Grossesse de Marie-Louise.--Ce qu'on en pensait dans le
public.--Premières douleurs.--Tout le palais est en émoi.--M.
Dubois.--Agitation de l'empereur.--Napoléon se met au bain.--M.
Dubois entre tout défait dans la salle du bain.--Paroles de
l'empereur.--Il monte à l'appartement de Marie-Louise.--Les
ferremens.--Paroles de Marie-Louise.--L'Empereur écoute avec
angoisse à la porte de l'appartement.--Madame de Montesquiou.--Le
roi de Rome vient au monde.--Joie paternelle de l'empereur.--Ce
qu'il me dit.--On tire le canon.--Spectacle que présentent les rues
de Paris.--Le vingt-deuxième coup.--Madame Blanchard.--Des pages
servant de courriers.--Paris aux sixième et septième étages.--Les
poëtes.--Les étoffes.--La cérémonie de l'ondoiement.--Encore madame
Blanchard.--Le ballon tombé.--Tout un village déplorant la mort
d'un aéronaute qui est à Paris en pleine santé.--Doutes sur la
grossesse de Marie-Louise.--Napoléon accusé de libertinage.--Son
amour pour les enfans.--Mon fils meurt du croup.--Paroles de
l'empereur.--Ma femme à la Malmaison.--Trait de bonté de
Joséphine.--Consolation.
LA grossesse de Marie-Louise avait été exempte d'accident, et promettait
une heureuse délivrance. Ce moment était attendu par l'empereur avec
une impatience à laquelle la France tout entière s'associait depuis
long-temps. C'était alors une chose curieuse à observer que l'état de
l'esprit public, au commencement du mois de mars, quand le peuple,
incertain encore du sexe de l'enfant qui devait naître, formait toutes
sortes de conjectures, et faisait des vœux ardens et unanimes pour que
cet enfant fût un fils, qui recueillît le vaste héritage de la gloire
impériale. Le 19 mars, à sept heures du soir, l'impératrice sentit les
premières douleurs. Dès ce moment tout le palais fut en émoi. On fit
part de cette nouvelle à l'empereur; il envoya tout de suite chercher M.
Dubois, qui demeurait au château depuis quelque temps, et dont les soins
étaient si précieux en cette circonstance. Toute la maison particulière
de l'impératrice, ainsi que madame de Montesquiou, était dans
l'appartement. L'empereur, sa mère, ses sœurs, MM. Corvisart, Bourdier,
Yvan, étaient dans un salon voisin.
L'empereur entrait fréquemment, encourageant sa jeune épouse. Dans
l'intérieur du palais, l'attente était vive, passionnée, bruyante.
C'était à qui aurait la première nouvelle de l'accouchement.
Les douleurs, qui avaient été faibles pendant toute la nuit, se
calmèrent tout-à-fait à cinq heures du matin. M. Dubois, ne voyant rien
qui annonçât un accouchement très-prochain, le dit à l'empereur, qui
renvoya tout le monde, et alla se mettre au bain.
L'anxiété qu'il éprouvait lui avait rendu nécessaire ce moment de repos;
il était tout ému. Il me dit combien l'impératrice souffrait: «Mais,
ajouta-il, elle est pleine de force et de courage.»
L'impératrice, accablée de fatigue, dormit quelques instans. De vives
douleurs l'éveillèrent; elles augmentèrent toujours, sans amener la
crise exigée par la nature, et M. Dubois acquit la triste certitude que
l'accouchement serait difficile et laborieux. Il y avait à peine un
quart d'heure que Sa Majesté était au bain, lorsqu'il se fait annoncer,
et entre dans l'appartement, la figure toute décomposée. Il dit à
l'empereur que sur mille accouchemens, un seul se présentait comme celui
de l'impératrice; qu'il craignait de ne pouvoir sauver la mère en même
temps que l'enfant. «Allons donc, dit l'empereur, ne perdez pas la tête,
M. Dubois; sauvez la mère, ne pensez qu'à la mère: je vous suis.»
L'empereur sortit précipitamment du bain, me laissant à peine le temps
de l'essuyer. Il passa sa robe de chambre, et descendit. Je sus qu'il
embrassa tendrement l'impératrice, lui recommanda de prendre courage,
et lui tint la main pendant quelque temps. Mais ne pouvant résister à
son émotion, il se retira dans un salon voisin, et là, prêtant l'oreille
au moindre bruit, tremblant de crainte, il passa un quart d'heure dans
des angoisses cruelles. Il fallut employer les ferremens. Marie-Louise
s'en aperçut, et dit avec une douloureuse amertume: «Parce que je suis
impératrice, faut-il donc me sacrifier?» Madame de Montesquiou, qui lui
tenait la tête, lui dit: «Courage, madame; j'ai passé par là; je vous
assure que vos précieux jours ne sont pas en danger.»
Le travail dura vingt-six minutes, et fut très-douloureux. L'enfant
s'était présenté par les pieds; il fallut de grands efforts pour lui
dégager la tête. L'empereur attendait dans le cabinet de toilette, pâle
comme la mort, et paraissant hors de lui. Enfin l'enfant vint au monde.
L'empereur alors se précipita dans l'appartement, embrassant
l'impératrice avec une extrême tendresse, sans même jeter un regard sur
l'enfant, que l'on croyait mort. En effet il resta sept minutes sans
donner aucun signe de vie. On lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie
dans la bouche; on le frappa légèrement du plat de la main sur tout le
corps; on le couvrit de serviettes chaudes. Enfin il poussa un cri.
L'empereur s'élança des bras de l'impératrice pour embrasser ce fils
dont la naissance était pour lui la dernière et la plus haute faveur de
la fortune. Il paraissait au comble de la joie; il quittait
alternativement la mère pour le fils et le fils pour la mère, et ne
pouvait se rassasier de la vue de l'un et de l'autre. Quand il remonta
dans l'appartement pour s'habiller, son visage respirait la joie. En
m'apercevant, il me dit: «Eh bien! Constant, nous avons un gros garçon!
il s'est joliment fait tirer l'oreille, par exemple.» Il l'annonçait
ainsi à toutes les autres personnes qu'il rencontrait. C'est dans ses
effusions de joie domestique que j'ai pu apprécier combien cette grande
âme, que l'on ne croyait sensible qu'à la gloire, sentait profondément
les jouissances de la famille.
Depuis l'instant où le bourdon de Notre-Dame et les cloches des
différentes paroisses de Paris s'étaient fait entendre, au milieu de la
nuit, jusqu'à celui où le canon annonça l'heureuse délivrance de
l'impératrice, une extrême agitation se manifesta dans Paris. Au point
du jour, la foule s'était portée vers les Tuileries. Les cours, les
quais en étaient encombrés. Chacun attendait avec anxiété le premier
coup de canon. Mais ce spectacle curieux n'avait pas seulement lieu aux
Tuileries et dans les quartiers avoisinans: à neuf heures et demie on
voyait le peuple, dans les rues les plus éloignées du château, sur tous
les points de Paris, s'arrêter, compter avec émotion les coups de canon.
Le vingt-deuxième coup, qui proclamait la naissance d'un garçon, fut
salué par des acclamations générales. Au silence de l'attente, qui avait
suspendu comme par enchantement la marche de toutes les personnes
répandues dans tous les quartiers de la ville, succéda un mouvement
d'enthousiasme difficile à peindre. Dans ce vingt-deuxième coup de canon
était toute une dynastie, tout un avenir. Les chapeaux volaient en
l'air; on courait au devant les uns des autres, on s'embrassait sans se
connaître, en criant: _Vive l'empereur_! De vieux soldats versaient des
larmes de joie, en pensant qu'ils avaient contribué de leurs sueurs et
de leurs fatigues à préparer l'héritage du roi de Rome, et que leurs
lauriers allaient ombrager le berceau d'une dynastie.
Napoléon, caché derrière un rideau, à une des croisées de l'impératrice,
jouissait du spectacle de la joie populaire, et en paraissait
profondément attendri. De grosses larmes roulaient dans ses yeux; il
vint en cet état embrasser son fils. Jamais la gloire ne lui avait fait
verser une larme; mais le bonheur d'être père avait amolli cette âme que
les plus éclatantes victoires et les témoignages les plus sincères de
l'admiration publique semblaient à peine effleurer. Et en effet si
Napoléon fut en droit de croire à sa fortune, ce fut surtout le jour
qu'une archiduchesse d'Autriche le rendit père d'un roi, lui qui avait
commencé par être cadet d'une famille corse. Au bout de quelques heures,
l'événement qu'attendaient avec une égale impatience la France et
l'Europe était devenu la fête particulière de toutes les familles.
À dix heures et demie, madame Blanchard partit en ballon de
l'École-Militaire, pour répandre dans les villes et dans les villages où
elle devait passer la nouvelle de la naissance du roi de Rome.
Le télégraphe annonçait de toute part cet heureux événement, et à deux
heures après midi on avait déjà reçu la réponse de Lyon, de Lille, de
Bruxelles, d'Anvers, de Brest, et de plusieurs autres grandes villes de
l'empire. Cette réponse était, comme on pense, parfaitement d'accord
avec les sentimens de la capitale.
Pour répondre à l'empressement de la foule qui se pressait
continuellement aux portes du palais, afin d'avoir des nouvelles de
l'impératrice et de son auguste enfant, il avait été décidé qu'un des
chambellans de service se tiendrait du matin jusqu'au soir dans le
premier salon du grand appartement, pour recevoir les personnes qui se
présenteraient, et leur donner connaissance du bulletin que les
médecins de Sa Majesté devaient remettre deux fois par jour. Au bout de
quelques heures, des courriers extraordinaires étaient déjà sur toutes
les routes, portant aux cours étrangères la nouvelle de l'accouchement
de l'impératrice; des pages de l'empereur avaient été chargés de cette
mission auprès du sénat d'Italie et des corps municipaux de Milan et de
Rome. Des ordres furent donnés dans les villes de guerre et dans les
ports, pour qu'on y tirât les mêmes salves qu'à Paris, et pour que les
flottes fussent pavoisées. Une belle soirée favorisa les réjouissances
particulières de la capitale. Les maisons avaient été spontanément
illuminées. Ceux qui cherchent à deviner par les apparences extérieures
quelle est la pensée d'un peuple dans des événemens de ce genre,
remarquèrent que les derniers étages des maisons situées dans les
faubourgs étaient aussi éclairés que les hôtels les plus somptueux et
les plus belles maisons de la capitale. Les édifices publics qui, dans
d'autres circonstances, se font remarquer, grâce à l'obscurité des
maisons environnantes, l'étaient à peine, dans cette profusion de
lumières que la reconnaissance publique avait allumées à toutes les
fenêtres. Les bateliers donnèrent sur l'eau une fête impromptu qui dura
une partie de la nuit, et à laquelle une foule immense prit part du
rivage, en témoignant la plus vive joie. Ce peuple, qui depuis trente
ans avait passé par tant d'émotions, et qui avait fêté tant de
victoires, montrait un enthousiasme aussi vif que s'il se fût agi d'une
première fête, ou d'un changement heureux dans sa destinée. Des vers
furent chantés ou récités sur tous les théâtres, et il n'y eut forme
poétique, depuis l'ode jusqu'à la fable, qui ne fût employée à célébrer
l'événement du 20 mars 1811. J'ai appris d'une personne bien instruite
qu'une somme de cent mille francs, prélevée sur les fonds particuliers
de l'empereur, fut répartie par M. Dequevauvilliers, secrétaire de la
comptabilité de la chambre, entre les auteurs des poésies qui furent
envoyées aux Tuileries. Enfin, la mode, qui exploite les moindres
événemens, donna naissance aux étoffes appelées _c...-roi-de-Rome_,
comme on avait dit dans l'ancien régime _c...-Dauphin_.
Dans la soirée du 20 mars, à neuf heures, le roi de Rome fut ondoyé dans
la chapelle des Tuileries; la cérémonie était magnifique. L'empereur
Napoléon, entouré des princes et princesses et de toute sa cour, le
plaça au milieu de la chapelle, sur un fauteuil surmonté d'un dais avec
un prie-Dieu. On avait placé entre l'autel et la balustrade, sur un
tapis de velours blanc, un socle de granit, surmonté d'un magnifique
vase de vermeil, formant les fonts baptismaux. L'empereur était grave,
mais la tendresse paternelle répandait sur sa figure un air de bonheur;
on eût dit qu'il se sentait à moitié soulagé du fardeau de l'empire, en
voyant l'auguste enfant qui semblait destiné à le reprendre un jour des
mains de son père. Quand il s'approcha des fonts baptismaux, pour
présenter l'enfant à l'ondoiement, il y eut un moment de silence et de
recueillement religieux, qui faisait un contraste touchant avec la gaîté
bruyante qui, au même moment, animait au dehors une foule immense, que
le spectacle d'un très-beau feu d'artifice et de magnifiques
illuminations avaient amassée de tous les points de Paris dans le
voisinage des Tuileries.
Madame Blanchard, qui était partie en ballon une heure après la
naissance du roi de Rome, pour en répandre la nouvelle dans les lieux
qui se trouvaient sur son passage, était d'abord descendue à
Saint-Tiébault, près de Lagny. Mais là, le vent lui ayant manqué, elle
était revenue à Paris. Son ballon se releva après son départ, et alla
tomber dans un bourg à six lieues plus loin. Les habitans, ne trouvant
dans ce ballon que des vêtemens et quelques provisions, ne doutèrent pas
que l'intrépide aéronaute n'eût fait naufrage; mais au moment où la
nouvelle de sa mort était envoyée à Paris, madame Blanchard y arrivait
elle-même, et dissipait toute inquiétude.
Beaucoup de personnes avaient douté de la grossesse de Marie-Louise.
Quelques-unes la croyaient feinte; je n'ai jamais pu concevoir les sots
raisonnemens que ces personnes firent à ce sujet, et que la malveillance
cherchait à répandre dans le public. Mais ce qu'il y a de singulier, et
ce qui prouve que c'était, chez le plus grand nombre de ces personnes,
mauvaise foi et niaiserie, c'est que d'une part on accusait l'empereur
de libertinage, on lui supposait gratuitement un grand nombre d'enfans
naturels, et, de l'autre, on le croyait incapable de rendre mère une
jeune princesse de dix-neuf ans. La haine fausse ainsi le jugement. Si
Napoléon avait eu des enfans naturels, pourquoi n'en pouvait-il avoir de
légitimes, surtout avec une jeune épouse qu'on savait généralement d'une
santé florissante? Au reste, ce n'était pas le premier, et ce ne fut pas
le dernier de ce genre, auquel donna lieu Napoléon. Sa position était
trop haute, et sa gloire trop éclatante, pour ne pas inspirer
quelquefois des sentimens exagérés, soit en admiration, soit en haine.
Il y eut aussi quelques malveillans qui se plurent à dire que Napoléon
était peu capable de sentimens tendres, et que le bonheur d'être père
n'allait pas jusqu'au fond de cette âme dévorée d'ambition. Je puis
citer entre mille traits une petite anecdote qui me touche
particulièrement, et que j'ai d'autant plus de plaisir à raconter que,
en même temps qu'elle répond victorieusement aux calomnies dont je
parle, elle prouve la bienveillance toute particulière dont m'honorait
Sa Majesté. Comme père et comme fidèle serviteur, j'éprouve une
satisfaction douce, quoique douloureuse, à la consigner dans ces
Mémoires. Napoléon aimait beaucoup les enfans. Un jour il me demanda de
lui amener le mien; je sortis pour l'aller chercher. Sur ces
entrefaites, M. de Talleyrand fut introduit auprès de l'empereur. La
conversation dura long-temps; mon enfant s'ennuyait d'attendre, je le
reconduisis près de sa mère. Quelque temps après il fut atteint du
croup. Cette cruelle maladie, contre laquelle Sa Majesté avait cru
devoir faire un appel spécial à la faculté de Paris, enlevait beaucoup
d'enfans à leurs familles. Le mien mourut à Paris: nous étions alors au
château de Compiègne. J'en reçus la triste nouvelle au moment de
descendre à la toilette. J'étais trop accablé de cette perte pour me
rendre à mon devoir. L'empereur fit demander ce qui m'empêchait de
venir, et comme on lui rapporta que je venais d'apprendre la mort de mon
fils, il dit avec bonté: Ce pauvre Constant! Quelle horrible douleur!
Nous autres pères, nous savons ce que c'est!
À quelque temps de là, ma femme alla voir l'impératrice Joséphine à la
Malmaison. Cette aimable princesse daigna la recevoir seule dans le
petit salon qui précédait la chambre à coucher; elle la fit asseoir
auprès d'elle, et essaya de la consoler par de touchantes paroles. Elle
dit que ce malheur ne frappait pas que nous; qu'elle-même avait perdu
son petit-fils par suite de la même maladie. En disant cela elle se mit
à pleurer; car ce souvenir venait de réveiller dans son âme de récentes
douleurs. Ma femme baigna de ses larmes les mains de cette excellente
princesse. Joséphine ajouta mille choses attendrissantes, tâchant
d'alléger ses peines en les partageant, et de ramener ainsi la
résignation dans le cœur d'une pauvre mère. Le souvenir de cette bonté
adoucit nos anciens chagrins, et j'avoue que c'est tout à la fois un
honneur et une consolation pour nous, que de nous rappeler les augustes
sympathies que la perte de ce cher enfant excita dans le cœur de
Napoléon et dans celui de Joséphine. On ne saura jamais bien tout ce que
cette princesse surtout avait de sensibilité et de compassion pour les
peines d'autrui, et tout ce que sa belle âme renfermait de trésors de
bonté.