CHAPITRE VI.

Les Moscovites demandant l'aumône.--L'empereur leur fait donner des

vivres et de l'argent.--Les journées au Kremlin.--L'empereur

s'occupe d'organisation municipale.--Un théâtre élevé près du

Kremlin.--Le chanteur italien.--On parle de la retraite.--Sa

Majesté prolonge ses repas plus que de coutume.--Règlement sur la

comédie française.--Engagement entre Murat et Kutuzow.--Les églises

du Kremlin dépouillées de leurs ornemens.--Les revues.--Le Kremlin

saute en l'air.--L'empereur reprend la route de Smolensk.--Les

nuées de corbeaux.--Les blessés d'Oupinskoë.--Chaque voiture de

suite en prend un.--Injustice du reproche qu'on avait fait à

l'empereur d'être cruel.--Explosion des

caissons.--Quartier-général.--Les Cosaques.--L'empereur apprend la

conspiration de Mallet.--Le général Savary.--Arrivée à

Smolensk.--L'empereur et le munitionnaire de la grande

armée.--L'empereur dégage le prince d'Eckmühl.--_Veillons au salut

de l'empire_.--Activité infatigable de Sa Majesté.--Les

traînards.--Le corps du maréchal Davoust.--Son emportement quand il

se voit prêt à mourir de faim.--Le maréchal Ney est retrouvé.--Mot

de Napoléon.--Le prince Eugène pleure de joie.--Le maréchal

Lefebvre.

NOUS étions rentrés au Kremlin le 18 septembre au matin. Le palais et la

maison des enfans-trouvés furent à peu près les seuls bâtimens qui

demeurèrent intacts. Sur notre route, nos voitures étaient entourées

d'une foule de malheureux Moscovites qui venaient nous demander

l'aumône. Ils nous suivirent jusqu'au palais, marchant dans les cendres

chaudes ou sur des pierres calcinées et encore brûlantes. Les plus

misérables allaient pieds-nus. C'était un spectacle déchirant de voir

plusieurs de ces infortunés, dont les pieds posaient sur des corps

chauds, exprimer leur douleur par des cris ou des gestes d'un affreux

désespoir. Comme toute la partie intacte des rues était occupée par le

train de nos voitures, cette foule se jetait pêle-mêle dans les roues et

entre les jambes des chevaux. Notre marche était ainsi très-ralentie, et

nous eûmes plus long-temps sous les yeux ce tableau de la plus grande

des misères, celle d'incendiés sans pain et sans ressources. L'empereur

leur fit donner des vivres et des secours en argent.

Quand nous nous fûmes de nouveau établis au Kremlin, que nous eûmes

repris nos habitudes de gens domiciliés, il se passa quelques jours

d'une assez grande tranquillité. L'empereur paraissait moins triste, et

tout son entourage s'en ressentait un peu. On eût presque dit que l'on

était revenu de la campagne pour reprendre le train des habitudes de la

ville. Si l'empereur eut de temps en temps cette illusion, elle était

bien vite détruite par le spectacle qu'offrait Moscou vue des fenêtres

des appartemens. Toutes les fois que Napoléon jetait les yeux de ce

côté, il était visible que de bien tristes réflexions lui venaient à

l'esprit, quoiqu'il n'eût plus ces mouvemens d'impatience qui le

prenaient fréquemment, lors de son premier séjour au palais, quand il

voyait la flamme venir à lui et le chasser de ses appartemens. Mais il

était dans ce mauvais calme d'un homme soucieux qui ne peut dire où

iront les choses. Les journées étaient longues au Kremlin. L'empereur

attendait la réponse d'Alexandre, réponse qui ne vint pas. À cette

époque je remarquai que l'empereur avait habituellement sur sa table de

nuit, l'histoire de Charles XII, de Voltaire.

Cependant Sa Majesté était tourmentée par son génie administratif

jusqu'au milieu des décombres de la grande ville. Pour donner le change

aux inquiétudes que lui causaient les affaires du dehors, elle

s'occupait d'organisation municipale. Déjà il était convenu que Moscou

serait approvisionné pour l'hiver. Un théâtre fut élevé près du Kremlin;

mais l'empereur n'y assista jamais. La troupe était composée de quelques

malheureux acteurs français restés à Moscou dans le plus affreux

dénûment. Sa Majesté encouragea néanmoins cette entreprise dans

l'espérance que des représentations théâtrales offriraient un utile

délassement aux officiers et aux soldats; aussi n'y avait-il guère que

des militaires. On a dit que les premiers acteurs de Paris avaient été

mandés. Je n'ai rien su de positif à cet égard. Il y avait à Moscou un

célèbre chanteur italien que l'empereur entendit plusieurs fois, mais

seulement dans ses appartemens. Il ne faisait pas partie de la troupe.

Jusqu'au 18 octobre le temps se passa en discussions plus ou moins vives

entre l'empereur et ses généraux sur le dernier parti à prendre. Tous

savaient bien qu'il fallait se résoudre à la retraite, et l'empereur ne

l'ignorait pas lui-même; mais on voyait tout ce qu'il en coûtait à sa

fierté de dire son dernier mot. Les derniers jours qui précédèrent le 18

furent les plus tristes que j'aie jamais vus. Dans ses rapports les plus

ordinaires avec ses amis et ses conseillers, Sa Majesté laissait percer

une grande froideur. Elle devint taciturne. Des heures entières se

passaient sans qu'une seule des personnes présentes prît l'initiative

de la conversation. L'empereur, qui était ordinairement très-expéditif

dans ses repas, les prolongeait d'une manière étonnante. Quelquefois

dans la journée il se jetait sur un canapé, un roman à la main, qu'il

lisait ou ne lisait pas, et paraissait absorbé dans de profondes

rêveries. On lui envoyait de Paris des vers qu'il lisait tout haut,

exprimant son opinion d'une manière brève et tranchante. Je le vis

consacrer trois soirées à faire le règlement de la Comédie française de

Paris. On conçoit difficilement cette attention à de pareilles misères

administratives, quand l'avenir était si chargé. On croyait

généralement, et probablement non sans raison, que l'empereur agissait

dans un but politique, et que ces règlemens sur la Comédie française, à

une époque où aucun bulletin n'avait encore fait connaître complétement

la position désastreuse de l'armée, avaient pour but de donner le change

aux Parisiens qui ne manqueraient pas de dire: «Tout ne va donc pas si

mal, puisque l'empereur a le temps de s'occuper des théâtres.»

Les nouvelles du 18 vinrent mettre un terme à toutes les incertitudes.

L'empereur passait en revue dans la première cour du Kremlin les

divisions de Ney, distribuant des croix aux plus braves, adressant à

tous des paroles encourageantes, quand un aide-de-camp, le jeune

Béranger, vint annoncer qu'un engagement très vif avait eu lieu à

Winkowo entre Murat et Kutuzof, et que l'avant-garde de Murat était

détruite et nos positions forcées. La reprise des hostilités de la part

des Russes était manifeste. Dans le premier moment de la nouvelle,

l'étonnement de l'empereur fut au comble. Il y eut au contraire dans les

soldats du maréchal Ney comme un mouvement électrique d'enthousiasme et

de colère qui gagna Sa Majesté. Transporté de voir combien la honte d'un

échec, reçu même sans déshonneur, mettait de fiel et d'amour de

vengeance dans ces âmes chaudes, l'empereur serra la main du colonel qui

était le plus près de lui, continua la revue, ordonna le soir même le

ralliement de tous les corps; et avant la nuit toute l'armée était en

mouvement vers Woronowo.

Quelques jours avant de quitter Moscou, l'empereur avait fait dépouiller

les églises du Kremlin de leurs plus beaux ornemens. Les ravages de

l'incendie avaient levé cette espèce d'interdit que l'empereur avait mis

sur les propriétés des Russes.

Le plus beau trophée de ce genre était l'immense croix du grand Ivan. Il

fallut démolir une partie de la tour sur laquelle elle s'élevait pour

pouvoir l'enlever. Encore ne fut-ce qu'après de longs efforts que l'on

parvint à ébranler cette vaste masse de fer. L'empereur voulait en

orner le dôme des Invalides. Elle fut engloutie dans les eaux du lac de

Semlewo.

La veille du jour où l'empereur devait passer une revue, les soldats

mettaient un empressement très-grand à se tenir propres, à nettoyer

leurs armes, afin de cacher un peu le dénuement où ils étaient réduits.

Les plus imprudens avaient jeté leurs vêtemens d'hiver pour se charger

de vivres. Beaucoup avaient usé leurs chaussures en marchant. Cependant

tous tenaient à honneur de faire bonne mine aux revues; et quand le

soleil, dans les beaux jours, venait frapper sur les canons des fusils

bien nettoyés, l'empereur retrouvait dans ce spectacle quelques-unes des

émotions dont il était plein au glorieux jour du départ.

L'empereur laissait douze cents blessés à Moscou: quatre cents de ces

malheureux furent emportés par les derniers corps qui quittèrent la

ville. Le maréchal Mortier en sortit le dernier. Ce fut à Feminskoë, à

dix lieues de Moscou, que nous entendîmes le bruit d'une effrayante

explosion: c'était le Kremlin qui sautait, ainsi que l'avait ordonné

l'empereur. Un artifice avait été déposé dans les souterrains du palais;

et tout était calculé pour que l'explosion n'eût lieu qu'après un

certain laps de temps. Quelques cosaques vinrent pour piller les

appartemens abandonnés, ignorant que l'incendie couvait sous leurs pas:

ils furent lancés en l'air à une prodigieuse hauteur. Trente mille

fusils avaient été abandonnés dans la forteresse. En une seconde une

partie du Kremlin n'était plus qu'un amas de ruines. Une autre partie

fut conservée; et ce qui ne contribua pas peu à rehausser auprès des

Russes le crédit de leur grand saint Nicolas, c'est qu'une image en

pierre de ce saint fut épargnée par l'explosion dans un endroit où elle

avait fait de grands ravages. Ce fait m'a été rapporté depuis par une

personne digne de foi qui l'a entendu raconter au comte Rostopschine

lui-même, pendant son séjour à Paris.

Le 28 octobre, l'empereur reprit la route de Smolensk, et passa près du

champ de bataille de Borodino. Environ trente mille cadavres avaient été

laissés dans ces vastes plaines. À notre approche des nuées de corbeaux,

qu'une aussi abondante pâture avait attirés, s'envolèrent bien loin de

nous avec d'horribles croassemens. Ces corps de tant de braves gens

avaient un aspect dégoûtant, étant à demi rongés, et exhalant une odeur

que le froid déjà assez vif ne pouvait neutraliser. L'empereur fit hâter

le pas, et alla coucher dans le château presque en ruines d'Oupinskoë.

Le lendemain il visita quelques blessés qui étaient restés dans une

abbaye. Ces malheureux, en voyant l'empereur, semblèrent recouvrer

leurs forces et oublier leurs souffrances, qui devaient être horribles,

les plaies s'envenimant toujours aux premières rigueurs du froid. Toutes

ces figures pâles, tirées, reprirent quelque sérénité. Ces pauvres

soldats, contens de revoir leurs camarades, les questionnaient avec une

curiosité inquiète sur les événemens qui avaient suivi la bataille de

Borodino. Quand ils surent que nous avions bivouaqué à Moscou, il s'en

réjouirent de tout leur cœur; et il était aisé de voir que leur plus

grande peine venait du regret de n'avoir pu, comme les autres, brûler au

bivouac les beaux meubles des riches Moscovites. Napoléon ordonna que

chaque voiture de suite prît un de ces malheureux; ce qui fut exécuté.

Tout le monde s'y prêta avec un empressement qui toucha beaucoup

l'empereur. Ces pauvres blessés disaient avec l'accent de la plus

profonde reconnaissance qu'ils étaient beaucoup mieux sur ces bons

coussins que dans les voitures de l'ambulance. Nous n'avions pas de

peine à le croire. Un lieutenant des cuirassiers qui venait d'être

amputé fut mis dans le landau de Sa Majesté, qui voyageait à cheval.

Cela répond à tous les reproches de cruauté dont on a si gratuitement

chargé la mémoire d'un grand homme qui n'est plus. J'ai lu, mais non pas

sans dégoût, que l'empereur faisait quelquefois passer sa voiture sur

des blessés dont les cris de douleur ne touchaient pas son cœur. Tout

cela est faux et révoltant. Aucune des personnes qui ont servi

l'empereur n'ignore sa sollicitude pour les malheureuses victimes de la

guerre et les soins qu'il en faisait prendre. Étrangers, ennemis ou

Français, tous étaient recommandés aux chirurgiens de l'armée avec le

même intérêt.

De temps en temps des explosions effrayantes nous faisaient détourner la

tête pour regarder derrière nous. C'étaient des caissons que l'on

faisait sauter pour n'être plus embarrassé de les conduire, la marche

devenant tous les jours plus pénible. Cela faisait mal, de penser que

nous étions réduits à ce point de détresse, qu'il nous fallait jeter

notre poudre au vent, pour ne point la laisser à l'ennemi. Mais une

réflexion plus douloureuse nous venait à l'esprit à chaque détonation de

ce genre; il fallait que la grande armée tirât bien vite à sa ruine,

puisque le matériel de l'expédition surchargeait les hommes, et que le

nombre des bras employés n'était plus en proportion avec les travaux.

Le 30, l'empereur avait son quartier général dans une pauvre masure qui

n'avait ni portes ni fenêtres. Nous eûmes beaucoup de peine à clore à

peu près l'endroit qu'il choisit pour coucher. Le froid devenait plus

vif et les nuits étaient glaciales; les petites palissades fortifiées,

dont on avait fait des espèces de relais pour la poste, et qui, placées

de distance en distance, marquaient les divisions de la route, servaient

aussi tous les soirs de quartier impérial. On y dressait à la hâte le

lit de l'empereur, et on préparait tant bien que mal un cabinet où il

pût travailler avec ses secrétaires, écrire ses différens ordres aux

chefs qu'il avait laissés sur les routes et dans les villes.

Notre retraite était souvent contrariée par des partis de cosaques. Ces

barbares arrivaient sur nous, la lance en arrêt, et poussaient des

hurlemens de bêtes féroces plutôt que des cris humains. Leurs petits

chevaux à longue queue frisaient les flancs des différentes divisions.

Mais ces attaques assez réitérées n'avaient pas, du moins au

commencement de la retraite, de conséquences funestes pour l'armée.

Quand un houra était poussé, l'infanterie faisait bonne contenance,

serrant les rangs et présentant la baïonnette. C'était l'affaire de la

cavalerie de poursuivre ces barbares, qui fuyaient plus vite qu'ils

n'étaient arrivés.

Le 6 novembre, avant qu'il ne quittât l'armée, l'empereur reçut la

nouvelle de la conspiration Mallet, et tout ce qui s'y rattache. Il fut

d'abord étonné, puis fort mécontent, et ensuite se moqua beaucoup de la

déconvenue du ministre de la police, le général Savary. Il dit plusieurs

fois que, s'il eût été à Paris, personne n'eût bougé; qu'il ne pouvait

s'en éloigner sans que tous perdissent la tête à la moindre algarade.

Dès ce moment il parla souvent du besoin que Paris avait de sa présence.

À propos du général Savary, un petit fait assez mystifiant pour lui me

revient à la mémoire. Après avoir quitté le commandant de la

gendarmerie, pour succéder à Fouché dans les fonctions de ministre de la

police, il eut une petite discussion avec un des aides-de-camp de

l'empereur. Comme il menaçait son interlocuteur, celui-ci lui répondit:

«Tu crois toujours avoir des menottes dans tes poches.»

Le 8 novembre, la neige tombait, le jour était sombre, le froid

rigoureux, le vent violent, et les routes se couvraient de verglas; les

chevaux ne pouvaient avancer, leurs mauvais fers usés ne pouvant avoir

prise sur ce sol glissant. Ces pauvres animaux étaient exténués; il

fallait à force de bras pousser les roues afin d'alléger un peu leurs

fardeaux. Il y a dans ce souffle vigoureux qui sort des naseaux d'un

cheval fatigué, dans cette tension des jarrets et ces prodigieux efforts

des reins, quelque chose qui donne à un haut degré l'idée de la force;

mais la muette résignation de ces animaux, quand on les sait

surchargés, nous inspire de la pitié, et nous fait repentir d'abuser de

tant de courage. L'empereur à pied, au milieu de sa maison, un bâton à

la main, marche avec peine dans ces chemins glissans. Mais il encourage

les uns et les autres par des paroles bienveillantes. Nous nous sentions

pleins de bon vouloir. Qui se serait plaint alors eût été bien mal venu

de tout le monde. Nous arrivâmes en vue de Smolensk. L'empereur était le

moins abattu. Il était pâle, mais sa figure était calme; rien dans ses

traits qui laissât percer ses souffrances morales, car il fallait

qu'elles fussent bien violentes pour qu'on pût s'en apercevoir en

public. Les chemins étaient jonchés d'hommes et de chevaux que la

fatigue ou la faim avait tués. Les hommes passaient outre en détournant

les yeux; quant aux chevaux, ils étaient de bonne prise pour nos soldats

affamés.

Nous arrivâmes enfin à Smolensk le 9. L'empereur logea dans une belle

maison de la place Neuve. Quoique cette ville importante eut beaucoup

souffert depuis notre passage, elle offrait encore des ressources; on y

trouva pour la maison de l'empereur et pour les officiers des provisions

de toute espèce; mais l'empereur ne tint guère compte de cette abondance

pour ainsi dire privilégiée, quand il apprit que l'armée manquait de

viande et de fourrages. À cette nouvelle il s'emporta jusqu'à la

fureur: jamais je ne le vis sortir si violemment de son caractère. Il

manda le munitionnaire qui avait été chargé des approvisionnemens.

L'empereur l'apostropha d'une façon si peu mesurée que ce dernier pâlit,

et ne trouva pas de mot pour se justifier. L'empereur insista avec plus

de violence, laissant échapper de terribles menaces. J'entendais les

cris d'une chambre voisine. Je sus depuis que le munitionnaire s'était

jeté aux genoux de Sa Majesté pour obtenir sa grâce. L'empereur, revenu

de son emportement, lui pardonna. Jamais, il est vrai, il n'avait

sympathisé plus vivement avec les souffrances de son armée; jamais il ne

souffrit plus de l'impuissance où il était de lutter contre tant

d'infortunes.

Le 14, nous reprîmes la route que nous avions parcourue quelques mois

auparavant sous de meilleurs auspices. Le thermomètre marquait vingt

degrés de froid. Un grand espace nous séparait encore de la France.

Après une marche lente et pénible, l'empereur arrive à Krasnoi. Il fut

obligé d'aller lui-même avec sa garde au-devant de l'ennemi pour dégager

le prince d'Eckmühl. Il passa au travers du feu de l'ennemi, entouré par

sa vieille garde, qui serrait autour de son chef ses pelotons dans

lesquels la mitraille faisait de larges entailles. C'est un des plus

grands exemples que nous donne l'histoire du dévouement et de l'amour de

plusieurs milliers d'hommes pour un seul. Au fort du feu, la musique

jouait l'air, _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?_ Napoléon

l'interrompit, dit-on, en s'écriant: «Dites plutôt: _Veillons au salut

de l'empire_. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus grand.

L'empereur revint de ce combat très-fatigué. Il avait passé plusieurs

nuits sans prendre aucun repos, écoutant les rapports qui lui étaient

faits sur l'état de l'armée, expédiant les ordres nécessaires pour

procurer des alimens aux soldats, mettant en mouvement les différens

corps qui devaient soutenir la retraite. Jamais son inconcevable

activité ne trouva plus à faire: jamais aussi il n'eut le cœur plus haut

qu'au milieu de tous ces malheurs, dont il paraissait sentir la pesante

responsabilité.

C'est entre Orcha et le Borysthène que les voitures qui ne pouvaient

plus avoir de chevaux furent brûlées. Le tumulte et le découragement

étaient tels sur les derrières de l'armée que la plupart des traîneurs

jetaient là leurs armes, comme un fardeau gênant et inutile. Une espèce

de police militaire fut exercée par ordre de l'empereur pour arrêter

autant que possible le désordre. Les officiers de gendarmerie furent

chargés de ramener de force ceux qui abandonnaient leurs corps; souvent

ils étaient obligés de les pousser l'épée dans les reins pour les faire

avancer. L'excès de la détresse avait gâté l'esprit du soldat,

naturellement bon et sympathisant, au point que les plus misérables

semaient à dessein le désordre pour arracher à leurs compagnons mieux

nippés soit un manteau, soit quelques vivres. «Voilà les Cosaques,» tel

était ordinairement leur cri d'alarme. Quand ces manœuvres coupables

étaient connues, et que nos soldats revenaient de leur méprise, alors il

en résultait des représailles, et le tumulte était à son comble.

Le corps du maréchal Davoust était un des plus maltraités de l'armée. De

soixante-dix mille hommes dont il se composait en partant, il ne lui en

restait plus que quatre à cinq mille qui tous mouraient de faim. Le

maréchal lui-même était exténué; il n'avait ni linge ni pain; le besoin

et les fatigues de toutes sortes lui avaient horriblement maigri le

visage; toute sa personne faisait pitié. Ce brave maréchal, qui vingt

fois avait échappé aux boulets russes, se voyait mourir de faim. Un de

ses soldat lui présenta un pain; il se jeta dessus et le dévora. Aussi

était-il celui de tous qui se contînt le moins; en essuyant sa moustache

où le givre s'était condensé, il déblaterait avec l'accent de la colère

contre le mauvais destin qui les avait jetés dans trente degrés de

froid; car la modération dans les paroles était assez difficile à

garder, quand on souffrait tant.

Depuis quelque temps l'empereur était dans une vive inquiétude sur le

sort du maréchal Ney, qui avait été coupé et devait se frayer un passage

au milieu des Russes qui nous suivaient de chaque côté. Plus le temps

s'écoulait, plus les alarmes étaient vives; l'empereur demandait à

chaque instant si l'on n'avait pas vu Ney, s'accusant lui-même d'avoir

trop exposé ce brave général, s'enquérant de lui comme d'un bon ami que

l'on a perdu; toute l'armée partageait et manifestait les mêmes

inquiétudes; il semblait que ce brave seul fût en danger. Quelques-uns

le regardant comme perdu, et voyant l'ennemi menacer les ponts du

Borysthène, proposèrent de les rompre: il n'y eut qu'un cri dans toute

l'armée pour s'y opposer. Le 20, l'empereur, que cette idée jetait dans

le dernier abattement, arriva à Basanoni. Il dînait avec le prince de

Neufchâtel et le duc de Dantzick, quand le général Gourgaud accourt

annoncer à Sa Majesté que le maréchal Ney et les siens ne sont plus qu'à

quelques lieues de nous; l'empereur s'écrie, dans une joie facile à

concevoir: Est-il vrai? M. Gourgaud lui donne des détails qui sont

bientôt répandus dans tout le camp. Cette nouvelle remet la joie au

cœur de tous; chacun s'aborde avec empressement; il semble qu'on ait

retrouvé un frère; on se redit le courage héroïque qu'il a déployé, les

talens dont il fit preuve en sauvant sa troupe à travers les glaces, les

ravins, et les ennemis. Il est vrai de dire, à l'immortelle gloire du

maréchal Ney, que selon l'avis que j'ai entendu émettre à nos plus

illustres guerriers, sa défense est un fait d'armes dont l'antiquité

n'offre pas d'exemple. Le cœur de nos soldats palpita d'enthousiasme; et

ce jour on retrouva les émotions des plus beaux jours de victoire! Ney

et sa division ont gagné l'immortalité à ce prodigieux effort de

vaillance et d'énergie. Tant mieux pour le peu de survivans de cette

poignée de braves qui peuvent lire les grandes choses qu'ils ont faites,

dans ces annales dictées par eux. Sa Majesté avait dit plusieurs fois:

«Je donnerais tout l'argent que j'ai dans les caves des Tuileries pour

que mon brave Ney fût à mes côtés.»

Ce fut le prince Eugène qui eut l'honneur d'aller à la rencontre du

maréchal Ney avec un corps de quatre mille braves; le maréchal Mortier

lui avait disputé cette faveur, car entre ces hommes illustres il n'y

eut jamais que d'aussi nobles rivalités. Le danger était immense; le

canon du prince Eugène fut un signal compris du maréchal, qui y fit

répondre par des feux de peloton. Les deux corps se rencontrèrent, et ne

s'étaient pas encore joints que le maréchal Ney et le prince Eugène

étaient dans les bras l'un de l'autre; on dit que ce dernier pleurait de

joie. De pareils traits font paraître cet horrible tableau un peu moins

rembruni.

Jusqu'à la Bérésina, notre marche ne fut qu'une suite de petits combats

et de grandes privations.

L'empereur passa une nuit à Caniwki, dans une cabane de bois où il n'y

avait que deux chambres; celle du fond fut choisie pour lui, dans

l'autre tout le service coucha pêle-mêle; j'étais plus heureux, puisque

je couchais dans celle de Sa Majesté; mais plusieurs fois pendant la

nuit je fus obligé, par mon service, de passer dans cette chambre, et

alors il me fallut enjamber les dormeurs excédés de fatigue; quoique je

prisse grande attention à ne pas les blesser, ils étaient tellement

serrés qu'il m'était impossible de ne pas poser le pied sur des jambes

ou sur des bras.

Dans la retraite de Moscou, l'empereur marchait à pied, enveloppé de sa

pelisse, et la tête couverte d'un bonnet russe qui nouait sous le

menton; je marchais souvent auprès du brave maréchal Lefebvre qui avait

beaucoup d'affection pour moi; il me disait dans son français allemand,

en me parlant de l'empereur: «Il est entouré d'un tas de b... qui ne lui

disent pas la vérité; il ne distingue pas assez ses bons de ses mauvais

serviteurs. Comment sortira-t-il de là, ce pauvre empereur que j'aime?

je suis toujours en crainte de ses jours; s'il ne fallait, pour le

sauver, que mon sang, je le répandrais goutte à goutte; mais cela n'y

changerait rien, et peut-être aura-t-il encore besoin de moi.»

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 382 / 456 题