Voyage en Flandre et en Hollande.--M. Marchand, fils d'une berceuse
du roi de Rome.--O'Méara.--Ce voyage de Leurs Majestés en Hollande
généralement peu connu.--Réfutation des _Mémoires
contemporains_.--Quel est mon devoir.--Petit incident à
Montreuil.--Napoléon passe un bras de rivière dans l'eau jusqu'aux
genoux.--Le meunier.--Le moulin payé.--Le blessé de
Ratisbonne.--Boulogne.--La frégate anglaise.--La femme du
conscrit.--Napoléon traverse le Swine sur une barque de
pêcheurs.--Les deux pêcheurs.--Trait de bienfaisance.--Marie-Louise
au théâtre de Bruxelles.--Le personnel du voyage.--Les préparatifs
en Hollande.--Les écuries improvisées à Amsterdam.--M. Emery,
fourrier du palais.--Le maire de la ville de Bréda.--Réfutation
d'une fausseté.--Leurs Majestés à Bruxelles.--Marie-Louise achète
pour cent cinquante mille francs de dentelles.--Les marchandises
confisquées.--Anecdote.--La cour fait la contrebande.--Je suis
traité de _fraudeur_.--Ma justification.--Napoléon descendant à des
détails de femme de chambre.--Note injurieuse.--Mes mémoires sur
l'année 1814.--Arrivée de Leurs Majestés à Utrecht.--La pluie et
les curieux.--La revue.--Les harangues.--Nouvelle fausseté des
_Mémoires contemporains_.--Délicatesse parfaite de Napoléon.--Sa
conduite en Hollande.--Les Hollandais.--Anecdote plaisante.--La
chambre à coucher de l'empereur.--La veilleuse.--Entrée de Leurs
Majestés dans Amsterdam.--Draperie aux trois couleurs.--Rentrée
nocturne aux Tuileries, un an plus tard.--Talma.--M. Alissan de
Chazet.--Prétendue liaison entre Bonaparte et mademoiselle
Bourgoin.--Napoléon pense à l'expédition de Russie.--Le piano.--Le
buste de l'empereur Alexandre.--Visite à
Saardam.--Pierre-le-Grand.--Visite au village de
Broeck.--L'empereur Joseph II.--La première dent du roi de
Rome.--Le vieillard de cent un ans.--Singulière
harangue.--Départ.--Arrivé à Saint-Cloud.
En septembre 1811, l'empereur résolut de faire un voyage en Flandre avec
l'impératrice, dans la vue de s'assurer par ses yeux si ses intentions
étaient fidèlement remplies, en ce qui concernait l'administration tant
civile que religieuse. Leurs Majestés partirent le 19 de Compiègne, et
arrivèrent à Montreuil-sur-Mer à cinq heures du soir. Je suivis
l'empereur dans ce voyage. J'ai lu dans le _Mémorial_ d'O'Méara que M.
Marchand faisait alors partie du service de Napoléon; c'est un fait
inexact, M. Marchand n'est entré au service particulier de l'empereur
qu'à Fontainebleau, en 1814. Sa Majesté m'avait ordonné de choisir parmi
les garçons d'appartement un jeune homme intelligent qui pût m'aider
dans mes fonctions auprès de sa personne, puisque aucun de MM. les
valets de chambre ordinaires ne devait rester à l'île d'Elbe. Je parlai
à l'empereur de M. Marchand, fils d'une berceuse du roi de Rome, et qui
réunissait toutes les qualités désirables: Sa Majesté l'accepta, et dès
ce jour-là M. Marchand fit partie du service de la chambre. Il pouvait
être du voyage de Hollande; mais Napoléon ne le connaissait pas, son
service ne le rapprochant pas de Sa Majesté.
Je raconterai une partie de ce que j'ai vu durant ce voyage, dont les
circonstances sont en général peu connues. Ce sera d'ailleurs une
occasion pour moi de relever d'autres assertions du genre de celle que
je viens de mentionner, et que j'ai lues avec surprise et souvent avec
indignation dans les _Mémoires contemporains_. Il est important que le
public connaisse parfaitement tout ce qui se rapporte à ce voyage, et
qu'il soit éclairé sur certains incidens où la calomnie a trouvé à
attaquer l'honneur de Napoléon et quelquefois le mien. Serviteur obscur,
mais dévoué, de l'empereur, je dois avoir à cœur d'expliquer tout ce qui
est douteux, de réfuter tout ce qui est mensonger, de relever tout ce
qui est inexact, en ce qui touche les jugemens portés sur mon maître et
sur moi. J'accomplirai mon devoir avec franchise; j'en ai donné quelques
garanties dans ce qu'on a déjà lu de mes Mémoires.
Un petit incident eut lieu à Montreuil, que je me fais un plaisir de
rappeler, parce qu'il prouve tout l'empressement que mettait Napoléon à
visiter les travaux de fortifications ou d'embellissemens qui se
faisaient dans les villes, par suite de ses ordres directs ou de
l'impulsion générale qu'il avait donnée à cette partie importante des
services publics. Après avoir parcouru les travaux faits dans l'année
aux fortifications de Montreuil, et avoir fait le tour des remparts,
l'empereur se rendit à la citadelle, d'où il sortit ensuite pour visiter
les ouvrages extérieurs. Un bras de la rivière de Canche, qui baigne un
des murs d'enceinte de la ville, lui coupait le chemin. Toute sa suite
se mit en mouvement pour former un pont avec des planches et des
fascines; mais l'empereur, impatienté, traversa le bras de rivière,
ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Le propriétaire d'un moulin, situé sur
la rive opposée, prit Sa Majesté sous le bras pour l'aider à monter la
digue; il profita de cela pour exposer à l'empereur que son moulin, se
trouvant dans la ligne des fortifications projetées, allait être
nécessairement abattu. Sa Majesté se tourna vers les ingénieurs, et dit:
Il faut que ce brave homme soit dédommagé de la perte qu'il va faire.
L'empereur continua sa visite, et il ne remonta dans sa voiture qu'après
avoir tout vu à loisir, et s'être entretenu long-temps avec les
autorités civiles et militaires de Montreuil. Chemin faisant, un
militaire, blessé à Ratisbonne, lui fut présenté; Sa Majesté lui fit
remettre à l'instant une gratification, et ordonna qu'on lui adressât la
réclamation de cet homme à Boulogne, où elle arriva le 20.
C'était la seconde fois que Boulogne recevait l'empereur dans ses murs.
Dès son arrivée, il se rendit sur la flottille, et la fit manœuvrer. Une
frégate anglaise ayant fait mine de s'approcher pour observer ce qui se
passait dans la rade. Sa Majesté fit sortir à l'instant une frégate
française, qui se dirigea à toutes voiles contre le navire ennemi: mais
celui-ci prit le large, et disparut. Le 29 septembre, Sa Majesté était à
Flessingue. De Flessingue, elle alla visiter les fortifications de
Terveere. Comme elle parcourait les différens travaux de cette place,
une jeune femme vint se jeter à ses pieds; ses yeux étaient baignés de
pleurs; elle tendit d'une main tremblante une pétition à l'empereur.
Napoléon la fit relever avec bonté, et lui demanda quel était l'objet de
sa pétition. «Sire, dit en sanglotant la pauvre femme, je suis mère de
trois enfans, dont le père est conscrit de Votre Majesté; les enfans et
la mère sont dans la détresse.--Monsieur, dit Sa Majesté à quelqu'un de
de sa suite, prenez le nom de cet homme; j'en ferai un officier.» La
jeune femme voulut lui témoigner sa reconnaissance, mais l'émotion et
les larmes qu'elle versait ne lui permirent pas de proférer une seule
parole. L'empereur continua sa visite.
Un autre acte de bienfaisance avait signalé son départ d'Ostende. En
quittant cette ville, il suivit l'Estrau. Ne voulant pas faire le tour
par les écluses, il se jeta, pour passer le Swine, dans un bateau
pêcheur avec le duc de Vicence, son grand écuyer, le comte Lobau, l'un
de ses aides-de-camp, et deux chasseurs de la garde. Deux pauvres
pêcheurs menaient la barque, qui, avec tout son gréement, valait cent
cinquante florins. C'était tout leur bien. La traversée dura une
demi-heure. Sa Majesté arriva au Fort-Orange, dans l'île de Cadsan, où
l'attendaient le préfet et sa suite. L'empereur était mouillé et avait
souffert du froid; on alluma un grand feu, auquel il se chauffa du
meilleur cœur. On fit ensuite demander aux deux pêcheurs ce qu'ils
prendraient pour la traversée; ils répondirent: Un florin par passager.
Napoléon ordonna qu'on les lui amenât; il leur fit compter cent
napoléons, et il leur assigna trois cents francs de pension leur vie
durant. On se figure difficilement la joie de ces pauvres gens, qui
étaient bien loin de se douter quel passager ils avaient reçu sur leur
barque. Quand ils le surent, tout le pays le sut, et cela ne gagna pas
peu de cœurs à Napoléon. Déjà l'impératrice Marie-Louise recueillait
pour lui, au théâtre et dans les rues de Bruxelles, les plus vifs et les
plus sincères applaudissemens.
Deux mois avant l'arrivée de Leurs Majestés, partout, en Hollande, on
s'était disposé à les recevoir dignement. Il n'y eut pas de si petit
village, placé sur l'itinéraire de l'empereur, qui ne se montrât jaloux
de mériter ses suffrages par la magnificence proportionnée de l'accueil
que Sa Majesté devait y recevoir. Presque toute la cour de France était
de ce voyage. Grands dignitaires, dames d'honneur, officiers
supérieurs, aides-de-camp, chambellans, écuyers, dames d'atour,
maréchaux-des-logis, valets de chambre, quartiers-maîtres, fourriers,
gens de bouche, rien n'y manquait. Napoléon avait voulu éblouir les bons
Hollandais par la magnificence de sa cour. Et, en vérité, cela ne fut
pas sans effet sur cette population que ses bonnes manières, son
affabilité, le récit des bienfaits qu'il semait sur ses pas, lui avaient
déjà conquise malgré quelques mines renfrognées, qui murmuraient, en
fumant leur pipe, contre les entraves apportées au commerce par le
système continental.
La ville d'Amsterdam, où l'empereur s'était proposé de rester quelque
temps, se trouva tout à coup dans un singulier embarras. Cette ville
avait un palais fort étendu, mais point de remise ni d'écurie qui en
dépendent. Or pour la suite de Napoléon c'était un objet de première
nécessité. Les écuries du roi Louis, outre leur insuffisance, étaient
placées dans un quartier trop éloigné du palais pour qu'on pût songer à
y remiser même une section du service de l'empereur. L'embarras était
grand dans la ville, et on s'y donnait beaucoup de mouvement pour loger
les chevaux de l'empereur. Improviser des écuries en quelques jours,
presque à la minute, c'était chose impossible. Dresser des hangars au
milieu des cours, c'était chose ridicule. Heureusement qu'il se trouva,
pour tirer tout le monde d'embarras, un des fourriers du palais, homme
très-intelligent, ancien militaire, M. Emery, qui avait appris de
Napoléon et des circonstances à ne jamais reculer devant les
difficultés. Il imagina, au grand étonnement des bons Hollandais, de
convertir leur Marché-aux-Fleurs en remises et en écuries, pour y
établir sous d'immenses tentes les équipages de l'empereur.
J'ai lu dans des _Mémoires contemporains_ une anecdote qu'il est de mon
devoir de démentir formellement; la voici:
«Le contrôleur du service, qui précéda Leurs Majestés, éprouva du maire
de la ville de Bréda le refus de mettre à sa disposition tout ce qui
pouvait être nécessaire à l'exécution de ses ordres. M. le maire, tout
dévoué au parti anglais, et peu jaloux de la visite de son nouveau
souverain, ne voulait absolument rien faire pour la réception de
Napoléon, et le contrôleur allait dresser procès-verbal de sa
désobligeance, lorsque les notables de la ville obtinrent de leur
premier magistrat une courtoisie que la politique exigeait
impérieusement. Il advint que dès le lendemain M. le maire, enlacé dans
les honneurs de sa place, fut chargé de complimenter l'empereur à son
arrivée. Napoléon était à cheval, et le maire, en déguisant son humeur
nationale, lui débitait pompeusement sa harangue municipale en lui
présentant les clefs de la ville; mais l'empereur, qui connaissait les
opinions politiques du maire de Bréda, lui dit fort cavalièrement, en
donnant un coup de pied sous le plat où étaient les clefs, qui tombèrent
par terre: _Retirez-vous! gardez vos clefs pour ouvrir les portes à vos
chers amis les Anglais; quant à moi, je n'en ai que faire pour entrer
dans votre ville, où je suis le maître_.»
Cette anecdote est de toute fausseté; l'empereur, brusque quelquefois,
ne manqua jamais à sa dignité d'une façon si étrange, et j'ajoute si
ridicule. Cela peut paraître une plaisante invention à l'auteur de ces
mémoires; mais je dois déclarer que cela me paraît avoir aussi peu de
vraisemblance que de sel.
L'empereur rejoignit enfin son auguste épouse à Bruxelles.
L'enthousiasme que sa présence y excita fut unanime. D'après sa
recommandation, aussi délicate que politique, Marie-Louise y acheta pour
cent cinquante mille francs de dentelles, afin d'y ranimer les
manufactures. L'introduction en France des marchandises anglaises était
alors sévèrement défendue, toutes celles qu'on parvenait à saisir
étaient brûlées sans miséricorde. De tout le système de politique
offensive établi par Napoléon contre la tyrannie maritime de
l'Angleterre, rien ne lui tenait plus à cœur que l'observation
rigoureuse des décrets de prohibition. La Belgique renfermait alors
beaucoup de marchandises anglaises, qu'elle tenait cachées avec soin, et
dont chacun se montrait naturellement très-avide, comme on l'est d'un
_fruit défendu_. Toutes les dames de la suite de l'impératrice en firent
d'amples provisions, et on en chargea plusieurs voitures, non sans
crainte que Napoléon n'en fût informé et ne fît tout saisir en arrivant
en France. Les voitures aux armes de l'empereur passèrent le Rhin,
pleines de ce précieux bagage, et arrivèrent en même temps aux portes de
Coblentz. Ce fut une occasion de pénible incertitude pour les commis de
la douane: fallait-il arrêter les voitures et les visiter? fallait-il
laisser passer sans examen un convoi qui paraissait appartenir à
l'empereur? Après mûre délibération, la majorité adopta ce dernier avis,
et les voitures franchirent librement cette première ligne des douanes
françaises, et amenèrent à bon port, notamment à Paris, la cargaison de
marchandises prohibées. Si les voitures eussent été arrêtées, il est
probable que Napoléon eût fort applaudi au courage des préposés de la
douane, et qu'il eût impitoyablement brûlé les objets confisqués.
Au sujet de ces marchandises confisquées, je trouve dans les _Mémoires
contemporains_ une nouvelle anecdote, qui me paraît, comme la première,
un conte fait à plaisir. Il m'importe beaucoup de relever cette
prétendue anecdote, où l'on me fait jouer un rôle indigne de mon
caractère, et, par suite, encourir une disgrâce que je n'ai jamais
encourue. Bien qu'il me coûte d'entretenir le public de ce qui ne touche
que moi, je dois pourtant à la vérité de démentir complétement des
assertions qui fausseraient le jugement du lecteur, non pas seulement en
ce qui regarde ma conduite, mais en ce qui regarde Napoléon, dont le
caractère dans ces étranges mémoires est en mille circonstances
gratuitement altéré.
«Marie-Louise, y est-il dit, à l'insu de l'empereur, cherchait, pour sa
toilette, à se procurer des marchandises anglaises; et, pour cela, une
dame d'atours mettait en campagne tout ce qu'il y avait de plus fin, de
plus madré parmi les enfans de Jacob, qui faisaient payer au centuple
tout ce qu'ils vendaient, afin de se dédommager du danger qu'il y avait
à se mettre en contravention ouverte sous les yeux même de Napoléon.
Constant, le premier valet de chambre de l'empereur, quoiqu'il sût bien
que son maître abhorrait tout ce qui venait de l'Angleterre, eut
pourtant l'indiscrétion d'acheter des objets qui y avaient été
manufacturés; l'empereur en fut informé, et sur-le-champ donna l'ordre
au grand chambellan et au grand maréchal de renvoyer ce fraudeur en
France, en le dépossédant de son emploi. Constant, qui savait que
Marie-Louise faisait aussi un peu la fraude, sollicita de sa
bienveillance qu'elle obtînt sa grâce de Napoléon. En l'accordant, mais
non pas sans peine, il protesta qu'à l'avenir il ferait pendre au mât de
misaine du premier bâtiment de la rade celui qui aurait enfreint ses
ordres.»
Tout cela est de la plus complète fausseté d'un bout à l'autre. Est-il
raisonnable de penser que Marie-Louise cherchât sous main à se procurer
des marchandises anglaises, quand elle savait combien ces marchandises
étaient en horreur à l'empereur? Outre que la jeune impératrice n'était
pas femme à causer un tel déplaisir à son mari, il était difficile que
l'empereur ne s'aperçût pas qu'on le jouait, s'il fût venu dans la
fantaisie de Marie-Louise de se parer de ces objets prohibés; car il
distinguait à merveille d'où provenaient les différentes étoffes dont se
composait la toilette de l'impératrice, et quelquefois même il présidait
au choix qui s'en faisait. Ce n'était pas alors chose peu curieuse de
voir cet homme si puissant, et préoccupé de si vastes idées, descendre
de cette haute sphère jusqu'à des détails de femme de chambre. C'est
que Bonaparte savait être à la fois grand homme et homme. La simplicité
lui était aussi facile que la grandeur. Je ne l'ai jamais vu gauche en
quoi que ce soit.
Quant au paragraphe qui me concerne, je ne puis le qualifier que de
mensonge. Jamais je n'ai fait la fraude: cela n'était ni dans mon
caractère ni dans mes goûts. Abuser de ma position auprès de l'empereur
pour me livrer à de honteuses spéculations de ce genre, c'eût été, à la
fois, absurde et dangereux. Honoré d'une bienveillance auguste, il me
convenait moins qu'à tout autre de désobéir à mon maître; et il était
tout au contraire dans mes principes de m'imposer tout le premier les
restrictions auxquelles il contraignait tout le monde, encore même que
les restrictions eussent été des sacrifices. Je ne puis donc que donner
un démenti formel à ce passage des _Mémoires contemporains_, où l'auteur
me paraît s'être étendu avec d'autant plus de complaisance que, cette
anecdote étant de son crû, il a pu s'y livrer sans gêne à des
développemens, fort jolis sans doute, mais auxquels il ne manque que la
vérité.
L'auteur de ces mémoires, non content d'avoir imaginé à mon sujet une
anecdote mensongère, et de m'avoir fait passer pour un fraudeur, a
ajouté au bas de la page une note injurieuse, où il me reproche ma
conduite à Fontainebleau en 1814. Il est dit dans cette note, qu'après
avoir reçu de l'empereur une gratification de cinquante mille francs
pour l'accompagner à l'île d'Elbe, je l'abandonnai indignement lorsque
d'autres, sans nul motif d'intérêt, s'étaient fait un devoir de partager
le sort de leur souverain déchu. À cette partie de mes Mémoires, je
donnerai de grands détails sur ce qui s'est passé: le public jugera. Ce
n'est pas moi qui reculerai devant la vérité. Qu'il me suffise, quant à
présent, de protester hautement contre le reproche d'ingratitude; c'est
tout ce que je répondrai à l'auteur de ces Mémoires. Je reviens à mon
récit.
Le 6 octobre, Leurs Majestés arrivèrent a Utrecht. Toutes les maisons
des quais et des rues étaient ornées de rubans et de guirlandes. La
pluie tombait à flots. Cela n'empêcha pas les autorités d'être sur pied
dès le matin, et la population de remplir les rues. À peine descendu de
voiture, Napoléon, malgré le mauvais temps, monta à cheval, et alla
passer en revue quelques régimens qui étaient aux portes d'Utrecht. Il
était accompagné d'un grand état-major et d'un assez grand nombre de
curieux, mouillés la plupart jusqu'aux os. Après la revue, Napoléon
rentra au palais, où toute la députation l'attendait dans une salle
immense, non encore meublée, qui avait été construite par le roi Louis.
Sans changer de vêtemens, il donna audience à tous ceux qui
s'empressaient de le complimenter, et il écouta avec une bienveillante
patience les harangues qui lui furent adressées.
Ici encore, l'auteur des _Mémoires contemporains_ a trouvé moyen de
faire commettre une sotte et grossière inconvenance à Napoléon.
«Napoléon, dit-il, rentré dans ses appartemens, et se sentant fatigué de
sa cavalcade, se mit au lit, quoiqu'on l'attendît dans la salle à
manger, où se trouvaient réunis d'importans personnages. Il fit dire à
l'impératrice de se mettre à table sans lui, avec les personnes
invitées. Marie-Louise vint le trouver, en lui faisant sentir quel
serait son embarras au milieu de personnes inconnues. Napoléon insista,
et l'impératrice fut obligée de dîner sans l'empereur. On se mit à
table; et Dieu sait si le dîner fut triste. L'impératrice ne pouvait
cacher sa mauvaise humeur, et les convives paraissaient scandalisés de
la conduite de l'empereur. Ils le furent bien davantage, lorsque
Napoléon parut, après avoir fait sa sieste, en simple redingote du matin
et en pantoufles.» Suivent des réflexions très-philosophiques et une
citation de deux vers, dont je fais grâce au lecteur. Tout ce récit est,
comme les précédens, enjolivé de détails: il est malheureux que ce soit
en pure perte, car l'anecdote est aussi invraisemblable que ridicule. En
aucun temps l'empereur ne se fût permis une si grossière violation de la
loi des convenances. En aucun pays, il n'eût si gratuitement aigri les
classes supérieures, en montrant un dédain si inconvenant pour de hauts
fonctionnaires, invités à sa table par son chambellan et en son nom. Il
avait non-seulement trop de tact, mais encore trop d'esprit pour
s'oublier à ce point. Mais surtout en Hollande, dans un pays qui venait
de passer sous sa domination, et où il ne comptait que des sujets de la
veille; en Hollande, où il avait plus besoin que partout ailleurs de
cette affabilité qui attache au vainqueur les populations conquises; en
Hollande, où il lui était arrivé cent fois de payer de sa personne, de
se prodiguer, d'user presque de coquetterie, afin d'y neutraliser, en
gagnant les cœurs, l'effet fâcheux, mais inévitable, de ses mesures
commerciales; est-il croyable qu'il se fût permis une impolitesse aussi
déplacée, et qu'il eût volontairement donné lieu à toutes les
interprétations défavorables qui auraient infailliblement résulté de
cette étrange conduite? est-il croyable qu'il eût insulté, dans la
personne de ses hauts fonctionnaires, un peuple bon, mais susceptible,
et d'autant plus sensible à l'injure qu'il avait pu savoir que quelques
élégans de la cour de France se raillaient de sa simplicité?
À la suite de cette anecdote, on lit celle qui suit: «Partout où se
trouvait Napoléon, le valet de chambre de service veillait avec soin à
ce qu'il y eût un bain de prêt à toute heure, et pour cela il y avait un
garçon de fourneau uniquement chargé de tenir l'eau toujours au degré de
chaleur qu'on savait convenir à l'empereur.
»Napoléon, à Utrecht, occupa au rez-de-chaussée la chambre à coucher de
son frère Louis, à laquelle la salle du bain était contiguë. Le soir de
son arrivée, quand l'empereur fut couché, le garçon de fourneau, quoique
harassé de fatigue et mouillé, comme beaucoup d'autres gens du service,
prépara le bain, et se coucha dans un cabinet voisin de celui où était
la baignoire. La nuit, pour un besoin qu'il ne pouvait satisfaire où il
était, il veut sortir; mais il ne connaît point les localités; à moitié
endormi, il entrevoit une petite porte, tourne doucement le bouton,
entre, et le voilà à tâtons cherchant une autre issue; il heurte une
chaise; au bruit qu'il fait, une voix forte, qui était celle de
l'empereur, et qu'il reconnaît bien, demande: Qui est là? La méprise de
ce garçon le confond, lui fait perdre la tête, lui paralyse la langue;
dans l'obscurité, il touche, il dérange d'autres meubles en cherchant
en vain à sortir par la porte où il est entré. L'empereur réitère sa
demande et d'un ton encore plus élevé, s'imagine qu'on veut le
surprendre au lit, s'en échappe, s'empare seulement d'une grosse montre
d'argent qu'il avait toujours au chevet de son lit, et parvient à saisir
au collet le malheureux garçon de fourneau plus mort que vif, et que
Napoléon, éveillé dans son premier sommeil, soupçonnait au moins de
vouloir attenter à ses jours. Il appelle, il crie, il jure; au bruit
qu'il fait, le valet de chambre de service accourt, apporte de la
lumière, et trouve l'empereur des Français faisant presque le coup de
poing avec un pauvre diable qui, pressé vigoureusement à la gorge, sans
pourtant oser se défendre, cherchait à se débarrasser des mains de son
adversaire. Au valet de chambre succéda le chambellan de service, puis
l'aide-de-camp, le grand-maréchal, un préfet du palais; et en un instant
toute la cour fut sur pied. Avant qu'on sût la vérité, mille conjectures
plus invraisemblables les unes que les autres avaient été faites sur cet
événement. On avait, disait-on, voulu enlever Napoléon, essayé de le
tuer, mais il avait étouffé l'assassin. Le fait est que, s'il avait eu
des armes, il eût cherché à brûler la cervelle de celui qui l'éveilla de
la sorte, et auquel il ne porta que quelques coups de cette grosse
montre dont il s'était armé pour se défendre.»
J'ai conscience de démentir une anecdote où le louable désir d'être
amusant se fait sentir à chaque phrase. Mais je publie ces Mémoires pour
dire la vérité dans les plus petites choses; et, quoique cela doive
coûter deux pages à l'auteur des _Mémoires contemporains_, je prends la
liberté de le contredire par cette réponse fort simple: D'abord, Roustan
et un valet de chambre de service couchaient en tout temps dans la pièce
qui précédait l'appartement de l'empereur, et par laquelle on pouvait
pénétrer jusqu'à lui; en second lieu une veilleuse était toujours
allumée dans la chambre à coucher de Sa Majesté.
L'entrée de Leurs Majestés à Amsterdam fut des plus brillantes.
L'impératrice, dans un char attelé de chevaux magnifiques, devançait de
quelques heures l'empereur, qui devait faire son entrée à cheval. Il
parut bientôt lui-même, entouré d'un brillant état-major, qui s'avançait
à pas lents, étincelant de broderies, au milieu des cris d'étonnement et
d'enthousiasme des bons Hollandais. À travers la simplicité de sa mise
perçait une profonde satisfaction, et peut-être un juste sentiment
d'orgueil, en voyant l'accueil que lui valait sa gloire, là comme
ailleurs, et l'universelle sympathie que sa présence excitait dans les
masses. Une draperie aux trois couleurs, d'un très-bel effet, suspendue
à des poteaux plantés de distance en distance, décorait les rues par où
devaient passer Leurs Majestés; et celui qui devait trois ans plus tard
rentrer de nuit au palais des Tuileries comme un fugitif, après avoir eu
beaucoup de peine à se faire ouvrir les portes du château, passait
encore sous des arcs de triomphe avec une gloire vierge encore de
défaites et une fortune encore fidèle. Ces rapprochemens me sont
douleureux; mais ils me viennent à l'esprit malgré moi, aucune année de
l'empire n'ayant été marquée par plus de fêtes, plus d'entrées
triomphantes, plus de réjouissances populaires, que l'année qui précéda
les malheurs de 1812.
Une partie des artistes du Théâtre-Français de Paris avait suivi la cour
en Hollande. Talma y joua les rôles de Bayard et d'Orosmane. M. Alissan
de Chazet y fit exécuter, par les comédiens français d'Amsterdam, un
à-propos vaudeville en l'honneur de Leurs Majestés: j'en ai oublié le
titre. Ici encore je dois relever une assertion non moins fausse de
l'auteur de ces Mémoires sur la prétendue liaison qui eut lieu entre
l'empereur et mademoiselle Bourgoin. Je cite le passage: «Mademoiselle
Bourgoin, l'une des déléguées de la cour de Thalie, pour être du voyage
en Hollande, mademoiselle Bourgoin, étourdie, avait, disait-on,
succombé à la tentation de faire quelques révélations indiscrètes, se
flattant même tout haut d'attirer l'empereur au théâtre où elle
jouerait. Ces petites fanfaronnades, qui n'étaient point des
fanfaronnades de vertu, allèrent jusqu'aux oreilles de l'empereur, qui
ne voulut point paraître au théâtre. Il chargea _Talma_, pour lequel il
avait une grande bienveillance, d'engager la jolie actrice à se taire,
et de lui annoncer qu'à la plus petite indiscrétion elle serait, sous
bonne escorte, reconduite en France.» Cela s'accorde peu avec ce que Sa
Majesté dit un jour à l'empereur Alexandre au sujet de cette actrice,
lors du séjour à Erfurt. Ces paroles, dont l'auteur des Mémoires aurait
dû se souvenir, prouvent bien que l'empereur n'avait aucune vue sur
elle. Il y a quelque chose qui le prouve mieux encore, c'est la grande
discrétion qu'il a toujours eue sur le chapitre des amours.
Durant tout le voyage de Hollande, l'empereur se montra bon, affable,
accueillant tout le monde, et parlant à chacun le langage qui devait lui
convenir. Jamais on ne le vit plus aimable ni plus empressé à plaire. Il
visitait les manufactures, inspectait les chantiers, passait les troupes
en revue, haranguait les marins, et acceptait les bals qui lui étaient
offerts dans toutes les villes où il passait. Dans cette vie de plaisirs
et de distractions apparentes, il se donnait presque plus de mouvement
que dans la vie sérieuse et inquiète des camps. Il se montrait à ses
nouveaux sujets gracieux, poli, parlant à tout le monde. Mais dans ces
promenades, au milieu même de ces fêtes, dans tout ce bruit des villes
qui se portaient à sa rencontre ou lui servaient d'escorte, sous ces
arcs de triomphe qui lui étaient dressés quelquefois à l'entrée d'un
obscur village, sa pensée était plus sérieuse que jamais, et son âme
plus soucieuse, car il songeait dès ce temps à son expédition de Russie.
Peut-être même entrait-il dans cette aménité de manières, dans cette
bonne grâce, dans ces actes de bienfaisance, dont la meilleure partie
était d'ailleurs dans son caractère, le dessein de préparer à l'avance
quelque adoucissement au mécontentement que cette expédition devait
produire; peut-être, en rattachant les cœurs à sa personne, en déployant
tous ses moyens de plaire, pensait-il à se faire pardonner par
l'enthousiasme une guerre dont le résultat, quel qu'il fût, devait
coûter tant de sang et de larmes à l'empire.
Pendant le séjour de Leurs Majestés à Amsterdam, on avait placé dans un
cabinet de l'impératrice un piano, construit de manière à faire l'effet
d'un secrétaire partagé au milieu. Dans ce vide était placé un petit
buste de l'empereur de Russie. Quelques momens après, l'empereur voulut
voir si l'impératrice était bien logée; en visitant l'appartement, il
aperçut ce buste; il l'ôta, et le mit sous son bras sans dire un mot. Il
dit ensuite à une dame de l'impératrice qu'il voulait qu'on ôtât ce
buste. On obéit; mais cela causa de l'étonnement, car on ne croyait pas
encore que la mésintelligence se fût mise entre les deux empereurs.
Quelques jours après son arrivée à Amsterdam, l'empereur s'était mis à
faire quelques excursions dans le pays, accompagné d'une suite peu
nombreuse. Il alla visiter à Saardam la chaumière qui abrita quelque
temps Pierre-le-Grand, lorsqu'il vint en Hollande, sous le nom de Pierre
Michaëloff, étudier la construction. Après s'y être arrêté un quart
d'heure, l'empereur dit en sortant à son grand-maréchal du palais:
«Voilà le plus beau monument de la Hollande.» La veille, sa majesté
l'impératrice avait été visiter le village de Broeck, dont la
Nord-Hollande s'enorgueillit comme d'une merveille. La presque totalité
des maisons de ce village est bâtie en bois et à un seul étage; les
planches qui garnissent le devant sont ornées de peintures diverses,
selon le caprice des propriétaires. Ces peintures sont entretenues avec
un très-grand soin, et se conservent dans un état de fraîcheur
parfaite. Les carreaux des croisées, d'un verre très-fin, laissent
apercevoir des rideaux en soieries brochées de Chine, en mousselines
peintes et d'autres toiles de l'Inde. Les rues sont pavées en briques et
fort propres; on les lave et frotte régulièrement. Elles sont couvertes
d'un sable blanc très-fin avec lequel on imite diverses figures, et
particulièrement des fleurs. Des poteaux placés aux deux bouts de chaque
rue interdisent aux voitures l'entrée du village, dont les maisons
ressemblent de loin à des joujoux d'enfans. Les bestiaux sont soignés
par des mercenaires, à une certaine distance, et il y a même, hors du
village, une auberge pour les étrangers, qui n'ont pas le droit de loger
dans l'intérieur. Sur le devant de quelques maisons, j'ai remarqué, soit
un parterre, soit un certain arrangement de sables colorés et de
coquillages; tantôt de petites statues de bois peint, tantôt des
buissons bizarrement taillés. Il n'y a pas jusqu'à la vaisselle et aux
manches des balais qui ne soient peints de diverses couleurs, et
entretenus comme le reste de la maison. Les habitans poussent la
propreté jusqu'à forcer ceux qui entrent chez eux d'ôter leurs
chaussures et de mettre des pantoufles qui sont à la porte et destinées
à ce singulier usage. On se souvient, à ce sujet, de l'anecdote de
l'empereur Joseph. Ce prince s'étant présenté en bottes à la porte d'une
maison de Broeck, comme on voulait les lui faire quitter pour entrer:
«Je suis l'empereur, dit-il.»--«Quand vous seriez le bourguemestre
d'Amsterdam, lui répondit le maître du logis, vous n'y entrerez pas en
bottes.» Le bon empereur mit les pantoufles.
Pendant le Voyage de Hollande, on avait appris à Leurs Majestés que la
première dent du roi de Rome venait de percer. Ce premier travail de la
dentition n'avait point altéré la santé de l'auguste enfant.
Dans une des petites villes de la Nord-Hollande, les notables
demandèrent à l'empereur la permission de lui présenter un vieillard âgé
de cent un ans. Il ordonna qu'on le fît venir. C'était un vieillard
encore vert, qui avait servi jadis dans les gardes du stathouder; il
présenta une pétition où il suppliait l'empereur d'exempter de la
conscription un de ses petits-fils, l'appui de sa vieillesse. Sa Majesté
lui fit répondre par un interprète qu'on ne le priverait pas de son
petit-fils, et le maréchal Duroc fut chargé de laisser au pauvre
vieillard un témoignage de la libéralité impériale. Dans une autre
petite ville de la Frise, les autorités firent à l'empereur cette
singulière allocution: «Sire! nous avions peur de vous voir avec toute
la Cour; vous êtes presque seul, nous ne vous en verrons que mieux et
plus à notre aise. Vive l'empereur!» L'empereur applaudit à cette loyale
félicitation, et il en fit à l'orateur de touchans remercîmens. Après ce
long voyage, passé dans des fêtes, des revues et des pompes de tout
genre, où l'empereur, sous un air d'amusemens, avait fait de profondes
observations sur la situation morale, commerciale et militaire de la
Hollande, observations qui se résolurent, à son retour à Paris et dans
le pays même, en sages et utiles décrets, Leurs Majestés quittèrent la
Hollande, en passant par Harlem, La Haye, Rotterdam, où elles furent
accueillies, comme dans le reste de la Hollande, par des fêtes. Elles
traversèrent le Rhin, visitèrent Cologne-la-Chapelle, et arrivèrent à
Saint-Cloud dans les premiers jours de novembre 1811.»