CHAPITRE XXII.

Les restes du maréchal Lannes transférés au Panthéon.--Cérémonie

funèbre.--Aspect de l'église des Invalides le jour de cette

cérémonie.--Inscription glorieuse.--Cortége.--Derniers

adieux.--Larmes sincères.--Séjour à Rambouillet.--Duel entre deux

pages de l'empereur.--Prudence paternelle de M. d'Assigny.--La

Saint-Louis fêtée en l'honneur de l'impératrice.--Pronostics tirés

après coup.--Revue de la garde impériale hollandaise.--Graves

désordres.--Sollicitude de l'empereur.--Heureuse idée d'un

officier.--Influence du seul nom de l'empereur.--Napoléon parrain

et Marie-Louise marraine.--Sage prévoyance de

l'empereur.--Distraction de l'empereur pendant les offices de

l'église.--Heureuse nouvelle annoncée par l'empereur.--Retard dans

la grossesse de l'impératrice.--Inquiétude de Napoléon.--La cause

du retard découverte.--Maux de cœur de Marie-Louise.--Joie

universelle.

DANS les derniers jours de juillet, on se porta en foule à l'église de

l'Hôtel des Invalides, où étaient déposés les corps du général

Saint-Hilaire et du duc de Montebello. Les restes du maréchal étaient

placés auprès du tombeau de Turenne. Les matinées étaient employées à la

célébration de plusieurs messes qui se disaient sur un autel double,

élevé entre la nef et le dôme. Pendant quatre jours on vit flotter sur

la flèche du dôme une longue flamme, ou pavillon noir, bordé de blanc.

Le jour même de la translation des restes du maréchal, de l'église des

Invalides au Panthéon, je fus envoyé de Saint-Cloud à Paris pour un

message particulier de l'empereur. Ma commission faite, il me restait

quelques instans de loisir, dont je profitai pour aller voir cette

lugubre cérémonie, et dire un dernier adieu au brave guerrier que

j'avais vu mourir. À midi, toutes les autorités civiles et militaires se

rendirent à l'hôtel. Le corps fut transféré du dôme dans l'église, sous

un catafalque formé par une grande pyramide d'Égypte, portée sur une

estrade élevée, ouverte par quatre grands arcs, dont les cintres étaient

entourés d'une guirlande de lauriers enlacés de cyprès. Aux angles

étaient des statues dans l'attitude de la douleur, représentant la

Force, la Justice, la Prudence et la Tempérance, vertus caractéristiques

des héros. Cette pyramide était terminée par une urne cinéraire,

surmontée d'une couronne de feu. Sur les faces de la pyramide étaient

placés les armes du duc et des médaillons rappelant les faits les plus

mémorables de sa vie, et soutenus par des génies en pleurs. Sous

l'obélisque était placé le sarcophage renfermant le corps du maréchal;

aux angles étaient des trophées composés de drapeaux enlevés sur les

ennemis. Des candélabres en argent, et en très-grand nombre, étaient

fixés sur les gradins qui servaient d'estrade à ce monument. L'autel, en

bois de chêne, rétabli où il était avant la révolution, était double et

à double tabernacle. Sur les portes du tabernacle étaient les tables de

la loi; il était surmonté d'une grande croix sur le croisant de laquelle

était suspendu un suaire. Aux angles de l'autel étaient les statues de

saint Louis et de saint Napoléon. Quatre grands candélabres étaient

placés sur des piédestaux aux angles des gradins. Le pavé du chœur,

celui de la nef étaient revêtus d'un tapis de deuil. La chaire, drapée

en noir, décorée de l'aigle impériale, et où fut prononcée l'oraison

funèbre du maréchal, était placée à gauche en avant du catafalque; à

droite était un siége en bois d'ébène, décoré des armes impériales,

d'abeilles, d'étoiles, de galons, de franges et autres ornemens en

placage d'argent. Il était destiné au prince archi-chancelier de

l'empire, qui présidait la cérémonie. Des gradins étaient élevés dans

les arcades des bas-côtés, et correspondaient aux tribunes qui étaient

au dessus. En avant de ces gradins étaient les siéges et les banquettes

pour les autorités civiles et militaires, les cardinaux, archevêques,

évêques, etc. Les armes, les décorations, le bâton et la couronne de

lauriers du maréchal, étaient placés sur le cercueil.

Toute la nef et le fond des bas-côtés étaient tendus de noir avec

encadremens blancs; les fenêtres l'étaient aussi. On voyait sur les

draperies les armes, le bâton et le chiffre du maréchal.

L'orgue était caché par une vaste tenture qui ne nuisait pas à la

propagation de ses lugubres sons. Dix-huit lampes sépulcrales d'argent

étaient suspendues, avec des chaînes de même métal, à des lances

terminées par des guidons enlevés à l'ennemi. Sur les pilastres de la

nef était fixés des trophées d'armes, composés des drapeaux pris dans

les différentes affaires qui ont illustré la vie du maréchal.

Le pourtour de l'autel, du côté de l'esplanade, était revêtu d'une

tenture de deuil; au dessus étaient les armes du duc, fixées par deux

renommées tenant les palmes de la victoire; au dessus on lisait:

NAPOLÉON _à la mémoire du duc de Montebello, mort glorieusement aux

champs d'Essling, le_ 22 _mai_ 1809.

Le conservatoire de musique exécuta une messe composée des plus beaux

morceaux de musique sacrée de Mozart. Après la cérémonie, le corps fut

porté jusqu'à la porte de l'église, et placé sur le char funèbre, orné

de lauriers et de quatre faisceaux de drapeaux enlevés à l'ennemi dans

les affaires où le maréchal s'était trouvé, et par les troupes de son

corps d'armée. Il était précédé par un cortége militaire et religieux,

et suivi d'un cortége de deuil et d'honneur. Le cortége militaire était

composé de détachemens de toutes les armes, de cavalerie et d'infanterie

légère et de ligne, d'artillerie à cheval et à pied; suivis de canons,

de caissons, de sapeurs, de mineurs, tous précédés de tambours, de

trompettes, de musique, etc.; l'état-major général ayant à sa tête le

maréchal prince de Wagram, et composé de tous les officiers généraux et

d'état-major de la division et de la place.

Le cortége religieux se composait des enfans et vieillards des hospices,

du clergé de toutes les paroisses et de l'église métropolitaine de

Paris, avec les croix et bannières, les chantres et la musique

religieuse, l'aumônier de Sa Majesté avec les assistans. Le char

portant le corps du maréchal, suivait immédiatement. Les maréchaux ducs

de Conegliano, comte Serrurier, duc d'Istrie et prince d'Eckmühl,

portaient les coins du poêle. Aux deux côtés du char, deux aides-de-camp

du maréchal portaient deux étendards. Sur le cercueil étaient fixés le

bâton de maréchal et les décorations du duc de Montebello.

Après le char venaient le deuil et le cortége d'honneur; la voiture vide

du maréchal, ayant aux portières deux de ses aides-de-camp à cheval;

quatre voitures de deuil destinées à la famille du maréchal; les

voitures des princes grands dignitaires, des ministres, maréchaux,

colonels généraux, premiers inspecteurs. Un détachement de cavalerie,

précédé de trompettes et de musique à cheval, suivait les voitures et

fermait la marche. Une musique accompagnait les chants, toutes les

cloches des églises sonnaient, et treize coups de canon étaient tirés

par intervalle.

Arrivé à l'entrée de l'église souterraine de Sainte-Geneviève, le corps

fut descendu à bras par des grenadiers décorés et blessés dans les mêmes

batailles que le maréchal. L'aumônier de Sa Majesté remit le corps à

l'archiprêtre. Le prince d'Eckmühl adressa au duc de Montebello les

regrets de l'armée; et le prince archi-chancelier déposa sur le

cercueil la médaille destinée à perpétuer la mémoire de ces honneurs

funèbres, du guerrier qui les recevait, et des services qui les avaient

mérités. Alors toute la foule s'écoula, et il ne resta dans le temple

que quelques anciens serviteurs du maréchal, qui honoraient sa mémoire,

par les larmes qu'ils versaient en silence, autant et plus que ce deuil

public et cette imposante cérémonie. Ils me connaissaient, pour nous

être trouvés ensemble en campagne. Je restai quelque temps avec eux, et

nous sortîmes ensemble du Panthéon.

Pendant ma courte excursion à Paris, Leurs Majestés avaient quitté

Saint-Cloud pour Rambouillet. Je fis route pour aller les rejoindre avec

les équipages du maréchal prince de Neufchâtel, qui avait momentanément

quitté la cour pour assister aux obsèques du brave duc de Montebello.

Ce fut, si ma mémoire ne me trompe pas, en arrivant à Rambouillet que

j'appris les détails d'un duel qui avait eu lieu le jour même entre deux

de MM. les pages de Sa Majesté. Je ne me rappelle pas la cause de leur

querelle; mais, assez frivole dans son origine, elle était devenue fort

grave par suite des voies de fait qu'elle avait occasionées. C'était une

dispute d'écoliers; mais ces écoliers portaient une épée, et se

regardaient, non sans raison, comme plus d'aux trois quarts militaires:

il fut donc décidé qu'on se battrait. Pour se battre, il fallait deux

choses, du temps et du secret. Quant au temps, il était employé, depuis

quatre ou cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, presque sans

interruption. Le secret ne fut pas gardé.

M. d'Assigny, homme d'un mérite rare et d'une vertu parfaite, était

alors sous-gouverneur des pages; ses soins, ses bontés et sa justice

l'avaient fait chérir de ses élèves. Voulant prévenir un malheur, il

appela devant lui les deux adversaires; mais ces jeunes gens, destinés à

servir dans l'armée, ne pouvaient entendre à aucune autre réparation que

celle du duel. M. d'Assigny avait trop d'esprit pour essayer de parler

dans un sens opposé: il n'eût pas été obéi; mais il s'offrit pour

témoin, fut accepté par les jeunes gens, et chargé de fixer le choix des

armes. Il choisit le pistolet, et le rendez-vous fut donné pour le

lendemain de grand matin. Tout se passa dans l'ordre accoutumé pour ces

sortes d'affaires. Un des pages tira le premier, et manqua son

adversaire; l'autre déchargea son arme en l'air. Aussitôt ils se

précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, et M. d'Assigny prit ce

moment pour leur adresser une mercuriale toute paternelle. Du reste, le

digne sous-gouverneur non-seulement leur garda le secret, mais il garda

aussi le sien. Les pistolets, chargés par M. d'Assigny, ne contenaient

que des balles de liége; ce que les jeunes gens ignorèrent toujours.

Quelques personnes voyaient arriver avec un sentiment de curiosité le 25

août, jour de la fête de Sa Majesté l'impératrice. Elles pensaient que,

de peur d'exciter les souvenirs des royalistes, l'empereur remettrait

cette solennité à une autre époque de l'année; ce qu'il aurait aisément

pu faire en fêtant son auguste épouse sous le nom de Marie. Mais

l'empereur ne s'arrêta point à de pareilles craintes. Il est même

probable qu'il fut le seul dans tout le château à qui il n'en vint pas

l'idée. Sûr de sa puissance et des espérances que la nation française

fondait alors sur lui, il savait bien qu'il n'avait rien à redouter de

princes exilés ni d'un parti qui paraissait mort, sans la moindre chance

de résurrection. J'ai entendu dire depuis et très-sérieusement, que Sa

Majesté avait eu tort de fêter la Saint-Louis; que cela lui avait porté

malheur, etc.; mais ces pronostics, tirés après l'événement,

n'occupaient alors la pensée de qui que ce fût, et la Saint-Louis fut

célébrée en l'honneur de l'impératrice Marie-Louise avec une pompe et

une allégresse extraordinaires.

Peu de jours après ces réjouissances, Leurs Majestés passèrent en revue

dans le bois de Boulogne, les régimens de la garde impériale

hollandaise, que l'empereur avait nouvellement mandés à Paris. Pour

célébrer leur bienvenue, Sa Majesté fit placer de distance en distance,

dans les allées du bois, des tonneaux de vin, défoncés par un bout, où

chaque soldat venait puiser à discrétion. Cette munificence impériale

eut des suites fâcheuses et qui auraient pu devenir funestes. Les

soldats hollandais, plus accoutumés à la bière forte qu'au vin, mais

pourtant fort avides de cette dernière boisson, en prirent outre mesure,

et les têtes s'échauffèrent à un degré inquiétant. Ils commencèrent

d'abord par quelques rixes, soit entre eux, soit avec les curieux qui

les observaient de trop près. Puis un orage étant survenu tout à coup et

les promeneurs de Saint-Cloud et des environs se hâtant de rentrer dans

Paris, en traversant le bois de Boulogne, les Hollandais, dans un état à

peu près complet d'ivresse, se mirent à battre le bois, arrêtant toutes

les femmes qui se présentaient, et menant fort rudement les hommes dont

la plupart étaient accompagnées. En un instant ce ne fut dans tout le

bois que cris de terreur, vociférations, juremens et batailles sans

nombre. Quelques personnes effrayées reculèrent jusqu'à Saint-Cloud, où

était l'empereur, qui ne fut pas plus tôt informé de ce désordre qu'il

ordonna de faire marcher patrouilles sur patrouilles, pour mettre les

Hollandais à la raison. Sa Majesté était fort en colère, et disait:

«A-t-on jamais vu rien de pareil à ces grosses têtes? Les voilà sens

dessus dessous pour deux verres de vin!» En dépit de cette espèce de

plaisanterie, l'empereur n'était pas sans inquiétude. Il vint se placer

à la grille du parc, vis-à-vis du pont, et adressa lui-même des

recommandations aux officiers et aux soldats qui allaient travailler à

rétablir l'ordre. Malheureusement la nuit était trop avancée pour que

l'on pût distinguer sur quels points il fallait se diriger, et Dieu sait

comment cela aurait fini, si l'officier d'une des patrouilles n'avait

pas eu l'heureuse idée de s'écrier: «L'empereur, voilà l'empereur!» Les

hommes du piquet répétèrent après lui: «Voilà l'empereur!» en chargeant

les Hollandais les plus mutins. Et telle était la terreur qu'inspirait à

ces soldats étrangers le nom seul de Sa Majesté, que des milliers

d'hommes armés, ivres et furieux, se dispersèrent devant ce seul nom, et

regagnèrent leurs quartiers le plus vite et le plus secrètement qu'ils

purent. On en arrêta quelques-uns, qui furent sévèrement punis.

J'ai déjà dit que l'empereur s'occupait assez souvent de la toilette de

l'impératrice, et même de celle de ses dames. En général il aimait que

toutes les personnes qui l'entouraient fussent bien vêtues, et même

avec luxe. Cependant il donna vers ce temps un ordre dont j'admirai la

sagesse. Devant un jour tenir sur les fonts de baptême, avec Sa Majesté

l'impératrice, des enfans de ses grands-officiers, et prévoyant que les

parens ne manqueraient pas de faire assaut de magnificence dans la

toilette de leurs nouveau-nés, l'empereur ordonna que les enfans à

baptiser n'auraient pas d'autre habillement qu'un long habit de lin.

Cette prudente mesure épargna tout à la fois la bourse et l'amour-propre

des parens. Je remarquai dans cette cérémonie que l'empereur avait

quelque peine à prêter l'attention nécessaire aux questions de

l'officiant. Habituellement l'empereur était d'une assez grande

distraction pendant les offices de l'église, qui pourtant n'étaient pas

longs: car ils ne duraient jamais plus de douze à quinze minutes; encore

m'a-t-on assuré que Sa Majesté demanda s'il n'aurait pas été possible de

les dire en moins de temps. Il se mordait les ongles, prenait du tabac

plus souvent que de coutume, et regardait sans cesse autour de lui,

tandis qu'un prince de l'église se donnait fort inutilement la peine de

tourner les feuillets du livre de Sa Majesté, de manière à la tenir au

courant.

À la fin de la cérémonie du baptême dont je viens de parler, l'empereur

dit, en se frottant les mains, à quelques intimes qui

l'entouraient:--«Avant peu, messieurs, nous aurons, j'espère, un autre

enfant à baptiser.» Ces paroles de Sa Majesté furent accueillies avec

toute la joie qu'elles étaient faites pour inspirer. Au reste, on

commençait depuis quelque temps à s'entretenir dans le château de la

grossesse de l'impératrice. Sa Majesté n'étant pas devenue grosse

aussitôt après son mariage, cela ne laissait pas que d'inquiéter et

chagriner l'empereur. Sa première femme n'avait pu lui donner un

héritier, et de là surtout était venu le divorce; fallait-il s'attendre

au même malheur de la part de l'impératrice Marie-Louise? Car pour

douter de lui-même, l'empereur n'en avait aucune raison; tout au

contraire, il avait eu deux fois les honneurs de la paternité. Ces idées

le rendaient de temps en temps assez triste, et il consultait souvent

ses médecins. Ces messieurs s'occupèrent de rechercher la cause du

retard apporté aux vœux les plus ardens de l'empereur, et découvrirent

que cela tenait à la fréquence des bains que prenait l'impératrice.

L'empereur lui en parla; elle cessa d'en prendre, et l'on apprit bientôt

l'heureuse nouvelle de sa grossesse. Le jardin particulier (à

Fontainebleau, où se trouvaient alors Leurs Majestés) était sous mes

fenêtres, et je vis plusieurs fois l'impératrice se promener, soutenue

par ses femmes, et souffrant des maux de cœur dont tout le monde se

réjouissait.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 337 / 456 题