CHAPITRE XXIV.

Marie-Louise et Joséphine.--Simplicité de la jeune

impératrice.--Elle se croit malade.--M. Corvisart.--Pilules de mie

de pain et de sucre.--Locutions germaniques de

Marie-Louise.--Tendresse de Napoléon.--Sévère étiquette.--Bonne

grâce de l'impératrice.--Caen.--Acte de

bienfaisance.--Cherbourg.--Une descente au fond du bassin de

Cherbourg.--Baptême du roi de Rome.--Le cortége

impérial.--Souvenirs de fête.--L'empereur montre son fils aux

assistans.--Banquet et concert à l'hôtel-de-ville.--Paroles

bienveillantes.--Le Tibre à Paris.--L'aéronaute Garnerin.--La

province.--Le Puy-de-Dôme enflammé.--La mer toute en feu dans le

port de Flessingue.--Encore des fêtes.--La route de

Saint-Cloud.--Les fontaines d'orgeat et de groseille.--Des

arbrisseaux pour lampions.--Madame Blanchard.--L'aérostat.--La

grande étoile et les petites étoiles.--Féerie.--Les

colombes.--L'orage.--L'empereur et le maire de Lyon.--Les

courtisans.--Les musiciens.--Le prince Aldobrandini.--Le prince et

la princesse Borghèse.--Les gens à mauvais présages.--Les femmes

sans souliers.--Point de voitures.--Trait de galanterie et de bonté

de M. de Rémusat.

NAPOLÉON avait coutume de comparer Marie-Louise à Joséphine, en

accordant à celle-ci tous les avantages de l'art et des grâces, et en

attribuant à celle-là les charmes de la simplicité, de la modestie et de

l'innocence. Quelquefois même cette simplicité avait quelque chose

d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne

part. La jeune impératrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart;

celui-ci s'aperçut bien que l'imagination seule était frappée, et que ce

pouvait bien être quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il

d'ordonner pour tout traitement une préparation de pilules composées de

mie de pain et de sucre, et il en fit prendre à l'impératrice.

Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne

jugea pas à propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la

confidence de sa petite supercherie.

Élevée dans une cour allemande, et n'ayant appris le français qu'avec

des maîtres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficulté qu'on

éprouve d'ordinaire à s'exprimer dans un idiome étranger. Parmi les

locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa

bouche gracieuse n'étaient pas sans charmes, celle-ci m'a

particulièrement frappé, parce qu'elle revenait fort souvent: Napoléon,

qu'est-ce que, _veux-tu_?

L'empereur montrait la plus grande affection à sa jeune épouse, et

toutefois il la soumettait à toutes les règles de l'étiquette; ce à

quoi l'impératrice se prêtait de la meilleure grâce. Au mois de mai

1811, Leurs Majestés firent un voyage dans les départemens du Calvados

et de la Manche, et y furent reçues par les villes avec enthousiasme.

L'empereur marqua son séjour à Caen par des dons, des grâces, des actes

de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant à de bonnes familles

obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent

consacrés à différentes aumônes. De Caen, Leurs Majestés se rendirent à

Cherbourg. Le lendemain de leur arrivée, l'empereur sortit à cheval, de

bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur différens

vaisseaux, et à toute heure la foule se pressa sur son passage, en

criant _Vive l'empereur_! Le jour suivant Sa Majesté tint plusieurs

conseils, et le soir elle visita tous les établissemens de la marine, et

descendit au fond du bassin creusé dans le roc pour recevoir des

vaisseaux de ligne et qui devait être couvert de cinquante-cinq pieds

d'eau. Dans ce brillant voyage l'impératrice eut sa part dans

l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les différentes

réceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorités

du pays. J'insiste à dessein sur ces détails; ils prouvent que la joie

causée par la naissance du roi de Rome n'était pas concentrée à Paris,

mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la

capitale.

Le retour à Paris de Leurs Majestés y ramena les réjouissances et les

fêtes; la cérémonie du baptême du roi de Rome et les fêtes dont elle fut

accompagnée furent célébrées à Paris avec une pompe digne de leur objet.

Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entière,

augmentée d'une foule prodigieuse d'étrangers de toutes les classes.

À quatre heures, le sénat partit de son palais, le conseil-d'état des

Tuileries, le Corps-Législatif de son palais; la cour de cassation, la

cour des comptes, le conseil de l'université, la cour impériale, du lieu

ordinaire de leurs séances; le corps municipal de Paris et les

députations des quarante neuf bonnes villes, de l'Hôtel-de-Ville. À leur

arrivée dans l'église métropolitaine, ces corps furent placés par les

maîtres et aides des cérémonies, suivant leur rang, à droite et à gauche

du trône, depuis le chœur jusqu'au milieu de la nef. Le corps

diplomatique se rendit à cinq heures à la tribune qui lui avait été

destinée.

À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du

palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence

éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance

des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces

acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés;

ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans

aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les

ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient

comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête

qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est

profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs

loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du

baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le

baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra

aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été

comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu,

éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se

rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues

par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur

avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du

banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome,

Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre

alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place

dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la

salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle.

L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même

avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient,

et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui

lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent

invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus

de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au

fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le

cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce

fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures

et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les

plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le

temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette

belle journée.

L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir,

descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise.

Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa

route.

Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour

célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce

qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en

illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes.

Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au

nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination

particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à

dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de

cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce

majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les

bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs.

Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux,

suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil

ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral,

tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient

succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient

majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie

comme une glace.

Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était

étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une

fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le

matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de

gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont

toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de

riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les

bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en

verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été

distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent

s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans

l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les

arbrisseaux des massifs.

Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf

heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures,

l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à

l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du

départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui

dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus

d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui

assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée,

partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes

qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide

aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée

réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit

le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour

de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant

sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande

quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus

extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever

hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se

promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un

palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs

Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une

idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux

offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les

arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois

colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs,

et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses.

Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse

charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté

l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des

danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y

représenter _la Fête de village_, divertissement composé par M. Étienne,

et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient

sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie

abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne

s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le

dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon.

Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville.

Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire:

«Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»

L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les

courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête

découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens,

trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs

instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était

temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se

retira.

Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer

de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de

trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin

de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe

où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce

soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber

dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne

de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et

celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les

joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes

données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque

accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de

Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de

l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de

plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de

ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour

miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les

autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à

un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs

personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit

des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.

C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de

colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que

de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et

d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient

nulle part.

Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes

parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber

abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau,

traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les

voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête

durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les

gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter;

l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque

impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied;

d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de

jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou

point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur

rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les

fabricans.

M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les

autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme

et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune

sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant

une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au

jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames,

dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un

trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce

qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 339 / 456 题