CHAPITRE XI.

Départ de Murat quittant l'armée pour retourner à Naples.--Eugène

commandant au nom de l'empereur.--Quartier général à Posen.--Les

débris de l'armée.--Nouvelles de plus en plus

inquiétantes.--Résolution de départ.--Bruits jetés en

avant.--L'impératrice régente.--Serment de l'impératrice.--Notre

départ pour l'armée.--Marche rapide sur Erfurt.--Visite à la

duchesse de Weymar.--Satisfaction causée à l'empereur par sa

réception.--Maison de l'empereur pour la campagne de 1813.--La

petite ville d'Eckartsberg transformée en

quartier-général.--L'empereur au milieu d'un vacarme

inouï.--Arrivée à Lutzen, et bataille gagnée le lendemain.--Mort du

duc d'Istrie.--Lettre de l'empereur à la duchesse

d'Istrie.--Monument érigé au duc par le roi de Saxe.--Belle

conduite des jeunes conscrits.--Opinion de Ney à leur égard.--Les

Prussiens commandés par leur roi en personne.--L'empereur au milieu

des balles.--Entrée de Sa Majesté à Dresde le jour où l'empereur

Alexandre avait quitté cette ville.--Députation, et réponse de

l'empereur.--Explosion, et l'empereur légèrement blessé.--Mission

du général Flahaut auprès du roi de Saxe.--Longue conférence entre

le roi de Saxe et l'empereur.--Plaintes de l'empereur sur son

beau-père.--Félicitations de l'empereur d'Autriche après la

victoire.--M. de Bubna à Dresde.--L'empereur ne prenant point de

repos.--Faculté de dormir en tous lieux et à toute heure.--Bataille

de Bautzen.--Admirable mouvement de pitié de la population

saxonne.--L'empereur, le baron Larrey, et vive discussion.--Les

conscrits blessés par maladresse.--Injustice de l'empereur reconnue

par lui-même.

DEPUIS que l'empereur avait quitté l'armée et laissé, comme on l'a vu,

le commandement au roi de Naples, Sa Majesté sicilienne avait elle-même

abandonné le commandement qui lui avait été confié, et l'avait remis, en

partant pour ses états, au prince Eugène. L'empereur était très-avide

des nouvelles qu'il recevait de Posen où était le grand quartier-général

vers la fin de février et au commencement de mars; mais le prince

vice-roi n'avait guère sous ses ordres que des débris de différens

corps, dont quelques-uns n'étaient plus représentés que par un

très-petit nombre d'hommes.

D'ailleurs chaque fois que les Russes se présentaient en forces, il n'y

avait d'autre parti à prendre que celui de se retirer; et chaque jour,

durant le mois de mars, les nouvelles devinrent de plus en plus

inquiétantes. L'empereur se décida donc, à la fin de Mars, à partir

très-prochainement pour l'armée.

Déjà, depuis assez long-temps, l'empereur, préoccupé de la tentative que

Malet avait faite pendant sa dernière absence, s'était exprimé sur le

danger de laisser son gouvernement sans chef, et les journaux avaient

été remplis de recherches sur les cérémonies usitées lorsque la régence

du royaume avait été autrefois déférée à des reines. Comme on

connaissait dans le public le moyen fréquemment adopté par Sa Majesté de

nourrir à l'avance l'opinion sur ce qu'elle avait l'intention de faire,

personne ne fut surpris de la voir, avant de partir, confier la régence

à l'impératrice Marie-Louise, les circonstances ne lui ayant pas encore

permis de la faire couronner, ainsi que depuis long-temps il en avait le

désir. L'impératrice prêta le serment solennel au palais de l'Élysée, en

présence des princes grands dignitaires et des ministres. Le duc de

Cadore fut nommé secrétaire de la régence, pour conseiller Sa Majesté

l'impératrice de concert avec l'archi-chancelier: le commandement de la

garde fut confié au général Cafarelli.

L'empereur partit de Saint-Cloud le 15 avril à quatre heures du matin.

Le lendemain à minuit, il entrait à Mayence. En arrivant, Sa Majesté

apprit qu'Erfurt et toute la Westphalie étaient en proie aux alarmes

les plus vives: rien ne pourrait exprimer la rapidité que cette nouvelle

lui fit donner à sa marche: en huit heures il fut à Erfurt. Sa Majesté

s'arrêta peu dans cette dernière ville; les renseignemens qu'elle y

recueillit la tranquillisèrent pleinement sur les suites de la campagne.

En sortant d'Erfurt, l'empereur voulut passer par Weimar pour saluer la

grande duchesse; il lui fit sa visite le même jour et à la même heure

que l'empereur Alexandre se rendait de Dresde à Tœplitz pour voir

l'autre duchesse de Weimar (la princesse héréditaire, sa sœur).

La grande duchesse reçut l'empereur avec une grâce dont il fut enchanté.

Leur entretien dura près d'une demi-heure. En la quittant, Sa Majesté

dit au prince de Neufchâtel: «Cette femme est toujours étonnante; c'est

vraiment une tête de grand homme.» Le duc voulut accompagner l'empereur

jusqu'au bourg d'Eckartsberg, où Sa Majesté le retint à dîner avec

elle[74].

L'empereur était logé sur la place d'Eckartsberg; il n'avait que deux

chambres; sa suite campait sur le palier et sur les degrés de

l'escalier. Rien de plus extraordinaire que l'aspect de cette petite

ville ainsi transformée pour quelques heures en quartier-général. Sur

une place entourée de camps, de bivouacs et de parcs militaires, au

milieu de plus de mille voitures qui se croisaient, se mêlaient,

s'accrochaient en tous sens, on voyait défiler lentement des régimens,

des convois, des trains d'artillerie, des fourgons, etc. À leur suite,

des troupeaux de bœufs venaient, précédés ou coupés par les petites

charrettes des cantinières et des vivandières, équipages si légers, si

frêles, que le moindre choc les endommageait; et puis des maraudeurs qui

rapportaient du fourrage; des paysans conduisant de force les équipages

en jurant et maugréant, au milieu des éclats de rire de nos soldats; et

des courriers, des ordonnances, des aides-de-camp se lançant au galop à

travers toute cette multitude d'hommes et de bêtes, bigarrés, bariolés

de la manière la plus bizarre. Et si l'on veut ajouter à cela les

hennissemens des chevaux, le mugissement des bœufs, le bruit des roues

sur le pavé, les cris des soldats, les trompettes, les tambours, les

fanfares, les réclamations des habitans, quatre cents personnes qui

demandent ensemble la même chose en parlant allemand aux Italiens,

français aux Allemands, comment comprendre jamais qu'il fût possible à

Sa Majesté d'être aussi tranquille, aussi à l'aise au milieu de cet

infernal vacarme que dans son cabinet des Tuileries ou de Saint-Cloud?

Il en était ainsi pourtant; l'empereur, assis devant une mauvaise table

couverte d'une espèce de nappe, une carte sous les yeux, le compas et la

plume à la main, tout entier à ses méditations, ne témoignait pas la

moindre impatience, on eût dit que rien du bruit extérieur ne parvenait

à ses oreilles...; mais qu'un cri de douleur s'élevât quelque part, à

l'instant l'empereur levait la tête et donnait l'ordre d'aller

s'informer de ce qui pouvait être arrivé. Le pouvoir de s'isoler aussi

complétement de tout ce qui nous entoure est bien difficile à acquérir;

personne au monde ne l'a possédé comme Sa Majesté.

Le 1er mai, l'empereur était à Lutzen. La bataille ne fut livrée que

le lendemain. Ce jour-là, sur les six heures du soir, le brave maréchal

Bessières, duc d'Istrie, fut emporté par un boulet de canon, au moment

où monté sur une hauteur, enveloppé d'un long manteau qu'il avait mis

pour ne pas être remarqué, il venait d'ordonner la sépulture du

brigadier de son escorte qu'un premier boulet venait de jeter mort à

quelques pas de lui.

Depuis les premières campagnes d'Italie, le duc d'Istrie n'avait presque

pas quitté l'empereur; il l'avait suivi dans toutes ses campagnes; il

avait assisté à toutes ses batailles, et s'y était toujours distingué

par un courage à toute épreuve, par une droiture et une franchise trop

rares chez les hauts personnages dont Sa Majesté était entourée. Il

avait passé par presque tous les grades du commandement de la garde

impériale; et sa grande expérience, ses excellentes qualités, son bon

cœur et son attachement inaltérable l'avaient rendu bien cher à Sa

Majesté.

L'empereur fut vivement ému en apprenant la mort du maréchal; il resta

quelques instans sans parler, la tête baissée et les yeux fixés sur la

terre. «Enfin, dit-il, il est mort de la mort de Turenne; son sort est

digne d'envie;» puis il passa la main sur ses yeux et quitta

précipitamment la place.

Le corps du maréchal fut embaumé et transporté à Paris; l'empereur

écrivit la lettre suivante à madame la duchesse d'Istrie.

* * *

«Ma cousine, votre mari est mort au champ d'honneur! La perte que vous

faites et celle de vos enfans est grande, sans doute; mais la mienne

l'est davantage encore. Le duc d'Istrie est mort de la plus belle mort

et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache; c'est le plus bel

héritage qu'il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est

acquise. Ils hériteront aussi de l'affection que je portais à leur

père. Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolations

pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous.

«Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous

ait en sa sainte et digne garde.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 389 / 456 题