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Le roi de Saxe fit élever un monument au duc d'Istrie, à l'endroit même
où il était tombé.
La victoire, long-temps disputée dans cette bataille de Lutzen, n'en fut
que plus glorieuse pour l'empereur. Ce fut principalement les jeunes
conscrits qui la gagnèrent. Ils se battirent comme des lions. Le
maréchal Ney s'y attendait bien, au reste: car avant la bataille il
disait à Sa Majesté: «Sire, donnez-moi beaucoup de ces petits jeunes
gens-là... Je les mènerai où je voudrai. Les vieilles moustaches en
savent autant que nous, ils réfléchissent; ils ont trop de sang-froid:
mais ces enfans intrépides ne connaissent pas les difficultés; ils
regardent toujours devant eux, jamais à droite ni à gauche.»
Effectivement, au milieu de la bataille, les Prussiens, commandés par le
roi en personne, attaquèrent avec tant de fureur le corps du maréchal
Ney qu'ils le firent plier; mais les conscrits ne prirent point la
fuite: ils attendaient les coups, se ralliaient par pelotons, et
tournaient ainsi autour des ennemis en criant de toutes leurs forces:
«_Vive l'empereur!_» L'empereur vint à paraître; alors, remis du choc
terrible qu'ils avaient essuyé, électrisés par la présence du héros, ils
attaquèrent à leur tour, avec une violence incomparable. Sa Majesté en
fut surprise. «Il y a vingt ans, disait-elle, que je commande des armées
françaises, et je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de
dévouement.»
Il fallait voir ces jeunes soldats, blessés, quelques-uns privés d'un
bras, d'une cuisse, n'ayant plus qu'un souffle de vie, tâcher, à
l'approche de l'empereur, de se soulever de terre, et crier de tout ce
qu'il leur restait de voix: _Vive l'empereur!_ Les larmes me viennent
aux yeux quand je songe à cette jeunesse si brillante, si forte et si
courageuse.
Même bravoure, même enthousiasme du côté de nos ennemis; les chasseurs
de la garde prussienne étaient presque tous des jeunes gens qui voyaient
le feu pour la première fois; ils se précipitaient au devant de la mort
et tombaient par centaines avant d'avoir reculé d'un pas.
Dans aucune bataille, je crois, l'empereur ne parut plus visiblement
protégé par sa destinée. Les balles sifflaient à ses oreilles; elles
emportaient, en passant, des morceaux du harnais de son cheval; les
boulets et les grenades roulaient à ses pieds: rien ne l'atteignit. On
voyait toutes ces choses, et l'enthousiasme en redoublait.
L'empereur vit, au commencement de la bataille, s'avancer un bataillon
dont le chef avait été suspendu de ses fonctions, deux ou trois jours
avant, pour une faute assez légère de discipline. Le pauvre officier
marchait au second rang de ses soldats, dont il était adoré. L'empereur
l'aperçoit, fait arrêter le bataillon, prend l'officier par la main, et
le remet à la tête de sa troupe. L'effet que produisit cette scène ne
peut se décrire.
Le 8 mai, à sept heures du soir, l'empereur fit son entrée à Dresde, et
prit possession du palais, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse
avaient quitté le matin même. À quelque distance des barrières,
l'empereur fut salué par une députation de la municipalité de cette
ville. «Vous mériteriez, dit-il à ces envoyés, que je vous traitasse en
pays conquis. Je sais tout ce que vous avez fait pendant que les alliés
occupaient votre ville; j'ai l'état des volontaires que vous avez
habillés, équipés et armés contre moi, avec une générosité qui a étonné
l'ennemi lui-même; je sais quelles insultes vous avez prodiguées à la
France, et combien d'indignes libelles vous avez à cacher ou à brûler
aujourd'hui. Je n'ignore pas les transports de joie que vous avez fait
éclater, quand l'empereur de Russie et le roi de Prusse sont entrés dans
vos murs. Vos maisons sont encore ornées de guirlandes, et nous voyons
encore sur le pavé les fleurs que vos jeunes filles ont semées sur leurs
pas. Cependant je veux tout pardonner. Bénissez votre roi, car c'est lui
qui vous sauve, et je ne pardonne que pour l'amour de lui. Qu'une
députation d'entre vous aille le prier de vous rendre sa présence. C'est
mon aide-de-camp, le général Durosnel, qui sera votre gouverneur. Votre
bon roi, lui-même, ne choisirait pas mieux.»
Au moment d'entrer dans la ville, l'empereur apprit qu'une partie de
l'arrière-garde russe cherchait à se maintenir dans la ville neuve,
séparée par l'Elbe de la vieille ville, tombée au pouvoir de notre
armée. Aussitôt Sa Majesté ordonne que tout soit fait pour chasser ce
reste de troupes, et pendant un jour tout entier il n'y eut que
canonnade et fusillade dans la ville, d'une rive à l'autre. Les boulets
et les grenades tombaient comme la grêle sur le terrain occupé par
l'empereur. Une grenade brisa, près de lui, la cloison d'un magasin à
poudre et lui lança des débris à la tête. Heureusement le feu ne prit
point aux poudres. Quelques minutes après, une autre grenade tomba entre
Sa Majesté et plusieurs Italiens; ils se courbèrent pour éviter les
effets de l'explosion. L'empereur vit ce mouvement, et, se mettant à
rire, il leur dit: «_Ah! coglioni! non fa male_.»
Le 11 mai, dans la matinée, les Russes étaient en fuite et poursuivis,
et l'armée française entrait de toutes parts dans la ville. L'empereur
resta toute la journée sur le pont à voir défiler les troupes. Le
lendemain, à dix heures, la garde impériale prit les armes, et se mit en
bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Grow Garten; l'empereur en
passa la revue, et envoya le général Flahaut en avant; le roi de Saxe
arriva vers midi. En se rencontrant, les deux souverains descendirent de
cheval et s'embrassèrent; ils entrèrent ensuite dans Dresde aux
acclamations générales.
Le général Flahaut, qui était allé au devant du roi de Saxe, avec une
partie de la garde impériale, reçut de ce bon roi les témoignages les
plus flatteurs de satisfaction et de reconnaissance. Il est impossible
de montrer plus de bonhomie, plus de douceur que le roi de Saxe.
L'empereur disait de lui et de sa famille que c'était une famille de
patriarches, et que toutes les personnes qui la composaient joignaient à
de grandes vertus une bonté expansive qui devait les faire adorer de
leurs sujets. Sa Majesté eut toujours pour cette royale personne les
soins les plus affectueux. Tant que la guerre dura, il envoyait chaque
jour des courriers pour tenir le roi au courant des moindres
circonstances; il venait lui-même le plus souvent qu'il pouvait; enfin
il fut toujours avec lui plein de cette amabilité qu'il savait prendre
si bien et rendre irrésistible quand il le voulait.
Quelques jours après son arrivée à Dresde, Sa Majesté eut avec le roi de
Saxe une longue conversation dans laquelle il fut principalement
question de l'empereur Alexandre. Les qualités et les défauts de ce
prince furent amplement analysés, et le résultat de la conversation fut
que l'empereur Alexandre avait été sincère à l'entrevue d'Erfuth, et
qu'il avait fallu des intrigues bien compliquées pour l'amener ainsi à
la rupture de toutes leurs liaisons d'amitié. «Les souverains sont si
malheureux! disait Sa Majesté; toujours circonvenus, toujours entourés
de flatteurs ou de conseillers perfides, dont le premier besoin est
d'empêcher que la vérité puisse arriver jusqu'aux oreilles de leur
maître, qui a tant d'intérêt à la connaître.»
Après, les deux souverains vinrent à parler de l'empereur d'Autriche. Sa
Majesté paraissait profondément affligée de ce que son union avec
l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il faisait tout au monde pour rendre
la plus heureuse des femmes, eût manqué l'effet, qu'il espérait, de lui
acquérir la confiance et l'amitié de son beau-père. «Mais je ne suis pas
né souverain, disait l'empereur; c'est peut-être à cause de cela... Et
pourtant, j'aurais cru que cette condition serait un titre de plus à
l'amitié de François. Je ne pourrai jamais, je le sens, me persuader que
des liens pareils ne soient pas assez forts pour retenir l'empereur
d'Autriche dans mon alliance. Car enfin je suis son gendre; mon fils est
son petit-fils; il aime sa fille; elle est heureuse... Comment donc
serait-il mon ennemi?»
En apprenant la victoire de Lutzen et l'entrée de l'empereur à Dresde,
l'empereur d'Autriche se hâta d'envoyer M. de Bubna auprès de son
gendre. Il arriva le 16 au soir, et l'entrevue, qu'il obtint aussitôt de
Sa Majesté, dura jusqu'à deux heures après minuit. Cela nous donnant
l'espoir que la paix allait se faire, nous arrangeâmes là-dessus mille
conjectures plus rassurantes les unes que les autres; mais deux ou trois
jours s'écoulèrent pendant lesquels nous ne vîmes que des préparatifs de
guerre qui trompèrent bien douloureusement notre espoir. Ce fut alors
que j'entendis ces mots sortis de la bouche de l'infortuné maréchal
Duroc: «Ceci devient trop long! nous y passerons tous.» Il avait le
pressentiment de sa mort.
Pendant toute cette campagne l'empereur n'eut pas un instant de repos.
Les jours s'écoulaient en combats ou en courses, toujours à cheval; les
nuits, en travaux de cabinet. Je n'ai jamais compris comment son corps
pouvait résister à de telles fatigues, et pourtant il jouissait presque
constamment de la meilleure santé. La veille de la bataille de Bautzen,
il s'était couché fort tard, après avoir visité tous les postes
militaires. Les ordres étant donnés, il s'endormit profondément. Le 20
mai, jour de la bataille, de grand matin, les évolutions commencèrent,
et nous attendîmes, au quartier-général, avec une bien vive impatience,
le résultat de cette journée. Mais la bataille ne devait pas finir ce
jour-là. Après une suite de combats tous à notre avantage, quoique
vivement disputés, l'empereur rentra le soir, à neuf heures, au
quartier-général, prit un léger repas, et resta avec le prince Berthier
jusqu'à minuit. Le reste de la nuit se passa en travail, et à cinq
heures du matin, l'empereur était debout et prêt à retourner au combat.
Trois ou quatre heures après son arrivée sur le champ de bataille,
l'empereur ne put résister au sommeil qui l'accablait. Prévoyant l'issue
de la journée, il s'endormit sur la pente d'un ravin, au milieu des
batteries du duc de Raguse. On le réveilla pour lui dire que la bataille
était gagnée.
Ce fait, qui me fut rapporté le soir, ne m'étonna point; car j'avais
déjà remarqué que, lorsqu'il lui fallait céder au sommeil, ce besoin
impérieux de la nature, l'empereur prenait le repos qui lui était
nécessaire où et comme il pouvait, en vrai soldat.
Quoique l'affaire fût décidée, on se battit jusqu'à cinq heures du soir;
à six heures, l'empereur fit dresser sa tente près d'une auberge isolée
qui avait servi de quartier-général à l'empereur Alexandre pendant les
deux jours précédens. Je reçus l'ordre de m'y rendre, et j'accourus
aussitôt; mais Sa Majesté passa encore toute la nuit à recevoir et
féliciter les principaux chefs, ainsi qu'à travailler avec ses
secrétaires.
Tous les blessés qui pouvaient encore marcher étaient déjà sur la route
de Dresde, où de nombreux secours les attendaient; mais sur le champ de
bataille étaient étendus plus de dix mille hommes français, russes,
prussiens, etc., respirant à peine, mutilés, dans un état à faire pitié.
Les efforts du bon et infatigable baron Larrey et d'une multitude de
chirurgiens, encouragés par son exemple héroïque, ne suffisaient pas
encore aux premiers pansemens. Et quels moyens de transport pour ces
malheureux pouvait-on trouver dans cette campagne désolée, dont tous
les villages avaient été saccagés et brûlés, où il ne restait plus ni
chevaux ni voitures? Fallait-il donc laisser périr tous ces hommes, dans
les plus atroces douleurs, faute de pouvoir les conduire à Dresde?
Ce fut alors que cette population de villageois saxons, que les
désastres de la guerre devaient avoir aigris, qui voyaient leurs
demeures brûlées, leurs champs ravagés, voulut donner à toute l'armée le
spectacle de ce que la pitié peut inspirer de plus sublime au cœur de
l'homme. Ils s'aperçurent des inquiétudes cruelles auxquelles se
livraient M. Larrey et ses compagnons sur le sort de tant de malheureux
blessés; en un instant, hommes, femmes, enfans, vieillards accourent
avec des brouettes; les blessés sont enlevés, sont posés sur ces frêles
voitures; deux ou trois personnes se mettent à chaque brouette, et la
conduisent ainsi jusqu'à Dresde, s'arrêtant dès que, par un cri ou par
un signe, le blessé demandait du repos, s'arrêtant pour replacer les
bandages que le mouvement avait dérangés, s'arrêtant auprès d'une source
pour lui donner à boire et calmer ainsi la fièvre qui le dévorait. Je
n'ai jamais rien vu d'aussi touchant.
Le baron Larrey eut avec l'empereur une assez vive discussion. Parmi les
blessés, on avait trouvé un grand nombre de jeunes soldats, ayant deux
doigts de la main droite déchirés. Sa Majesté crut que ces pauvres
jeunes gens l'avaient fait exprès pour se dispenser du service. Elle le
dit à M. Larrey, qui se récria hautement, disant que c'était impossible,
qu'une telle lâcheté n'était point dans le caractère de ces braves
conscrits. Comme l'empereur insistait, M. Larrey se laissa emporter
jusqu'à le taxer d'injustice. Les choses en étaient là, quand on eut la
preuve certaine que ces blessures uniformes venaient toutes de la
précipitation avec laquelle ces jeunes soldats chargeaient et
déchargeaient leurs fusils, au maniement desquels ils n'étaient point
habitués. Alors Sa Majesté vit que M. Larrey avait eu raison, et lui sut
bon gré de sa fermeté à soutenir ce qu'il savait être vrai: «Vous êtes
un parfait homme de bien, M. Larrey, dit l'empereur; je voudrais n'être
entouré que d'hommes comme vous, mais les hommes comme vous sont bien
rares.