Itinéraire de France en Russie.--Magnificence de la cour de
Dresde.--Conversation de l'empereur avec Berthier.--La guerre faite
à la seule Angleterre.--Bruit général sur le rétablissement de la
Pologne.--Questions familières de l'empereur.--Passage du
Niémen.--Arrivée et séjour à Wilna.--Enthousiasme des
Polonais.--Singulier rapprochement de date.--Députation de la
Pologne.--Réponse de l'empereur aux députés.--Engagemens pris avec
l'Autriche.--Espérances déçues.--M. de Balachoff à Wilna, espoir de
la paix.--Premiers pas de l'empereur sur le territoire de la
vieille Russie.--Retraite continuelle des Russes.--Orage
épouvantable.--Immense désir d'une bataille.--Abandon du camp de
Drissa.--Départ d'Alexandre et de Constantin.--Privations de
l'armée et premiers découragemens.--La paix en perspective après
une bataille.--Dédain affecté de l'empereur pour ses
ennemis.--Gouvernement établi à Wilna.--Nouvelles retraites des
armées russes.--Paroles de l'empereur au roi de Naples.--Projet
annoncé et non effectué.--La campagne de trois ans, et prompte
marche en avant.--Fatigue causée à l'empereur par une chaleur
excessive.--Audiences en déshabillé.--L'incertitude insupportable
à l'empereur.--Oppositions inutiles du duc de Vicence, du comte de
Lobau et du grand maréchal.--Départ de Witepsk et arrivée à
Smolensk.--Édifices remarquables.--Les bords de la Moskowa.
AINSI que je l'ai annoncé précédemment, je tâcherai de réunir dans ce
chapitre quelques souvenirs relatifs à des choses personnelles à
l'empereur, dans les différens séjours que nous fîmes entre la frontière
de France et les frontières de l'empire russe. Il résulterait, hélas! un
bien grand contraste de la comparaison que l'on ferait entre notre route
pour aller à Moscou et notre route pour en revenir. Il faut avoir vu
Napoléon à Dresde, environné d'une cour de princes et de rois, pour se
faire une idée du plus haut point que peuvent atteindre les grandeurs
humaines. Là, plus encore que partout ailleurs, l'empereur se montra
affable envers tout le monde; tout lui souriait, et aucun de ceux qui
jouissaient comme nous du spectacle de sa gloire ne pouvait seulement
concevoir la pensée de voir bientôt la fortune lui être pour la première
fois infidèle; et quelle infidélité!
Je me rappelle, entre autres particularités de notre séjour à Dresde,
un mot que j'entendis un jour l'empereur dire au maréchal Berthier,
qu'il avait fait appeler de très-bonne heure auprès de lui. Quand le
maréchal arriva, l'empereur n'était pas encore levé. Je reçus l'ordre de
le faire entrer sur-le-champ, de sorte que tout en habillant l'empereur
j'entendis, entre Napoléon et son major-général, une conversation dont
je voudrais bien me rappeler les détails; mais au moins suis-je assuré
de rapporter fidèlement une pensée qui me frappa. L'empereur dit en
propre termes: «Je n'en veux nullement à Alexandre; ce n'est point à la
Russie que je fais la guerre, pas plus à elle qu'à l'Espagne; je n'ai
qu'une ennemie, c'est l'Angleterre; c'est elle que je veux atteindre en
Russie; je la poursuivrai partout.» Pendant ce temps le maréchal
rongeait ses ongles, selon sa constante habitude. Ce jour-là il y eut
une revue magnifique, à laquelle assistèrent tous les princes de la
confédération, qui entouraient leur chef comme de grands vassaux de sa
couronne.
Quand les différens corps d'armée, échelonnés de l'autre côté de l'Elbe,
se furent avancés sur les confins de la Pologne, nous quittâmes Dresde,
pour trouver partout le même enthousiasme éclatant où arrivait
l'empereur. Nous étions par contre-coup choyés dans toutes les
résidences où nous nous arrêtions, tant on s'efforçait de fêter Sa
Majesté jusque dans les personnes qui avaient l'honneur de la servir.
À cette époque c'était un bruit généralement répandu dans toute l'armée
et parmi toutes les personnes de la maison de l'empereur que son
intention était de rétablir le royaume de Pologne. Bien qu'étranger
comme je l'étais et comme je devais l'être à tout ce qui avait rapport
aux affaires, je n'entendais pas moins que tout autre l'expression d'une
opinion qui était celle de tout le monde et dont tout le monde parlait.
Quelquefois l'empereur ne dédaignait pas de me faire rendre compte de ce
que j'avais entendu dire, et alors il souriait, car il aurait fallu
trahir la vérité pour lui rapporter des choses qui auraient pu lui être
désagréables; il était alors, le terme n'est pas trop fort, l'objet des
bénédictions des populations polonaises.
Le 23 de juin nous étions sur les bords du Niémen, de ce fleuve devenu
déjà si fameux par l'entrevue des deux empereurs, dans des circonstances
bien différentes de celles où ils se trouvaient l'un à l'égard de
l'autre. L'opération du passage de l'armée commença le soir, et dura
près de quarante-huit heures, pendant lesquelles l'empereur fut presque
constamment à cheval, tant il savait que sa présence activait les
travaux. Ensuite nous continuâmes notre route sur Wilna, capitale du
grand duché de Lithuanie. Nous arrivâmes devant cette ville occupée par
les Russes le 27, et l'on peut dire que ce fut là, là seulement, que
commencèrent les opérations militaires, car jusque là l'empereur avait
voyagé comme il l'aurait pu faire dans les départemens de l'intérieur de
la France. Les Russes attaqués furent battus et se retirèrent, de sorte
que deux jours après nous étions à Wilna, ville assez considérable et
qui me parut devoir contenir près de trente mille habitans. J'y fus
frappé de l'incroyable quantité de couvens et d'églises qui y sont
construits. À Wilna l'empereur fut extrêmement satisfait de la démarche
que firent auprès de lui cinq ou six cents étudians qui demandèrent à
être enrégimentés, et je n'ai pas besoin de dire que ces sortes de
sollicitations manquaient rarement d'être bien accueillies par Sa
Majesté.
Nous restâmes assez long-temps à Wilna; l'empereur y suivait le
mouvement de ses armées, et s'occupait aussi de l'organisation du
grand-duché de Lithuanie, dont cette ville est, comme l'on sait, la
capitale. Comme l'empereur était très-souvent à cheval, j'avais assez de
loisirs pour bien prendre connaissance de la ville et de ses environs.
Les Lithuaniens étaient dans un enthousiasme impossible à décrire, et
quoique j'aie vu célébrer dans ma vie bien des fêtes, je ne saurais
oublier l'élan de toute une population lorsqu'on célébra la grande fête
nationale de la régénération de la Pologne, fête qui se trouva, par une
bizarrerie du hasard, ou par un calcul de l'empereur, fixée précisément
au 14 de juillet. Les Polonais étaient encore incertains sur le sort
définitif que l'empereur réservait à leur patrie, mais un avenir tout
d'espérance brillait à leurs yeux. Il n'en fut plus de même lorsque
l'empereur eut reçu la députation de la confédération polonaise établie
à Varsovie. Cette députation nombreuse, ayant à sa tête un comte
palatin, demandait le rétablissement intégral de l'ancien royaume de
Pologne. Voici quelle fut la réponse de l'empereur:
«Messieurs les députés de la confédération de Pologne, j'ai entendu avec
intérêt ce que vous venez de me dire.
»Polonais, je penserais et j'agirais comme vous: j'aurais voté comme
vous dans l'assemblée de Varsovie; l'amour de la patrie est la première
vertu de l'homme civilisé.
»Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier, et bien des
devoirs à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second et du
troisième partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour
vous soutenir. Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos
anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos provinces, je
l'ai fait avec empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût
fait couler le sang de mes sujets.
»J'aime votre nation. Depuis seize ans j'ai vu vos soldats à mes côtés,
sur les champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne.
»J'applaudis à tout ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que
vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions, je le ferai.
»Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire
vos ennemis à reconnaître vos droits. Mais dans ces contrées si
éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de
la population qui les couvre que vous devez fonder vos espérances de
succès.
»Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune manœuvre
ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Polotsk, Mohilow, la Wolhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
grande Pologne, et la providence couronnera par le succès la sainteté de
votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie qui vous a
rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime et à
ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
circonstances.»
J'ai cru devoir rapporter ici la réponse entière de l'empereur aux
députés de la confédération polonaise, ayant été témoin de l'effet
qu'elle produisit à Wilna. Quelques Polonais avec lesquels je m'étais
lié m'en parlèrent avec douleur; mais leur consternation n'était pas
expansive, et l'air n'en retentissait pas moins de cris de _vive
l'Empereur_! chaque fois que Sa Majesté se montrait en public,
c'est-à-dire presque tous les jours.
Pendant notre séjour à Wilna, on conçut quelques espérances de voir la
conclusion d'une nouvelle paix, un envoyé de l'empereur Alexandre étant
venu auprès de l'empereur Napoléon; mais ces espérances furent de courte
durée, et j'ai su depuis que l'officier russe M. Balachoff, craignant,
comme presque tous ceux de sa nation, un rapprochement entre les deux
empereurs, avait rempli son message de manière à irriter l'orgueil de Sa
Majesté, qui le renvoya après l'avoir mal accueilli. Tout souriait à
l'Empereur: il était alors à la tête de l'armée la plus nombreuse et la
plus formidable qu'il eût encore commandée. M. Balachoff partit donc, et
tout fut disposé pour l'exécution des projets de l'empereur. Sa Majesté,
au moment de pénétrer sur le territoire russe, n'eut plus sa sérénité
ordinaire, ou du moins j'eus l'occasion de remarquer qu'elle était plus
silencieuse que de coutume, aux heures où j'avais l'honneur de
l'approcher. Cependant dès que son parti fut pris, dès qu'il eut fait
passer ses troupes de l'autre côté de la Vilia, rivière sur laquelle est
située Wilna, l'empereur prit possession de la terre de Russie avec une
ardeur enthousiaste et que l'on pourrait appeler de jeune homme. Un des
piqueurs qui l'accompagnaient me raconta que l'empereur lança son cheval
en avant, et le fit courir de toute sa vitesse à près d'une lieue devant
lui dans les bois, étant sans escorte, et malgré les gros de cosaques
disséminés dans ces bois qui s'élèvent le long de la rive droite de la
Vilia.
J'ai vu plus d'une fois l'empereur s'impatienter de ce qu'il ne trouvait
point d'ennemis à combattre; en effet, les Russes avaient abandonné
Wilna, où nous étions entrés sans résistance, et encore, en quittant
cette ville, les rapports des éclaireurs annonçaient l'absence des
troupes ennemies, à l'exception de ces cosaques dont j'ai parlé tout à
l'heure. Je me rappelle qu'un jour nous crûmes tous entendre le bruit
lointain du canon, et l'empereur en frémit presque de joie; mais nous
sûmes bientôt à quoi nous en tenir; ce bruit était celui du tonnerre, et
tout à coup l'orage le plus épouvantable que j'aie vu de ma vie éclata
sur toute l'armée. La terre, dans un espace de plus de quarante lieues,
fut tellement couverte d'eau que l'on ne pouvait plus distinguer les
chemins, et cet orage, aussi meurtrier que l'aurait pu être un combat,
nous coûta un grand nombre d'hommes, plusieurs milliers de chevaux et
une partie de l'immense matériel de l'expédition.
On savait dans toute l'armée que depuis long-temps les Russes avaient
fait d'immenses travaux à Drissa, où ils avaient construit un énorme
camp retranché. Le nombre des troupes qui s'y trouvaient réunies, les
sommes considérables employées aux travaux, tout donnait lieu de penser
qu'enfin l'armée russe attendrait sur ce point l'armée française; et
l'on était d'autant plus fondé à le croire que l'empereur Alexandre dans
les nombreuses proclamations répandues dans son armée, et dont plusieurs
nous étaient parvenues, s'était vanté de vaincre les Français à Drissa,
où (disaient les proclamations) nous devions trouver notre tombeau. Il
en était autrement ordonné par la destinée: les Russes, se repliant
encore vers le cœur de la Russie, abandonnèrent ce fameux camp de Drissa
aux approches de l'empereur. J'entendis dire à cette époque à plusieurs
officiers généraux qu'une grande bataille eût été alors un événement
salutaire pour l'armée française, où le découragement commençait à se
glisser, d'abord faute d'ennemis à combattre, et ensuite parce que les
privations de toute nature devenaient de jour en jour plus pénibles à
supporter. Des divisions entières ne vivaient pour ainsi dire que de
maraude; les soldats dévastaient les rares habitations et les châteaux
disséminés dans les campagnes, et malgré la sévérité des ordres de
l'empereur contre les maraudeurs et les pillards, ces ordres ne
pouvaient être exécutés; les officiers, pour la plupart, ne vivant
eux-mêmes que du butin que les soldats recueillaient et partageaient
ensuite avec eux.
L'empereur affectait devant ses généraux une sérénité qu'il n'avait pas
toujours dans le fond de l'âme. D'après quelques mots entrecoupés que je
lui entendis prononcer dans ces graves circonstances, je suis autorisé à
croire que l'empereur ne souhaitait si ardemment une bataille que dans
l'espoir de voir l'empereur Alexandre lui faire de nouvelles ouvertures
pour traiter avec lui de la paix. Je pense qu'alors il l'aurait
acceptée après une première victoire; mais il ne se serait jamais
déterminé à revenir sur ses pas, après des préparatifs aussi immenses,
sans avoir livré une de ces grandes batailles qui suffisent à la gloire
d'une campagne: c'est du moins ce que j'entendais continuellement
répéter. L'empereur aussi parlait très-souvent des ennemis qu'il allait
combattre, avec un dédain affecté, mais qu'il ne ressentait pas
réellement; son but en cela était de remonter le moral des officiers et
des soldats, dont plusieurs ne dissimulaient point leur découragement.
Avant de quitter Wilna, l'empereur y avait fondé une espèce de
gouvernement central à la tête duquel il avait placé M. le duc de
Bassano, dans le but d'avoir un point intermédiaire entre la France et
la ligne des opérations qu'il allait tenter dans l'intérieur de la
Russie. Désappointés, comme je l'ai dit, par l'abandon du camp de Drissa
par l'armée russe, nous marchâmes rapidement vers Witepsk, où se
trouvait réunie, à la fin de juillet, la majeure partie des forces
françaises. Là encore l'impatience de Sa Majesté fut trompée par une
nouvelle retraite des Russes; car les combats d'Ostrovno et de Mohilow,
quoique importans, ne peuvent être rangés au nombre de ces batailles que
l'empereur souhaitait avec tant d'ardeur. En entrant à Witepsk,
l'empereur apprit que l'empereur Alexandre, qui peu de jours auparavant
y avait son quartier-général, et le grand-duc Constantin avaient quitté
l'armée pour se rendre à Saint-Pétersbourg.
À cette époque, c'est-à-dire au moment de notre arrivée à Witepsk, le
bruit se répandit que l'empereur se contenterait d'y prendre position,
de s'y fortifier, d'y organiser les moyens de subsistance de son armée
et qu'il remettrait à l'année suivante l'exécution de ses vastes
desseins sur la Russie. Je ne saurais dire quel était à cet égard le
fond de sa pensée; mais ce que je puis certifier, c'est que, étant dans
la pièce contiguë à celle où il se tenait, je l'entendis un jour dire au
roi de Naples, que la première campagne de Russie était finie, qu'il
serait l'année suivante à Moscou, l'autre année à Saint-Pétersbourg, et
que la guerre de Russie était une guerre de trois ans. Plût à Dieu que
Sa Majesté eût exécuté le plan qu'elle traça avec une extrême vivacité
au roi de Naples! tant de braves n'auraient peut-être pas succombé
quelques mois après dans l'effroyable retraite dont j'aurai, plus tard,
à rappeler les désastres.
Pendant notre séjour à Witepsk il faisait une chaleur excessive dont
l'empereur était extrêmement fatigué; je l'entendis souvent s'en
plaindre, et je ne l'ai vu dans aucune autre circonstance supporter
avec autant d'impatience le poids de ses vêtemens; dans son intérieur il
était presque toujours sans habit, et se jetait fréquemment sur un lit
de repos. C'est un fait dont beaucoup de personnes ont pu être témoins
comme moi; car il lui arriva souvent de recevoir ainsi ses officiers
généraux, devant lesquels ordinairement il ne se montrait guère sans
être revêtu de l'uniforme qu'il portait habituellement. Cependant
l'espèce d'influence que la chaleur exerçait sur les dispositions
physiques de l'empereur n'avait point énervé sa grande âme; et son
génie, toujours actif, embrassait toutes les branches de
l'administration. Mais il était facile de voir, pour les personnes que
leur position avait mis le plus à même de connaître son caractère, qu'à
Witepsk ce qui le faisait souffrir par-dessus tout était l'incertitude:
resterait-il en Pologne, ou s'avancerait-il sans retard dans le cœur de
la Russie? Tant qu'il flotta entre ces deux idées, je lui vis souvent
l'air triste et taciturne. Dans cette perplexité entre le repos et le
mouvement, le choix ne pouvait être douteux pour l'empereur; aussi, à la
suite d'un conseil où j'ai ouï dire que Sa Majesté avait trouvé beaucoup
d'opposans, j'appris que nous allions marcher en avant et nous avancer
vers Moscou, dont on disait que nous n'étions plus qu'à vingt journées
de distance. Parmi les personnes qui s'opposèrent le plus vivement à la
marche immédiate de l'empereur sur Moscou, j'ai entendu citer les noms
de M. le duc de Vicence et M. le comte de Lobau; mais ce que je puis
assurer, c'est que j'ai su personnellement, et de manière à n'en pouvoir
douter, que le grand-maréchal du palais avait tenté à plusieurs reprises
de dissuader l'empereur de son projet; mais toutes ces tentatives se
brisèrent contre sa volonté.
Nous nous dirigeâmes donc sur la seconde capitale de la Russie, et nous
arrivâmes, après quelques jours de marche, à Smolensk, ville grande et
belle. Les Russes, que l'empereur croyait enfin tenir, venaient de
l'évacuer, après avoir perdu beaucoup de monde et brûlé la majeure
partie des magasins. Nous y entrâmes au milieu des flammes; mais ce
n'était rien en comparaison de ce qui nous attendait à Moscou. Je
remarquai à Smolensk deux édifices qui me parurent de la plus grande
beauté, la cathédrale et le palais épiscopal, qui semble former à lui
seul une ville, tant les bâtimens, d'ailleurs séparés de la ville même,
sont considérables par leur étendue.
Je n'enregistrerai point ici les noms, la plupart assez barbares, des
lieux par lesquels nous passâmes après Smolensk. Tout ce que je puis
ajouter sur notre itinéraire durant la première moitié de cette
gigantesque campagne, c'est que le 5 septembre nous arrivâmes sur les
bords de la Moskowa, où l'empereur vit avec une vive satisfaction
qu'enfin les Russes étaient déterminés à lui accorder la grande
bataille, objet de tous ses vœux, et qu'il poursuivait depuis plus de
deux cents lieues comme une proie qui ne pouvait lui échapper.