyages; dans un autre se trouvaient des habits et du linge

pour l'empereur, ainsi que des bijoux, des bagues, des tabatières et

d'autres objets précieux. On ne sauva que peu de chose de cet incendie,

et si le service de réserve n'était arrivé promptement, Sa Majesté eût

été obligée de déroger à ses habitudes de toilette faute de bas et de

chemises. Le major saxon d'Odeleben, qui a écrit des choses fort

intéressantes sur cette campagne, dit que tout ce qui appartenait à Sa

Majesté fut brûlé, et qu'il fallut faire faire à la hâte quelques

culottes à Breslaw: c'est une erreur. Je ne crois pas que le fourgon de

la garde-robe ait été brûlé; mais quand même il l'eût été, l'empereur

n'eût pas pour cela manqué de vêtemens, puisqu'il y avait toujours

quatre à cinq services, soit en avant soit en arrière des

quartiers-généraux. En Russie, où l'ordre fut donné de brûler toutes les

voitures qui manquaient de chevaux, cet ordre eut sa rigoureuse

exécution à l'égard des personnes de la maison, qui restèrent avec

presque rien; mais on garda pour Sa Majesté tout ce qui pouvait être

regardé comme indispensable.

Enfin, le 1er juin, à six heures du matin, l'avant-garde française

entra dans Breslaw, ayant à sa tête le général Lauriston et le général

Hogendorp, que Sa Majesté avait investi d'avance des fonctions de

gouverneur de cette ville, capitale de la Silésie. Ainsi fut accomplie

en partie la promesse qu'avait faite l'empereur en revenant de Russie et

passant à Varsovie: «Je vais chercher trois cent mille hommes. Le succès

rendra les Russes audacieux; je leur livrerai deux batailles entre

l'Elbe et l'Oder, et dans six mois je serai encore sur le Niémen.»

Ces deux batailles, livrées et gagnées par des conscrits et sans

cavalerie, avaient rétabli la réputation des armées françaises. Le roi

de Saxe avait été ramené en triomphe dans sa capitale. Le

quartier-général de l'empereur était à Breslaw, un des corps de la

grande-armée aux portes de Berlin, et l'ennemi chassé de Hambourg; la

Russie allait être rejetée dans ses limites, lorsque l'empereur

d'Autriche, intervenant dans les affaires des deux souverains alliés,

leur conseilla de proposer un armistice. Ils suivirent ce conseil, et

l'empereur eut la faiblesse de consentir à ce qu'ils demandaient.

L'armistice fut accordé et signé le 4 juin; et Sa Majesté se mit en

route pour retourner à Dresde. Une heure après son départ elle dit: «Si

les alliés ne veulent pas de bonne foi la paix, cet armistice peut nous

devenir bien fatal.»

Le 8 juin, Sa Majesté vint coucher à Gorlitz. Cette nuit-là le feu prit

dans un faubourg où la garde avait établi son quartier. À une heure du

matin arrive au quartier de l'empereur un des notables de la ville, pour

répandre l'alarme et dire que tout est perdu. Les troupes éteignirent le

feu, et l'on vint ensuite rendre compte à Sa Majesté de ce qui s'était

passé. Je l'habillais dans le moment, parce qu'elle voulait partir à la

pointe du jour. «À combien s'élève la perte? demande l'empereur.--Sire,

à sept ou huit mille francs, du moins pour les plus nécessiteux.--Qu'on

en donne dix mille, et qu'ils soient distribués sur-le-champ.» La

population apprit à l'instant même la générosité de l'empereur, et

lorsqu'il quitta la ville, une heure ou deux après, il fut salué par des

acclamations unanimes.

Le 10 au matin nous étions de retour à Dresde. L'arrivée de l'empereur

dissipa des bruits assez étranges qui y circulaient depuis que l'on

avait vu passer les restes du grand-maréchal Duroc. On assurait que le

cercueil qu'on avait amené était celui de l'empereur, qu'il avait été

tué dans la dernière bataille, que son corps était mystérieusement

renfermé dans une chambre du château, à travers les fenêtres de laquelle

on voyait toute la nuit brûler des bougies. Quand il arriva, ces

personnes, entêtées dans leurs idées, allèrent jusqu'à redire ce qui

avait été dit déjà dans une autre circonstance, que ce n'était pas

l'empereur que l'on voyait dans sa voiture, mais un mannequin avec une

figure de cire. Pourtant, lorsque le lendemain il parut aux yeux de tous

à cheval, dans une prairie aux portes de la ville, il fallut bien croire

qu'il vivait encore.

* * *

L'empereur alla descendre au palais Marcolini, charmante habitation

d'été située dans le faubourg de Frédérichstadt. Un immense jardin, les

belles prairies de l'Osterwise, sur les bords de l'Elbe, et la plus

agréable exposition possible, rendaient ce séjour bien plus attrayant

que celui du palais d'hiver: aussi l'empereur sut-il un gré infini au

roi de Saxe de l'avoir fait préparer pour lui. Là, sa vie était comme à

Schœnbrunn; des revues tous les matins, beaucoup de travail dans la

journée et quelque peu de distraction le soir. Plus de simplicité que de

faste, en général. Le milieu du jour était consacré au travail du

cabinet; alors il régnait une telle tranquillité dans le palais que,

sans les deux vedettes à cheval et les deux factionnaires, qui

annonçaient le séjour d'un monarque, on aurait eu de la peine à supposer

que cette belle demeure fût habitée même par le plus simple particulier.

* * *

L'empereur avait choisi pour son logement l'aile droite du palais;

l'aile gauche était occupée par le prince de Neufchâtel. Au centre de

l'édifice se trouvaient un grand salon et deux autres plus petits qui

servaient pour les réceptions.

Deux jours après son retour, Sa Majesté fit donner à Paris les ordres

nécessaires pour que les acteurs de la Comédie française vinssent passer

à Dresde le temps de l'armistice. Le duc de Vicence, chargé par intérim

des fonctions de grand-maréchal du palais, fut chargé de tout faire

préparer pour les recevoir. Il s'en remit aux soins de MM. de Beausset

et de Turenne, auxquels l'empereur donna la surintendance du théâtre. À

cet effet on construisit une salle dans l'orangerie du palais Marcolini.

Cette salle communiquait avec les appartemens, et pouvait contenir

environ deux cents personnes; elle fut bâtie comme par enchantement, et

s'ouvrit, en attendant les débuts de la troupe française, par deux ou

trois représentations que donnèrent les comédiens italiens du roi de

Saxe.

Les acteurs de Paris étaient, pour la tragédie:

MM. Saint-Prix, Talma;

Mademoiselle Georges.

Pour la comédie:

MM. Fleury, Saint-Fal, Baptiste cadet, Armand,

Thénard, Michot, Devigny, Michelot, Barbier;

Mesdames Mars, Bourgoin, Thénard, Émilie

Contat, Mézeray.

La direction avait été confiée aux soins de M. Després.

Tous ces acteurs arrivèrent le 19 juin, et trouvèrent tout disposé de la

manière la plus convenable: des logemens meublés avec goût, des

voitures, des domestiques, enfin tout ce qui pouvait les aider à

supporter facilement l'ennui d'un séjour en pays étranger, et leur

prouver en même temps combien Sa Majesté avait de considération pour

leurs talens, considération que la plupart d'entre eux méritaient

doublement à cause de leurs excellentes qualités sociales, de la

noblesse et du bon ton de leurs manières.

Le début de la troupe française au théâtre de l'Orangerie se fit le 22

juin, par _la Gageure imprévue_ et une autre pièce, fort en vogue alors

à Paris et que l'on a toujours vue depuis avec plaisir, _la Suite d'un

bal masqué_.

Comme la salle de l'Orangerie eût été trop petite pour les représentions

tragiques, on réserva ce genre de spectacle pour le grand théâtre de la

ville, où l'on n'était admis ces jours-là qu'avec des billets du comte

de Turenne et sans aucune rétribution.

Au grand théâtre, les jours de représentation française, comme dans la

salle du palais Marcolini, le service des loges était fait seulement par

les valets-de-pied de Sa Majesté, qui présentaient des rafraîchissemens

pendant toute la durée du spectacle.

Voici comment l'emploi des journées fut réglé après l'arrivée de MM. les

acteurs du théâtre français.

Tout était tranquille jusqu'à huit heures du matin, à moins que quelque

courrier ne fût arrivé, ou que quelque aide-de-camp n'eût été appelé à

l'improviste. À huit heures j'habillais l'empereur. À neuf heures, il y

avait lever, auquel pouvaient assister toutes les personnes qui avaient

rang de colonel. On y admettait aussi les autorités civiles et

militaires du pays; les ducs de Weimar et d'Anhalt, les frères et les

neveux du roi de Saxe y venaient quelquefois. Après, le déjeuner;

ensuite, la parade dans les prairies d'Osterwise, distantes de cent pas

à peu près du palais. L'empereur s'y rendait toujours à cheval, et

mettait pied à terre en arrivant; les troupes défilaient devant lui, et

le saluaient trois fois avec l'enthousiasme ordinaire. Les évolutions

étaient commandées tantôt par l'empereur, et tantôt par le comte de

Lobau; dès que la cavalerie avait commencé à défiler, Sa Majesté

rentrait au palais, et se mettait à travailler. Alors commençait cette

tranquillité dont j'ai parlé. Le dîner n'avait lieu que fort tard, à

sept ou huit heures. L'empereur dînait souvent seul avec le prince de

Neufchâtel, à moins d'avoir quelques convives de la famille royale de

Saxe. Après dîner, on allait au spectacle, quand il y avait spectacle,

et après le spectacle, l'empereur rentrait dans son cabinet pour

travailler encore, seul, ou avec ses secrétaires.

C'était tous les jours la même chose, à moins que, et le cas était fort

rare, à moins que, fatigué outre mesure du travail de la journée, il

prît fantaisie à Sa Majesté de faire venir mademoiselle G... après la

tragédie. Alors elle passait deux ou trois heures dans son appartement,

mais jamais davantage.

Il arrivait aussi quelquefois à l'empereur de faire inviter à déjeuner

Talma ou mademoiselle Mars. Un jour, dans une conversation qu'il eut

avec cette admirable actrice, l'empereur parla de son début: «Sire,

dit-elle avec la grâce que tout le monde lui connaît, j'ai commencé

toute petite. Je me suis glissée sans être aperçue.--Sans être aperçue!

répliqua vivement Sa Majesté; vous vous trompez. Croyez au reste,

Mademoiselle, que j'ai toujours applaudi, avec toute la France, à vos

rares talens.»

Le séjour de l'empereur à Dresde y répandit l'abondance et la richesse.

Plus de six millions d'étrangers passèrent dans cette ville depuis le 8

mai jusqu'au 16 novembre, si l'on en croit les états publiés par

l'autorité saxonne et le nombre de logemens distribués. Ce passage était

une pluie d'or que ramassaient soigneusement les traiteurs, les

aubergistes et les marchands. Ceux qui se chargeaient des logemens

militaires, pour le compte des habitans, faisaient aussi de grands

profits. On voyait à Dresde des tailleurs parisiens, des bottiers

parisiens qui aidaient ceux du pays à travailler à la française; on

voyait jusqu'à des décroteurs criant sur les ponts de l'Elbe, comme ils

avaient crié sur ceux de la Seine: «_Cirer les bottes!_»

Autour de la ville on avait établi plusieurs camps pour les blessés, les

convalescens, etc. Rien de plus gracieux à l'œil qu'un de ces camps,

appelé le camp westphalien. C'était une suite de petits jardins

charmans. Là, était une forteresse de gazon avec ses bastions couronnés

d'hortensias. Ici, un emplacement avait été converti en plate-forme, en

allées garnies de fleurs comme le parterre le mieux soigné. Sur un

tertre on voyait une statue de Pallas. Toutes les baraques, revêtues de

mousse, étaient chargées de branchages et de guirlandes renouvelées tous

les jours.

L'armistice finissant le 15 août, on avança de cinq jours la fête de Sa

Majesté. L'armée, la ville et la cour avaient fait de magnifiques

préparatifs pour que les cérémonies fussent dignes de celui qui en était

l'objet. Tout ce que Dresde renfermait de riche et de puissant voulut se

distinguer à l'envi par des bals, des concerts, des festins, des

réjouissances de toute espèce. Le matin avant l'heure de la revue, le

roi de Saxe vint chez l'empereur avec toute sa famille; et les deux

souverains se firent beaucoup d'amitiés. On déjeuna; et Sa Majesté,

accompagnée du roi de Saxe, de ses frères et de ses neveux, se rendit

dans la prairie derrière le palais, où l'attendaient quinze mille hommes

de la garde, en tenue comme aux plus belles parades du Champ-de-Mars.

Après la revue, les troupes françaises et saxonnes se répandirent dans

les églises pour entendre le _Te Deum_. La cérémonie religieuse

terminée, tous ces braves allèrent s'asseoir aux banquets préparés pour

eux, et les cris de joie, la musique, les danses se prolongèrent bien

avant dans la nuit.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 391 / 456 题