L'empereur est mal logé durant toute la campagne.--Bicoques
infestées de vermine.--Manière dont on disposait l'appartement de
l'empereur.--Salle du conseil.--Proclamations de
l'empereur.--Habitans des bicoques russes.--Comment l'empereur
était logé, quand les maisons manquaient.--La tente.--Le maréchal
Berthier.--Moment de refroidissement entre l'empereur et lui.--M.
Colin contrôleur de la bouche.--Roustan.--Insomnies de
l'empereur.--Soin qu'il avait de ses mains.--Il est très-affecté du
froid.--Démolition d'une chapelle à Witepsk.--Mécontentement des
habitans.--Spectacle singulier.--Les soldats de la garde se mêlant
aux baigneuses.--Revue des grenadiers.--Installation du général
Friand.--L'empereur lui donne l'accolade.--Réfutation de ceux qui
pensent que la suite de l'empereur était mieux traitée que le reste
de l'armée.--Les généraux mordant dans le pain de
munition.--Communauté de souffrances entre les généraux et les
soldats.--Les maraudeurs.--Lits de paille.--M. de
Beausset.--Anecdote.--Une nuit des personnes de la suite de
l'empereur.--Je ne me déshabille pas une fois de toute la
campagne.--Sacs de toile pour lits.--Sollicitude de l'empereur pour
les personnes de sa suite.--Vermine.--Nous faisons le sacrifice de
nos matelas pour les officiers blessés.
DURANT toute la campagne de Russie l'empereur fut généralement fort mal
logé. Il fallait pourtant bien se plier à la nécessité. La chose était
un peu dure, il est vrai, pour des gens qui avaient presque toujours
logé dans des palais. L'empereur en prenait son parti courageusement, et
tout le monde par conséquent. Grâce au système d'incendie adopté par la
politique russe, il en résultait que les gens aisés du pays, en se
retirant plus avant dans les terres, abandonnaient à l'ennemi leurs
maisons en ruines. À dire vrai, sur toute la route qui conduisait à
Moscou, à l'exception des villes un peu importantes, les habitations
étaient assez misérables. Après des marches longues et fatigantes, nous
étions bien heureux de rencontrer une bicoque sur la place que
l'empereur indiquait pour le quartier-général. Les propriétaires de ces
misérables réduits, en les quittant, y laissaient parfois deux ou trois
mauvais siéges et des bois de lit, où logeait à foison la vermine que
nulle invasion n'épouvante. On prenait la pièce la moins sale, quand
elle se trouvait heureusement la plus aérée. Quand vint le froid, on
sait que les courans d'air ne nous manquaient pas. Quand le local était
choisi et le parti pris de s'y fixer, on mettait un tapis par terre. On
dressait le lit de fer de l'empereur. On posait sur une mauvaise table
le nécessaire ouvert dans lequel était renfermé tout ce qui peut être
agréable ou utile dans une chambre à coucher. Le nécessaire contenait un
service de déjeuner pour plusieurs personnes. On déployait tout ce luxe
quand l'empereur conviait ses maréchaux. Il fallait à toute force
redescendre aux habitudes des petits bourgeois de province. Si la maison
avait deux pièces, l'une servait à la fois de chambre à coucher et de
salle à manger; et l'autre était prise pour le cabinet de Sa Majesté. La
caisse aux livres, les cartes géographiques, le porte-feuille, une table
couverte d'un tapis vert formaient tout l'ameublement. C'était là la
salle des conseils. C'est de ces galetas de mendians que partaient ces
décisions promptes et tranchantes qui changeaient un ordre de bataille
et souvent la fortune d'une journée; ces proclamations vives et
énergiques qui remontaient si vite l'armée découragée. Quand notre
appartement se composait de trois pièces, cas extrêmement rares, alors
la troisième pièce ou cabinet était destinée au prince de Neufchâtel,
qui couchait toujours le plus près possible. Nous trouvions
très-souvent dans ces mauvaises habitations de vieux meubles pourris
d'une forme bizarre; de petites images, en plâtre ou en bois, de saints
ou de saintes que les propriétaires y avaient laissées. Mais assez
ordinairement nous trouvions de pauvres gens dans ces demeures. N'ayant
rien à sauver de la conquête, ils restaient. Ces bonnes gens
paraissaient très-honteux de recevoir si mal l'empereur des Français.
Ils donnaient ce qu'ils avaient, et n'en étaient pas plus mal vus de
nous. Plus de pauvres que de riches en Russie ont reçu l'empereur dans
leurs maisons. Le Kremlin fut le dernier des palais des rois étrangers
où dormit Sa Majesté pendant la campagne de Russie.
Quand les maisons nous manquaient sur la route, on dressait la tente de
l'empereur. Alors, pour la diviser de manière à y pratiquer plusieurs
appartemens, on la séparait en trois pièces par des rideaux. Dans une
couchait l'empereur, dans la seconde était le cabinet, dans la troisième
se tenaient ses aides-de-camp et officiers de service. Cette pièce
servait ordinairement à l'empereur pour prendre ses repas, qui étaient
préparés au dehors. Je couchais seul dans la chambre. Roustan, qui
suivait Sa Majesté à cheval quand elle sortait, couchait dans les
couloirs de la tente pour n'être point interrompu dans un repos qui lui
était bien nécessaire. Les secrétaires couchaient ou dans les cabinets
ou dans les couloirs. Les grands officiers et les officiers de service
mangeaient où et comme ils pouvaient. Comme les simples soldats ils ne
se faisaient pas scrupule de manger tous sur le pouce.
Le prince Berthier avait sa tente près de celle de l'empereur. Le prince
déjeunait et dînait toujours avec Sa Majesté. C'étaient les deux amis
inséparables. Cette liaison était très-touchante. Elle se démentit
rarement. Pourtant il y eut, je crois, un peu de brouille entre
l'empereur et le maréchal, lorsque Sa Majesté quitta l'armée de Moscou.
Le vieux maréchal voulait partir avec elle. L'empereur s'y refusa. Il
s'ensuivit une discussion un peu vive qui n'eut aucune suite.
Les repas étaient servis en campagne par M. Colin, contrôleur de la
bouche, et Roustan ou un valet de chambre de toilette.
Dans cette campagne plus que dans aucune autre l'empereur se relevait
souvent la nuit, passait sa robe de chambre, et travaillait dans son
cabinet. Très-souvent il avait des insomnies, qu'il ne pouvait
combattre. Alors, comme le lit lui paraissait insupportable, il en
sortait soudain, allait prendre un livre, et se mettait à lire en se
promenant de long en large. Quand il se sentait la tête un peu
rafraîchie, il se recouchait. Il était rare qu'il passât deux nuits de
suite à dormir tout d'un somme. Souvent il restait ainsi dans le cabinet
jusqu'à l'heure de la toilette. Alors il rentrait dans sa chambre, et je
l'habillais. L'empereur avait un grand soin de ses mains. Pourtant il
lui arriva mainte fois de se relâcher dans cette campagne de cette
petite coquetterie. Dans les grandes chaleurs, il ne portait plus de
gants, parce qu'il s'en trouvait fort incommodé. Aussi, à force d'être
exposées au soleil, ses mains étaient devenues très-brunes. Quand
vinrent les froids, ce qui était mesure de coquetterie devint aussi
précaution sanitaire. L'empereur reprit ses gants. Il supportait le
froid avec beaucoup de courage. Pourtant on s'apercevait qu'il en était
physiquement très-affecté.
C'est à Witepsk que l'empereur, trouvant la place devant la maison qu'il
habitait trop étroite pour passer ses revues, fit abattre plusieurs
mauvais bâtimens pour l'élargir. Il y avait une vieille chapelle
délabrée qu'il fallait aussi éliminer pour arriver complétement à ce
but. Déjà on en commençait la démolition, quand les habitans se
rassemblèrent en grand nombre, exprimant hautement leur mécontentement
de cette mesure. Mais l'empereur leur ayant permis d'emporter tous les
objets sacrés renfermés dans la chapelle, ils se calmèrent. En
conséquence de cette autorisation plusieurs d'entre eux s'introduisirent
dans le saint lieu; et nous les vîmes sortir portant en grande pompe des
saints de bois d'une haute dimension qu'ils déposèrent dans les autres
églises.
Nous fûmes témoin dans cette ville d'un spectacle singulier et fait pour
choquer la décence de nos usages. Pendant plusieurs jours nous vîmes,
par une grande chaleur, les habitans, hommes et femmes, courir sur les
bords de la rivière, se déshabiller avec le plus grand sang-froid, et se
baigner ensemble, la plupart presque nus. Les soldats de la garde
trouvèrent plaisant de se mêler parmi les baigneurs et les baigneuses,
puisqu'il y avait des uns et des autres. Mais, comme ils n'étaient pas à
beaucoup près aussi calmes qu'eux, et comme les folies allaient déjà bon
train du côté des nôtres, les braves gens cessèrent de se livrer au
plaisir du bain, fort mécontens que l'on rît d'un exercice auquel ils
apportaient toute la gravité et tout le sérieux possibles.
Un matin, j'assistai à une grande revue des grenadiers à pied de la
garde. Tous les régimens paraissaient dans une grande joie. C'est qu'en
effet il s'agissait de l'installation du général Friand comme
commandant du corps. L'empereur lui donna l'accolade. C'est la seule
fois que je vis Sa Majesté le faire en campagne. Comme le général était
très-aimé de l'armée, ce fut aux acclamations de tous qu'il reçut cette
faveur de l'empereur. En général toutes les promotions étaient
accueillies par les soldats avec un grand enthousiasme, parce que
l'empereur tenait à ce qu'elles se fissent avec solennité et
représentation.
Beaucoup de personnes s'imaginent qu'il suffisait d'être auprès de
l'empereur, pour être parfaitement bien, même en campagne. C'est une
grande erreur que pourraient démentir les rois et les princes qui ont
suivi Sa Majesté dans ses guerres. Si d'aussi grands personnages
manquaient des commodités nécessaires, on doit penser que les employés
des différens services étaient fort mal. On a vu l'empereur lui-même se
passer bien souvent de ces commodités ordinaires, qui lui eussent paru
bien douces après les fatigues de ses journées. On peut dire qu'à
l'heure des bivouacs, c'était un _loge-qui-peut_ général. Le pauvre
soldat n'eut jamais, dans son dénuement, le déplaisir de voir chez ses
supérieurs une abondance et un luxe scandaleux. Les premiers généraux de
l'armée mordirent bien souvent dans leur pain de munition avec autant de
plaisir qu'un simple soldat. Dans la retraite, jamais misère ne fut
plus générale. Cette idée d'un malheur partagé de tous venait fort à
propos rendre l'espoir et l'énergie aux plus découragés. On peut dire
aussi que jamais sympathie ne fut plus réciproque entre les chefs et les
soldats. Il y aurait mille exemples pour un à citer à l'appui de ce que
j'avance.
Quand venait le soir, les feux s'allumaient; les plus heureux maraudeurs
invitaient quelques-uns de leurs compagnons à partager leur régal. Aux
jours de la misère, ce fut un bien pauvre et pourtant bien bon repas à
offrir que des tranches de cheval grillées. On vit beaucoup de soldats
se priver de quelque bonne prise pour l'offrir à leurs chefs. L'égoïsme
ne fut pas tellement général que cette noble courtoisie française ne
reparût de temps en temps pour rappeler les heureux jours de France. La
paille était le lit de tous. Et tels des maréchaux qui couchaient à
Paris dans d'excellens lits de plume ne trouvèrent pas cette couche trop
dure en Russie.
M. de Bausset m'a raconté fort plaisamment une de ces nuits, où, couchés
pêle-mêle sur un peu de paille dans un local fort étroit, les
aides-de-camp appelés près de l'empereur passaient sans miséricorde sur
les jambes de leurs compagnons endormis, qui tous heureusement n'avaient
pas les douleurs de goutte dont M. de Bausset souffrait, et qui
n'étaient pas diminuées par des pressions aussi brusques et aussi
répétées. Il s'écriait d'une voix lamentable, «C'est donc une
boucherie,» et retirait ses jambes sous lui, se blottissant dans son
coin, jusqu'à ce que les allées et venues eussent cessé pour quelque
temps.
Qu'on se représente de grandes chambres sales et démeublées, ouvertes au
vent par toutes les fenêtres dont les vitres étaient pour la plupart
cassées, des murs dégradés, un air fétide que nous échauffions le mieux
possible de nos haleines, une vaste litière de paille préparée comme
pour des chevaux, sur cette litière des hommes grelottans de froid,
s'agitant, se pressant les uns contre les autres, murmurant, jurant; les
uns ne pouvant fermer l'œil, d'autres, plus heureux, ronflans de plus
belle; et, au milieu de cet encombrement de pieds et de jambes, des cris
d'alertes dans la nuit, quand venait un ordre de l'empereur; et l'on
aura une idée de l'hôtellerie et des hôtes.
Quant à moi, tout le temps que dura la campagne, je ne me suis pas une
seule fois déshabillé pour entrer dans un lit, car nous n'en trouvâmes
nulle part. Il fallait y suppléer par quelque moyen. Or on sait que
nécessité n'est jamais à court d'inventions. Voici comme nous nous
pourvûmes dans cette partie défectueuse de notre ameublement. Nous
avions fait faire de grands sacs de grosse toile, dans lesquels nous
entrions tout entiers, pour nous jeter ensuite sur un peu de paille,
quand la fortune nous favorisait assez pour en trouver. Pendant
plusieurs mois, c'est de cette manière que je pris quelque repos pendant
la nuit; et encore ai-je passé plusieurs fois cinq ou six nuits sans en
pouvoir jouir, mon service étant continuel.
Si l'on songe que toutes ces petites souffrances de détail se
renouvelaient chaque jour; que la nuit venue, nous n'avions pas même le
repos du lit pour refaire nos membres harassés, on se fera une idée des
charges de notre service. Jamais il n'échappa à l'empereur le moindre
murmure d'impatience, quand il était assailli de tant d'incommodités.
Son exemple nous donnait un grand courage; et à la fin nous nous
habituâmes tellement à cette vie nomade et fatigante, que, malgré le
froid et les privations de toute sorte auxquelles nous étions soumis,
nous plaisantâmes fort souvent sur la mince apparence de nos
appartemens. L'empereur ne fut jamais affecté dans la campagne que des
souffrances des autres. Assez fréquemment sa santé s'altéra au point
d'inspirer de l'inquiétude, surtout quand il s'interdisait tout repos
extraordinaire. Cependant je le vis toujours s'informer comment tout
allait autour de lui, s'il y avait des gîtes pour tout le monde. Il
n'était tranquille qu'après avoir été parfaitement instruit de tous ces
détails.
Quoique l'empereur eût presque toujours son lit, les pauvres abris dans
lesquels on le dressait étaient souvent si sales que, malgré les soins
que l'on prenait pour les nettoyer, j'ai plus d'une fois trouvé dans ses
vêtemens une vermine fort incommode et très-commune en Russie. Nous
avons plus que l'empereur souffert de cette malpropreté, étant privés,
comme nous l'étions, de linge propre et d'autres vêtemens de rechange;
car la plus grande partie de nos effets avaient été brûlés avec les
voitures qui les contenaient. Cette mesure extrême avait été prise,
comme l'on sait, pour une bonne raison. Tous les chevaux étaient morts
de froid ou de besoin.
Nous ne fûmes guère mieux couchés dans le palais des czars qu'au
bivouac. Pendant quelques jours nous eûmes des matelas; mais un grand
nombre d'officiers blessés en manquaient, et l'empereur leur fit donner
les nôtres. Nous en fîmes le sacrifice de bien bon cœur, et la pensée
que nous soulagions de plus malheureux que nous, nous aurait fait
trouver bonnes les couches les plus dures. Du reste, dans toute cette
guerre nous eûmes plus d'une fois l'occasion d'apprendre à mettre de
côté tout sentiment d'égoïsme et d'étroite personnalité. Nous nous
fussions rendus coupables de pareils oublis que l'empereur eût toujours
été là pour nous rappeler à ce devoir simple et si facile.