On a cherché, par tous les moyens possibles, à jeter de l'odieux sur la
conduite de l'empereur dans cette circonstance. On l'a accusé d'avoir
injurié le pape, de l'avoir menacé même: tout cela est de la plus
insigne fausseté. Les choses se passèrent de la façon la plus
convenable. M. Devoisin, évêque de Nantes, ecclésiastique très-estimé de
l'empereur, et son médiateur favori dans les discussions fréquentes qui
s'élevaient entre le pape et Sa Majesté, était venu aux Tuileries le 19
janvier. Après être resté deux heures enfermé avec Sa Majesté, il était
parti pour Fontainebleau. Ce fut immédiatement après cette entrevue que
l'empereur monta en voiture avec l'impératrice, en costume de chasse,
suivi de tout le service, également en costume de chasse.
Le pape, prévenu par M. l'évêque de Nantes, attendait Sa Majesté; les
points importans étaient convenus d'avance et réglés, il ne s'agissait
plus que de quelques clauses accessoires au but principal du concordat;
il est donc impossible que l'entrevue n'ait point été amicale. On se
pénétrera de cette vérité d'autant plus que l'on voudra réfléchir aux
excellentes dispositions du Saint Père à l'égard de l'empereur, à
l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, à l'admiration que le grand
génie de Napoléon inspirait au pape. J'affirme donc, parce que je crois
pouvoir le faire, que toutes les choses se passèrent honorablement, et
que le concordat fut signé librement et sans contrainte par Sa Sainteté
en présence des cardinaux réunis à Fontainebleau. C'est une calomnie
atroce que d'avoir osé dire que, sur les refus réitérés du pape,
l'empereur lui mit une plume trempée d'encre à la main, et, lui
saisissant le bras et les cheveux, le força de signer en lui disant
qu'il _le lui ordonnait_, et que sa désobéissance serait punie d'une
prison perpétuelle. Il faut avoir bien peu connu le caractère de
l'empereur, pour ajouter foi à ce conte absurde.
Une personne présente à cette entrevue, dont on s'est plu si méchamment
à dénaturer les circonstances, me les a toutes racontées: c'est d'après
elle que je parle. Aussitôt son arrivée à Fontainebleau, l'empereur fit
une visite au Saint Père, qui la lui rendit le lendemain: celle-ci dura
deux heures au moins; pendant ce temps la contenance de Sa Majesté fut
toujours calme et ferme à la vérité, mais pleine de bienveillance et de
respect pour la personne vénérable du pape. Quelques stipulations du
traité alarmaient la conscience du Saint Père, l'empereur s'en aperçut;
et, sans attendre de réclamations, déclara qu'il y renonçait. Ce procédé
subjugua tout ce qu'il pouvait rester de scrupules dans l'esprit de Sa
Sainteté; un secrétaire fut appelé, et rédigea les articles du traité,
que le pape approuva l'un après l'autre avec une bonté toute paternelle.
Le 25 janvier, le concordat étant définitivement arrêté, le Saint Père
se rendit dans les appartemens de Sa Majesté l'impératrice. Les deux
contractans paraissaient également satisfaits; c'est une preuve de plus
qu'il n'y avait eu ni tromperie ni violence. Le concordat fut signé par
les augustes personnages, au milieu d'un cercle magnifique de cardinaux,
d'évêques, de militaires, etc. Le cardinal Doria remplissait les
fonctions de grand maître des cérémonies: ce fut lui qui recueillit les
signatures.
Je ne saurais dire combien il y eut ensuite de félicitations données et
reçues, de grâces demandées et obtenues, de reliques, de décorations, de
chapelets, de tabatières, distribués de part et d'autre. Le cardinal
Doria reçut de la propre main de Sa Majesté l'aigle d'or de la
Légion-d'Honneur. Le grand aigle fut aussi donné au cardinal
Fabricio-Ruffo; le cardinal Maury, l'évêque de Nantes, l'archevêque de
Tours reçurent la grande croix de l'ordre de la Réunion; les évêques
d'Évreux et de Trèves, la croix d'officiers de la Légion-d'Honneur;
enfin le cardinal de Bayanne et l'évêque d'Évreux furent faits sénateurs
par Sa Majesté. Le docteur Porta, médecin du pape, fut gratifié d'une
pension de douze mille francs, et le secrétaire ecclésiastique, qui
était venu dans le cabinet transcrire les articles du concordat, reçut
en cadeau une magnifique bague en brillans.
À peine Sa Sainteté eut-elle signé le concordat qu'elle s'en repentit.
Ce fut ainsi que l'empereur le dit au maréchal Kellermann, en se
trouvant avec lui à Mayence vers la fin du mois d'avril.
«Le lendemain de la signature du fameux concordat de Fontainebleau, le
pape devait dîner en public avec moi; mais dans la nuit, il fut malade
ou feignit de l'être. C'était vraiment un agneau, tout-à-fait bon homme,
un véritable homme de bien, que j'estime, que j'aime beaucoup, et qui de
son côté me le rend un peu, j'en suis sûr.
»Croiriez-vous, continua Sa Majesté, qu'il m'écrivit huit jours après,
qu'il était bien fâché d'avoir signé, que sa conscience lui en faisait
un reproche, et qu'il me priait avec instance de regarder le concordat
comme non avenu? C'est qu'immédiatement après que je l'eus quitté, il
retomba dans les mains de ses conseillers habituels, qui lui firent un
épouvantail de ce qu'il venait d'arrêter. Si nous eussions été seuls,
j'en aurais fait ce que j'aurais voulu. Je lui répondis que ce qu'il me
demandait était contraire aux intérêts de la France, qu'étant d'ailleurs
infaillible, il n'avait pu se tromper, et que sa conscience était trop
prompte à s'alarmer.
»Dans le fait, qu'était Rome ancienne, et qu'était-elle aujourd'hui?
Froissée par les conséquences impérieuses de la révolution,
pourrait-elle se relever et se maintenir? Un gouvernement vicieux dans
l'ordre politique a succédé à l'ancienne législation romaine qui, sans
être parfaite, était cependant propre à former de grands hommes dans
tous les genres. Rome moderne a appliqué à l'ordre politique des
principes qui pouvaient être respectables dans l'ordre religieux, et
leur a donné une extension fatale au bonheur des peuples...
»Ainsi la _charité_ est la plus parfaite des vertus chrétiennes... Il
faut donc faire la charité à ceux qui la demandent. Voilà le
raisonnement qui a rendu Rome le réceptacle de la lie de toutes les
nations. On y voit réunis (m'a-t-on dit, car je n'y ai jamais été) tous
les fainéans de la terre qui viennent s'y réfugier, assurés qu'ils sont
d'y trouver une nourriture abondante et des largesses considérables.
C'est ainsi que le territoire papal, que la nature avait destiné à
produire des richesses immenses, par sa position sous un ciel heureux,
par la multiplicité des ruisseaux dont il est arrosé et encore plus par
la bonté du sol, languit faute de culture. Berthier m'a souvent répété
que l'on traverse des pays considérables sans apercevoir l'empreinte de
la main des hommes. Les femmes mêmes, qui sont regardées comme les plus
belles de l'Italie, y sont indolentes, et leur esprit n'est susceptible
d'aucune activité pour les soins ordinaires de la vie: c'est la mollesse
des mœurs de l'Asie.
»Rome moderne s'est bornée à conserver une certaine prééminence par les
merveilles des arts qu'elle renfermait. Mais nous l'avons un peu
affaiblie, cette prééminence; le Muséum s'est enrichi de tous ces
chefs-d'œuvre dont elle tirait tant de vanité; et bientôt le beau
monument de la Bourse qui s'élève à Paris, l'emportera sur tous ceux de
l'Europe ancienne et moderne.
»La France avant tout.
»Pour en revenir à l'ordre politique, que pouvait être le gouvernement
papal dans son état actuel en présence des grandes souverainetés de
l'Europe? De vieux petits souverains parvenaient au trône pontifical
dans un âge où l'on ne soupire qu'après le repos. À cette époque de la
vie, tout est routine, tout est habitude; on ne songe qu'à jouir de sa
grandeur et à la faire rejaillir sur sa famille. Un pape n'arrive au
pouvoir souverain qu'avec un esprit rétréci par un long usage de
l'intrigue, et avec la crainte de se faire des ennemis puissans qui
pourraient dans la suite se venger sur sa famille; car son successeur
est toujours inconnu. Enfin il ne veut que vivre et mourir tranquille.
Pour un Sixte-Quint, que de papes n'y a-t-il pas eu qui ne s'occupaient
que d'objets minutieux, aussi peu intéressans dans le véritable esprit
de la religion que propres à inspirer du mépris pour un pareil
gouvernement? Mais ceci nous mènerait? trop loin[73].»
Depuis son retour de Moscou, Sa Majesté s'était occupée, avec une
activité sans égale, des moyens à prendre pour arrêter l'invasion des
Russes qui, réunis aux Prussiens depuis la défection du général Yorck,
formaient une masse des plus formidables. Des levées nouvelles avaient
été ordonnées: pendant deux mois on avait reçu et utilisé les offres
innombrables de chevaux et de cavaliers faites par toutes les villes de
l'empire, par les administrations, par les individus riches tenant de
près à la cour, etc. La garde impériale fut réorganisée par les soins du
brave duc de Frioul, qui devait, hélas! quelques mois après, être enlevé
à ses nombreux amis.
Au milieu de ces graves occupations, Sa Majesté ne perdait pas de vue
son plan favori, de faire de Paris la plus belle ville du monde. Une
semaine ne se passait jamais sans que les architectes et les ingénieurs
fussent admis à lui présenter leurs devis, à lui faire des rapports,
etc.
«C'est une honte, disait un jour l'empereur en regardant la caserne de
la garde, espèce de hangar noir et enfumé, c'est une honte, disait-il à
M. Fontaine, de faire des bâtimens aussi affreux que ceux de Moscou. Je
n'aurais jamais dû laisser exécuter un pareil ouvrage: n'êtes-vous pas
mon premier architecte?» Là dessus M. Fontaine s'excusa en faisant
observer à Sa Majesté que les constructions de Paris ne le regardaient
pas, qu'il avait bien l'honneur d'être le premier architecte de
l'empereur, mais pour les Tuileries et le Louvre seulement. «C'est vrai,
reprit Sa Majesté; mais ne pourrait-on pas, dit-elle en montrant le
quai, à la place de ce chantier à bois, qui fait d'ici un très-mauvais
effet, construire un hôtel pour le ministre d'Italie?» M. Fontaine
répondit que la chose était très-faisable, mais qu'il faudrait pour cela
trois à quatre millions. Alors l'empereur sembla abandonner cette idée,
et pensant au jardin des Tuileries, peut-être à cause de la conspiration
du général Malet, il dit de mettre en état toutes les fermetures du
palais de manière à ce que la même clef pût servir pour toutes les
serrures. «Cette clef, ajouta Sa Majesté, devra être remise au grand
maréchal tous les soirs après les portes fermées.»
Quelques jours après cet entretien avec M. Fontaine, l'empereur lui
remit pour lui et pour M. Costaz la note suivante, dont une copie est
tombée entre mes mains. Sa Majesté était allée, dans la matinée, visiter
les constructions de Chaillot.
«Il serait temps de discuter la construction du palais du roi de Rome.
»Je ne veux point que l'on m'entraîne dans des dépenses folles; je
voudrais un palais moins grand que celui de Saint-Cloud, mais plus grand
que celui du Luxembourg.
»Je voudrais pouvoir l'habiter lorsque le seizième million sera dépensé;
alors ce sera le moyen que je puisse en jouir; si, au lieu de cela, on
me fait des choses à prétention, il en sera de celui-ci comme du Louvre,
qui n'a jamais été terminé.
»Il faut commencer par les plantations, déterminer l'enceinte, et la
fermer.
»Je veux que ce palais soit un peu plus beau que celui de l'Élysée; or
l'Élysée ne coûterait pas huit millions à construire; il est cependant
l'un des plus beaux palais de Paris.
»Celui du roi de Rome sera le second palais après le Louvre, qui est un
grand palais. Ce ne sera, pour ainsi dire, qu'une maison de campagne
pour Paris; car on préférera toujours passer l'hiver au Louvre et aux
Tuileries.
»J'ai peine à croire que Saint-Cloud coûtât seize millions à construire.
»Avant de voir le projet, je veux qu'il ait été bien discuté et arrêté
par le comité des bâtimens, de manière que j'aie l'assurance que cette
somme de seize millions ne sera point dépassée: je ne veux point une
chimère, mais une chose réelle pour moi, et non pas pour le plaisir de
l'architecte. L'achèvement du Louvre suffit pour faire la part de sa
gloire. Quand une fois le projet sera adopté, je le mènerai grand
train.
»L'Élysée ne me plaît point, et les Tuileries sont inhabitables. Rien ne
pourra me plaire, s'il n'est extrêmement simple, et bâti suivant mes
goûts et ma manière de vivre. Alors ce palais me sera utile. Je veux en
quelque façon que ce soit un _Sans-souci_ renforcé. Je veux surtout que
ce soit un palais agréable plutôt qu'un beau jardin, deux conditions qui
sont incompatibles; qu'il soit entre cour et jardin, comme les
Tuileries; que de mon appartement je puisse aller me promener dans le
jardin et le parc, comme à Saint-Cloud: mais à Saint-Cloud il y a
l'inconvénient de ne pas avoir de parc pour la maison.
»Il faut aussi étudier l'exposition, de manière que mon appartement soit
au nord et au midi, afin que suivant la température je puisse changer de
logement.
»Il faut que mon logement d'habitation soit celui d'un riche
particulier, comme celui de mon petit appartement à Fontainebleau.
»Il faut que mon appartement soit très-près de celui de l'impératrice et
au même étage.
»Enfin il me faut _un palais de convalescent, ou d'habitation pour un
homme sur le retour de l'âge_. Je veux un petit théâtre, une petite
chapelle, etc.; et surtout que l'on ait grand soin qu'il n'y ait point
d'eau stagnante autour du palais.»
Le goût des bâtimens était alors poussé à l'excès par l'empereur; il
semblait un architecte plus actif, plus pressé d'exécuter ses plans,
plus jaloux de ses idées que tous les architectes du monde. Cependant,
l'idée de mettre le palais du roi de Rome sur les hauteurs de Chaillot
n'était pas tout entière à lui, M. Fontaine pouvait en revendiquer la
meilleure part: on en avait parlé la première fois à propos du palais de
Lyon qui, pour avoir une belle apparence, disait M. Fontaine, avait
besoin d'être situé sur une élévation qui pût dominer la ville, comme
par exemple les hauteurs de Chaillot dominent Paris. L'empereur n'eut
pas l'air de prendre garde à ce que venait de dire M. Fontaine; il
avait, deux ou trois jours auparavant, donné l'ordre que l'on mît le
château de Meudon en état de recevoir son fils... quand, un matin, il
fit appeler l'architecte, et lui dit de lui présenter un projet pour
l'embellissement du bois de Boulogne, en y ajoutant une maison de
plaisance bâtie sur le sommet de la montagne de Chaillot. «Qu'en
dites-vous? ajouta-t-il en souriant; le lieu vous paraît-il bien
choisi?»
Un matin du mois de mars, l'empereur fit apporter son fils à une revue
qu'il passait au Champ-de-Mars; ce fut un enthousiasme impossible à
décrire; la sincérité ne pouvait point en être suspectée, car il était
facile de voir que les cris partaient du cœur: aussi l'empereur fut-il
vivement ému. Il rentra aux Tuileries dans la plus charmante disposition
d'esprit; il caressait le roi de Rome, le couvrait de baisers, en
faisant remarquer à M. Fontaine et à moi l'intelligence précoce que ce
cher enfant témoignait. «Il n'a pas eu peur du tout, disait Sa Majesté;
il semblait savoir que tous ces braves étaient de ma connaissance.» Ce
jour-là, il causa long-temps avec M. Fontaine, en jouant avec son fils
qu'il tenait dans ses bras; la conversation étant venue à tomber sur
Rome et ses monumens, M. Fontaine parla du Panthéon avec l'admiration la
plus profonde. L'empereur lui demanda s'il avait habité Rome, et sur la
réponse de M. Fontaine qu'il y était resté trois ans à son premier
voyage, «C'est une ville que je n'ai pas vue, continua Sa Majesté;
j'irai sûrement un jour. C'est la ville du peuple-roi.» Et ses yeux se
fixèrent sur le roi de Rome avec tout l'orgueil de la tendresse
paternelle.
Lorsque M. Fontaine fut sorti, l'empereur me fit signe d'approcher, et
commença par me tirer les oreilles, selon son habitude quand il était de
bonne humeur. Après quelques questions personnelles, il me demanda de
combien étaient mes appointemens.--«Sire, six mille francs.--Et
monsieur Colin, combien a-t-il?--Douze mille francs.--Douze mille
francs! Cela n'est pas juste; vous ne devez pas avoir moins que M.
Colin: je me ferai rendre compte de cela.» Sa Majesté eut en effet la
bonté de se faire informer sur-le-champ, mais on lui dit que les comptes
de l'année étaient faits. Alors l'empereur m'annonça que jusqu'à la fin
de l'année ce serait M. le baron Fain qui me donnerait chaque mois, sur
sa cassette, cinq cents francs, voulant, disait-il, que mes appointemens
fussent égaux à ceux de M. Colin.