CHAPITRE XXIII.

Grossesse de Marie-Louise.--Ce qu'on en pensait dans le

public.--Premières douleurs.--Tout le palais est en émoi.--M.

Dubois.--Agitation de l'empereur.--Napoléon se met au bain.--M.

Dubois entre tout défait dans la salle du bain.--Paroles de

l'empereur.--Il monte à l'appartement de Marie-Louise.--Les

ferremens.--Paroles de Marie-Louise.--L'Empereur écoute avec

angoisse à la porte de l'appartement.--Madame de Montesquiou.--Le

roi de Rome vient au monde.--Joie paternelle de l'empereur.--Ce

qu'il me dit.--On tire le canon.--Spectacle que présentent les rues

de Paris.--Le vingt-deuxième coup.--Madame Blanchard.--Des pages

servant de courriers.--Paris aux sixième et septième étages.--Les

poëtes.--Les étoffes.--La cérémonie de l'ondoiement.--Encore madame

Blanchard.--Le ballon tombé.--Tout un village déplorant la mort

d'un aéronaute qui est à Paris en pleine santé.--Doutes sur la

grossesse de Marie-Louise.--Napoléon accusé de libertinage.--Son

amour pour les enfans.--Mon fils meurt du croup.--Paroles de

l'empereur.--Ma femme à la Malmaison.--Trait de bonté de

Joséphine.--Consolation.

LA grossesse de Marie-Louise avait été exempte d'accident, et promettait

une heureuse délivrance. Ce moment était attendu par l'empereur avec

une impatience à laquelle la France tout entière s'associait depuis

long-temps. C'était alors une chose curieuse à observer que l'état de

l'esprit public, au commencement du mois de mars, quand le peuple,

incertain encore du sexe de l'enfant qui devait naître, formait toutes

sortes de conjectures, et faisait des vœux ardens et unanimes pour que

cet enfant fût un fils, qui recueillît le vaste héritage de la gloire

impériale. Le 19 mars, à sept heures du soir, l'impératrice sentit les

premières douleurs. Dès ce moment tout le palais fut en émoi. On fit

part de cette nouvelle à l'empereur; il envoya tout de suite chercher M.

Dubois, qui demeurait au château depuis quelque temps, et dont les soins

étaient si précieux en cette circonstance. Toute la maison particulière

de l'impératrice, ainsi que madame de Montesquiou, était dans

l'appartement. L'empereur, sa mère, ses sœurs, MM. Corvisart, Bourdier,

Yvan, étaient dans un salon voisin.

L'empereur entrait fréquemment, encourageant sa jeune épouse. Dans

l'intérieur du palais, l'attente était vive, passionnée, bruyante.

C'était à qui aurait la première nouvelle de l'accouchement.

Les douleurs, qui avaient été faibles pendant toute la nuit, se

calmèrent tout-à-fait à cinq heures du matin. M. Dubois, ne voyant rien

qui annonçât un accouchement très-prochain, le dit à l'empereur, qui

renvoya tout le monde, et alla se mettre au bain.

L'anxiété qu'il éprouvait lui avait rendu nécessaire ce moment de repos;

il était tout ému. Il me dit combien l'impératrice souffrait: «Mais,

ajouta-il, elle est pleine de force et de courage.»

L'impératrice, accablée de fatigue, dormit quelques instans. De vives

douleurs l'éveillèrent; elles augmentèrent toujours, sans amener la

crise exigée par la nature, et M. Dubois acquit la triste certitude que

l'accouchement serait difficile et laborieux. Il y avait à peine un

quart d'heure que Sa Majesté était au bain, lorsqu'il se fait annoncer,

et entre dans l'appartement, la figure toute décomposée. Il dit à

l'empereur que sur mille accouchemens, un seul se présentait comme celui

de l'impératrice; qu'il craignait de ne pouvoir sauver la mère en même

temps que l'enfant. «Allons donc, dit l'empereur, ne perdez pas la tête,

M. Dubois; sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère: je vous suis.»

L'empereur sortit précipitamment du bain, me laissant à peine le temps

de l'essuyer. Il passa sa robe de chambre, et descendit. Je sus qu'il

embrassa tendrement l'impératrice, lui recommanda de prendre courage,

et lui tint la main pendant quelque temps. Mais ne pouvant résister à

son émotion, il se retira dans un salon voisin, et là, prêtant l'oreille

au moindre bruit, tremblant de crainte, il passa un quart d'heure dans

des angoisses cruelles. Il fallut employer les ferremens. Marie-Louise

s'en aperçut, et dit avec une douloureuse amertume: «Parce que je suis

impératrice, faut-il donc me sacrifier?» Madame de Montesquiou, qui lui

tenait la tête, lui dit: «Courage, madame; j'ai passé par là; je vous

assure que vos précieux jours ne sont pas en danger.»

Le travail dura vingt-six minutes, et fut très-douloureux. L'enfant

s'était présenté par les pieds; il fallut de grands efforts pour lui

dégager la tête. L'empereur attendait dans le cabinet de toilette, pâle

comme la mort, et paraissant hors de lui. Enfin l'enfant vint au monde.

L'empereur alors se précipita dans l'appartement, embrassant

l'impératrice avec une extrême tendresse, sans même jeter un regard sur

l'enfant, que l'on croyait mort. En effet il resta sept minutes sans

donner aucun signe de vie. On lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie

dans la bouche; on le frappa légèrement du plat de la main sur tout le

corps; on le couvrit de serviettes chaudes. Enfin il poussa un cri.

L'empereur s'élança des bras de l'impératrice pour embrasser ce fils

dont la naissance était pour lui la dernière et la plus haute faveur de

la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait

alternativement la mère pour le fils et le fils pour la mère, et ne

pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta

dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En

m'apercevant, il me dit: «Eh bien! Constant, nous avons un gros garçon!

il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple.» Il l'annonçait

ainsi à toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses

effusions de joie domestique que j'ai pu apprécier combien cette grande

âme, que l'on ne croyait sensible qu'à la gloire, sentait profondément

les jouissances de la famille.

Depuis l'instant où le bourdon de Notre-Dame et les cloches des

différentes paroisses de Paris s'étaient fait entendre, au milieu de la

nuit, jusqu'à celui où le canon annonça l'heureuse délivrance de

l'impératrice, une extrême agitation se manifesta dans Paris. Au point

du jour, la foule s'était portée vers les Tuileries. Les cours, les

quais en étaient encombrés. Chacun attendait avec anxiété le premier

coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux

Tuileries et dans les quartiers avoisinans: à neuf heures et demie on

voyait le peuple, dans les rues les plus éloignées du château, sur tous

les points de Paris, s'arrêter, compter avec émotion les coups de canon.

Le vingt-deuxième coup, qui proclamait la naissance d'un garçon, fut

salué par des acclamations générales. Au silence de l'attente, qui avait

suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes

répandues dans tous les quartiers de la ville, succéda un mouvement

d'enthousiasme difficile à peindre. Dans ce vingt-deuxième coup de canon

était toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en

l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se

connaître, en criant: _Vive l'empereur_! De vieux soldats versaient des

larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribué de leurs sueurs et

de leurs fatigues à préparer l'héritage du roi de Rome, et que leurs

lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.

Napoléon, caché derrière un rideau, à une des croisées de l'impératrice,

jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait

profondément attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il

vint en cet état embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait

verser une larme; mais le bonheur d'être père avait amolli cette âme que

les plus éclatantes victoires et les témoignages les plus sincères de

l'admiration publique semblaient à peine effleurer. Et en effet si

Napoléon fut en droit de croire à sa fortune, ce fut surtout le jour

qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit père d'un roi, lui qui avait

commencé par être cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures,

l'événement qu'attendaient avec une égale impatience la France et

l'Europe était devenu la fête particulière de toutes les familles.

À dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de

l'École-Militaire, pour répandre dans les villes et dans les villages où

elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.

Le télégraphe annonçait de toute part cet heureux événement, et à deux

heures après midi on avait déjà reçu la réponse de Lyon, de Lille, de

Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de

l'empire. Cette réponse était, comme on pense, parfaitement d'accord

avec les sentimens de la capitale.

Pour répondre à l'empressement de la foule qui se pressait

continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de

l'impératrice et de son auguste enfant, il avait été décidé qu'un des

chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le

premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se

présenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les

médecins de Sa Majesté devaient remettre deux fois par jour. Au bout de

quelques heures, des courriers extraordinaires étaient déjà sur toutes

les routes, portant aux cours étrangères la nouvelle de l'accouchement

de l'impératrice; des pages de l'empereur avaient été chargés de cette

mission auprès du sénat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de

Rome. Des ordres furent donnés dans les villes de guerre et dans les

ports, pour qu'on y tirât les mêmes salves qu'à Paris, et pour que les

flottes fussent pavoisées. Une belle soirée favorisa les réjouissances

particulières de la capitale. Les maisons avaient été spontanément

illuminées. Ceux qui cherchent à deviner par les apparences extérieures

quelle est la pensée d'un peuple dans des événemens de ce genre,

remarquèrent que les derniers étages des maisons situées dans les

faubourgs étaient aussi éclairés que les hôtels les plus somptueux et

les plus belles maisons de la capitale. Les édifices publics qui, dans

d'autres circonstances, se font remarquer, grâce à l'obscurité des

maisons environnantes, l'étaient à peine, dans cette profusion de

lumières que la reconnaissance publique avait allumées à toutes les

fenêtres. Les bateliers donnèrent sur l'eau une fête impromptu qui dura

une partie de la nuit, et à laquelle une foule immense prit part du

rivage, en témoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente

ans avait passé par tant d'émotions, et qui avait fêté tant de

victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se fût agi d'une

première fête, ou d'un changement heureux dans sa destinée. Des vers

furent chantés ou récités sur tous les théâtres, et il n'y eut forme

poétique, depuis l'ode jusqu'à la fable, qui ne fût employée à célébrer

l'événement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite

qu'une somme de cent mille francs, prélevée sur les fonds particuliers

de l'empereur, fut répartie par M. Dequevauvilliers, secrétaire de la

comptabilité de la chambre, entre les auteurs des poésies qui furent

envoyées aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres

événemens, donna naissance aux étoffes appelées _c...-roi-de-Rome_,

comme on avait dit dans l'ancien régime _c...-Dauphin_.

Dans la soirée du 20 mars, à neuf heures, le roi de Rome fut ondoyé dans

la chapelle des Tuileries; la cérémonie était magnifique. L'empereur

Napoléon, entouré des princes et princesses et de toute sa cour, le

plaça au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmonté d'un dais avec

un prie-Dieu. On avait placé entre l'autel et la balustrade, sur un

tapis de velours blanc, un socle de granit, surmonté d'un magnifique

vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur était grave,

mais la tendresse paternelle répandait sur sa figure un air de bonheur;

on eût dit qu'il se sentait à moitié soulagé du fardeau de l'empire, en

voyant l'auguste enfant qui semblait destiné à le reprendre un jour des

mains de son père. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour

présenter l'enfant à l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de

recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gaîté

bruyante qui, au même moment, animait au dehors une foule immense, que

le spectacle d'un très-beau feu d'artifice et de magnifiques

illuminations avaient amassée de tous les points de Paris dans le

voisinage des Tuileries.

Madame Blanchard, qui était partie en ballon une heure après la

naissance du roi de Rome, pour en répandre la nouvelle dans les lieux

qui se trouvaient sur son passage, était d'abord descendue à

Saint-Tiébault, près de Lagny. Mais là, le vent lui ayant manqué, elle

était revenue à Paris. Son ballon se releva après son départ, et alla

tomber dans un bourg à six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant

dans ce ballon que des vêtemens et quelques provisions, ne doutèrent pas

que l'intrépide aéronaute n'eût fait naufrage; mais au moment où la

nouvelle de sa mort était envoyée à Paris, madame Blanchard y arrivait

elle-même, et dissipait toute inquiétude.

Beaucoup de personnes avaient douté de la grossesse de Marie-Louise.

Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots

raisonnemens que ces personnes firent à ce sujet, et que la malveillance

cherchait à répandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et

ce qui prouve que c'était, chez le plus grand nombre de ces personnes,

mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur

de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans

naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mère une

jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si

Napoléon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de

légitimes, surtout avec une jeune épouse qu'on savait généralement d'une

santé florissante? Au reste, ce n'était pas le premier, et ce ne fut pas

le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napoléon. Sa position était

trop haute, et sa gloire trop éclatante, pour ne pas inspirer

quelquefois des sentimens exagérés, soit en admiration, soit en haine.

Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent à dire que Napoléon

était peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'être père

n'allait pas jusqu'au fond de cette âme dévorée d'ambition. Je puis

citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche

particulièrement, et que j'ai d'autant plus de plaisir à raconter que,

en même temps qu'elle répond victorieusement aux calomnies dont je

parle, elle prouve la bienveillance toute particulière dont m'honorait

Sa Majesté. Comme père et comme fidèle serviteur, j'éprouve une

satisfaction douce, quoique douloureuse, à la consigner dans ces

Mémoires. Napoléon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de

lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces

entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprès de l'empereur. La

conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le

reconduisis près de sa mère. Quelque temps après il fut atteint du

croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majesté avait cru

devoir faire un appel spécial à la faculté de Paris, enlevait beaucoup

d'enfans à leurs familles. Le mien mourut à Paris: nous étions alors au

château de Compiègne. J'en reçus la triste nouvelle au moment de

descendre à la toilette. J'étais trop accablé de cette perte pour me

rendre à mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empêchait de

venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon

fils, il dit avec bonté: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur!

Nous autres pères, nous savons ce que c'est!

À quelque temps de là, ma femme alla voir l'impératrice Joséphine à la

Malmaison. Cette aimable princesse daigna la recevoir seule dans le

petit salon qui précédait la chambre à coucher; elle la fit asseoir

auprès d'elle, et essaya de la consoler par de touchantes paroles. Elle

dit que ce malheur ne frappait pas que nous; qu'elle-même avait perdu

son petit-fils par suite de la même maladie. En disant cela elle se mit

à pleurer; car ce souvenir venait de réveiller dans son âme de récentes

douleurs. Ma femme baigna de ses larmes les mains de cette excellente

princesse. Joséphine ajouta mille choses attendrissantes, tâchant

d'alléger ses peines en les partageant, et de ramener ainsi la

résignation dans le cœur d'une pauvre mère. Le souvenir de cette bonté

adoucit nos anciens chagrins, et j'avoue que c'est tout à la fois un

honneur et une consolation pour nous, que de nous rappeler les augustes

sympathies que la perte de ce cher enfant excita dans le cœur de

Napoléon et dans celui de Joséphine. On ne saura jamais bien tout ce que

cette princesse surtout avait de sensibilité et de compassion pour les

peines d'autrui, et tout ce que sa belle âme renfermait de trésors de

bonté.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 338 / 456 题