CHAPITRE III.

L'abbé Geoffroy reçoit les étrivières.--Mot de l'empereur à ce

sujet.--M. Corvisart.--Sa franchise.--Il tient à ce qu'on observe

ses ordonnances.--L'empereur l'aimait beaucoup.--M. Corvisart à la

chasse pendant que l'empereur est pris de violentes coliques.--Ce

qu'il en arrive.--Crédit de M. Corvisart auprès de l'empereur.--Il

parle chaudement pour M. de Bourrienne.--Réponse de Sa Majesté.--Le

cardinal Fesch.--Sa volubilité.--Mot de l'empereur.--Ordre que me

donne Sa Majesté avant le départ pour la Russie.--M. le comte de

Lavalette.--Les diamans.--Joséphine me fait demander à la

Malmaison.--Elle me recommande d'avoir soin de l'empereur.--Elle me

fait promettre de lui écrire.--Elle me donne son

portrait.--Réflexion sur le départ de la grande armée.--Quelle est

ma mission.--Le transfuge.--On l'amène devant l'empereur.--Ce que

c'était.--Discipline russe.--Fermentation de

Moscou.--Barclay.--Kutuzof.--La classe marchande.--Kutuzof

généralissime.--Son portrait.--Ce que devient le

transfuge.--L'empereur fait son entrée dans une ville russe,

escorté de deux Cosaques.--Les Cosaques descendus de cheval.--Ils

boivent de l'eau-de-vie comme de l'eau.--Murat.--D'un mouvement de

son sabre il fait reculer une horde de Cosaques.--Les

sorciers.--Platof.--Il fait fouetter un sorcier.--Relâchement dans

la police des bivouacs français.--Mécontentement de l'empereur.--Sa

menace.--Promenade de Sa Majesté avant la bataille de la

Moskowa.--Encouragemens donnés à l'agriculture.--L'empereur monte

sur les hauteurs de Borodino.--La pluie.--Contrariété de

l'empereur.--Le général Caulaincourt.--Mot de l'empereur.--Il se

donne à peine le temps de se vêtir.--Ordre du jour.--Le soleil

d'Austerlitz.--On apporte à l'empereur le portrait du roi de

Rome.--On le montre aux officiers et aux soldats de la vieille

garde.--L'empereur malade.--Mort du comte Auguste de

Caulaincourt.--Il avait quitté sa jeune épouse peu d'heures après

le mariage.--Ce que l'empereur disait des généraux morts à

l'armée.--Ses larmes en apprenant la mort de Lannes.--Mot de Sa

Majesté sur le général Ordener.--L'empereur parcourt le champ de

bataille de la Moskowa.--Son emportement en entendant les cris des

blessés.--Anecdote.--Exclamation de l'empereur pendant la nuit qui

suivit la bataille.

TOUT le monde a connu l'abbé Geoffroy de satirique mémoire, et ces

feuilletons qui faisaient le désespoir des auteurs et des acteurs les

plus en vogue à cette époque. Il fallait que cet impitoyable Aristarque

se fût voué de bien bon cœur à cette profession épineuse, car il y alla

quelquefois pour lui, non pas de sa vie, ce que bien des gens peut-être

auraient désiré, mais au moins de sa santé et de son repos. Il est bon

sans doute de s'attaquer à qui peut répliquer avec la plume; alors les

conséquences de la lutte ne vont pas au delà du ridicule qui en résulte

souvent pour les deux adversaires. Mais l'abbé Geoffroy ne remplissait

qu'une des deux conditions en vertu desquelles on peut être critique

méchant; il avait beaucoup de fiel dans le style, mais il n'était pas

homme d'épée. Or on sait qu'il est tels gens devant qui il est bon de se

présenter avec ces deux argumens.

Un de ces acteurs, que l'abbé Geoffroy ne gâtait pas précisément par ses

éloges, voulut se venger d'une manière _piquante_, et dont il pût rire

long-temps. Un soir, à la sortie du spectacle, prévoyant peut-être ce

qui l'attendait dans le feuilleton du lendemain, il ne trouva rien de

mieux que d'enlever le terrible Geoffroy à la sortie du spectacle, de le

conduire les yeux bandés dans une maison où il lui serait infligé, à

lui, maître en l'art d'écrire, une punition d'écolier. Ainsi fut fait: à

l'instant où l'abbé regagnait son logis, se frottant peut-être les mains

de quelque trait piquant à jeter le lendemain sur le papier, trois ou

quatre vigoureux gaillards le saisissent et l'emportent sans mot dire au

lieu du supplice. Le même soir l'abbé, bien flagellé, ouvrit les yeux

dans le beau milieu de la rue, où il se trouva seul, et fort éloigné de

son domicile. L'empereur, à qui on parla de ce tour plaisant, n'en rit

pas du tout. Loin de là, il s'emporta, et dit que s'il connaissait

l'auteur de cette violence inique, il le ferait punir. «Quand un homme

attaque avec la plume, ajouta-t-il, il faut lui répondre de même.» La

vérité est d'ailleurs que l'empereur aimait beaucoup Geoffroy, dont il

ne voulait pas que les feuilletons fussent soumis à la censure comme

ceux des autres journalistes. On disait dans Paris que cette

prédilection d'un grand homme pour un critique acerbe venait de ce que

les feuilletons du Journal de l'empire, dont on s'occupait beaucoup à

cette époque, étaient une utile diversion donnée aux esprits de la

capitale. Je ne sais rien de positif à cet égard, mais quand je me

rappelle le caractère de l'empereur, qui ne voulait pas que l'on

s'occupât de sa politique, ces bruits ne me paraissent pas dénués de

fondement.

Le docteur Corvisart n'était pas courtisan. Il venait rarement hors des

jours de son service: c'était le mercredi et le samedi; il était d'une

grande franchise avec l'empereur, tenait fortement à ce que ses

ordonnances fussent suivies à la lettre, et usait largement de ce droit

qu'ont tous les médecins de gourmander les malades négligens.

L'empereur l'aimait particulièrement, et le retenait toujours,

paraissant jouir beaucoup de sa conversation. Après le voyage de

Hollande, en 1811, un samedi, M. Corvisart vint voir l'empereur, qu'il

trouva très-bien portant. Il partit après la toilette et fut de suite à

sa campagne pour se livrer au plaisir de la chasse, qu'il aimait

prodigieusement. Il avait pour habitude de ne jamais dire chez lui où il

allait, afin de n'être pas dérangé pour peu de chose, comme cela lui

était déjà arrivé; car du reste le docteur était plein d'obligeance et

de dévouement.

Un jour après son déjeuner, qu'il fit comme de coutume fort vite,

l'empereur se trouva pris tout à coup de violentes coliques et d'un

malaise général; il demanda M. Corvisart, et un courrier fut expédié

pour l'aller chercher. Ne le trouvant pas à Paris, il piqua son cheval

et courut à la campagne du docteur; mais le docteur était à la chasse,

et l'on ne savait de quel côté. Le courrier revint sans le docteur.

L'empereur en fut vivement contrarié; il souffrait beaucoup. Enfin il se

mit au lit, et Marie-Louise vint passer quelques instans près de lui. M.

Ivan, ayant été appelé, donna quelques ordonnances dont l'empereur se

trouva bien.

M. Corvisart, inquiet peut-être, vint le lundi au lieu du mercredi.

Quand il entra dans la chambre de Napoléon, celui-ci était en robe de

chambre, courut à lui, et lui prenant les deux oreilles, lui dit: «Eh

bien, Monsieur, si j'étais sérieusement malade, il faudrait donc que je

me passasse de vos soins?» M. Corvisart s'excusa, demanda à l'empereur

ce qu'il avait ressenti, ce qu'il avait pris, et promit de dire toujours

chez lui où il serait, afin qu'on pût le trouver au premier ordre de Sa

Majesté, qui fut vite calmée. Le docteur y gagna ainsi, en ce qu'il se

corrigea d'une mauvaise habitude. Il est probable que ses malades s'en

trouvèrent bien.

M. Corvisart avait un immense crédit auprès de l'empereur. Aussi bien

des gens qui le savaient chargeaient de préférence le docteur de

pétitions. Il était rare qu'il n'obtînt pas les demandes qu'il faisait

quelquefois à l'empereur. Pourtant je l'ai souvent entendu parler

chaudement de M. de Bourrienne pour parvenir à lui faire comprendre

qu'il était fort attaché à Sa Majesté; mais elle répondait toujours:

«Non, Bourrienne est trop Anglais. Au reste, il est bien; je l'ai mis à

Hambourg. Il aime l'argent, et il en peut avoir là.»

C'est dans le courant de l'année 1811 que le cardinal Fesch vint le plus

souvent dans la chambre de l'empereur. Les discussions qu'ils avaient

ensemble me parurent des plus vives. Le cardinal tenait fort à ses

opinions, et parlait d'un ton fort haut et avec une grande volubilité.

Il ne fallait pas plus de cinq minutes pour que la conversation prît de

l'aigreur. Alors j'entendais l'empereur élever la voix en proportion.

Assez souvent il y eut entre eux échange de propos amers; et toutes les

fois que je voyais arriver le cardinal, je ne pouvais m'empêcher de

plaindre l'empereur, qui était toujours fort agité au sortir de ces

discussions. Un jour, au moment où le cardinal prenait congé de

l'empereur, j'entendis ce dernier lui dire avec aigreur: «Cardinal, vous

êtes bien de votre caste.»

Quelques jours avant notre départ pour la Russie, l'empereur me fit

appeler dans la journée, et me dit d'aller prendre au trésor le coffre

aux diamans et de le déposer dans sa chambre, puis de ne pas m'éloigner,

ajoutant qu'il aurait encore besoin de moi. Sur les neuf heures du soir,

je fus appelé, et trouvai M. le comte de Lavalette, directeur général

des postes, dans la chambre de l'empereur. Sa Majesté ouvrit le coffre

devant moi, en examina le contenu, et me dit: «Constant, portez

vous-même ce coffre dans la voiture de M. le comte, et restez-y jusqu'à

ce qu'il arrive.» La voiture était au grand perron, dans la cour des

Tuileries. Je me la fis ouvrir et y entrai. J'attendis jusqu'à onze

heures et demie, que M. de Lavalette y arrivât. Il avait passé tout ce

temps à causer avec l'empereur. Je ne m'expliquai pas d'où venait cette

précaution de donner les diamans à M. de Lavalette. Mais elle n'était

sûrement pas sans motif.

Le coffre contenait: le glaive sur le pommeau duquel était monté le

_régent_; la poignée était enrichie de diamans d'un grand prix. Le grand

collier de la Légion-d'Honneur, les plaques, la ganse du chapeau, la

contre-épaulette, les boutons de l'habit du sacre, les boucles de

souliers et de jarretières, tous objets d'un prix immense.

Peu de temps avant notre départ pour la campagne de Russie,

l'impératrice Joséphine me fit demander. Je fus de suite à la Malmaison,

où cette excellente femme me renouvela les recommandations les plus

vives sur les soins à donner à l'empereur pour sa santé et sa sûreté.

Elle me fit promettre que, s'il lui arrivait le moindre accident, je lui

écrirais; avant tout voulant être certaine de savoir la vérité. Elle

pleura beaucoup, me parla constamment de l'empereur; et, après un

entretien de plus d'une heure, où elle épancha toute sa sensibilité,

elle me fit présent de son portrait peint par _Saint_ sur une tabatière

en or. J'avais le cœur serré quand je sortis de cette entrevue. Rien

n'était plus touchant en effet que cette femme disgraciée, et pourtant

toujours aimante, faisant des vœux pour l'homme qui l'avait abandonnée,

et, mieux que cela, s'intéressant à lui comme l'aurait fait l'épouse la

plus aimée.

En entrant en Russie, chose dont je parle ici plus selon l'ordre de mes

souvenirs que selon l'ordre du temps, l'empereur envoyait sur trois

routes différentes des services de gendarmerie d'élite pour préparer à

l'avance les logemens, les lits, cantines, etc.. C'était MM. Sarrazin,

adjudant lieutenant, Verges, Molène, le lieutenant Pachot. Au surplus je

consacrerai plus tard un chapitre entier à notre itinéraire de Paris à

Moscou.

Quelque temps avant la bataille de la Moskowa, on amena au camp un homme

habillé à la russe, mais qui parlait français; du moins il y avait dans

son langage un singulier mélange de russe et de français. Cet homme

s'était échappé furtivement des lignes ennemies: quand il s'était aperçu

que nos soldats n'étaient plus qu'à une petite distance de lui, il était

sorti des rangs, avait jeté son fusil à terre en s'écriant avec l'accent

russe fortement prononcé: «Je suis Français.» Nos soldats l'avaient fait

prisonnier.

Jamais prisonnier ne fut plus enchanté de son changement de domicile. Ce

malheureux, qui paraissait avoir pris les armes contre son gré pour

servir les ennemis de son pays, arrive au camp français se disant le

plus heureux des hommes d'avoir retrouvé ses compatriotes. Il serrait

la main à tous nos soldats avec une liberté qui plut à tous. On l'amena

à l'empereur: il parut très-intimidé de se trouver en présence du _roi

des Français_; c'est ainsi qu'il appelait Sa Majesté. L'empereur le

questionna long-temps: il dit que le bruit du canon français lui avait

fait toujours battre le cœur; qu'il n'avait craint qu'une chose: c'était

d'être tué par ses compatriotes. D'après ce qu'il dit à l'empereur, il

paraît que c'était un de ces hommes comme il y en a tant, qui se

trouvent transportés par leur famille dans une terre étrangère sans

connaître bien les causes de leur émigration. Son père avait exercé à

Moscou une profession industrielle assez misérable. Il était mort, et

l'avait laissé sans ressources et sans avenir. Pour avoir du pain, il

s'était fait soldat. Il dit que la discipline militaire russe était une

des grandes raisons qui l'avaient encouragé à déserter. Il ajouta qu'il

avait de bons bras, du cœur, et qu'il servirait dans l'armée française,

si son général le permettait. Sa franchise plut à l'empereur, qui

désirait tirer de lui quelques renseignemens positifs sur l'état des

esprits à Moscou. On sut d'après ses révélations, plus ou moins

intelligibles, qu'il régnait dans cette ancienne capitale une grande

fermentation. On entendait, disait-il, crier dans les rues: «Plus de

Barclay! à bas le traître! le lâche! Vive Kutusof!» La classe

marchande, qui avait une grande influence parce qu'elle était la plus

généralement riche, se plaignait d'un système de temporisation qui

laissait les choses dans l'incertitude, et compromettait l'honneur des

armes russes. On ne pouvait pas pardonner à l'empereur d'investir de sa

confiance un étranger, quand le vieux Kutusof, qui avait le sang et

l'âme d'un Russe, avait un emploi secondaire. L'empereur Alexandre

n'avait pas tenu compte de ces réclamations énergiques. À la fin,

effrayé des symptômes de soulèvement qui s'étaient manifestés dans son

armée, il avait cédé. Kutusof était nommé généralissime. On avait

illuminé à Moscou en réjouissance de cet important événement. On parlait

d'une grande bataille avec les Français; l'enthousiasme était au comble

dans l'armée russe: tous les soldats avaient attaché à leurs shakos une

branche d'arbre verte. Le prisonnier parlait avec effroi de Kutusof. Il

disait que c'était un _vieux_ à cheveux blancs, qui avait de grandes

moustaches, des yeux à faire peur; qu'il s'en fallait de beaucoup qu'il

fût vêtu comme les généraux français; qu'il avait des habits fort

ordinaires, lui qui pouvait en avoir de si beaux; qu'il rugissait comme

un lion quand il était en colère; qu'il ne se mettait jamais en marche

sans avoir récité ses prières; qu'il se signait fréquemment à

différentes heures de la journée. «Les soldats l'aiment beaucoup,

ajoutait-il, parce qu'ils disent qu'il ressemble à Souwarow: je crains

qu'il ne fasse beaucoup de mal aux Français.» L'empereur, content de ces

renseignemens, renvoya le prisonnier, et ordonna qu'on le laissât

circuler librement dans le camp. Plus tard il se battit bravement avec

les nôtres.

L'empereur fit son entrée à Gjatz avec l'escorte la plus singulière.

Dans une échauffourée on avait pris quelques Cosaques. Sa Majesté, qui

dans ce moment était très-avide de renseignemens de quelque part qu'ils

vinssent, désira questionner ces sauvages. Elle en fit venir deux ou

trois au quartier-général. Ces hommes semblent faits pour être

éternellement accolés à un cheval. Rien de plus plaisant que leur marche

quand ils descendent à terre. Leurs jambes, que l'habitude de presser

les flancs d'un cheval rend très-écartées, ressemblent assez à des

branches de tenaille. Quand ils mettent pied à terre ils ont l'air

d'être sur un élément qui n'est pas le leur. L'empereur entra dans

Gjatz, escorté par deux de ces barbares à cheval. Ils parurent

très-flattés de cet honneur. Je remarquai, à diverses reprises, que

l'empereur ne pouvait s'empêcher de rire en voyant la tournure gauche de

ces cavaliers de l'Ukraine, surtout alors qu'ils se donnaient des

grâces. Leurs rapports, que l'interprète de Sa Majesté eut quelque peine

à comprendre, parurent confirmer tout ce que l'on avait ouï dire de

Moscou. Ces barbares firent entendre à l'empereur, par leurs gestes

animés, leurs mouvemens convulsifs et leur posture guerrière, que dans

peu il y aurait grande bataille entre les Russes et les Français.

L'empereur leur fit donner de l'eau-de-vie; ils l'avalaient comme de

l'eau pure, et tendaient de nouveau leurs verres avec un sang-froid

très-plaisant. Leurs chevaux étaient petits, écourtés, à longues queues.

Ces animaux paraissaient très-dociles. Hélas! on a pu en voir sans

sortir de Paris.

C'est un fait historique que le roi de Naples en imposait beaucoup à ces

barbares. On vint annoncer un jour à l'empereur qu'ils voulaient le

nommer leur hetman. L'empereur rit beaucoup de leur offre, et dit en

plaisantant qu'il était prêt à appuyer cette élection d'une peuplade

libre. Il est certain que le roi de Naples avait dans son extérieur

quelque chose de théâtral qui fascinait les yeux de ces barbares. Il

était toujours vêtu avec un grand luxe. Quand son cheval l'emportait en

avant de ses colonnes, et que le vent mettait le désordre dans ses

grands cheveux, quand il donnait ces grands coups de sabre qui

fauchaient les hommes, alors je conçois qu'il plût singulièrement à ces

peuplades guerrières, chez qui les qualités extérieures peuvent être

les seules appréciées. On a dit que le roi de Naples avait, en agitant

seulement son grand sabre, fait rebrousser toute une horde de ces

barbares. Je ne sais pas jusqu'à quel point le fait est vrai, mais il

est au moins très-possible.

Le peuple casaque croit aux sorciers. Il a cela de commun avec toutes

les races encore dans l'enfance. On nous conta un trait assez plaisant

sur le grand chef des Cosaques, le célèbre Platof. Poursuivi par le roi

de Naples, il battait en retraite. Une balle atteignit un de ses

officiers à côté de lui. L'hetman, courroucé contre son sorcier, le fit

fustiger en présence de toutes les hordes, l'accusant amèrement de

n'avoir pas détourné les balles par ses sortiléges. C'était à coup sûr

avoir plus de foi en cet art que n'en avait le sorcier lui-même.

Le 3 septembre, de son quartier-général de Gjatz, l'empereur fit

annoncer à son armée qu'elle eût à se préparer à une affaire générale.

Il y avait depuis quelques jours un grand relâchement dans la police des

bivouacs. Il fit redoubler la rigueur des consignes. Plusieurs

détachemens qui étaient allés aux vivres avaient un peu trop prolongé

leurs excursions. L'empereur chargea ses colonels de leur faire part de

son mécontentement, ajoutant que ceux qui ne seraient pas de retour le

lendemain ne combattraient pas. Ces paroles ne veulent pas de

commentaire.

La campagne qui environnait Gjatz était très-fertile. Les champs étaient

presque tous semés de seigles bons à couper. Cependant on voyait çà et

là de vastes trouées que les chevaux cosaques y avaient laissées dans

leur fuite. J'ai comparé depuis l'aspect de ces campagnes, au mois de

novembre, avec ce qu'il était en septembre. Quelle chose horrible que la

guerre! Quelques jours avant la bataille, Napoléon, accompagné de deux

de ses maréchaux, alla visiter en se promenant les environs de la ville.

À la veille de ce grand événement, il causait de tout avec calme. Il

parlait de ce pays comme il aurait parlé d'une belle et bonne province

de France. À l'entendre, les greniers de l'armée étaient tout trouvés.

Il y aurait là d'excellens quartiers d'hiver. Le premier soin de

l'administration qu'il établirait à Gjatz serait d'encourager

l'agriculture; puis il montrait du doigt à ses maréchaux les riantes

sinuosités de la rivière qui donne son nom à la ville. Il paraissait

ravi de la perspective qu'il avait devant les yeux. Jamais je ne vis

l'empereur livré à d'aussi douces émotions; jamais je ne vis tant de

sérénité répandue sur sa figure, tant de calme dans sa conversation.

Jamais aussi je ne n'eus plus grande idée de sa force d'âme.

Le 5 septembre, l'empereur monta sur les hauteurs de Borodino pour

embrasser d'un seul coup d'œil la position respective des deux armées.

Le temps était couvert. Bientôt tombe une de ces pluies fines et

froides, telles qu'il en tombe assez ordinairement aux approches de

l'automne. Cette pluie ressemble de loin à un brouillard assez dense.

L'empereur essaya de se servir de ses lunettes, mais cette espèce de

voile qui couvrait toute la campagne l'empêchait de voir; il

s'impatienta. La pluie, qui, chassée par le vent, venait en biais,

s'arrêtait sur les verres de ses lunettes; il les fit essuyer à diverses

reprises, étant fort vexé de cette contrariété.

La température était froide et humide; il demanda son manteau, s'en

enveloppa, et dit qu'il n'était plus possible d'y tenir, qu'il fallait

retourner au quartier général; il rentra dans sa tente et se jeta sur

son lit; il dormit un peu. En se réveillant, il me dit: «Constant, allez

voir, je crois entendre du bruit dehors.» Je sortis et je revins, lui

annonçant l'arrivée du général Caulaincourt. L'empereur sauta à bas du

lit, et courut au devant du général, lui demandant avec inquiétude:

«M'amenez-vous des prisonniers?» Le général lui répondit qu'on ne

pouvait faire de prisonniers, parce que les soldats russes se faisaient

tuer plutôt que de se rendre. L'empereur s'écria de suite: «Qu'on amène

toute l'artillerie.» Il avait jugé que, tout se préparant pour faire de

cette guerre une guerre d'extermination, le canon devait épargner le

plus possible à ses troupes la fatigue de tirer des feux de mousquet.

Le 6, à minuit, on vint annoncer à l'empereur que les feux des Russes

paraissaient n'être plus aussi multipliés, que l'on voyait la flamme

s'éteindre sur plusieurs points. Quelques-uns dirent que l'on avait

entendu un roulement sourd de tambours. L'armée était dans la plus

grande inquiétude. L'empereur sortit effrayé de son lit. «Cela n'est pas

possible,» dit-il à plusieurs reprises. Je voulus lui donner ses

vêtemens pour qu'il s'habillât un peu chaudement, car la nuit était

froide. Il était si pressé de s'assurer lui-même de l'exactitude du

fait, qu'il ne fit que jeter son manteau sur lui et sortit

précipitamment de la tente. En effet, les feux des bivouacs avaient un

peu pâli. L'empereur eut des soupçons effrayans. Où s'arrêterait la

guerre si les Russes rétrogradaient encore? Il rentra dans sa tente,

fort agité, et se remit au lit en répétant plusieurs fois: «Enfin nous

verrons demain matin.»

Le 7 septembre, le soleil se leva sans nuages. L'empereur s'écria:

«C'est le soleil d'Austerlitz.» Ce mot de l'empereur fut redit à

l'armée, et répété par elle avec enthousiasme. On battit un ban et on

lut l'ordre du jour suivant:

«Soldats,

»Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la

victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire; elle nous

donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour

dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à

Witespk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec

orgueil votre conduite dans cette journée; que l'on dise de vous:

Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou.»

L'armée répondit par des acclamations réitérées. L'empereur, quelques

heures avant la bataille, avait dicté cette proclamation. Elle fut lue

le matin aux soldats. Napoléon était alors sur les hauteurs de Borodino;

quand les cris d'enthousiasme de l'armée vinrent frapper son oreille, il

était debout les bras croisés, le soleil lui donnait en plein dans les

yeux, ainsi que le reflet des baïonnettes françaises et russes; il

sourit, puis devint sérieux jusqu'à ce que l'affaire fût terminée.

Ce jour-là on apporta à Napoléon le portrait du roi de Rome; il avait

besoin qu'une émotion aussi douce vînt faire diversion à ses grandes

anxiétés. Il tint long-temps ce portrait sur ses genoux, le contemplant

avec ravissement. Il dit que c'était la surprise la plus agréable qu'on

lui eût jamais faite. Il répéta plusieurs fois à voix basse: «Ma bonne

Louise! c'est une attention charmante.» Il y avait sur la figure de

l'empereur une expression de bonheur qu'il est difficile de peindre. Les

premières émotions furent calmes et eurent quelque chose de

mélancolique. «Le cher enfant!» C'est tout ce qu'il disait.

Mais il reprit tout son orgueil de père et d'empereur, quand on eut fait

venir, par son ordre, des officiers et même des soldats de la vieille

garde pour qu'ils vissent le roi de Rome. Le portrait était exposé

devant la tente. Rien de plus touchant et de plus grave en même temps

que ces vieux soldats, qui se découvraient avec respect devant cette

image où ils cherchaient à retrouver quelques-uns des grands traits de

Napoléon. L'empereur eut, dans ce moment, cette joie expansive d'un père

qui savait bien qu'après lui son fils n'avait pas de meilleurs amis que

ses vieux compagnons de fatigue et de gloire.

À quatre heures du matin, c'est-à-dire une heure avant l'affaire,

Napoléon avait éprouvé un grand épuisement dans toute sa personne; il

eut un léger frisson, mais sans fièvre; il se jeta sur son lit.

Toutefois, il n'était pas aussi malade que le dit M. de Ségur. Il avait

depuis quelque temps un gros rhume qu'il avait un peu négligé, et qui

augmenta par les fatigues continuelles de cette mémorable journée. Il

s'y joignit une extinction de voix qu'il combattit par un remède

tout-à-fait militaire; il but du punch fort léger, pendant la nuit qu'il

passa tout entière à travailler au cabinet, mais sans pouvoir parler;

cette incommodité lui dura deux jours; le 9, il était bien portant, et

sa toux était presque passée.

Après la bataille, sur six cadavres il y en avait un français et cinq

russes. À midi, un aide-de-camp vint dire à l'empereur que le comte

Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence, avait été frappé par

un boulet. L'empereur poussa un profond soupir et ne dit mot; il savait

bien qu'il aurait peut-être le cœur brisé plus d'une fois dans la

journée. Après la bataille il porta ses consolations au duc de Vicence

de la manière la plus touchante.

Le comte Auguste de Caulaincourt était un jeune homme plein de bravoure.

Il avait quitté sa jeune femme peu d'heures après son mariage, pour

suivre l'armée française; il vint trouver une mort glorieuse à la

bataille la Moskowa. Il avait épousé la sœur d'un des pages de

l'empereur, dont il fut gouverneur pendant quelque temps. Cette

charmante personne était d'une si grande jeunesse, que les parens

désirèrent que la consommation du mariage n'eût lieu qu'au retour de la

campagne, ainsi que cela était arrivé pour le prince Aldobrandini lors

de son mariage avec mademoiselle de La Rochefoucault, avant la campagne

de Wagram. Le général Auguste de Caulaincourt fut tué dans une redoute

où il avait conduit les cuirassiers du général Montbrun, qui lui-même

venait d'être frappé à mort d'un coup de canon, dans l'attaque de la

même redoute.

L'empereur disait souvent, en parlant de quelques généraux tués à

l'armée: «Un tel est heureux; il est mort au champ d'honneur, et moi je

serai peut-être assez malheureux pour mourir dans mon lit.» Il avait été

moins philosophe à la mort du maréchal Lannes, et je l'ai vu pleurer

pendant son déjeuner; même de grosses larmes lui roulaient sur les joues

et tombaient dans son assiette. Il regretta vivement Desaix,

Poniatowski, Bessières, mais surtout Lannes, et après lui Duroc.

Tout le temps que dura la bataille de la Moskowa, l'empereur eut des

attaques de dysurie. On l'avait plusieurs fois menacé de cette maladie

s'il ne prenait pas plus de précautions. Il souffrait beaucoup; il se

plaignait peu, et quand il lui échappait quelque exclamation étouffée,

c'est qu'il ressentait des douleurs bien aiguës. Or, rien ne fait plus

de mal que d'entendre se plaindre ceux qui n'en ont pas l'habitude; car

alors on a l'idée de la douleur dans toute son intensité, puisqu'elle

est plus forte que l'homme fort. À Austerlitz, l'empereur avait dit:

«Ordener est usé; on n'a qu'un temps pour la guerre; j'y serai bon

encore six ans, après quoi moi-même je devrai m'arrêter.»

L'empereur parcourut le champ de bataille. C'était un spectacle

horrible: presque tous les morts était couverts de blessures; ce qui

prouvait avec quel acharnement on s'était battu. Dans ce moment il

faisait un fort mauvais temps; il pleuvait; le vent était très-violent.

De pauvres blessés, que l'on n'avait pas encore transportés aux

ambulances, se levaient à demi de terre afin qu'on pût les remarquer et

leur donner des secours. Il y en eut qui crièrent _vive l'empereur_!

malgré leurs souffrances et leur épuisement. Tous ceux de nos soldats

qui avaient été frappés des balles russes laissaient voir sur leurs

cadavres des blessures larges comme de larges trous, car les balles

russes étaient beaucoup plus volumineuses que les nôtres. Nous vîmes un

porte-drapeau qui s'était enveloppé de son drapeau comme d'un linceul.

Il paraissait donner signe de vie; mais il expira dans la secousse

qu'on lui donna en le relevant. L'empereur marchait, et ne disait rien.

Plusieurs fois, quand il passa devant les plus mutilés, il mit sa main

sur ses yeux pour ne point les voir. Ce calme dura peu: il y avait une

place du champ de bataille où des Français et des Russes étaient tombés

pêle-mêle; presque tous n'étaient que blessés plus ou moins grièvement.

Quand l'empereur entendit leurs cris, je le vis s'emporter, crier après

ceux qui étaient chargés d'enlever les blessés, s'irritant du peu de

promptitude qu'ils mettaient à faire leur service. Il était difficile

que les chevaux ne foulassent point quelques-uns des cadavres là où il y

en avait tant. Un blessé fut atteint par le sabot d'un des chevaux de la

suite de l'empereur: ce malheureux poussa un cri déchirant; l'empereur

se retourna vivement, demandant avec colère quel était le maladroit qui

avait blessé cet homme. On lui dit, croyant le calmer, que cet homme

n'était qu'un Russe. «Russe ou Français, répliqua-t-il, je veux qu'on

emporte tout.»

De pauvres jeunes gens; qui étaient venus faire leur première campagne

en Russie, frappés à mort, perdaient courage et pleuraient comme des

enfans en appelant leur mère. Cet horrible tableau me restera

éternellement gravé dans la mémoire.

L'empereur réitéra avec instance ses ordres pour le transport des

blessés, tourna bride en silence, et revint au quartier-général le soir.

Je passai la nuit près de lui. Il eut le sommeil très-agité, ou plutôt

il ne dormit pas. Il répétait plusieurs fois, en s'agitant brusquement

sur son oreiller: «Ce pauvre Caulaincourt! Quelle journée! quelle

journée!»

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 379 / 456 题