Marie-Louise et Joséphine.--Simplicité de la jeune
impératrice.--Elle se croit malade.--M. Corvisart.--Pilules de mie
de pain et de sucre.--Locutions germaniques de
Marie-Louise.--Tendresse de Napoléon.--Sévère étiquette.--Bonne
grâce de l'impératrice.--Caen.--Acte de
bienfaisance.--Cherbourg.--Une descente au fond du bassin de
Cherbourg.--Baptême du roi de Rome.--Le cortége
impérial.--Souvenirs de fête.--L'empereur montre son fils aux
assistans.--Banquet et concert à l'hôtel-de-ville.--Paroles
bienveillantes.--Le Tibre à Paris.--L'aéronaute Garnerin.--La
province.--Le Puy-de-Dôme enflammé.--La mer toute en feu dans le
port de Flessingue.--Encore des fêtes.--La route de
Saint-Cloud.--Les fontaines d'orgeat et de groseille.--Des
arbrisseaux pour lampions.--Madame Blanchard.--L'aérostat.--La
grande étoile et les petites étoiles.--Féerie.--Les
colombes.--L'orage.--L'empereur et le maire de Lyon.--Les
courtisans.--Les musiciens.--Le prince Aldobrandini.--Le prince et
la princesse Borghèse.--Les gens à mauvais présages.--Les femmes
sans souliers.--Point de voitures.--Trait de galanterie et de bonté
de M. de Rémusat.
NAPOLÉON avait coutume de comparer Marie-Louise à Joséphine, en
accordant à celle-ci tous les avantages de l'art et des grâces, et en
attribuant à celle-là les charmes de la simplicité, de la modestie et de
l'innocence. Quelquefois même cette simplicité avait quelque chose
d'enfantin. Je n'en citerai qu'une anecdote qui m'est venue de bonne
part. La jeune impératrice, se croyant malade, consulta M. Corvisart;
celui-ci s'aperçut bien que l'imagination seule était frappée, et que ce
pouvait bien être quelque vapeur de jeune femme. Aussi se contenta-t-il
d'ordonner pour tout traitement une préparation de pilules composées de
mie de pain et de sucre, et il en fit prendre à l'impératrice.
Marie-Louise s'en trouva mieux; elle en remercia M. Corvisart, qui ne
jugea pas à propos, comme on peut bien le croire, de la mettre dans la
confidence de sa petite supercherie.
Élevée dans une cour allemande, et n'ayant appris le français qu'avec
des maîtres, Marie-Louise parlait cette langue avec la difficulté qu'on
éprouve d'ordinaire à s'exprimer dans un idiome étranger. Parmi les
locutions vicieuses dont elle se servait quelquefois, et qui dans sa
bouche gracieuse n'étaient pas sans charmes, celle-ci m'a
particulièrement frappé, parce qu'elle revenait fort souvent: Napoléon,
qu'est-ce que, _veux-tu_?
L'empereur montrait la plus grande affection à sa jeune épouse, et
toutefois il la soumettait à toutes les règles de l'étiquette; ce à
quoi l'impératrice se prêtait de la meilleure grâce. Au mois de mai
1811, Leurs Majestés firent un voyage dans les départemens du Calvados
et de la Manche, et y furent reçues par les villes avec enthousiasme.
L'empereur marqua son séjour à Caen par des dons, des grâces, des actes
de bienfaisance. Plusieurs jeunes gens appartenant à de bonnes familles
obtinrent des sous-lieutenances; cent trente mille francs furent
consacrés à différentes aumônes. De Caen, Leurs Majestés se rendirent à
Cherbourg. Le lendemain de leur arrivée, l'empereur sortit à cheval, de
bon matin, visita les hauteurs de la ville, s'embarqua sur différens
vaisseaux, et à toute heure la foule se pressa sur son passage, en
criant _Vive l'empereur_! Le jour suivant Sa Majesté tint plusieurs
conseils, et le soir elle visita tous les établissemens de la marine, et
descendit au fond du bassin creusé dans le roc pour recevoir des
vaisseaux de ligne et qui devait être couvert de cinquante-cinq pieds
d'eau. Dans ce brillant voyage l'impératrice eut sa part dans
l'enthousiasme des habitans, et en retour, dans les différentes
réceptions qui eurent lieu, elle fit un gracieux accueil aux autorités
du pays. J'insiste à dessein sur ces détails; ils prouvent que la joie
causée par la naissance du roi de Rome n'était pas concentrée à Paris,
mais qu'au contraire la province sympathisait merveilleusement avec la
capitale.
Le retour à Paris de Leurs Majestés y ramena les réjouissances et les
fêtes; la cérémonie du baptême du roi de Rome et les fêtes dont elle fut
accompagnée furent célébrées à Paris avec une pompe digne de leur objet.
Elles eurent pour spectateur la population de Paris tout entière,
augmentée d'une foule prodigieuse d'étrangers de toutes les classes.
À quatre heures, le sénat partit de son palais, le conseil-d'état des
Tuileries, le Corps-Législatif de son palais; la cour de cassation, la
cour des comptes, le conseil de l'université, la cour impériale, du lieu
ordinaire de leurs séances; le corps municipal de Paris et les
députations des quarante neuf bonnes villes, de l'Hôtel-de-Ville. À leur
arrivée dans l'église métropolitaine, ces corps furent placés par les
maîtres et aides des cérémonies, suivant leur rang, à droite et à gauche
du trône, depuis le chœur jusqu'au milieu de la nef. Le corps
diplomatique se rendit à cinq heures à la tribune qui lui avait été
destinée.
À cinq heures et demie, le canon annonça le départ de Leurs Majestés du
palais des Tuileries; le cortége impérial était d'une magnificence
éblouissante; la superbe tenue des troupes, la richesse et l'élégance
des voitures, l'éclat des costumes offraient un spectacle ravissant. Ces
acclamations du peuple qui retentissaient au passage de Leurs Majestés;
ces maisons tapissées de festons et de draperies, ces drapeaux flottans
aux fenêtres; cette longue file de voitures dont l'attelage et les
ornemens augmentaient successivement de magnificence, et se suivaient
comme dans un ordre hiérarchique; cet immense appareil d'une fête
qu'animaient un sentiment vrai et des idées d'avenir, tout cela s'est
profondément gravé dans ma mémoire, et occupe souvent encore les longs
loisirs du vieux serviteur d'une famille qui a disparu. La cérémonie du
baptême s'accomplit avec une pompe et une solennité inusitées. Après le
baptême, l'empereur prit son auguste fils entre ses bras, et le montra
aux assistans; aussitôt les acclamations, qui jusqu'alors avaient été
comprimées par la sainteté de la cérémonie et la majesté du lieu,
éclatèrent de toutes parts. Les prières achevées, Leurs Majestés se
rendirent à l'Hôtel-de-Ville à huit heures du soir, et y furent reçues
par le corps municipal. Un concert brillant et un banquet somptueux leur
avaient été offerts par la ville de Paris. La décoration de la salle du
banquet offrait les armes des quarante-neuf bonnes villes, Paris, Rome,
Amsterdam placées les premières; les quarante-six autres par ordre
alphabétique. Le banquet terminé, Leurs Majestés allèrent prendre place
dans la salle du concert; après le concert, elles se rendirent dans la
salle du trône, où toutes les personnes invitées faisaient cercle.
L'empereur la parcourut en s'adressant avec affabilité, quelquefois même
avec familiarité, au plus grand nombre des personnes qui le composaient,
et dont chacune ne manqua pas de retenir les paroles bienveillantes qui
lui furent adressées. Enfin, avant de se retirer, Leurs Majestés furent
invitées à passer dans le jardin factice qui avait été formé au dessus
de la cour de l'Hôtel-de-Ville. La décoration en était très-élégante; au
fond du jardin, le Tibre était figuré par d'abondantes eaux, dont le
cours était disposé avec beaucoup d'art et répandait une douce
fraîcheur. Leurs Majestés quittèrent l'Hôtel-de-Ville vers onze heures
et demie, et rentrèrent aux Tuileries à la lueur des illuminations les
plus élégantes et des emblèmes lumineux du goût le plus délicat. Le
temps le plus serein et la plus douce température avaient favorisé cette
belle journée.
L'aéronaute Garnerin, parti de Paris à six heures et demie du soir,
descendit le lendemain matin à Maule, département de Seine-et-Oise.
Après y avoir pris quelque repos, il remonta en ballon et continua sa
route.
Les provinces rivalisèrent de magnificence avec la capitale pour
célébrer les fêtes de la naissance et du baptême du roi de Rome. Tout ce
qu'on avait pu imaginer de plus ingénieux, soit en emblèmes, soit en
illuminations, avait été exécuté pour donner plus de pompe à ces fêtes.
Chaque ville avait été guidée, dans sa manière de rendre hommage au
nouveau roi, soit par sa situation géographique, soit par sa destination
particulière. Ainsi à Clermont-Ferrand un feu immense avait été allumé à
dix heures du soir sur la cime du Puy-de-Dôme, à une hauteur de plus de
cinq mille pieds. Plusieurs départemens purent jouir toute la nuit de ce
majestueux et singulier spectacle. Dans le port de Flessingue, les
bâtimens furent couverts de flammes et de pavillons de toutes couleurs.
Le soir, l'escadre fut entièrement illuminée; des milliers de fanaux,
suspendus aux mâts, aux vergues, aux cordages, offraient un coup d'œil
ravissant. Tout à coup, au signal d'une fusée partie du vaisseau amiral,
tous les bâtimens vomirent à la fois des gerbes de feu qui faisaient
succéder à une nuit profonde l'éclat du jour le plus vif, et dessinaient
majestueusement ces masses imposantes, répétées par l'eau de la mer unie
comme une glace.
Nous ne faisions que passer d'une fête à une autre: c'était
étourdissant. Les réjouissances du baptême furent en effet suivies d'une
fête donnée par l'empereur dans le parc réservé de Saint-Cloud. Dès le
matin, la route de Paris à Saint-Cloud était couverte d'équipages et de
gens à pied. La fête avait lieu dans le parc fermé. L'orangerie, dont
toutes les caisses décoraient le devant du château, était ornée de
riches tentures. Des temples, des kiosques s'élevaient dans les
bosquets. Toute l'avenue de marronniers était décorée de guirlandes en
verres de couleurs. Des fontaines d'orgeat, de groseille avaient été
distribuées de manière à ce que toutes les personnes de la fête pussent
s'y rafraîchir. Des tables élégamment servies étaient dressées dans
l'allée. Tout le parc était illuminé par des pots à feu cachés dans les
arbrisseaux des massifs.
Madame Blanchard avait reçu l'ordre de se tenir prête à partir à neuf
heures et demie, au signal qui lui serait donné. À neuf heures,
l'aérostat étant rempli, elle monta dans sa nacelle. On la conduisit à
l'extrémité du bassin des cygnes, en face du château; jusqu'au moment du
départ elle fut maintenue dans cette position, et à une hauteur qui
dépassait celle des arbres les plus élevés; de façon que, pendant plus
d'une demi-heure, elle put être vue de tous les spectateurs qui
assistaient à la fête. À neuf heures trente-cinq minutes, une fusée,
partie du château, ayant donné le signal qu'on attendait, les cordes
qui retenaient le ballon furent coupées, et aussitôt on vit l'intrépide
aéronaute s'élever majestueusement dans les airs devant l'assemblée
réunie dans la salle du trône. Parvenue à une certaine hauteur, elle mit
le feu à une étoile en artifice d'une grande dimension, suspendue autour
de la nacelle, dont elle occupait le centre. Cette étoile, qui, pendant
sept à huit minutes, lançait de ses pointes et de ses angles une grande
quantité d'autres petites étoiles, produisit l'effet le plus
extraordinaire. C'était la première fois qu'on voyait une femme s'élever
hardiment dans les airs, entourée de feux d'artifice: elle paraissait se
promener sur un char de feu à une hauteur immense. Je me croyais dans un
palais de fées. Toute la partie des jardins que parcoururent Leurs
Majestés présentait un coup d'œil dont il est impossible de se faire une
idée. Les illuminations étaient dessinées avec un goût parfait; les jeux
offraient une grande variété, et de nombreux orchestres cachés dans les
arbres ajoutaient encore à l'enchantement. À un signal donné, trois
colombes partirent du haut d'une colonne surmontée d'un vase de fleurs,
et vinrent offrir à Leurs Majestés plusieurs devises très-ingénieuses.
Plus loin des paysans allemands dansaient des valses sur une pelouse
charmante, et couronnaient de fleurs le buste de sa majesté
l'impératrice. Des bergers et des nymphes de l'Opéra exécutaient des
danses. Enfin un théâtre avait été élevé au milieu des arbres, afin d'y
représenter _la Fête de village_, divertissement composé par M. Étienne,
et mis en musique par Nicolo. L'empereur et l'impératrice assistaient
sous un dais à ce spectacle, quand tout à coup il survint une pluie
abondante qui mit en émoi tous les spectateurs. Leurs Majestés ne
s'aperçurent pas d'abord de la pluie, protégées qu'elles étaient par le
dais. L'empereur causait alors avec le maire de la ville de Lyon.
Celui-ci se plaignait du peu d'écoulement des étoffes de cette ville.
Napoléon, voyant tomber une pluie effroyable, dit à ce fonctionnaire:
«Je vous réponds que demain il y aura des commandes considérables.»
L'empereur tint bon à sa place pendant une grande partie de l'orage. Les
courtisans, couverts d'étoffes de soie et de velours, la tête
découverte, recevaient la pluie d'un air riant. Les pauvres musiciens,
trempés jusqu'aux os, ne pouvaient déjà plus tirer aucun son de leurs
instrumens, dont la pluie avait brisé ou détendu les cordes; il était
temps que cela finît. L'empereur donna le signal du départ, et se
retira.
Ce jour-là, le prince Aldobrandini, qui, en sa qualité de premier écuyer
de Marie-Louise, accompagnait l'impératrice, fut fort heureux de
trouver à emprunter un parapluie par-dessus un mur de séparation, afin
de mettre Marie-Louise à couvert. On fut fort mécontent dans le groupe
où cet emprunt se fit, de ce que le parapluie n'eût pas été rendu. Ce
soir-là, le prince Borghèse et la princesse Pauline faillirent tomber
dans la Seine avec leur voiture, en revenant à leur maison de campagne
de Neuilly. Les personnes qui se plaisaient à tirer des présages, et
celles surtout qui, en très-petit nombre, voyaient d'un œil chagrin les
joies de l'empire, ne manquèrent pas de remarquer que toutes les fêtes
données à Marie-Louise avaient toujours été troublées par quelque
accident. On parlait avec affectation du bal donné par le prince de
Schwartzenberg à l'occasion des épousailles de Leurs Majestés, et de
l'incendie qui consuma la salle de danse, et de la mort tragique de
plusieurs personnes, notamment de la sœur même du prince. On tirait de
ce rapprochement de mauvais augures; les uns par malveillance, et pour
miner l'enthousiasme inspiré par la haute fortune de Napoléon; les
autres par une superstitieuse crédulité; comme s'il y avait eu matière à
un rapprochement sérieux entre un incendie qui coûte la vie à plusieurs
personnes, et l'accident fort ordinaire d'un orage en juin, qui flétrit
des toilettes, et mouille jusqu'aux os des milliers de spectateurs.
C'était un coup d'œil tout-à-fait amusant pour celui qui n'avait pas de
colifichets à gâter, et qui ne courait que le risque de s'enrhumer, que
de voir ces pauvres femmes, noyées par la pluie, se sauver de côtés et
d'autres, avec ou sans cavalier, et chercher des abris qui n'existaient
nulle part.
Quelques-unes furent assez heureuses pour trouver de modestes
parapluies; mais la plupart virent les fleurs de leur tête tomber
abattues par la pluie, ou leurs garnitures, toutes dégouttantes d'eau,
traîner par terre, à faire pitié. Quand il fallut retourner à Paris, les
voitures manquaient. Les cochers avaient pensé prudemment que la fête
durerait jusqu'au jour, et ne s'étaient pas mis en peine d'attendre les
gens toute la nuit. Les personnes à équipages ne pouvaient en profiter;
l'encombrement étant tel que la circulation en était devenue presque
impossible. Plusieurs dames s'égarèrent, et retournèrent à Paris à pied;
d'autres perdirent leurs chaussures, et c'était peine alors de voir de
jolis petits pieds dans la boue. Heureusement il n'arriva que peu ou
point d'accidens. Le médecin et le lit réparèrent tout. Mais l'empereur
rit beaucoup de cette aventure, et il dit que cela ferait gagner les
fabricans.
M. de Rémusat, si bon, si empressé à rendre service, s'oubliant pour les
autres, était parvenu à se procurer un parapluie. Il rencontra ma femme
et ma belle-mère, qui se sauvaient comme les autres. Il les prit chacune
sous un bras, et les ramena au palais sans le moindre dommage. Pendant
une heure il fit ainsi le voyage du palais au parc, et du parc au
jardin, et il eut le bonheur d'être utile à un grand nombre de dames,
dont il garantit les toilettes d'une entière déconfiture. Ce fut un
trait de galanterie dont on lui sut généralement un gré infini, parce
qu'il s'y mêlait un sentiment de bonté touchante.