Marie-Louise.--Son portrait.--Ce qu'elle était dans l'intérieur et
en public.--Ses relations avec les dames de la cour.--Son
caractère.--Sa sensibilité.--Son éducation.--Elle détestait le
désœuvrement.--Comment elle est instruite des affaires
publiques.--L'empereur se plaint de sa froideur avec les dames de
la cour.--Comparaison avec Joséphine.--Bienfaisance de
Marie-Louise.--Somme qu'elle consacre par mois aux
pauvres.--Napoléon ému de ses traits de bienfaisance.--Journée de
Marie-Louise.--Son premier déjeuner.--Sa toilette du matin.--Ses
visites à madame de Montebello.--Elle joue au billard.--Ses
promenades à cheval.--Son goûter avec de la pâtisserie.--Ses
relations avec les personnes de son service.--Le portrait de la
duchesse de Montebello retiré de l'appartement de l'impératrice
quand l'empereur était au château.--Portrait de l'empereur
François.--Le roi de Rome.--Son caractère.--Sa bonté.--Mademoiselle
Fanny Soufflot.--_Le petit roi_.--Albert Froment.--Querelle entre
le petit roi et Albert Froment.--La femme en deuil et le petit
garçon.--Anecdote.--Docilité du roi de Rome.--Ses accès de
colère.--Anecdote.--L'empereur et son fils.--Les grimaces devant la
glace.--Le chapeau à trois cornes.--L'empereur joue avec le petit
roi sur la pelouse de Trianon.--Le petit roi dans la salle du
conseil.--Le petit roi et l'huissier.--_Un roi ne doit pas avoir
peur_.--Singulier caprice du roi de Rome.
MARIE-LOUISE était une fort belle femme. Elle avait une taille
majestueuse, de la noblesse dans le port, beaucoup de fraîcheur dans le
teint, les cheveux blonds, les yeux bleus, et pleins d'expression; ses
pieds et ses mains faisaient l'admiration de la cour, mais elle avait
peut-être un peu trop d'embonpoint. Elle en perdit un peu pendant son
séjour en France; aussi est-il vrai de dire qu'elle gagna d'autant en
grâce et en beauté.
Telle elle était à l'extérieur. Dans ses rapports avec les personnes qui
formaient sa société la plus habituelle, elle était affable et
expansive: alors tout le bonheur qu'elle ressentait dans la liberté de
ces entretiens se peignait sur sa figure, qui s'animait et prenait une
grâce infinie. Mais dans les occasions où elle devait représenter, elle
devenait extrêmement timide. Le beau monde semblait l'isoler
d'elle-même: et comme les personnes qui ne sont point naturellement
hautes ont toujours mauvaise grâce à le paraître, ainsi Marie-Louise,
qui était toujours très-embarassée dans les jours de réception, donnait
lieu souvent à des remarques peu justes; car, comme je l'ai dit, sa
froideur au fond venait d'une excessive timidité.
Dans les premiers momens de son arrivée en France, Marie-Louise avait
plus que jamais cet air d'embarras. Cela se conçoit facilement de la
part d'une princesse qui se trouvait si subitement transportée dans une
nouvelle société dont il fallait prendre les usages et affecter les
goûts. Et puis, quoique sa haute position dût naturellement appeler le
monde à elle, cependant force lui était de l'aller chercher un peu
elle-même. C'est ce qui explique la gêne de ses premières relations avec
les dames de la cour. Mais quand les rapprochemens de ce genre devinrent
plus fréquens et que la jeune impératrice eut fait ses choix dans tout
l'abandon de son cœur, alors les grands airs de froideur ne furent plus
gardés que pour les grands jours. Marie-Louise était d'un caractère
calme, réfléchi. Il fallait peu de chose pour donner l'éveil à sa
sensibilité; et cependant, quoique facile à s'émouvoir, elle était peu
démonstrative. L'impératrice avait reçu une éducation très-soignée. Son
esprit était cultivé et ses goûts fort simples. Elle avait tous les
talens d'agrément: elle détestait ces heures fades passées dans le
désœuvrement. Aussi aimait-elle à s'occuper, parce que ses goûts l'y
portaient, et puis parce qu'elle voyait dans le bon emploi des heures le
seul moyen de chasser l'ennui. Je crois que c'était bien la femme qui
convenait à l'empereur. Elle aimait trop son intérieur pour se mêler
jamais aux intrigues politiques, et très-souvent elle n'avait
connaissance des affaires publiques, elle impératrice et reine, que par
la voie des journaux. L'empereur, au sortir de ses journées agitées, ne
devait trouver un peu de délassement que dans un intérieur paisible, et
qui le rappelât au bonheur d'être en famille. Une femme intrigante, une
causeuse politique lui eût cassé la tête.
Cependant l'empereur se plaignit quelquefois du peu d'amabilité que la
nouvelle impératrice témoignait aux dames de la cour. Il souffrait de
son excessive réserve dans un pays où l'on pèche peut-être par l'excès
contraire; c'est qu'il songeait un peu au temps passé, à l'impératrice
Joséphine, dont l'inaltérable gaîté faisait le charme de la cour. Il
devait être frappé du contraste, mais n'y avait-il pas un peu
d'injustice dans le fond de sa pensée? L'impératrice Marie-Louise était
fille d'empereur, et n'avait jamais vu et connu que des courtisans, et
point de gens du peuple. Aussi ses sympathies n'allaient pas au-delà des
murs du palais de Vienne. Elle était arrivée un beau jour aux Tuileries,
au milieu d'un peuple qu'elle n'avait jamais vu qu'habillé en soldat:
c'est pourquoi la raideur de ses manières, avec les personnes de la
brillante société de Paris, me semblait jusqu'à un certain point
excusable. Il paraît en outre que l'on habituait l'impératrice à un
rigorisme de franchise et de naturel tout-à-fait déplacé. À force de lui
répéter d'être naturelle, on avait empêché chez elle cet abandon dans
les formes, si convenable de la part des grands, que l'on ne va trouver
qu'autant qu'ils vous appellent à eux. L'impératrice Joséphine aimait le
peuple parce qu'elle en avait fait partie. En montant sur un trône, sa
bonté communicative eut tout à gagner, car elle trouva à s'étendre plus
au large.
Bonne comme elle l'était, l'impératrice Marie-Louise devait chercher à
faire des heureux. On parlera long-temps de sa bienfaisance, et surtout
de sa manière délicate de faire le bien. Tous les mois elle prenait sur
les fonds affectés à sa toilette dix mille francs pour les pauvres. Ses
aumônes ne se bornaient pas là; elle accueillit toujours avec un vif
intérêt ceux qui lui parlèrent de malheureux à soulager. À
l'empressement qu'elle mettait à écouter les solliciteurs, il semblait
qu'on l'eût rappelée tout à coup à un devoir; et pourtant on n'avait
fait que toucher la corde sensible de son cœur.
Je ne sache pas que l'on ait jamais éprouvé d'elle un refus dans les
demandes de ce genre. L'empereur était profondément ému toutes les fois
qu'il venait à connaître un acte de bienfaisance de l'impératrice.
À huit heures du matin on ouvrait les rideaux et les persiennes à moitié
dans l'appartement de l'impératrice Marie-Louise; on lui donnait les
journaux qu'elle parcourait. Ensuite on lui servait du chocolat ou du
café, avec une espèce de pâtisserie que l'on nomme _conque_; elle
faisait ce premier déjeuner dans son lit. À neuf heures Marie-Louise se
levait, faisait sa toilette du matin, et recevait les personnes qui
avaient droit au petites entrées. Tous les jours, en l'absence de
l'empereur, l'impératrice montait dans l'appartement de madame de
Montebello. À onze heures, elle déjeunait presque toujours seule et
s'occupait de musique ou de petits ouvrages: quelquefois elle jouait au
billard. À deux heures elle montait à cheval ou en voiture avec madame
de Montebello, sa dame d'honneur, et suivie de son service, qui se
composait du chevalier d'honneur et de quelques dames du palais. En
rentrant dans ses appartemens, après la promenade, elle prenait un léger
repas de pâtisserie et de fruits. Après avoir pris ses leçons de dessin,
de peinture et de musique, elle commençait sa grande toilette. De six à
sept heures elle dînait avec l'empereur, ou en son absence avec madame
de Montebello. Le dîner se composait d'un seul service. La soirée se
passait ou en réceptions ou en concerts, spectacles, etc. L'impératrice
se retirait à onze heures. Une de ses femmes couchait toujours dans
l'appartement qui précédait la chambre à coucher; et c'était devant
cette dame que l'empereur devait passer, quand il voulait coucher avec
Marie-Louise.
Les habitudes de l'impératrice étaient quelquefois dérangées, quand
l'empereur était présent; mais, seule, l'impératrice était ponctuelle
dans tout et faisait exactement les mêmes choses aux mêmes heures. Son
service particulier paraissait lui être fort attaché. Elle était froide
et grave; mais on la trouvait bonne et juste.
En l'absence de l'empereur, le portrait de la duchesse de Montebello
ornait la chambre de l'impératrice, avec tous ceux de la famille
impériale d'Autriche. Au retour de l'empereur, le portrait de la
duchesse était retiré. Pendant la guerre qui eut lieu entre l'empereur
et les empereurs d'Autriche et de Russie, le portrait de François II fut
enlevé de l'appartement de sa fille par les ordres de Sa Majesté, et
fut, je pense, mis en pénitence dans quelque endroit caché.
Le roi de Rome était un très-bel enfant; mais il ressemblait moins à
l'empereur que le fils d'Hortense. Ses traits offraient un mélange fort
agréable de ceux de son père et de sa mère. Je ne l'ai connu que dans sa
première enfance. Ce qu'on remarquait le plus en lui à cet âge, c'était
une grande bonté et beaucoup d'attachement pour les personnes qui
l'entouraient. Il aimait beaucoup une jeune et jolie personne, fille
d'une première dame, mademoiselle Fanny Soufflot, qui ne le quittait
presque pas; il voulait toujours la voir parée; il demandait à
l'impératrice Marie-Louise ou à sa gouvernante, madame la comtesse de
Montesquiou, quelques colifichets qui lui semblaient jolis, et qu'il
voulait donner à sa jeune amie. Il lui faisait promettre de le suivre à
la guerre quand il serait grand, et lui disait de ces mots charmans qui
peignent un bon cœur.
On avait laissé auprès du _petit roi_ (comme il se nommait lui-même) un
jeune enfant appartenant aussi à une première dame: c'était, je crois,
Albert Froment. Un matin qu'ils jouaient ensemble dans le jardin sur
lequel ouvrait l'appartement du roi à Saint-Cloud, mademoiselle Fanny
les veillant sans gêner leurs jeux, Albert voulait la brouette du roi;
celui-ci résiste, et Albert le frappe. Le roi lui dit aussitôt: «Si on
te voyait! mais je ne le dirai pas.» Je crois ce trait caractéristique.
Un jour il était aux fenêtres du château avec sa gouvernante, s'amusant
beaucoup à voir passer le monde, et montrant du doigt à sa gouvernante
ce qui attirait le plus son attention. En regardant au bas de ses
fenêtres, il aperçut une femme en deuil qui tenait par la main un petit
garçon de trois à quatre ans, aussi en deuil. Ce petit enfant tenait à
la main une pétition qu'il montrait de loin au prince, et paraissait le
supplier de la recevoir. Ces vêtemens noirs intriguèrent fort le jeune
prince. Il demanda à sa gouvernante _pourquoi ce pauvre petit était
habillé tout en noir_.--«Sans doute, c'est que son papa est mort,» lui
répondit la gouvernante. L'enfant manifesta un vif désir de parler au
petit solliciteur. Madame de Montesquiou, qui avait surtout à cœur de
favoriser dans son jeune élève cette disposition à la bonté, donna ordre
qu'on fît monter la mère et l'enfant. Cette femme était la veuve d'un
brave homme qui avait été tué dans la dernière campagne. Cette perte
l'avait mise dans la misère; elle sollicitait une pension de l'empereur.
Le jeune prince prit la pétition, et promit de la remettre à son papa.
Le lendemain il va présenter ses devoirs à son père comme à l'ordinaire,
et lui remet toutes les pétitions de la veille dont il était chargé; une
seule fut remise à part: c'était celle de son petit protégé. «Papa,
dit-il à son père, voici une pétition d'un petit garçon dont le papa
est mort à cause de toi; donne-lui une pension.» Napoléon ému embrassa
son fils. Le brevet de la pension fut expédié dans la journée. C'est là
sans contredit le trait d'une âme de bien bonne heure excellente.
Sa première éducation d'enfance fut très-facile. Madame de Montesquiou
avait pris sur lui un grand empire: elle le devait à la manière tout à
la fois douce et grave dont elle le reprenait, quand il faisait quelque
faute. L'enfant était généralement docile; cependant il avait
quelquefois de violens accès de colère. Sa gouvernante avait adopté un
moyen excellent pour l'en corriger: c'était de demeurer impassible,
laissant se calmer d'elles-mêmes ses petites fureurs. Quand l'enfant
revenait à lui, une observation faite avec sévérité et onction en
faisait un petit Caton pour tout le reste de la journée. Un jour qu'il
se roulait à terre en poussant de grands cris, sans vouloir écouter les
remontrances de sa gouvernante, celle-ci ferma les fenêtres et les
contrevents. L'enfant, que ce changement imprévu de décoration étonne,
oublie ce qui l'avait contrarié, et lui demande pourquoi elle agissait
ainsi. «C'est de peur qu'on ne vous entende, répondit-elle; croyez-vous
que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils savaient que
vous vous mettez ainsi en colère?--«Crois-tu qu'on m'ait entendu?
s'écria-t-il; j'en serais bien fâché. Pardon, _maman Quiou_ (c'est ainsi
qu'il l'appelait); je ne le ferai plus.»
L'empereur aimait passionnément son fils; il le prenait dans ses bras
toutes les fois qu'il le voyait, l'enlevait violemment de terre, puis
l'y ramenait, puis l'enlevait encore, s'amusant beaucoup de sa joie. Il
le taquinait, le portait devant une glace, et lui faisait souvent mille
grimaces dont l'enfant riait jusqu'aux larmes. Lorsqu'il déjeunait, il
le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui
faisait sucer, et lui en barbouillait le visage. La gouvernante
grondait, l'empereur riait plus fort, et l'enfant, qui prenait plaisir
au jeu, demandait dans sa joie bruyante que son père réitérât. C'était
là le bon moment pour faire arriver les pétitions au château. Elles
étaient toujours bien accueillies, grâce au crédit tout puissant du
petit médiateur.
L'empereur, dans ses tendresses, était quelquefois plus enfant que son
fils. Le jeune prince n'avait encore que quatre mois, que son père
mettait sur ce joli nourrisson son chapeau à trois cornes. L'enfant
pleurait assez ordinairement; alors l'empereur l'embrassait avec une
force et un plaisir qu'il n'appartient qu'à un père tendre de
ressentir. Il lui disait: «Quoi, sire, vous pleurez! Un roi, un roi
pleure! fi donc; comme cela est vilain!» Il avait un an, quand un jour,
à Trianon, sur la pelouse, devant le château, je vis l'empereur qui
avait placé la ceinture de son épée sur l'épaule du roi et son chapeau
sur sa tête. Il se mettait à quelque distance, tendant les bras à
l'enfant, qui marchait jusqu'à lui en chancelant. Quelquefois ses petits
pieds s'embarrassaient dans l'épée de son père. Il fallait voir alors
avec quel empressement Sa Majesté étendait les bras pour lui éviter une
chute.
Une fois, dans son cabinet, l'empereur était couché sur le tapis; le
roi, à cheval sur ses jambes, montait par saccades jusqu'au visage de
son père, et alors il l'embrassait. Une autre fois l'enfant vint dans le
salon du conseil, qui était fini. Les conseillers et les ministres y
étaient encore. Le roi courut dans les bras de son père sans faire
attention à d'autres qu'à lui. L'empereur lui dit: «Sire, vous n'avez
pas salué ces messieurs.» L'enfant se retourna, salua avec grâce, et son
père l'enleva dans ses bras. Quand il venait voir l'empereur, il courait
dans les appartemens de manière à laisser madame de Montesquiou loin
derrière lui. Il disait à l'huissier du cabinet: «Ouvrez-moi, je veux
voir papa.» L'huissier lui répondait: «Sire, je ne puis ouvrir.--Mais
je suis le petit roi.--Non, sire, je n'ouvrirai pas.» Pendant ce moment,
sa gouvernante arrivait, et, fier alors de sa protection, il disait:
«Ouvrez, le petit roi le veut.»
Madame de Montesquiou avait fait ajouter aux prières que l'enfant
faisait soir et matin ces mots: «Mon Dieu, inspirez à papa de faire la
paix pour le bonheur de la France.» Un jour que l'empereur assistait au
coucher de son fils, il fit la même prière. L'empereur l'embrassa, ne
dit rien, mais sourit d'une manière pleine de bonté en regardant madame
de Montesquiou.
L'empereur disait au roi de Rome quand il était effrayé de son bruit et
de ses grimaces: «Comment! comment! un roi ne doit pas avoir peur.»
Je me rappelle encore une anecdote sur le jeune fils de l'empereur qui
m'a été racontée par Sa Majesté elle-même un soir que j'étais à la
déshabiller comme de coutume. L'empereur en riait de tout son cœur.
«Vous ne vous douteriez pas, me dit-il, de la singulière récompense que
mon fils a demandée à sa gouvernante pour avoir été bien sage. Ne
voulait-il pas qu'elle lui permît d'aller barbotter dans la boue!» Le
fait était vrai, et prouve, ce me semble, que les grandeurs dont on
environne le berceau des princes, ne suffisent point pour détruire ce
qu'il y a souvent de bizarre dans les caprices de l'enfance.