Les restes du maréchal Lannes transférés au Panthéon.--Cérémonie
funèbre.--Aspect de l'église des Invalides le jour de cette
cérémonie.--Inscription glorieuse.--Cortége.--Derniers
adieux.--Larmes sincères.--Séjour à Rambouillet.--Duel entre deux
pages de l'empereur.--Prudence paternelle de M. d'Assigny.--La
Saint-Louis fêtée en l'honneur de l'impératrice.--Pronostics tirés
après coup.--Revue de la garde impériale hollandaise.--Graves
désordres.--Sollicitude de l'empereur.--Heureuse idée d'un
officier.--Influence du seul nom de l'empereur.--Napoléon parrain
et Marie-Louise marraine.--Sage prévoyance de
l'empereur.--Distraction de l'empereur pendant les offices de
l'église.--Heureuse nouvelle annoncée par l'empereur.--Retard dans
la grossesse de l'impératrice.--Inquiétude de Napoléon.--La cause
du retard découverte.--Maux de cœur de Marie-Louise.--Joie
universelle.
DANS les derniers jours de juillet, on se porta en foule à l'église de
l'Hôtel des Invalides, où étaient déposés les corps du général
Saint-Hilaire et du duc de Montebello. Les restes du maréchal étaient
placés auprès du tombeau de Turenne. Les matinées étaient employées à la
célébration de plusieurs messes qui se disaient sur un autel double,
élevé entre la nef et le dôme. Pendant quatre jours on vit flotter sur
la flèche du dôme une longue flamme, ou pavillon noir, bordé de blanc.
Le jour même de la translation des restes du maréchal, de l'église des
Invalides au Panthéon, je fus envoyé de Saint-Cloud à Paris pour un
message particulier de l'empereur. Ma commission faite, il me restait
quelques instans de loisir, dont je profitai pour aller voir cette
lugubre cérémonie, et dire un dernier adieu au brave guerrier que
j'avais vu mourir. À midi, toutes les autorités civiles et militaires se
rendirent à l'hôtel. Le corps fut transféré du dôme dans l'église, sous
un catafalque formé par une grande pyramide d'Égypte, portée sur une
estrade élevée, ouverte par quatre grands arcs, dont les cintres étaient
entourés d'une guirlande de lauriers enlacés de cyprès. Aux angles
étaient des statues dans l'attitude de la douleur, représentant la
Force, la Justice, la Prudence et la Tempérance, vertus caractéristiques
des héros. Cette pyramide était terminée par une urne cinéraire,
surmontée d'une couronne de feu. Sur les faces de la pyramide étaient
placés les armes du duc et des médaillons rappelant les faits les plus
mémorables de sa vie, et soutenus par des génies en pleurs. Sous
l'obélisque était placé le sarcophage renfermant le corps du maréchal;
aux angles étaient des trophées composés de drapeaux enlevés sur les
ennemis. Des candélabres en argent, et en très-grand nombre, étaient
fixés sur les gradins qui servaient d'estrade à ce monument. L'autel, en
bois de chêne, rétabli où il était avant la révolution, était double et
à double tabernacle. Sur les portes du tabernacle étaient les tables de
la loi; il était surmonté d'une grande croix sur le croisant de laquelle
était suspendu un suaire. Aux angles de l'autel étaient les statues de
saint Louis et de saint Napoléon. Quatre grands candélabres étaient
placés sur des piédestaux aux angles des gradins. Le pavé du chœur,
celui de la nef étaient revêtus d'un tapis de deuil. La chaire, drapée
en noir, décorée de l'aigle impériale, et où fut prononcée l'oraison
funèbre du maréchal, était placée à gauche en avant du catafalque; à
droite était un siége en bois d'ébène, décoré des armes impériales,
d'abeilles, d'étoiles, de galons, de franges et autres ornemens en
placage d'argent. Il était destiné au prince archi-chancelier de
l'empire, qui présidait la cérémonie. Des gradins étaient élevés dans
les arcades des bas-côtés, et correspondaient aux tribunes qui étaient
au dessus. En avant de ces gradins étaient les siéges et les banquettes
pour les autorités civiles et militaires, les cardinaux, archevêques,
évêques, etc. Les armes, les décorations, le bâton et la couronne de
lauriers du maréchal, étaient placés sur le cercueil.
Toute la nef et le fond des bas-côtés étaient tendus de noir avec
encadremens blancs; les fenêtres l'étaient aussi. On voyait sur les
draperies les armes, le bâton et le chiffre du maréchal.
L'orgue était caché par une vaste tenture qui ne nuisait pas à la
propagation de ses lugubres sons. Dix-huit lampes sépulcrales d'argent
étaient suspendues, avec des chaînes de même métal, à des lances
terminées par des guidons enlevés à l'ennemi. Sur les pilastres de la
nef était fixés des trophées d'armes, composés des drapeaux pris dans
les différentes affaires qui ont illustré la vie du maréchal.
Le pourtour de l'autel, du côté de l'esplanade, était revêtu d'une
tenture de deuil; au dessus étaient les armes du duc, fixées par deux
renommées tenant les palmes de la victoire; au dessus on lisait:
NAPOLÉON _à la mémoire du duc de Montebello, mort glorieusement aux
champs d'Essling, le_ 22 _mai_ 1809.
Le conservatoire de musique exécuta une messe composée des plus beaux
morceaux de musique sacrée de Mozart. Après la cérémonie, le corps fut
porté jusqu'à la porte de l'église, et placé sur le char funèbre, orné
de lauriers et de quatre faisceaux de drapeaux enlevés à l'ennemi dans
les affaires où le maréchal s'était trouvé, et par les troupes de son
corps d'armée. Il était précédé par un cortége militaire et religieux,
et suivi d'un cortége de deuil et d'honneur. Le cortége militaire était
composé de détachemens de toutes les armes, de cavalerie et d'infanterie
légère et de ligne, d'artillerie à cheval et à pied; suivis de canons,
de caissons, de sapeurs, de mineurs, tous précédés de tambours, de
trompettes, de musique, etc.; l'état-major général ayant à sa tête le
maréchal prince de Wagram, et composé de tous les officiers généraux et
d'état-major de la division et de la place.
Le cortége religieux se composait des enfans et vieillards des hospices,
du clergé de toutes les paroisses et de l'église métropolitaine de
Paris, avec les croix et bannières, les chantres et la musique
religieuse, l'aumônier de Sa Majesté avec les assistans. Le char
portant le corps du maréchal, suivait immédiatement. Les maréchaux ducs
de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmühl,
portaient les coins du poêle. Aux deux côtés du char, deux aides-de-camp
du maréchal portaient deux étendards. Sur le cercueil étaient fixés le
bâton de maréchal et les décorations du duc de Montebello.
Après le char venaient le deuil et le cortége d'honneur; la voiture vide
du maréchal, ayant aux portières deux de ses aides-de-camp à cheval;
quatre voitures de deuil destinées à la famille du maréchal; les
voitures des princes grands dignitaires, des ministres, maréchaux,
colonels généraux, premiers inspecteurs. Un détachement de cavalerie,
précédé de trompettes et de musique à cheval, suivait les voitures et
fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les
cloches des églises sonnaient, et treize coups de canon étaient tirés
par intervalle.
Arrivé à l'entrée de l'église souterraine de Sainte-Geneviève, le corps
fut descendu à bras par des grenadiers décorés et blessés dans les mêmes
batailles que le maréchal. L'aumônier de Sa Majesté remit le corps à
l'archiprêtre. Le prince d'Eckmühl adressa au duc de Montebello les
regrets de l'armée; et le prince archi-chancelier déposa sur le
cercueil la médaille destinée à perpétuer la mémoire de ces honneurs
funèbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient
mérités. Alors toute la foule s'écoula, et il ne resta dans le temple
que quelques anciens serviteurs du maréchal, qui honoraient sa mémoire,
par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil
public et cette imposante cérémonie. Ils me connaissaient, pour nous
être trouvés ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et
nous sortîmes ensemble du Panthéon.
Pendant ma courte excursion à Paris, Leurs Majestés avaient quitté
Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec
les équipages du maréchal prince de Neufchâtel, qui avait momentanément
quitté la cour pour assister aux obsèques du brave duc de Montebello.
Ce fut, si ma mémoire ne me trompe pas, en arrivant à Rambouillet que
j'appris les détails d'un duel qui avait eu lieu le jour même entre deux
de MM. les pages de Sa Majesté. Je ne me rappelle pas la cause de leur
querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle était devenue fort
grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasionées. C'était une
dispute d'écoliers; mais ces écoliers portaient une épée, et se
regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires:
il fut donc décidé qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux
choses, du temps et du secret. Quant au temps, il était employé, depuis
quatre ou cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, presque sans
interruption. Le secret ne fut pas gardé.
M. d'Assigny, homme d'un mérite rare et d'une vertu parfaite, était
alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bontés et sa justice
l'avaient fait chérir de ses élèves. Voulant prévenir un malheur, il
appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destinés à
servir dans l'armée, ne pouvaient entendre à aucune autre réparation que
celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler
dans un sens opposé: il n'eût pas été obéi; mais il s'offrit pour
témoin, fut accepté par les jeunes gens, et chargé de fixer le choix des
armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donné pour le
lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutumé pour ces
sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son
adversaire; l'autre déchargea son arme en l'air. Aussitôt ils se
précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce
moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le
digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda
aussi le sien. Les pistolets, chargés par M. d'Assigny, ne contenaient
que des balles de liége; ce que les jeunes gens ignorèrent toujours.
Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosité le 25
août, jour de la fête de Sa Majesté l'impératrice. Elles pensaient que,
de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait
cette solennité à une autre époque de l'année; ce qu'il aurait aisément
pu faire en fêtant son auguste épouse sous le nom de Marie. Mais
l'empereur ne s'arrêta point à de pareilles craintes. Il est même
probable qu'il fut le seul dans tout le château à qui il n'en vint pas
l'idée. Sûr de sa puissance et des espérances que la nation française
fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien à redouter de
princes exilés ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance
de résurrection. J'ai entendu dire depuis et très-sérieusement, que Sa
Majesté avait eu tort de fêter la Saint-Louis; que cela lui avait porté
malheur, etc.; mais ces pronostics, tirés après l'événement,
n'occupaient alors la pensée de qui que ce fût, et la Saint-Louis fut
célébrée en l'honneur de l'impératrice Marie-Louise avec une pompe et
une allégresse extraordinaires.
Peu de jours après ces réjouissances, Leurs Majestés passèrent en revue
dans le bois de Boulogne, les régimens de la garde impériale
hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mandés à Paris. Pour
célébrer leur bienvenue, Sa Majesté fit placer de distance en distance,
dans les allées du bois, des tonneaux de vin, défoncés par un bout, où
chaque soldat venait puiser à discrétion. Cette munificence impériale
eut des suites fâcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les
soldats hollandais, plus accoutumés à la bière forte qu'au vin, mais
pourtant fort avides de cette dernière boisson, en prirent outre mesure,
et les têtes s'échauffèrent à un degré inquiétant. Ils commencèrent
d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui
les observaient de trop près. Puis un orage étant survenu tout à coup et
les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se hâtant de rentrer dans
Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un état à
peu près complet d'ivresse, se mirent à battre le bois, arrêtant toutes
les femmes qui se présentaient, et menant fort rudement les hommes dont
la plupart étaient accompagnées. En un instant ce ne fut dans tout le
bois que cris de terreur, vociférations, juremens et batailles sans
nombre. Quelques personnes effrayées reculèrent jusqu'à Saint-Cloud, où
était l'empereur, qui ne fut pas plus tôt informé de ce désordre qu'il
ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les
Hollandais à la raison. Sa Majesté était fort en colère, et disait:
«A-t-on jamais vu rien de pareil à ces grosses têtes? Les voilà sens
dessus dessous pour deux verres de vin!» En dépit de cette espèce de
plaisanterie, l'empereur n'était pas sans inquiétude. Il vint se placer
à la grille du parc, vis-à-vis du pont, et adressa lui-même des
recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler à
rétablir l'ordre. Malheureusement la nuit était trop avancée pour que
l'on pût distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait
comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait
pas eu l'heureuse idée de s'écrier: «L'empereur, voilà l'empereur!» Les
hommes du piquet répétèrent après lui: «Voilà l'empereur!» en chargeant
les Hollandais les plus mutins. Et telle était la terreur qu'inspirait à
ces soldats étrangers le nom seul de Sa Majesté, que des milliers
d'hommes armés, ivres et furieux, se dispersèrent devant ce seul nom, et
regagnèrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrètement qu'ils
purent. On en arrêta quelques-uns, qui furent sévèrement punis.
J'ai déjà dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de
l'impératrice, et même de celle de ses dames. En général il aimait que
toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vêtues, et même
avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la
sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptême, avec Sa Majesté
l'impératrice, des enfans de ses grands-officiers, et prévoyant que les
parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la
toilette de leurs nouveau-nés, l'empereur ordonna que les enfans à
baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin.
Cette prudente mesure épargna tout à la fois la bourse et l'amour-propre
des parens. Je remarquai dans cette cérémonie que l'empereur avait
quelque peine à prêter l'attention nécessaire aux questions de
l'officiant. Habituellement l'empereur était d'une assez grande
distraction pendant les offices de l'église, qui pourtant n'étaient pas
longs: car ils ne duraient jamais plus de douze à quinze minutes; encore
m'a-t-on assuré que Sa Majesté demanda s'il n'aurait pas été possible de
les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac
plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui,
tandis qu'un prince de l'église se donnait fort inutilement la peine de
tourner les feuillets du livre de Sa Majesté, de manière à la tenir au
courant.
À la fin de la cérémonie du baptême dont je viens de parler, l'empereur
dit, en se frottant les mains, à quelques intimes qui
l'entouraient:--«Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espère, un autre
enfant à baptiser.» Ces paroles de Sa Majesté furent accueillies avec
toute la joie qu'elles étaient faites pour inspirer. Au reste, on
commençait depuis quelque temps à s'entretenir dans le château de la
grossesse de l'impératrice. Sa Majesté n'étant pas devenue grosse
aussitôt après son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiéter et
chagriner l'empereur. Sa première femme n'avait pu lui donner un
héritier, et de là surtout était venu le divorce; fallait-il s'attendre
au même malheur de la part de l'impératrice Marie-Louise? Car pour
douter de lui-même, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au
contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternité. Ces idées
le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent
ses médecins. Ces messieurs s'occupèrent de rechercher la cause du
retard apporté aux vœux les plus ardens de l'empereur, et découvrirent
que cela tenait à la fréquence des bains que prenait l'impératrice.
L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientôt
l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (à
Fontainebleau, où se trouvaient alors Leurs Majestés) était sous mes
fenêtres, et je vis plusieurs fois l'impératrice se promener, soutenue
par ses femmes, et souffrant des maux de cœur dont tout le monde se
réjouissait.