CHAPITRE XX.

Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.--Jalousie de

l'empereur.--Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de

Beauharnais.--Oubli du cérémonial.--Coquetterie de

l'empereur.--Première visite nocturne de Sa Majesté à

l'impératrice.--Opinion de l'empereur sur les Allemands.--Gaîté de

l'empereur.--Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.--Bruit

démenti.--Portrait de l'impératrice Marie-Louise.--Instructions de

l'impératrice.--Parallèle des deux épouses de

l'empereur.--Différence et rapports entre les deux

impératrices.--Le mémorial de Sainte-Hélène.--Partialité de

l'empereur en faveur de sa seconde épouse.--Économie de

l'impératrice Marie-Louise.--Défaut de goût.--L'empereur excellent

mari.--Paroles de l'empereur contredites par Constant.--Souvenirs

de Joséphine non effacés par Marie-Louise.--Préventions de

Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.--Retour de

Constant de la campagne de Russie.--Bonté de l'empereur et de la

reine Hortense.--Froideur dédaigneuse de l'impératrice.--Bonté

excessive de l'impératrice Joséphine.--Intrigues parmi les dames de

l'impératrice.--Ordre rétabli par l'empereur.--Vigilance de

l'empereur sur l'impératrice.--Sévérité envers les dames de

l'impératrice.--Anecdote démentie.

LEURS Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même

la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne

voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune

épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait

défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de

l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce

fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le

programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de

la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec

l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma

d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna

secrètement chez l'impératrice.

Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on

s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis

que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de

l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles,

lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes

du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air

de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait

un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait

quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur

retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner

pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes

de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante.

Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit

l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais,

le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément

il s'y trouvait trop à la gêne.

L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait

tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles

attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris.

Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois

sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le

travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un

besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire.

Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement

accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa

charmante épouse.

L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son

mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa

démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu

servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la

santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve

de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans

l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre

avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première

entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui

avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu

l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se

conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait

moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point,

l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur,

l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en

convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans

laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même

le parallèle de ses deux épouses:

«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise)

l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la

première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables

ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce

point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses,

et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art

peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle,

mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le

soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y

avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à

côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre

ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première

ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde

n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort

rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience,

de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et

fort attachées à leur mari.»

Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait

de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la

comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui

prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait

singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.

L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette;

mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait

peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si

elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette

les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des

parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de

l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur

était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son

fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous

ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois

pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un

charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur

connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus

jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari;

mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier

Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de

celle-ci.

Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa

maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions

non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de

l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux

personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois;

mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint

m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour

de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de

temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y

trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine

Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais

éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté

pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul

modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans

des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le

silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre

Constant?--Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette

réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas

_aperçu_. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la

reine Hortense et moi.

L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que

personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que

devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre

dames, dont l'unique emploi était d'_annoncer_ les personnes qui étaient

reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de

réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et

de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des

rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup

d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à

l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles

des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre

nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La

préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et

l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux

meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la

récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces

dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan

qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre

contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement

ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès

de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le

titre de _premières femmes de chambre_. Grandes réclamations des dames

d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant

l'empereur, et il leur donna le titre de _lectrices_ de l'impératrice,

pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.

Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de

chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler,

avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez

l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci

habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les

six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les

diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et

presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de

l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles

entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus

qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre

étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce

voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal

service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse

sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des

commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses

dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de

l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la

dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir

obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient

chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables

de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de

dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses

lettres sous sa dictée, ou par son ordre.

L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter

de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes;

et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce

qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais,

orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier,

qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore,

parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de

l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M.

Paër.

Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes

Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à

l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles

épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de

l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni

personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de

chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en

était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de

corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir

l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 335 / 456 题