CHAPITRE VIII.

L'empereur est mal logé durant toute la campagne.--Bicoques

infestées de vermine.--Manière dont on disposait l'appartement de

l'empereur.--Salle du conseil.--Proclamations de

l'empereur.--Habitans des bicoques russes.--Comment l'empereur

était logé, quand les maisons manquaient.--La tente.--Le maréchal

Berthier.--Moment de refroidissement entre l'empereur et lui.--M.

Colin contrôleur de la bouche.--Roustan.--Insomnies de

l'empereur.--Soin qu'il avait de ses mains.--Il est très-affecté du

froid.--Démolition d'une chapelle à Witepsk.--Mécontentement des

habitans.--Spectacle singulier.--Les soldats de la garde se mêlant

aux baigneuses.--Revue des grenadiers.--Installation du général

Friand.--L'empereur lui donne l'accolade.--Réfutation de ceux qui

pensent que la suite de l'empereur était mieux traitée que le reste

de l'armée.--Les généraux mordant dans le pain de

munition.--Communauté de souffrances entre les généraux et les

soldats.--Les maraudeurs.--Lits de paille.--M. de

Beausset.--Anecdote.--Une nuit des personnes de la suite de

l'empereur.--Je ne me déshabille pas une fois de toute la

campagne.--Sacs de toile pour lits.--Sollicitude de l'empereur pour

les personnes de sa suite.--Vermine.--Nous faisons le sacrifice de

nos matelas pour les officiers blessés.

DURANT toute la campagne de Russie l'empereur fut généralement fort mal

logé. Il fallait pourtant bien se plier à la nécessité. La chose était

un peu dure, il est vrai, pour des gens qui avaient presque toujours

logé dans des palais. L'empereur en prenait son parti courageusement, et

tout le monde par conséquent. Grâce au système d'incendie adopté par la

politique russe, il en résultait que les gens aisés du pays, en se

retirant plus avant dans les terres, abandonnaient à l'ennemi leurs

maisons en ruines. À dire vrai, sur toute la route qui conduisait à

Moscou, à l'exception des villes un peu importantes, les habitations

étaient assez misérables. Après des marches longues et fatigantes, nous

étions bien heureux de rencontrer une bicoque sur la place que

l'empereur indiquait pour le quartier-général. Les propriétaires de ces

misérables réduits, en les quittant, y laissaient parfois deux ou trois

mauvais siéges et des bois de lit, où logeait à foison la vermine que

nulle invasion n'épouvante. On prenait la pièce la moins sale, quand

elle se trouvait heureusement la plus aérée. Quand vint le froid, on

sait que les courans d'air ne nous manquaient pas. Quand le local était

choisi et le parti pris de s'y fixer, on mettait un tapis par terre. On

dressait le lit de fer de l'empereur. On posait sur une mauvaise table

le nécessaire ouvert dans lequel était renfermé tout ce qui peut être

agréable ou utile dans une chambre à coucher. Le nécessaire contenait un

service de déjeuner pour plusieurs personnes. On déployait tout ce luxe

quand l'empereur conviait ses maréchaux. Il fallait à toute force

redescendre aux habitudes des petits bourgeois de province. Si la maison

avait deux pièces, l'une servait à la fois de chambre à coucher et de

salle à manger; et l'autre était prise pour le cabinet de Sa Majesté. La

caisse aux livres, les cartes géographiques, le porte-feuille, une table

couverte d'un tapis vert formaient tout l'ameublement. C'était là la

salle des conseils. C'est de ces galetas de mendians que partaient ces

décisions promptes et tranchantes qui changeaient un ordre de bataille

et souvent la fortune d'une journée; ces proclamations vives et

énergiques qui remontaient si vite l'armée découragée. Quand notre

appartement se composait de trois pièces, cas extrêmement rares, alors

la troisième pièce ou cabinet était destinée au prince de Neufchâtel,

qui couchait toujours le plus près possible. Nous trouvions

très-souvent dans ces mauvaises habitations de vieux meubles pourris

d'une forme bizarre; de petites images, en plâtre ou en bois, de saints

ou de saintes que les propriétaires y avaient laissées. Mais assez

ordinairement nous trouvions de pauvres gens dans ces demeures. N'ayant

rien à sauver de la conquête, ils restaient. Ces bonnes gens

paraissaient très-honteux de recevoir si mal l'empereur des Français.

Ils donnaient ce qu'ils avaient, et n'en étaient pas plus mal vus de

nous. Plus de pauvres que de riches en Russie ont reçu l'empereur dans

leurs maisons. Le Kremlin fut le dernier des palais des rois étrangers

où dormit Sa Majesté pendant la campagne de Russie.

Quand les maisons nous manquaient sur la route, on dressait la tente de

l'empereur. Alors, pour la diviser de manière à y pratiquer plusieurs

appartemens, on la séparait en trois pièces par des rideaux. Dans une

couchait l'empereur, dans la seconde était le cabinet, dans la troisième

se tenaient ses aides-de-camp et officiers de service. Cette pièce

servait ordinairement à l'empereur pour prendre ses repas, qui étaient

préparés au dehors. Je couchais seul dans la chambre. Roustan, qui

suivait Sa Majesté à cheval quand elle sortait, couchait dans les

couloirs de la tente pour n'être point interrompu dans un repos qui lui

était bien nécessaire. Les secrétaires couchaient ou dans les cabinets

ou dans les couloirs. Les grands officiers et les officiers de service

mangeaient où et comme ils pouvaient. Comme les simples soldats ils ne

se faisaient pas scrupule de manger tous sur le pouce.

Le prince Berthier avait sa tente près de celle de l'empereur. Le prince

déjeunait et dînait toujours avec Sa Majesté. C'étaient les deux amis

inséparables. Cette liaison était très-touchante. Elle se démentit

rarement. Pourtant il y eut, je crois, un peu de brouille entre

l'empereur et le maréchal, lorsque Sa Majesté quitta l'armée de Moscou.

Le vieux maréchal voulait partir avec elle. L'empereur s'y refusa. Il

s'ensuivit une discussion un peu vive qui n'eut aucune suite.

Les repas étaient servis en campagne par M. Colin, contrôleur de la

bouche, et Roustan ou un valet de chambre de toilette.

Dans cette campagne plus que dans aucune autre l'empereur se relevait

souvent la nuit, passait sa robe de chambre, et travaillait dans son

cabinet. Très-souvent il avait des insomnies, qu'il ne pouvait

combattre. Alors, comme le lit lui paraissait insupportable, il en

sortait soudain, allait prendre un livre, et se mettait à lire en se

promenant de long en large. Quand il se sentait la tête un peu

rafraîchie, il se recouchait. Il était rare qu'il passât deux nuits de

suite à dormir tout d'un somme. Souvent il restait ainsi dans le cabinet

jusqu'à l'heure de la toilette. Alors il rentrait dans sa chambre, et je

l'habillais. L'empereur avait un grand soin de ses mains. Pourtant il

lui arriva mainte fois de se relâcher dans cette campagne de cette

petite coquetterie. Dans les grandes chaleurs, il ne portait plus de

gants, parce qu'il s'en trouvait fort incommodé. Aussi, à force d'être

exposées au soleil, ses mains étaient devenues très-brunes. Quand

vinrent les froids, ce qui était mesure de coquetterie devint aussi

précaution sanitaire. L'empereur reprit ses gants. Il supportait le

froid avec beaucoup de courage. Pourtant on s'apercevait qu'il en était

physiquement très-affecté.

C'est à Witepsk que l'empereur, trouvant la place devant la maison qu'il

habitait trop étroite pour passer ses revues, fit abattre plusieurs

mauvais bâtimens pour l'élargir. Il y avait une vieille chapelle

délabrée qu'il fallait aussi éliminer pour arriver complétement à ce

but. Déjà on en commençait la démolition, quand les habitans se

rassemblèrent en grand nombre, exprimant hautement leur mécontentement

de cette mesure. Mais l'empereur leur ayant permis d'emporter tous les

objets sacrés renfermés dans la chapelle, ils se calmèrent. En

conséquence de cette autorisation plusieurs d'entre eux s'introduisirent

dans le saint lieu; et nous les vîmes sortir portant en grande pompe des

saints de bois d'une haute dimension qu'ils déposèrent dans les autres

églises.

Nous fûmes témoin dans cette ville d'un spectacle singulier et fait pour

choquer la décence de nos usages. Pendant plusieurs jours nous vîmes,

par une grande chaleur, les habitans, hommes et femmes, courir sur les

bords de la rivière, se déshabiller avec le plus grand sang-froid, et se

baigner ensemble, la plupart presque nus. Les soldats de la garde

trouvèrent plaisant de se mêler parmi les baigneurs et les baigneuses,

puisqu'il y avait des uns et des autres. Mais, comme ils n'étaient pas à

beaucoup près aussi calmes qu'eux, et comme les folies allaient déjà bon

train du côté des nôtres, les braves gens cessèrent de se livrer au

plaisir du bain, fort mécontens que l'on rît d'un exercice auquel ils

apportaient toute la gravité et tout le sérieux possibles.

Un matin, j'assistai à une grande revue des grenadiers à pied de la

garde. Tous les régimens paraissaient dans une grande joie. C'est qu'en

effet il s'agissait de l'installation du général Friand comme

commandant du corps. L'empereur lui donna l'accolade. C'est la seule

fois que je vis Sa Majesté le faire en campagne. Comme le général était

très-aimé de l'armée, ce fut aux acclamations de tous qu'il reçut cette

faveur de l'empereur. En général toutes les promotions étaient

accueillies par les soldats avec un grand enthousiasme, parce que

l'empereur tenait à ce qu'elles se fissent avec solennité et

représentation.

Beaucoup de personnes s'imaginent qu'il suffisait d'être auprès de

l'empereur, pour être parfaitement bien, même en campagne. C'est une

grande erreur que pourraient démentir les rois et les princes qui ont

suivi Sa Majesté dans ses guerres. Si d'aussi grands personnages

manquaient des commodités nécessaires, on doit penser que les employés

des différens services étaient fort mal. On a vu l'empereur lui-même se

passer bien souvent de ces commodités ordinaires, qui lui eussent paru

bien douces après les fatigues de ses journées. On peut dire qu'à

l'heure des bivouacs, c'était un _loge-qui-peut_ général. Le pauvre

soldat n'eut jamais, dans son dénuement, le déplaisir de voir chez ses

supérieurs une abondance et un luxe scandaleux. Les premiers généraux de

l'armée mordirent bien souvent dans leur pain de munition avec autant de

plaisir qu'un simple soldat. Dans la retraite, jamais misère ne fut

plus générale. Cette idée d'un malheur partagé de tous venait fort à

propos rendre l'espoir et l'énergie aux plus découragés. On peut dire

aussi que jamais sympathie ne fut plus réciproque entre les chefs et les

soldats. Il y aurait mille exemples pour un à citer à l'appui de ce que

j'avance.

Quand venait le soir, les feux s'allumaient; les plus heureux maraudeurs

invitaient quelques-uns de leurs compagnons à partager leur régal. Aux

jours de la misère, ce fut un bien pauvre et pourtant bien bon repas à

offrir que des tranches de cheval grillées. On vit beaucoup de soldats

se priver de quelque bonne prise pour l'offrir à leurs chefs. L'égoïsme

ne fut pas tellement général que cette noble courtoisie française ne

reparût de temps en temps pour rappeler les heureux jours de France. La

paille était le lit de tous. Et tels des maréchaux qui couchaient à

Paris dans d'excellens lits de plume ne trouvèrent pas cette couche trop

dure en Russie.

M. de Bausset m'a raconté fort plaisamment une de ces nuits, où, couchés

pêle-mêle sur un peu de paille dans un local fort étroit, les

aides-de-camp appelés près de l'empereur passaient sans miséricorde sur

les jambes de leurs compagnons endormis, qui tous heureusement n'avaient

pas les douleurs de goutte dont M. de Bausset souffrait, et qui

n'étaient pas diminuées par des pressions aussi brusques et aussi

répétées. Il s'écriait d'une voix lamentable, «C'est donc une

boucherie,» et retirait ses jambes sous lui, se blottissant dans son

coin, jusqu'à ce que les allées et venues eussent cessé pour quelque

temps.

Qu'on se représente de grandes chambres sales et démeublées, ouvertes au

vent par toutes les fenêtres dont les vitres étaient pour la plupart

cassées, des murs dégradés, un air fétide que nous échauffions le mieux

possible de nos haleines, une vaste litière de paille préparée comme

pour des chevaux, sur cette litière des hommes grelottans de froid,

s'agitant, se pressant les uns contre les autres, murmurant, jurant; les

uns ne pouvant fermer l'œil, d'autres, plus heureux, ronflans de plus

belle; et, au milieu de cet encombrement de pieds et de jambes, des cris

d'alertes dans la nuit, quand venait un ordre de l'empereur; et l'on

aura une idée de l'hôtellerie et des hôtes.

Quant à moi, tout le temps que dura la campagne, je ne me suis pas une

seule fois déshabillé pour entrer dans un lit, car nous n'en trouvâmes

nulle part. Il fallait y suppléer par quelque moyen. Or on sait que

nécessité n'est jamais à court d'inventions. Voici comme nous nous

pourvûmes dans cette partie défectueuse de notre ameublement. Nous

avions fait faire de grands sacs de grosse toile, dans lesquels nous

entrions tout entiers, pour nous jeter ensuite sur un peu de paille,

quand la fortune nous favorisait assez pour en trouver. Pendant

plusieurs mois, c'est de cette manière que je pris quelque repos pendant

la nuit; et encore ai-je passé plusieurs fois cinq ou six nuits sans en

pouvoir jouir, mon service étant continuel.

Si l'on songe que toutes ces petites souffrances de détail se

renouvelaient chaque jour; que la nuit venue, nous n'avions pas même le

repos du lit pour refaire nos membres harassés, on se fera une idée des

charges de notre service. Jamais il n'échappa à l'empereur le moindre

murmure d'impatience, quand il était assailli de tant d'incommodités.

Son exemple nous donnait un grand courage; et à la fin nous nous

habituâmes tellement à cette vie nomade et fatigante, que, malgré le

froid et les privations de toute sorte auxquelles nous étions soumis,

nous plaisantâmes fort souvent sur la mince apparence de nos

appartemens. L'empereur ne fut jamais affecté dans la campagne que des

souffrances des autres. Assez fréquemment sa santé s'altéra au point

d'inspirer de l'inquiétude, surtout quand il s'interdisait tout repos

extraordinaire. Cependant je le vis toujours s'informer comment tout

allait autour de lui, s'il y avait des gîtes pour tout le monde. Il

n'était tranquille qu'après avoir été parfaitement instruit de tous ces

détails.

Quoique l'empereur eût presque toujours son lit, les pauvres abris dans

lesquels on le dressait étaient souvent si sales que, malgré les soins

que l'on prenait pour les nettoyer, j'ai plus d'une fois trouvé dans ses

vêtemens une vermine fort incommode et très-commune en Russie. Nous

avons plus que l'empereur souffert de cette malpropreté, étant privés,

comme nous l'étions, de linge propre et d'autres vêtemens de rechange;

car la plus grande partie de nos effets avaient été brûlés avec les

voitures qui les contenaient. Cette mesure extrême avait été prise,

comme l'on sait, pour une bonne raison. Tous les chevaux étaient morts

de froid ou de besoin.

Nous ne fûmes guère mieux couchés dans le palais des czars qu'au

bivouac. Pendant quelques jours nous eûmes des matelas; mais un grand

nombre d'officiers blessés en manquaient, et l'empereur leur fit donner

les nôtres. Nous en fîmes le sacrifice de bien bon cœur, et la pensée

que nous soulagions de plus malheureux que nous, nous aurait fait

trouver bonnes les couches les plus dures. Du reste, dans toute cette

guerre nous eûmes plus d'une fois l'occasion d'apprendre à mettre de

côté tout sentiment d'égoïsme et d'étroite personnalité. Nous nous

fussions rendus coupables de pareils oublis que l'empereur eût toujours

été là pour nous rappeler à ce devoir simple et si facile.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 384 / 456 题