CHAPITRE IX.

Publication à Paris du vingt-neuvième bulletin.--Deux jours

d'intervalle, et arrivée de l'empereur.--Marie-Louise, et première

retraite.--Joséphine et des succès.--Les deux

impératrices.--Ressources de la France.--Influence de la présence

de l'empereur.--Première défection et crainte des imitateurs.--Mon

départ de Smorghoni.--Le roi de Naples commandant l'armée.--Route

suivie par l'empereur.--Espérance des populations

polonaises.--Confiance qu'inspire l'empereur.--Mon arrivée aux

Tuileries.--Je suis appelé chez Sa Majesté en habit de

voyage.--Accueil plein de bonté.--Mot de l'empereur à Marie-Louise

et froideur de l'impératrice.--Bontés de la reine

Hortense.--Questions de l'empereur, et réponses véridiques.--Je

reprends mon service.--Adresses louangeuses.--L'empereur plus

occupé de l'entreprise de Mallet que des désastres de

Moscou.--Quantité remarquable de personnes en deuil.--L'empereur et

l'impératrice à l'Opéra.--La querelle de Talma et de

Geoffroy.--L'empereur donne tort à Talma.--Point d'étrennes pour

les personnes attachées au service particulier.--L'empereur

s'occupant de ma toilette.--Cadeaux portés et commissions

gratuites.--Dix-huit cents francs de rente réduits à

dix-sept.--Sorties de l'empereur dans Paris.--Monumens visités

sans suite avec le maréchal Duroc.--Passion de l'empereur pour les

bâtimens.--Fréquence inaccoutumée des parties de chasse.--Motifs

politiques et les journaux anglais.

LE trop fameux vingt-neuvième bulletin de la grande armée ne fut publié

à Paris, où l'on sait quelle consternation il répandit dans toutes les

classes, que le 16 décembre; et l'empereur, suivant de près ce manifeste

solennel de nos désastres, arriva dans sa capitale quarante-huit heures

après, comme afin de paralyser par sa présence le mauvais effet que

cette communication devait produire. Le 28, à onze heures et demie du

soir, Sa Majesté descendit au palais des Tuileries. C'était la première

fois, depuis son avénement au consulat, que Paris le revoyait après une

campagne sans qu'il rapportât une nouvelle paix conquise par la gloire

de nos armes. Dans cette circonstance, les nombreuses personnes qui, par

attachement pour l'impératrice Joséphine, avaient toujours vu ou cru

voir en elle une espèce de talisman protecteur des succès de l'empereur,

ne manquèrent pas de remarquer que la campagne de Russie était la

première qui eût été entreprise depuis le mariage de l'empereur avec

Marie-Louise. Sans être superstitieux on ne saurait disconvenir que, si

l'empereur fut toujours grand, même quand la fortune lui fut contraire,

il y eut une différence bien marquée entre le règne des deux

impératrices. L'une ne vit que des victoires suivies de la paix, et

l'autre que des guerres, non sans gloire, mais sans résultats, jusqu'au

grand et funeste résultat de l'abdication de Fontainebleau.

Mais ce serait trop anticiper sur les événemens que de s'occuper de

malheurs qu'un petit nombre d'hommes osait encore prévoir, même après

les désastres de Moscou. Personne n'ignorait que le froid et une

température dévorante avaient plus contribué à nos revers que l'ennemi,

que nous avions été chercher jusque dans le sein de sa capitale

incendiée; la France offrait encore d'immenses ressources, et l'empereur

était là pour en activer l'emploi et en multiplier la valeur. D'ailleurs

aucune défection ne s'était encore manifestée, et, à l'exception de

l'Espagne, de la Suède et de la Russie, l'empereur ne comptait que des

alliés dans toutes les puissances du continent européen. Il est vrai que

le moment approchait où le général Yorck donnerait le signal; car,

autant que je puis me le rappeler, la première nouvelle en parvint à

l'empereur vers le 10 de janvier suivant, et il fut facile de voir que

Sa Majesté en était profondément affectée, prévoyant bien que la Prusse

ne manquerait pas d'avoir des imitateurs dans les autres corps de

l'armée alliée.

À Smorghoni, où l'empereur m'avait laissé, partant, comme je l'ai dit,

avec M. le duc de Vicence, dans la calèche qui m'était destinée,

personne ne songeait guère qu'à se retirer de l'effroyable bagarre où

nous étions. Je me rappelle toutefois qu'après quelques momens de

regrets de ce que l'empereur n'était plus au milieu de ses lieutenans,

l'idée de le savoir hors de tout danger devint le sentiment dominant:

tant on avait confiance dans son génie! d'ailleurs, en partant, il avait

remis le commandement au roi de Naples, dont l'armée admirait la valeur,

quoique quelques maréchaux, m'a-t-on dit, fussent en secret jaloux de sa

couronne royale. J'ai su depuis que l'empereur était arrivé le 10 à

Varsovie, après avoir évité de traverser la ville de Wilna, qu'il avait

tournée par les faubourgs, et qu'enfin, après avoir traversé la Silésie,

il était arrivé à Dresde, où le bon et fidèle roi de Saxe, tout malade

qu'il était, s'était fait porter auprès de l'empereur. De là, Sa Majesté

avait suivi la route de Nassau et de Mayence.

Je suivis aussi la même route; mais non pas avec la même rapidité,

quoique je ne perdisse pas de temps. Partout, et surtout en Pologne,

dans les lieux où je m'arrêtais, j'étais étonné de trouver autant de

sécurité que j'en voyais manifester. J'entendais dire continuellement

que l'empereur allait revenir à la tête d'une armée de trois cent mille

hommes. On avait vu de l'empereur des choses si surprenantes que rien ne

semblait impossible, et j'appris que lui-même avait fait répandre ces

bruits sur son passage pour remonter le courage des populations. Dans

plusieurs endroits je ne trouvai que difficilement des chevaux: aussi,

malgré tout mon empressement, n'arrivai-je à Paris que six ou huit jours

après l'empereur.

À peine étais-je descendu de voiture que l'empereur, étant informé de

mon arrivée, me fit appeler. Comme je fis observer à la personne qu'il

avait envoyée que je n'étais pas dans un état qui me permît de me

présenter devant Sa Majesté, «Cela ne fait rien, me fut-il répondu;

l'empereur veut que vous veniez tout de suite, tel que vous êtes.»

J'obéis à la minute, et j'allai ou plutôt je courus jusqu'au cabinet de

l'empereur, où il était avec l'impératrice, la reine Hortense, et une

autre personne que je ne me rappelle pas assez positivement pour pouvoir

la désigner. L'empereur daigna me faire l'accueil le plus bienveillant;

et comme l'impératrice ne paraissait faire aucune attention à moi:

«Louise, lui dit-il avec un accent de bonté que je n'oublierai jamais,

est-ce que tu ne reconnais pas Constant?--Je l'ai aperçu.» Telle fut la

seule réponse de Sa Majesté l'impératrice. Mais il n'en fut pas de même

de la reine Hortense, qui voulut bien m'accueillir comme l'avait

toujours fait son adorable mère.

L'empereur était très-gai, et semblait avoir oublié toutes ses fatigues.

J'allais me retirer par respect quand Sa Majesté me dit: «Non, Constant;

restez encore un moment. Dites-moi ce que vous avez vu sur la route.»

Quand même j'aurais eu l'intention de déguiser à l'empereur une partie

de la vérité, pris à l'improviste, le temps m'aurait manqué pour

préparer un mensonge obligeant: je lui dis donc que partout, jusqu'à la

Silésie, mes yeux avaient été frappés d'un spectacle effroyable; que

partout j'avais vu des morts, des mourans, des malheureux luttant sans

espoir contre le froid et la faim. «C'est bien, c'est bien me dit-il;

allez vous reposer, mon enfant; vous devez en avoir besoin. Demain vous

reprendrez votre service.»

Le lendemain, en effet, je repris mon service auprès de l'empereur, et

je le retrouvai absolument comme il était avant d'entrer en campagne; la

même sérénité se peignait sur sa figure; on aurait dit que le passé

n'était plus rien pour lui, et que, vivant déjà dans l'avenir, il voyait

la victoire rangée de nouveau sous ses drapeaux, et ses ennemis humiliés

et vaincus. Il est vrai que le langage des nombreuses adresses qu'il

reçut, et des discours que prononcèrent en sa présence les présidens du

sénat et du conseil-d'état, n'avaient rien de moins louangeur que par le

passé; mais il fut facile de démêler dans ses réponses que, s'il avait

pu feindre d'oublier les désastres éprouvés en Russie, il était plus

vivement préoccupé de l'échauffourée du général Malet, que de toute

autre chose[71]. Quant à moi, je ne tairai point le sentiment pénible

que j'éprouvai la première fois que je sortis dans Paris, et que je

traversai les promenades publiques à mes heures de loisir: je fus frappé

de la quantité extraordinaire de personnes en deuil que je rencontrai;

c'étaient des femmes, des sœurs de nos braves moissonnés dans les champs

de la Russie; mais je gardai pour moi cette pénible observation.

Quelques jours après mon retour à Paris, Leurs Majestés assistèrent à

une représentation à l'Opéra, où l'on donnait _la Jérusalem délivrée_;

je m'y rendis de mon côté dans une loge qu'avait eu la bonté de me

donner pour ce soir-là M. le comte Rémusat, premier chambellan de

l'empereur, et chargé des théâtres. Je fus témoin de la réception qui

fut faite à l'empereur et à l'impératrice. Jamais je n'avais vu plus

d'enthousiasme, et je dois avouer que la transition était brusque pour

moi du passage récent de la Bérésina à une représentation vraiment

magique. C'était un dimanche. Je quittai le spectacle un peu avant la

fin, afin de me trouver au palais au retour de l'empereur. Je me trouvai

à temps pour le déshabiller, et je me rappelle que ce soir-là Sa Majesté

me parla de la querelle que Talma avait eue peu de jours avant son

arrivée avec Geoffroy. L'empereur, quoiqu'il aimât beaucoup Talma, lui

donnait complétement tort. Il répéta plusieurs fois: «Un vieillard!...

Un vieillard!... Cela n'est pas excusable!... Parbleu! ajouta-t-il en

souriant, est-ce qu'on ne dit pas du mal de moi?... N'ai-je pas aussi

mes critiques qui ne m'épargnent guère? Il n'aurait pas dû être plus

susceptible que moi.» Cette affaire passa cependant sans désagrément

pour Talma; car, je le répète, l'empereur l'aimait beaucoup, et le

comblait de pensions et de cadeaux.

Talma, sous ce rapport, était du petit nombre des privilégiés: car le

chapitre des cadeaux n'était pas le fort de Sa Majesté, surtout à

l'égard de son service particulier. Nous approchions alors du 1er

janvier: mais nous n'avions point à bâtir sur cette époque de châteaux

en Espagne: car l'empereur ne donnait jamais d'étrennes; nous savions

que nous ne devions compter que sur nos émolumens, et, à moi

particulièrement, il m'était bien impossible de faire aucune économie;

car l'empereur voulait que ma toilette fût extrêmement recherchée.

C'était vraiment une chose bien extraordinaire que de voir le maître de

la moitié de l'Europe, ne pas dédaigner de s'occuper de la toilette de

son valet de chambre; c'était au point que lorsqu'il me voyait un habit

neuf qui lui plaisait, il ne manquait jamais de m'en faire compliment;

puis il ajoutait: «Vous êtes bien beau, M. Constant.»

À l'époque même du mariage de l'empereur et de Marie-Louise, et à celle

de la naissance du roi de Rome, les personnes composant le service

particulier de Sa Majesté n'avaient reçu aucun présent; l'empereur avait

trouvé que les dépenses de ces deux cérémonies s'étaient élevées trop

haut. Une fois cependant, mais sans que cela fût déterminé par aucune

circonstance particulière, l'empereur me dit un matin, comme je

finissais de l'habiller: «Constant, allez trouver M. Mennevalle, je lui

ai donné l'ordre de vous acheter dix-huit cents livres de rente[72].» Or

il arriva que, la rente ayant monté dans l'intervalle de l'ordre à

l'achat, au lieu de dix-huit cents livres de rente je n'en eus que

dix-sept, que je vendis peu de temps après; et c'est avec le produit de

cette vente que j'achetai une modeste propriété dans la forêt de

Fontainebleau.

Quelquefois l'empereur faisait des cadeaux aux princes et aux princesses

de sa famille; j'étais presque toujours chargé de les porter, et je puis

assurer qu'à deux ou trois exceptions près, les fonctions du

commissionnaire furent des fonctions parfaitement gratuites,

circonstance que je ne rappelle ici que comme un simple souvenir. La

reine Hortense et le prince Eugène ne furent jamais compris, du moins à

ma connaissance, dans la distribution des largesses impériales: la

princesse Pauline était la plus favorisée.

Malgré les nombreuses occupations de l'empereur qui, depuis son retour

de l'armée, passait un temps considérable des jours et une partie des

nuits à travailler dans son cabinet, il se montrait plus fréquemment en

public que par le passé. Il sortait presque sans suite; le 2 janvier

1813, par exemple, je me souviens qu'il alla, accompagné seulement du

maréchal Duroc, visiter la basilique de Notre-Dame, les travaux de

l'archevêché, ceux du dépôt central des vins; puis, traversant le pont

d'Austerlitz, les greniers d'abondance, la fontaine de l'Éléphant, et

enfin le palais de la Bourse, dont Sa Majesté parlait souvent comme du

plus beau monument qui existerait en Europe. Au surplus la passion des

monumens était, après celle de la guerre, celle qui était la plus vive

dans l'empereur. Le froid était assez rigoureux pendant que Sa Majesté

se livrait à ces excursions presque solitaires; mais, en vérité, le

froid de Paris était une température bien douce pour tous ceux qui

revenaient de Russie.

Je remarquai à cette époque, c'est-à-dire à la fin de 1812 et au

commencement de 1813, que jamais l'empereur n'avait été aussi

fréquemment à la chasse. Deux ou trois fois par semaine je l'aidais à

endosser l'habit de sa livrée, qu'il portait comme toutes les personnes

de sa suite, conformément à l'usage renouvelé de l'ancienne monarchie.

Plusieurs fois l'impératrice l'accompagna en calèche, quoique le froid

fût très-vif; mais quand il avait dit quelque chose, il n'y avait point

d'observation à faire. Sachant combien le plaisir de la chasse était

ordinairement fastidieux pour Sa Majesté, je m'étonnais du nouveau goût

qui lui était survenu; mais j'appris bientôt que l'empereur n'agissait

ainsi que par politique. Un jour que le maréchal Duroc était dans sa

chambre, pendant qu'il mettait son habit vert à galons d'or, j'entendis

l'empereur dire au maréchal: «Il faut bien que je me donne du mouvement

et que les journaux en parlent, puisque ces imbéciles de journaux

anglais répètent tous les jours que je suis malade, que je ne puis

remuer, que je ne suis plus bon à rien. Patience!... Je leur ferai

bientôt voir que je suis aussi sain de corps que d'esprit.» Au surplus,

je crois que l'exercice de la chasse, pris modérément, était

très-favorable à la santé de l'empereur; car je ne l'avais jamais vu

mieux portant qu'au moment où les journaux anglais se plaisaient à le

faire malade, et peut-être par leurs annonces mensongères

contribuèrent-ils à le rendre encore mieux portant.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 385 / 456 题