Cérémonie religieuse du mariage de Leurs Majestés.--Le lendemain de
leur mariage.--Fêtes éblouissantes.--Les temples de la gloire et de
l'hymen.--Présent de la ville de Paris à l'impératrice.--Frais de
la toilette des deux impératrices.--Voyage dans les départemens du
Nord.--Souvenirs de Joséphine.--Triomphe et isolément.--Arrivée à
Anvers.--Froideur entre le roi de Hollande et l'empereur.--Défiance
mutuelle au milieu des fêtes.--Emportemens de l'empereur.--Les deux
souverains et les deux frères.--Quelques traits du caractère du
prince Louis.--Erreur à son sujet.--Course sur mer à
Flessingue.--Tempête.--Danger couru par l'empereur.--Souffrances de
Sa Majesté.--Situation critique d'un huissier de service.--Mot de
l'empereur.--Première leçon d'équitation de
l'impératrice.--Sollicitude de l'empereur.--Progrès rapides.--Goût
de l'impératrice pour les bals et les fêtes.--Plaisirs
continuels.--Incendie de l'hôtel du prince de
Schwartzenberg.--Heureuse présence d'esprit de l'empereur et du
vice-roi d'Italie.--Les victimes de l'incendie.--Superstition de
Napoléon.--Anecdotes sur madame la comtesse Durosnel.--Abdication
du roi de Hollande.--Paroles de l'empereur.--Les trois capitales de
l'empire français.
LE mariage civil de Leurs Majestés fut célébré au palais de Saint-Cloud,
le dimanche 1er avril, à deux heures après midi. Le lendemain eut
lieu dans la grande galerie du Louvre la cérémonie du mariage religieux.
Une circonstance assez singulière, c'est qu'il faisait le dimanche au
soir un assez beau temps à Saint-Cloud, tandis que les rues de Paris
étaient inondées d'une pluie effroyable et continuelle. Le lundi il plut
à Saint-Cloud, et le temps fut magnifique à Paris, comme pour ne rien
ôter à la pompe du cortége et à l'éclat des merveilleuses illuminations
de la soirée. «L'étoile de l'empereur, disait-on dans le langage de
cette époque, l'a emporté deux fois sur les vents de l'équinoxe.»
La ville de Paris présentait le lundi au soir un spectacle tel qu'on
pouvait s'y croire dans un lieu d'enchantemens. Je n'ai jamais vu
d'aussi brillantes illuminations. C'était une suite de décorations
magiques. Les maisons, les hôtels, les palais, les églises, tout était
éblouissant; jusqu'aux tours des églises qui, illuminées aussi,
semblaient des étoiles, des comètes suspendues dans les airs. Les hôtels
des grands dignitaires de l'empire, des ministres, des ambassadeurs
d'Autriche et de Russie, du duc d'Abrantès, rivalisaient d'éclat et de
goût. La place Louis XV présentait un coup d'œil admirable. Du milieu de
cette place, entourée d'orangers en feu, les yeux se portaient
alternativement sur les magnifiques décorations des Champs-Élysées, du
Garde-Meuble, du Temple de la gloire, des Tuileries et du
Corps-Législatif. Le palais du Corps-Législatif figurait le temple de
l'Hymen. Le transparent du fronton représentait la Paix unissant les
augustes époux. À leurs côtés étaient deux génies portant des boucliers,
où l'on voyait les armes des deux empires; et derrière ce groupe
venaient des magistrats, des guerriers, le peuple, leur présentant des
couronnes. Aux deux extrémités du transparent étaient la Seine et le
Danube, entourés d'enfans; image de fécondité. Les douze colonnes du
péristyle et le perron étaient illuminés. Les colonnes étaient réunies
l'une à l'autre par des lustres. Les statues qui ornent le péristyle et
le perron étaient éclairées. Le pont Louis XV, par lequel on se rendait
à ce temple de l'Hymen, était lui-même une avenue dont la double rangée
de feux, de verres de couleurs, d'obélisques, de plus de cent colonnes,
surmontées chacune d'une étoile, et réunies par des guirlandes de verres
de couleurs en spirale, produisait un éclat à peine supportable à la
vue. La coupole du dôme de Sainte-Geneviève était aussi magnifiquement
éclairée. Toutes les côtes étaient marquées par un double rang de
lampions. Entre ces côtes étaient des aigles, des chiffres en verres de
couleurs, des guirlandes de feu attachées à des torches de l'Hymen. Le
péristyle du dôme était éclairé par des lustres disposés entre chaque
colonne, et, ces colonnes n'étant pas éclairées, ces lustres
paraissaient suspendus dans les airs. La lanterne était tout en feu, et
toute cette masse éclatante était surmontée d'un trépied représentant
l'autel de l'Hymen, d'où s'échappait une flamme immense produite par des
matières bitumineuses. À une grande élévation au dessus de la
plate-forme de l'observatoire, une immense étoile, isolée de la
plate-forme, et que la variété des verres de couleurs qui la formaient
faisait scintiller comme un vaste diamant, se détachait sur un ciel
noir. Le palais du sénat attirait aussi un grand nombre de curieux. Mais
je me suis déjà trop étendu dans cette description des spectacles
merveilleux que l'on rencontrait à chaque pas.
La ville de Paris fit hommage à Sa Majesté l'impératrice d'une toilette
encore plus magnifique que celle qu'elle avait offerte autrefois à
l'impératrice Joséphine. Tout était en vermeil, jusqu'au fauteuil et à
la psyché. Les dessins des diverses pièces de ce meuble vraiment
admirable avaient été tracés par les premiers artistes, et l'élégance,
le fini des ornemens surpassaient encore la richesse du métal.
Vers la fin d'avril, Leurs Majestés partirent ensemble pour visiter les
départemens du Nord. Ce voyage fut la répétition de celui que j'avais
fait en 1804 à la suite de l'empereur; seulement l'impératrice n'était
plus la bonne et gracieuse Joséphine. En repassant par toutes ces villes
où je l'avais vue accueillie avec tant d'enthousiasme, et dont les vœux
et les hommages s'adressaient maintenant à une autre souveraine; en
revoyant le château de Lacken, Bruxelles, Anvers, Boulogne, et tant
d'autres lieux où j'avais vu Joséphine passer en triomphe, comme à
présent Marie-Louise, je songeai avec chagrin et regret à l'isolement de
la première épouse de l'empereur, et à la douleur qui ne pouvait manquer
de la poursuivre jusque dans la retraite, lorsque arrivait jusqu'à elle
la relation des honneurs rendus à celle qui lui avait succédé dans le
cœur de l'empereur et sur le trône impérial.
Le roi et la reine de Westphalie et le prince Eugène accompagnaient
Leurs Majestés. Nous vîmes lancer à Anvers un vaisseau de quatre-vingts
canons, lequel reçut, avant de quitter les chantiers, la bénédiction de
M. de Pradt, archevêque de Malines. Le roi de Hollande vint rejoindre
l'empereur à Anvers. Ce prince était en froid avec Sa Majesté, qui avait
exigé de lui tout récemment la cession d'une partie de ses états, et
qui, bientôt après, mit la main sur tout le reste. Il s'était pourtant
trouvé à Paris pendant les fêtes du mariage de l'empereur, qui même
l'avait envoyé au devant de l'impératrice Marie-Louise; mais les deux
frères n'avaient pas renoncé à leur défiance mutuelle l'un contre
l'autre; et il faut convenir que celle du roi Louis n'était que trop
bien motivée. Ce que j'ai trouvé de plus singulier dans leurs
altercations, c'est que l'empereur, en l'absence de son frère, se
livrait aux plus grands emportemens et aux menaces les plus violentes
contre lui, tandis que, s'ils venaient à avoir une entrevue, ils
s'abordaient amicalement et familièrement comme deux frères. Séparés,
ils étaient, l'un empereur des Français, l'autre roi de Hollande, avec
des intérêts et des vues opposés; ensemble ils n'étaient plus, s'il
m'est permis de m'exprimer ainsi, que Napoléon et Louis compagnons et
amis d'enfance.
Toutefois le prince Louis était habituellement triste et mélancolique;
les contrariétés qu'il éprouvait sur le trône, où il avait été placé
malgré lui, ajoutées à ses chagrins domestiques, le rendaient évidemment
très-malheureux; et tous ceux qui le connaissaient le plaignaient
sincèrement; car le roi Louis était un excellent maître, un homme de
mérite et un honnête homme. On a dit que, lorsque l'empereur eut
décrété la réunion de la Hollande à la France, le roi Louis résolut de
se défendre jusqu'à la dernière extrémité dans la ville d'Amsterdam, et
de faire rompre les digues pour inonder tout le pays et arrêter ainsi
l'invasion des troupes françaises. Je ne sais si cela est vrai; mais,
d'après ce que j'ai vu du caractère de ce prince, je suis bien sûr que,
tout en ayant assez de courage personnel pour s'exposer de sa personne à
toutes les chances de ce parti désespéré, sa bonté naturelle et son
humanité l'auraient arrêté dans l'exécution d'un tel projet.
À Middelbourg, l'empereur s'embarqua à bord du _Charlemagne_ pour
visiter les bouches de l'Escaut, le port et l'île de Flessingue. Dans
cette course sur mer, nous fûmes assaillis par un grain terrible. Trois
ancres furent successivement cassées: nous eûmes encore d'autres avaries
et courûmes un assez grand danger. L'empereur était très-malade; il se
jetait à chaque instant sur son lit, et faisait beaucoup d'efforts pour
vomir, sans pouvoir y parvenir, ce qui rendait son malaise plus pénible.
J'eus le bonheur de n'être pas du tout incommodé et d'être ainsi en état
de lui donner tous les soins que sa position exigeait. Toutes les
personnes de sa suite étaient malades. Mon oncle, qui était huissier de
service, et obligé par conséquent de se tenir debout à la porte de la
cabine de Sa Majesté, tombait à chaque instant et souffrit horriblement.
Pendant cette tourmente, qui dura trois jours, l'empereur bouillait
d'impatience. «Je crois, dit-il lorsque nous pûmes enfin aborder, que
j'aurais été un assez médiocre amiral.»
Peu de temps après notre retour de ce voyage, l'empereur voulut que Sa
Majesté l'impératrice apprît à monter à cheval. Elle alla au manége de
Saint-Cloud; plusieurs personnes de la maison étaient dans la tribune
pour la voir prendre sa première leçon. J'étais de ce nombre, et je vis
la tendre sollicitude que l'empereur témoignait pour sa jeune épouse.
Elle était montée sur un cheval doux et fort bien dressé; l'empereur ne
quittait pas sa main et marchait à côté d'elle, pendant que M. Jardin
père tenait la bride du cheval. Au premier pas que fit sa monture,
l'impératrice se mit à crier de frayeur; et l'empereur lui disait:
«Allons! Louise, sois brave; que peux-tu craindre? ne suis-je pas là?»
La leçon se passa en encouragemens d'une part et en frayeurs de l'autre.
Le lendemain l'empereur donna ordre de faire sortir les personnes qui
étaient dans les tribunes, parce que cela intimidait l'impératrice. Elle
ne tarda pas toutefois à s'aguerrir, et finit par être fort bonne
cavalière. Elle faisait souvent des courses dans le parc avec ses dames
d'honneur et madame la duchesse de Montebello, qui montait aussi à
cheval avec grâce. Une calèche suivait l'impératrice avec quelques
dames. Le prince Aldobrandini, son écuyer, ne la quittait pas dans ses
promenades.
L'impératrice était dans un âge où l'on a goût aux bals et aux fêtes, et
l'empereur craignait par-dessus tout qu'elle s'ennuyât. Aussi les
réjouissances et les divertissemens abondaient-ils à la cour et à la
ville. Une fête offerte à Leurs Majestés par le prince de
Schwartzenberg, ambassadeur d'Autriche, se termina par des malheurs
affreux.
Le prince occupait l'ancien hôtel de Montesson dans la rue de la
Chaussée-d'Antin. Pour donner son bal, il avait fait ajouter aux
appartemens déjà existans une vaste salle et une galerie en bois,
décorées avec une profusion de fleurs, de draperies, de candélabres,
etc. Au moment où, après avoir assisté pendant deux où trois heures à la
fête, l'empereur se retirait, un des rideaux, agité par un courant
d'air, prit feu aux bougies qui se trouvaient trop près des fenêtres, et
s'enflamma en un instant. Quelques jeunes gens firent de vains efforts
pour éteindre le feu, en arrachant les draperies et en étouffant la
flamme dans leurs mains. En un clin d'œil les rideaux, les papiers et
les guirlandes furent consumés, et la charpente commença à brûler.
L'empereur fut un des premiers qui s'aperçurent des progrès de
l'incendie et en prévirent les suites. Il s'approcha de l'impératrice,
qui déjà s'était levée pour venir vers lui, et sortit avec elle, non
sans quelque difficulté, à cause de la foule qui se précipitait vers les
portes. Les reines de Hollande, de Naples, de Westphalie, la princesse
Borghèse, etc., suivirent Leurs Majestés. La vice-reine d'Italie, qui
était grosse de plusieurs mois, était restée dans la salle, sur
l'estrade où s'était placée la famille impériale. Le vice-roi, craignant
autant pour sa femme la presse que l'incendie, la sauva par une petite
porte que l'on avait ménagée sur l'estrade pour apporter des
rafraîchissemens à Leurs Majestés. On n'avait point songé à cette issue
avant le prince Eugène; quelques personnes en profitèrent pour sortir
avec lui. Sa majesté la reine de Westphalie, parvenue sur la terrasse,
ne se crut point encore en sûreté, et, dans son effroi, elle s'élança
dans la rue Taitbout, où elle fut relevée par un passant.
L'empereur accompagna l'impératrice jusqu'à l'entrée des Champs-Élysées;
là il la quitta pour retourner au lieu de l'incendie, et ne rentra à
Saint-Cloud que sur les quatre heures du matin. Depuis l'arrivée de
l'impératrice, nous étions dans des transes affreuses; il n'était pas
une âme au château qui ne fût en proie à l'inquiétude la plus vive au
sujet de l'empereur. Enfin il arriva sans accident, mais très-fatigué,
les habits en désordre et le visage échauffé de l'incendie; ses souliers
et ses bas étaient noircis et brûlés par le feu. Il se rendit d'abord
tout droit chez l'impératrice, pour s'assurer si elle était bien remise
de la frayeur qu'elle avait éprouvée; ensuite il rentra dans sa chambre,
et, jetant son chapeau sur son lit, se laissa tomber dans un fauteuil en
s'écriant: «Mon Dieu, quelle fête!» Je remarquai que les mains de
l'empereur étaient toutes charbonnées; il avait perdu ses gants au feu.
Sa Majesté était d'une tristesse profonde. Pendant que je la
déshabillais, elle me demanda si j'avais été à la fête du prince: je
répondis que non; alors elle daigna me donner quelques détails sur le
déplorable événement. L'empereur parlait avec une émotion que je ne lui
ai vue que deux ou trois fois en sa vie, et qu'il n'éprouva pas pour ses
propres infortunes. «L'incendie de cette nuit, dit Sa Majesté, a dévoré
une femme héroïque. La belle-sœur du prince de Schwartzenberg, entendant
sortir de la salle embrasée des cris qu'elle a crus poussés par sa fille
aînée, s'est jetée au milieu des flammes. Le plancher, déjà réduit en
charbon, s'est enfoncé sous ses pieds; elle a disparu. La pauvre mère
s'était trompée! tous ses enfans étaient hors de danger. On a fait des
efforts inouïs pour la retirer des flammes; mais on ne l'a eue que
morte, et tous les secours de la médecine ont été vainement prodigués
pour la rappeler à la vie. La malheureuse princesse était grosse et
très-avancée dans sa grossesse; j'ai moi-même conseillé au prince
d'essayer de sauver au moins l'enfant. On l'a retiré vivant du cadavre
de sa mère; mais il n'a vécu que quelques minutes.»
L'émotion de l'empereur redoubla à la fin de ce récit. J'avais eu soin
de lui tenir un bain tout prêt, prévoyant qu'il en aurait besoin à son
retour. Sa Majesté le prit en effet, et, après ses frictions
habituelles, elle se trouva, comme on dit, un peu remontée. Cependant je
me souviens qu'elle exprima la crainte que le terrible accident de cette
nuit ne fût l'annonce d'événemens funestes, et elle conserva long-temps
cette appréhension. Trois ans après, pendant la déplorable campagne de
Russie, on annonça un jour à l'empereur que le corps d'armée commandé
par le prince de Schwartzenberg avait été détruit, et que le prince
lui-même avait péri: il se trouva heureusement que la nouvelle était
fausse; mais lorsqu'on vint l'apporter à Sa Majesté, elle s'écria,
comme pour répondre à une idée qui la préoccupait depuis long-temps:
«_C'était donc_ LUI _que menaçait le mauvais présage!_»
Vers le matin, l'empereur envoya des pages chez toutes les personnes qui
avaient souffert de la catastrophe, pour les complimenter de sa part et
demander de leurs nouvelles. On rapporta à Sa Majesté de tristes
réponses: Madame la princesse de la Layen, nièce du prince primat, avait
succombé à ses blessures. On désespérait des jours du général Touzart,
de sa femme et de sa fille, qui moururent en effet dans la journée. Il y
eut encore d'autres victimes de ce désastre. Au nombre des personnes qui
y échappèrent, après de longues souffrances, se trouvèrent le prince
Kourakin et madame Durosnel, femme du général de ce nom.
Le prince Kourakin, toujours remarquable par l'éclat autant que par le
goût singulier de sa toilette, s'était paré pour le bal, d'un habit
d'étoffe d'or; ce fut ce qui le sauva. Les flammèches et les brandons
glissèrent sur son habit et sur les décorations dont il était couvert,
comme sur une cuirasse. Cependant le prince garda le lit pendant
plusieurs mois. Dans le tumulte causé par l'incendie, il était tombé sur
le dos, avait été long-temps foulé aux pieds et meurtri, et n'avait dû
son salut qu'à la présence d'esprit et à la force d'un musicien qui
l'avait relevé et porté hors de la foule.
Le général Durosnel, dont la femme s'était évanouie dans la salle du
bal, s'élança au milieu des flammes et reparut aussitôt, ayant dans ses
bras son précieux fardeau; il porta ainsi madame Durosnel jusque dans
une maison du boulevard, où il la déposa pour aller chercher une voiture
dans laquelle il la fit transporter à son hôtel. Madame la comtesse
Durosnel avait été cruellement brûlée, et elle en resta plus de deux ans
malade. Dans le trajet que fit le général, de l'hôtel de l'ambassadeur
au boulevard, il vit à la lueur de l'incendie un voleur qui enlevait le
peigne de sa femme évanouie dans ses bras. Ce peigne était enrichi de
diamans et d'un très-grand prix.
Madame Durosnel avait pour son mari une tendresse égale à celle de son
mari pour elle. À la suite d'un combat sanglant de la seconde campagne
de Pologne, le général Durosnel fut perdu pendant plusieurs jours, et
l'on écrivit en France qu'on le croyait mort. La comtesse, désespérée,
tomba malade de douleur, et fut sur le point de mourir. Quelque temps
après, on apprit que le général, blessé grièvement, mais non
mortellement, avait été retrouvé, et que sa guérison serait prompte.
Lorsque madame Durosnel reçut cette heureuse nouvelle, sa joie alla
jusqu'au délire; elle fit faire dans la cour de son hôtel, un tas de ses
habits de deuil et de ceux de ses gens, y mit le feu, et vit brûler ces
lugubres vêtemens avec des transports et des éclats de gaîté folle.
Deux jours après l'incendie de l'hôtel du prince de Schwartzenberg,
l'empereur reçut la nouvelle de l'abdication de son frère Louis. Sa
Majesté parut d'abord très-contrariée de cet événement, et dit à
quelqu'un qui entrait dans sa chambre, à l'instant où elle venait d'en
être informée: «J'avais bien prévu cette sottise de Louis, mais je ne
croyais pas qu'il fût si pressé de la faire.» Néanmoins l'empereur en
prit bientôt son parti, et à quelques jours de là, Sa Majesté qui,
pendant sa toilette, n'avait pas ouvert la bouche, sortit tout d'un coup
de sa préoccupation, au moment où je lui présentai son habit, et me
donnant deux ou trois de ses tapes familières: «M. Constant, me
dit-elle, savez-vous quelles sont les trois capitales de l'empire
français?» Et, sans me donner le temps de répondre, l'empereur continua:
«Paris, Rome, Amsterdam. Cela fait un bon effet; n'est-il pas vrai?»