CHAPITRE V.

Le lendemain de la bataille de la Moskowa.--Aspect du champ de

bataille.--_Moscou! Moscou!_--Fausse alerte.--Saxons revenant de la

maraude.--La sentinelle au cri d'alerte.--_Qu'ils viennent; nous

les voirons!_--Le verre de vin de Chambertin.--Le duc de

Dantzick.--Entrée dans Moscou.--Marche silencieuse de l'armée.--Les

mendians moscovites.--Réflexion.--Les lumières qui s'éteignent aux

fenêtres.--Logement de l'empereur à l'entrée d'un faubourg.--La

vermine.--Le vinaigre et le bois d'aloës.--Deux heures du

matin.--Le feu éclate dans la ville.--Colère de l'empereur.--Il

menace le maréchal Mortier et la jeune garde.--Le

Kremlin.--Appartement qu'occupe Sa Majesté.--La croix du grand

Ivan.--Description du Kremlin.--L'empereur n'y peut dormir même

quelques heures.--Le feu prend dans le voisinage du

Kremlin.--L'incendie.--Les flammèches.--Le parc d'artillerie sous

les fenêtres de l'empereur.--Les Russes qui propagent le

feu.--Immobilité de l'empereur.--Il sort du Kremlin.--L'escalier du

Nord.--Les chevaux se cabrent.--La redingote et les cheveux de

l'empereur brûlés.--Poterne donnant sur la Moskowa.--On offre à

l'empereur de le couvrir de manteaux et de l'emporter à bras du

milieu des flammes; il refuse.--L'empereur et le prince

d'Eckmühl.--Des bateaux chargés de grains sont brûlés sur la

Moskowa.--Obus placés dans les poêles des maisons.--Les femmes

incendiaires.--Les potences.--La populace baisant les pieds des

suppliciés.--Anecdote.--La peau de mouton.--Les grenadiers.--Le

palais de Pétrowski.--L'homme caché dans la chambre que devait

occuper l'empereur.--Le Kremlin préservé.--La consigne donnée au

maréchal Mortier.--Le bivouac aux portes de Moscou.--Les

cachemires, les fourrures et les morceaux de cheval saignans.--Les

habitans dans les caves et au milieu des débris.--Rentrée au

Kremlin.--Mot douloureux de l'empereur.--Les corneilles de

Moscou.--Les concerts au Kremlin.--Les précepteurs des

gentilshommes russes.--Ils sont chargés de maintenir

l'ordre.--Alexandre tance Rostopschine.

LE lendemain de la bataille de la Moskowa, j'étais avec l'empereur dans

sa tente, placée sur le champ de bataille même. Le plus grand calme

régnait autour de nous. C'était un beau spectacle que toute cette armée

réunissant ses colonnes où le canon russe venait de faire de si grands

vides, et procédant au repos du bivouac avec cette sécurité qu'ont

toujours les vainqueurs. L'empereur paraissait accablé de lassitude; de

temps en temps il joignait fortement ses mains sur ses genoux croisés,

et je l'entendis répéter assez souvent avec une espèce de mouvement

convulsif: «Moscou! Moscou!» Il me dit plusieurs fois d'aller voir ce

qui se passait au dehors, puis il se levait lui-même, et venait derrière

moi regarder par dessus mon épaule. Le bruit que faisait la sentinelle

en lui présentant les armes ne manquait jamais de m'avertir de son

approche. Après un quart d'heure environ de ces allées et venues

silencieuses, les sentinelles avancées crièrent _aux armes_! Il est

impossible de peindre avec quelle promptitude le bataillon carré fut

formé autour de la tente. L'empereur sortit précipitamment; puis il

rentra pour prendre son chapeau et son épée. C'était une fausse alerte.

On avait pris pour l'ennemi un régiment de Saxons qui revenait de la

maraude.

On rit beaucoup de la méprise, surtout quand on vit les maraudeurs

revenir, les uns avec des quartiers de viande fichés au haut des

baïonnettes, les autres avec des volailles à demi plumées ou des jambons

à faire envie. J'étais au dehors de la tente, et je n'oublierai jamais

le premier mouvement de la sentinelle au cri d'alerte: il baissa le

bassinet de son fusil pour voir si l'amorce était bien en place, secoua

la batterie en la frappant du poignet, puis remit son arme au bras en

disant froidement: «Eh bien! qu'ils viennent; _nous les voirons_.» Je

contai ce trait à l'empereur, qui s'en amusa beaucoup, et le conta à son

tour au prince Berthier. L'empereur fit boire à ce brave soldat un verre

de son vin de Chambertin.

C'est le duc de Dantzick qui le premier entra dans Moscou. L'empereur ne

vint qu'après. Il fit son entrée pendant la nuit. Jamais nuit ne fut

plus triste: il y avait vraiment quelque chose d'effrayant dans cette

marche silencieuse de l'armée, suspendue de temps à autre par des

messages venus de l'intérieur de la ville, et qui paraissaient avoir un

caractère des plus sinistres. On ne distinguait de figures moscovites

que celles de quelques mendians couverts de haillons qui regardaient

avec un étonnement stupide défiler l'armée. Quelques-uns firent mine de

demander l'aumône. Nos soldats leur jetèrent du pain et quelques pièces

d'argent. Je ne pus me défendre d'une réflexion un peu triste sur ces

malheureux, les seuls dont la condition ne varie pas dans les grands

bouleversemens politiques, les seuls sans affections, sans sympathies

nationales.

À mesure que nous avancions dans les rues des faubourgs, nous regardions

des deux côtés aux fenêtres des maisons, nous étonnant de ne pas

apercevoir une seule figure humaine. Une ou deux lumières parurent aux

vitres des fenêtres de quelques maisons: elles s'éteignirent bientôt; et

ces traces de vie, qui s'effaçaient soudain, nous laissaient une

impression d'épouvante. L'empereur s'arrêta à l'entrée du faubourg de

Dorogomilow, et se logea, non pas dans une auberge, comme quelques

personnes l'ont dit, mais dans une maison si sale et si misérable que,

le lendemain matin, nous trouvâmes dans le lit de l'empereur et dans ses

habits une vermine fort commune en Russie. Nous en eûmes aussi, à notre

grand dégoût. L'empereur ne put dormir pendant toute la nuit qu'il y

passa. J'étais, comme de coutume, couché dans sa chambre; et malgré la

précaution que j'avais prise de faire brûler du vinaigre et du bois

d'aloës, l'odeur était si désagréable qu'à chaque instant Sa Majesté

m'appelait. «Dormez-vous, Constant?--Non, sire.--Mon fils, brûlez du

vinaigre; je ne puis tenir à cette odeur affreuse; c'est un supplice; je

ne puis dormir.» Je faisais de mon mieux; et un moment après, quand la

fumée du vinaigre était évaporée, il fallait recommencer à brûler du

sucre ou du bois d'aloës.

Il était deux heures du matin quand on annonça à l'empereur que le feu

éclatait dans la ville. Il vint même des Français établis dans le pays

et un officier de la police russe qui confirmèrent ces nouvelles, et

entrèrent dans des détails trop précis pour que l'empereur pût douter du

fait. Cependant il persistait encore à n'y pas croire. «Cela n'est pas

possible. Crois-tu cela, Constant? va donc savoir si cela est vrai.» Et

là-dessus, il se rejetait sur son lit, essayant de reposer un peu; puis

il me rappelait encore pour me faire les mêmes questions.

L'empereur passa la nuit dans une agitation extrême. Le jour venu, il

sut tout; il fit appeler le maréchal Mortier, et le menaça, lui et la

jeune garde. Mortier, pour toute réponse, lui montra des maisons

couvertes de fer et dont la toiture était parfaitement intacte. Mais

l'empereur lui fit remarquer la fumée noire qui en sortait, serra les

poings, et frappa du pied le mauvais plancher de sa chambre à coucher.

À six heures du matin, nous fûmes au Kremlin. L'appartement qu'occupa

Napoléon était celui des czars. Il donnait sur une assez vaste esplanade

où l'on descendait par un grand escalier de pierre. On voyait sur la

même esplanade l'église où sont les sépultures des anciens souverains,

le palais du sénat, les casernes, l'arsenal, et un beau clocher dont la

croix domine sur toute la ville. C'est la croix dorée du grand Ivan.

L'empereur jeta un coup d'œil satisfait sur le beau spectacle qui

s'offrait à sa vue; car aucun signe d'incendie ne s'était encore

manifesté dans toute la partie des bâtimens qui environnaient le

Kremlin. Ce palais est un composé d'architecture gothique et moderne, et

ce mélange des deux genres lui donne un aspect des plus singuliers.

C'est dans ce vaste édifice que vécurent et moururent les vieilles

dynasties des Romanof et des Rurick. C'est le même palais qui fut si

souvent ensanglanté par les intrigues d'une cour féroce, à cette époque

où le poignard vidait ordinairement toutes les querelles d'intérieur. Sa

Majesté ne devait pas y trouver même quelques heures d'un sommeil

tranquille.

En effet, l'empereur, un peu rassuré par les rapports du maréchal

Mortier, écrivait à l'empereur Alexandre des paroles de paix. Un

parlementaire russe devait porter la lettre, lorsque l'empereur, qui se

promenait de long en large dans son appartement, distingua de ses

fenêtres une immense lueur à quelque distance du palais. C'était

l'incendie qui reprenait avec plus de force que jamais, le vent du nord

chassant les flammes dans la direction du Kremlin. Il était minuit.

L'alarme fut donnée par deux officiers qui occupaient l'aile du bâtiment

la plus rapprochée du foyer de l'incendie. Des maisons de bois, peintes

de différentes couleurs, dévorées en quelques minutes, s'étaient déjà

écroulées; des magasins d'huile, d'eau-de-vie et d'autres matières

combustibles lançaient des flammes d'un bleu livide qui se

communiquaient avec la rapidité de l'éclair à d'autres bâtimens voisins.

Des flammèches, une pluie de charbons énormes tombaient sur les toits du

Kremlin. On frémit de penser qu'une seule de ces flammèches, venant à

tomber sur un caisson, pouvait produire une explosion générale et faire

sauter le Kremlin; car, par une négligence inconcevable, on avait laissé

tout un parc d'artillerie s'établir sous les fenêtres de l'empereur.

Bientôt les rapports les plus incroyables arrivent à l'empereur. On a vu

des Russes attiser eux-mêmes l'incendie, et jeter des matières

inflammables dans les parties des maisons encore intactes. Ceux des

Russes qui ne se mêlent point aux incendiaires, les bras croisés,

contemplent le désastre avec une impassibilité dont on n'a pas d'idée.

Moins les cris de joie et les battemens de mains, ce sont des gens qui

assistent à un brillant feu d'artifice. L'empereur n'hésite pas à croire

que tout ait été comploté par l'ennemi.

L'empereur descendit de son appartement par le grand escalier du nord,

fameux par le massacre des strelitz. Le feu avait déjà fait de si

énormes progrès de ce côté que les portes extérieures étaient à demi

consumées. Les chevaux ne voulaient point passer; ils se cabrèrent, et

ce fut avec beaucoup de peine que l'on parvint à leur faire franchir les

portes. L'empereur eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits,

de même que ses cheveux. Une minute plus tard nous marchions sur des

tisons ardens.

Nous n'étions pas pour cela hors de danger. Il nous fallait sortir des

décombres enflammés qui nous barraient le passage. Plusieurs sorties

furent tentées, mais sans succès; le vent chaud de la flamme venait nous

frapper le visage et nous rejeter en arrière dans une horrible

confusion. On découvrit à la fin une poterne qui donnait sur la Moskowa;

ce fut par là que l'empereur, ses officiers et sa garde parvinrent à

s'échapper du Kremlin. Mais c'était pour retomber dans des rues

étroites, où le feu, concentré comme dans une fournaise, y doublait

d'intensité, où le rapprochement des toits réunissait au dessus de nos

têtes les flammes en dômes ardens, qui nous ôtaient la vue du ciel. Il

était temps de sortir de ce pas dangereux; une seule issue s'offrait à

nous; c'était une petite rue tortueuse, encombrée de débris de toute

sorte, de lames de fer détachées des toits et de poutres brûlantes; il y

eut parmi nous un moment d'hésitation. Quelques-uns offrirent à

l'empereur de le couvrir des pieds à la tête de leurs manteaux et de le

transporter sur leurs bras au delà de ce terrible passage. L'empereur

refusa, et trancha la question en s'élançant à pied au milieu des débris

embrasés. Deux ou trois vigoureuses enjambées le mirent en lieu de

sûreté.

C'est alors qu'eut lieu cette scène touchante entre l'empereur et le

prince d'Eckmühl, qui, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans

les flammes pour sauver l'empereur ou mourir avec lui. Du plus loin que

le maréchal l'aperçut sortant avec calme d'un si grand péril, le bon et

tendre ami fit un effort immense, et courut se jeter dans ses bras. Sa

Majesté le pressa sur son cœur, comme pour le remercier de lui avoir

donné une émotion douce dans un de ces momens où le danger rend

ordinairement sec et égoïste.

Mais enfin, l'air même, traversé par toutes ces flammes, s'échauffe au

point de n'être plus respirable. L'atmosphère devient brûlante; les

vitres du palais cassent; on ne peut plus tenir dans les appartemens.

L'empereur est comme frappé d'immobilité. Son visage est rouge et inondé

d'une sueur brûlante. Le roi de Naples, le prince Eugène et le prince de

Neufchâtel le conjurent de quitter le palais; mais il ne répond à ces

instances que par des gestes d'impatience. Au même instant des cris

partis de l'aile du palais situé le plus au nord, annoncent qu'une

partie des murs vient de s'écrouler et que le feu gagne du terrain avec

une épouvantable vitesse. La position n'étant plus tenable, l'empereur

dit qu'il est temps de sortir, et il va habiter le château impérial de

Pétrowski.

Arrivé à Pétrowski, l'empereur chargea M. de Narbonne d'aller visiter un

palais que je crois être celui de Catherine; c'était un bel édifice, les

appartemens étaient parfaitement meublés. M. de Narbonne en vint

instruire l'empereur; mais à peine sut-on qu'il voulait en faire son

habitation que le feu y éclata de toutes parts: peu après il fut

consumé.

Tel était l'acharnement des misérables payés pour tout brûler, que des

bateaux, qui se trouvaient en grand nombre sur la Moskowa, chargés de

grains, d'avoine et d'autres denrées, furent consumés, et s'abîmèrent

dans les eaux avec un pétillement effroyable. On avait vu des soldats de

police russe attiser le feu avec des lances goudronnées. Dans les poêles

de plusieurs maisons on avait placé des obus qui, venant à éclater,

blessèrent plusieurs de nos soldats. Dans les rues, des femmes sales et

hideuses, des hommes ivres, couraient aux maisons incendiées,

saisissaient des brandons enflammés qu'ils allaient porter ailleurs; et

nos soldats furent obligés mainte fois de leur abattre les mains à

coups de sabre pour leur faire lâcher prise. L'empereur fit pendre à des

poteaux, sur une des places de la ville, les incendiaires pris sur le

fait. La populace se prosternait au pied de ces potences, et baisait les

pieds des suppliciés en priant et se signant. Il y a peu d'exemples d'un

pareil fanatisme.

Voici un fait dont j'ai été témoin, et qui prouve que les exécuteurs

subalternes de ce vaste complot agissaient évidemment d'après des

instructions supérieures. Un homme couvert d'une peau de mouton sale et

déchirée, ayant un mauvais bonnet sur la tête, montait d'un pas hardi

les degrés qui conduisaient au Kremlin. Mais ces sales vêtemens

cachaient une tournure distinguée; et, dans un moment où la surveillance

était des plus sévères, l'audacieux mendiant parut suspect; on l'arrêta,

et il fut mené au corps-de-garde, où il devait parler à l'officier du

poste. Comme il faisait quelque résistance, trouvant probablement le

procédé un peu arbitraire, la sentinelle lui mit la main sur la poitrine

pour le forcer à entrer. Ce mouvement un peu brusque fit écarter la peau

de mouton qui le couvrait, et l'on vit des décorations. On lui enleva

sur-le-champ ces mauvais vêtemens, et il fut reconnu pour un officier

russe. Il avait sur lui des mèches à incendie qu'il distribuait aux gens

du peuple. Soumis à un interrogatoire, il avoua qu'il avait mission

spéciale de faire activer l'incendie du Kremlin. On lui fit plusieurs

questions, tendant à lui arracher de nouveaux aveux. Il répondit avec un

calme parfait; il fut mis en prison. Je crois qu'il fut puni comme

incendiaire, pourtant je n'en suis pas certain. Quand on amenait à

l'empereur un de ces misérables, il haussait les épaules, et ordonnait,

avec un geste de mépris et d'humeur, qu'on l'emmenât loin de ses yeux.

Les grenadiers en firent quelquefois justice avec leurs baïonnettes. On

conçoit une exaspération pareille dans des soldats que l'on chassait

ainsi, par ce lâche et odieux moyen, d'un gîte gagné par l'épée.

Pétrowski était une jolie maison appartenant à un chambellan

d'Alexandre. On trouva dans la chambre que devait habiter Sa Majesté un

homme caché; mais comme il n'avait pas d'armes, on le relâcha, pensant

que la frayeur seule l'avait conduit dans cette habitation. L'empereur

arriva pendant la nuit à sa nouvelle résidence. Il attendit là dans une

inquiétude mortelle que le feu fût éteint au Kremlin, pour s'y

transporter de nouveau. La maison de plaisance d'un chambellan n'était

point sa place. En effet, grâce aux mesures actives et courageuses d'un

bataillon de la garde, le Kremlin fut préservé des flammes, et

l'empereur donna le signal du départ.

Pour rentrer à Moscou il fallait traverser le camp, ou plutôt les divers

camps de l'armée. Nous marchions sur une terre fangeuse et froide, au

milieu des champs où tout avait été ruiné. L'aspect du camp était des

plus singuliers, et j'éprouvai un sentiment de tristesse amère en voyant

nos soldats contraints de bivouaquer aux portes d'une vaste et belle

ville dont ils étaient maîtres, mais le feu encore plus qu'eux.

L'empereur en nommant le maréchal Mortier gouverneur de Moscou, lui

avait dit: «Surtout point de pillage; vous m'en répondez sur votre

tête». La consigne fut sévèrement gardée, jusqu'à l'heure de l'incendie;

mais quand il fut visible que le feu allait tout dévorer, et qu'il était

fort inutile d'abandonner aux flammes ce dont les soldats pouvaient

faire leur profit, alors liberté leur fut donnée de puiser largement à

ce vaste dépôt de tout le luxe du nord.

Aussi rien de plus plaisant et de plus triste à la fois que de voir

autour de pauvres hangars en planches, seules tentes de nos soldats, les

meubles les plus précieux jetés pêle-mêle; des canapés de soie, les plus

riches fourrures de la Sibérie, des châles de cachemire, des plats

d'argent; et quels mets dans cette vaisselle de princes! un mauvais

brouet noir et des morceaux de cheval encore saignans. Un bon pain de

munition valait alors le triple de toutes ces richesses. Plus tard n'eut

pas du cheval qui voulut.

En rentrant dans Moscou, le vent nous apporta l'odeur insupportable des

maisons brûlées; des cendres chaudes nous volaient dans la bouche et

dans les yeux, et très-souvent nous n'eûmes que le temps de nous retirer

devant de grands piliers ruinés par le feu, qui s'écroulaient avec un

bruit désormais sans écho sur ce sol calciné. Moscou n'était pas si

désert que nous l'avions cru. Comme la première impression que produit

la conquête est une impression de frayeur, tout ce qui était resté

d'habitans s'était caché dans les caves, ou dans des souterrains

immenses qui s'étendaient sous le Kremlin. L'incendie les chassa, comme

des loups, de ces repaires; et quand nous rentrâmes dans la ville, près

de vingt mille habitans erraient au milieu des débris; la stupeur était

peinte sur les visages noircis par la fumée, hâlés par la faim; car ils

ne croyaient pas, s'étant couchés la veille sous des toits d'hommes, se

relever le lendemain dans une plaine. On en vit que le besoin poussa aux

dernières extrémités; quelques légumes restaient dans des jardins, ils

furent dévorés crus: on aperçut plusieurs de ces malheureux qui se

précipitaient à plusieurs reprises dans la Moskowa; c'était pour retirer

des grains que Rostopschine y avait fait jeter. Un grand nombre périrent

dans les eaux après des efforts infructueux. Telle fut la scène de

douleur que l'Empereur fut obligé de traverser pour arriver au Kremlin.

L'appartement qu'il occupait était très-vaste et bien éclairé, mais

presque démeublé. Il y avait son lit de fer, comme dans tous les

châteaux où il couchait en campagne. Ses fenêtres donnaient sur la

Moskowa. On voyait très-bien le feu qui brûlait encore dans plusieurs

quartiers de la ville, et qui n'était éteint d'un côté que pour

reparaître de l'autre. Sa Majesté me dit un soir, avec une profonde

affliction: «Ces misérables ne laisseront pas pierre sur pierre.» Je ne

crois pas qu'il y ait dans aucun pays autant de corneilles qu'à Moscou.

L'empereur était vraiment impatienté de leur présence, et me disait:

«Mais, mon Dieu, nous suivront-elles partout?»

Il y eut quelques concerts chez l'empereur pendant son séjour à Moscou.

Napoléon y était fort triste. La musique des salons ne faisait plus

d'impression sur cette âme malade. Il n'en connaissait qu'une, qui le

remuait en tout temps, celle des camps avant et après les batailles.

Le lendemain de l'arrivée de l'empereur, les sieurs Ed..... et V..... se

transportèrent au Kremlin dans l'intention de voir Sa Majesté. Après

l'avoir vainement attendue, et ne l'apercevant pas, ils se témoignaient

mutuellement le regret d'avoir été trompés dans leur attente, lorsqu'ils

entendirent subitement ouvrir une persienne au dessus de leur tête. Ils

levèrent les yeux, et reconnurent l'empereur, qui leur dit: «Messieurs,

qui êtes-vous?--Sire, nous sommes Français.» Il les engagea à monter

dans l'appartement qu'il occupait, et continua ses questions: «Quelle

est la nature des occupations qui vous ont fixés à Moscou?--Nous sommes

gouverneurs chez des gentilshommes russes que l'arrivée des troupes de

Votre Majesté a forcés de s'éloigner: nous n'avons pu résister aux

instances qu'ils nous ont faites de ne pas abandonner leurs propriétés,

et nous nous trouvons présentement seuls dans leurs palais.» L'empereur

leur demanda s'il y avait encore d'autres Français à Moscou, et les pria

de les lui amener. Il leur proposa alors de se charger de maintenir

l'ordre, et nomma chef M. M...., qu'il décora d'une écharpe tricolore,

leur recommanda d'empêcher les soldats français de piller les églises,

de faire feu sur les malfaiteurs, et leur enjoignit de sévir contre les

galériens, auxquels Rostopschine avait fait grâce, à condition qu'ils

mettraient le feu à la ville.

Une partie de ces Français suivirent notre armée dans sa retraite,

prévoyant qu'un plus long séjour à Moscou les exposerait à des

vexations. Ceux qui n'imitèrent pas leur exemple furent condamnés à

balayer les rues.

L'empereur Alexandre, instruit de la conduite de Rostopschine à leur

égard, tança fortement le gouverneur, et lui donna l'ordre de rendre de

suite à la liberté ces malheureux Français.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 381 / 456 题