NAPOLÉON.»

* * *

Le roi de Saxe fit élever un monument au duc d'Istrie, à l'endroit même

où il était tombé.

La victoire, long-temps disputée dans cette bataille de Lutzen, n'en fut

que plus glorieuse pour l'empereur. Ce fut principalement les jeunes

conscrits qui la gagnèrent. Ils se battirent comme des lions. Le

maréchal Ney s'y attendait bien, au reste: car avant la bataille il

disait à Sa Majesté: «Sire, donnez-moi beaucoup de ces petits jeunes

gens-là... Je les mènerai où je voudrai. Les vieilles moustaches en

savent autant que nous, ils réfléchissent; ils ont trop de sang-froid:

mais ces enfans intrépides ne connaissent pas les difficultés; ils

regardent toujours devant eux, jamais à droite ni à gauche.»

Effectivement, au milieu de la bataille, les Prussiens, commandés par le

roi en personne, attaquèrent avec tant de fureur le corps du maréchal

Ney qu'ils le firent plier; mais les conscrits ne prirent point la

fuite: ils attendaient les coups, se ralliaient par pelotons, et

tournaient ainsi autour des ennemis en criant de toutes leurs forces:

«_Vive l'empereur!_» L'empereur vint à paraître; alors, remis du choc

terrible qu'ils avaient essuyé, électrisés par la présence du héros, ils

attaquèrent à leur tour, avec une violence incomparable. Sa Majesté en

fut surprise. «Il y a vingt ans, disait-elle, que je commande des armées

françaises, et je n'ai pas encore vu autant de bravoure et de

dévouement.»

Il fallait voir ces jeunes soldats, blessés, quelques-uns privés d'un

bras, d'une cuisse, n'ayant plus qu'un souffle de vie, tâcher, à

l'approche de l'empereur, de se soulever de terre, et crier de tout ce

qu'il leur restait de voix: _Vive l'empereur!_ Les larmes me viennent

aux yeux quand je songe à cette jeunesse si brillante, si forte et si

courageuse.

Même bravoure, même enthousiasme du côté de nos ennemis; les chasseurs

de la garde prussienne étaient presque tous des jeunes gens qui voyaient

le feu pour la première fois; ils se précipitaient au devant de la mort

et tombaient par centaines avant d'avoir reculé d'un pas.

Dans aucune bataille, je crois, l'empereur ne parut plus visiblement

protégé par sa destinée. Les balles sifflaient à ses oreilles; elles

emportaient, en passant, des morceaux du harnais de son cheval; les

boulets et les grenades roulaient à ses pieds: rien ne l'atteignit. On

voyait toutes ces choses, et l'enthousiasme en redoublait.

L'empereur vit, au commencement de la bataille, s'avancer un bataillon

dont le chef avait été suspendu de ses fonctions, deux ou trois jours

avant, pour une faute assez légère de discipline. Le pauvre officier

marchait au second rang de ses soldats, dont il était adoré. L'empereur

l'aperçoit, fait arrêter le bataillon, prend l'officier par la main, et

le remet à la tête de sa troupe. L'effet que produisit cette scène ne

peut se décrire.

Le 8 mai, à sept heures du soir, l'empereur fit son entrée à Dresde, et

prit possession du palais, que l'empereur de Russie et le roi de Prusse

avaient quitté le matin même. À quelque distance des barrières,

l'empereur fut salué par une députation de la municipalité de cette

ville. «Vous mériteriez, dit-il à ces envoyés, que je vous traitasse en

pays conquis. Je sais tout ce que vous avez fait pendant que les alliés

occupaient votre ville; j'ai l'état des volontaires que vous avez

habillés, équipés et armés contre moi, avec une générosité qui a étonné

l'ennemi lui-même; je sais quelles insultes vous avez prodiguées à la

France, et combien d'indignes libelles vous avez à cacher ou à brûler

aujourd'hui. Je n'ignore pas les transports de joie que vous avez fait

éclater, quand l'empereur de Russie et le roi de Prusse sont entrés dans

vos murs. Vos maisons sont encore ornées de guirlandes, et nous voyons

encore sur le pavé les fleurs que vos jeunes filles ont semées sur leurs

pas. Cependant je veux tout pardonner. Bénissez votre roi, car c'est lui

qui vous sauve, et je ne pardonne que pour l'amour de lui. Qu'une

députation d'entre vous aille le prier de vous rendre sa présence. C'est

mon aide-de-camp, le général Durosnel, qui sera votre gouverneur. Votre

bon roi, lui-même, ne choisirait pas mieux.»

Au moment d'entrer dans la ville, l'empereur apprit qu'une partie de

l'arrière-garde russe cherchait à se maintenir dans la ville neuve,

séparée par l'Elbe de la vieille ville, tombée au pouvoir de notre

armée. Aussitôt Sa Majesté ordonne que tout soit fait pour chasser ce

reste de troupes, et pendant un jour tout entier il n'y eut que

canonnade et fusillade dans la ville, d'une rive à l'autre. Les boulets

et les grenades tombaient comme la grêle sur le terrain occupé par

l'empereur. Une grenade brisa, près de lui, la cloison d'un magasin à

poudre et lui lança des débris à la tête. Heureusement le feu ne prit

point aux poudres. Quelques minutes après, une autre grenade tomba entre

Sa Majesté et plusieurs Italiens; ils se courbèrent pour éviter les

effets de l'explosion. L'empereur vit ce mouvement, et, se mettant à

rire, il leur dit: «_Ah! coglioni! non fa male_.»

Le 11 mai, dans la matinée, les Russes étaient en fuite et poursuivis,

et l'armée française entrait de toutes parts dans la ville. L'empereur

resta toute la journée sur le pont à voir défiler les troupes. Le

lendemain, à dix heures, la garde impériale prit les armes, et se mit en

bataille sur le chemin de Pirna jusqu'au Grow Garten; l'empereur en

passa la revue, et envoya le général Flahaut en avant; le roi de Saxe

arriva vers midi. En se rencontrant, les deux souverains descendirent de

cheval et s'embrassèrent; ils entrèrent ensuite dans Dresde aux

acclamations générales.

Le général Flahaut, qui était allé au devant du roi de Saxe, avec une

partie de la garde impériale, reçut de ce bon roi les témoignages les

plus flatteurs de satisfaction et de reconnaissance. Il est impossible

de montrer plus de bonhomie, plus de douceur que le roi de Saxe.

L'empereur disait de lui et de sa famille que c'était une famille de

patriarches, et que toutes les personnes qui la composaient joignaient à

de grandes vertus une bonté expansive qui devait les faire adorer de

leurs sujets. Sa Majesté eut toujours pour cette royale personne les

soins les plus affectueux. Tant que la guerre dura, il envoyait chaque

jour des courriers pour tenir le roi au courant des moindres

circonstances; il venait lui-même le plus souvent qu'il pouvait; enfin

il fut toujours avec lui plein de cette amabilité qu'il savait prendre

si bien et rendre irrésistible quand il le voulait.

Quelques jours après son arrivée à Dresde, Sa Majesté eut avec le roi de

Saxe une longue conversation dans laquelle il fut principalement

question de l'empereur Alexandre. Les qualités et les défauts de ce

prince furent amplement analysés, et le résultat de la conversation fut

que l'empereur Alexandre avait été sincère à l'entrevue d'Erfuth, et

qu'il avait fallu des intrigues bien compliquées pour l'amener ainsi à

la rupture de toutes leurs liaisons d'amitié. «Les souverains sont si

malheureux! disait Sa Majesté; toujours circonvenus, toujours entourés

de flatteurs ou de conseillers perfides, dont le premier besoin est

d'empêcher que la vérité puisse arriver jusqu'aux oreilles de leur

maître, qui a tant d'intérêt à la connaître.»

Après, les deux souverains vinrent à parler de l'empereur d'Autriche. Sa

Majesté paraissait profondément affligée de ce que son union avec

l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il faisait tout au monde pour rendre

la plus heureuse des femmes, eût manqué l'effet, qu'il espérait, de lui

acquérir la confiance et l'amitié de son beau-père. «Mais je ne suis pas

né souverain, disait l'empereur; c'est peut-être à cause de cela... Et

pourtant, j'aurais cru que cette condition serait un titre de plus à

l'amitié de François. Je ne pourrai jamais, je le sens, me persuader que

des liens pareils ne soient pas assez forts pour retenir l'empereur

d'Autriche dans mon alliance. Car enfin je suis son gendre; mon fils est

son petit-fils; il aime sa fille; elle est heureuse... Comment donc

serait-il mon ennemi?»

En apprenant la victoire de Lutzen et l'entrée de l'empereur à Dresde,

l'empereur d'Autriche se hâta d'envoyer M. de Bubna auprès de son

gendre. Il arriva le 16 au soir, et l'entrevue, qu'il obtint aussitôt de

Sa Majesté, dura jusqu'à deux heures après minuit. Cela nous donnant

l'espoir que la paix allait se faire, nous arrangeâmes là-dessus mille

conjectures plus rassurantes les unes que les autres; mais deux ou trois

jours s'écoulèrent pendant lesquels nous ne vîmes que des préparatifs de

guerre qui trompèrent bien douloureusement notre espoir. Ce fut alors

que j'entendis ces mots sortis de la bouche de l'infortuné maréchal

Duroc: «Ceci devient trop long! nous y passerons tous.» Il avait le

pressentiment de sa mort.

Pendant toute cette campagne l'empereur n'eut pas un instant de repos.

Les jours s'écoulaient en combats ou en courses, toujours à cheval; les

nuits, en travaux de cabinet. Je n'ai jamais compris comment son corps

pouvait résister à de telles fatigues, et pourtant il jouissait presque

constamment de la meilleure santé. La veille de la bataille de Bautzen,

il s'était couché fort tard, après avoir visité tous les postes

militaires. Les ordres étant donnés, il s'endormit profondément. Le 20

mai, jour de la bataille, de grand matin, les évolutions commencèrent,

et nous attendîmes, au quartier-général, avec une bien vive impatience,

le résultat de cette journée. Mais la bataille ne devait pas finir ce

jour-là. Après une suite de combats tous à notre avantage, quoique

vivement disputés, l'empereur rentra le soir, à neuf heures, au

quartier-général, prit un léger repas, et resta avec le prince Berthier

jusqu'à minuit. Le reste de la nuit se passa en travail, et à cinq

heures du matin, l'empereur était debout et prêt à retourner au combat.

Trois ou quatre heures après son arrivée sur le champ de bataille,

l'empereur ne put résister au sommeil qui l'accablait. Prévoyant l'issue

de la journée, il s'endormit sur la pente d'un ravin, au milieu des

batteries du duc de Raguse. On le réveilla pour lui dire que la bataille

était gagnée.

Ce fait, qui me fut rapporté le soir, ne m'étonna point; car j'avais

déjà remarqué que, lorsqu'il lui fallait céder au sommeil, ce besoin

impérieux de la nature, l'empereur prenait le repos qui lui était

nécessaire où et comme il pouvait, en vrai soldat.

Quoique l'affaire fût décidée, on se battit jusqu'à cinq heures du soir;

à six heures, l'empereur fit dresser sa tente près d'une auberge isolée

qui avait servi de quartier-général à l'empereur Alexandre pendant les

deux jours précédens. Je reçus l'ordre de m'y rendre, et j'accourus

aussitôt; mais Sa Majesté passa encore toute la nuit à recevoir et

féliciter les principaux chefs, ainsi qu'à travailler avec ses

secrétaires.

Tous les blessés qui pouvaient encore marcher étaient déjà sur la route

de Dresde, où de nombreux secours les attendaient; mais sur le champ de

bataille étaient étendus plus de dix mille hommes français, russes,

prussiens, etc., respirant à peine, mutilés, dans un état à faire pitié.

Les efforts du bon et infatigable baron Larrey et d'une multitude de

chirurgiens, encouragés par son exemple héroïque, ne suffisaient pas

encore aux premiers pansemens. Et quels moyens de transport pour ces

malheureux pouvait-on trouver dans cette campagne désolée, dont tous

les villages avaient été saccagés et brûlés, où il ne restait plus ni

chevaux ni voitures? Fallait-il donc laisser périr tous ces hommes, dans

les plus atroces douleurs, faute de pouvoir les conduire à Dresde?

Ce fut alors que cette population de villageois saxons, que les

désastres de la guerre devaient avoir aigris, qui voyaient leurs

demeures brûlées, leurs champs ravagés, voulut donner à toute l'armée le

spectacle de ce que la pitié peut inspirer de plus sublime au cœur de

l'homme. Ils s'aperçurent des inquiétudes cruelles auxquelles se

livraient M. Larrey et ses compagnons sur le sort de tant de malheureux

blessés; en un instant, hommes, femmes, enfans, vieillards accourent

avec des brouettes; les blessés sont enlevés, sont posés sur ces frêles

voitures; deux ou trois personnes se mettent à chaque brouette, et la

conduisent ainsi jusqu'à Dresde, s'arrêtant dès que, par un cri ou par

un signe, le blessé demandait du repos, s'arrêtant pour replacer les

bandages que le mouvement avait dérangés, s'arrêtant auprès d'une source

pour lui donner à boire et calmer ainsi la fièvre qui le dévorait. Je

n'ai jamais rien vu d'aussi touchant.

Le baron Larrey eut avec l'empereur une assez vive discussion. Parmi les

blessés, on avait trouvé un grand nombre de jeunes soldats, ayant deux

doigts de la main droite déchirés. Sa Majesté crut que ces pauvres

jeunes gens l'avaient fait exprès pour se dispenser du service. Elle le

dit à M. Larrey, qui se récria hautement, disant que c'était impossible,

qu'une telle lâcheté n'était point dans le caractère de ces braves

conscrits. Comme l'empereur insistait, M. Larrey se laissa emporter

jusqu'à le taxer d'injustice. Les choses en étaient là, quand on eut la

preuve certaine que ces blessures uniformes venaient toutes de la

précipitation avec laquelle ces jeunes soldats chargeaient et

déchargeaient leurs fusils, au maniement desquels ils n'étaient point

habitués. Alors Sa Majesté vit que M. Larrey avait eu raison, et lui sut

bon gré de sa fermeté à soutenir ce qu'il savait être vrai: «Vous êtes

un parfait homme de bien, M. Larrey, dit l'empereur; je voudrais n'être

entouré que d'hommes comme vous, mais les hommes comme vous sont bien

rares.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 390 / 456 题