Arrivée de Leurs Majestés à Compiègne.--Jalousie de
l'empereur.--Passe-droit fait par Sa Majesté à M. de
Beauharnais.--Oubli du cérémonial.--Coquetterie de
l'empereur.--Première visite nocturne de Sa Majesté à
l'impératrice.--Opinion de l'empereur sur les Allemands.--Gaîté de
l'empereur.--Ses attentions continuelles pour Marie-Louise.--Bruit
démenti.--Portrait de l'impératrice Marie-Louise.--Instructions de
l'impératrice.--Parallèle des deux épouses de
l'empereur.--Différence et rapports entre les deux
impératrices.--Le mémorial de Sainte-Hélène.--Partialité de
l'empereur en faveur de sa seconde épouse.--Économie de
l'impératrice Marie-Louise.--Défaut de goût.--L'empereur excellent
mari.--Paroles de l'empereur contredites par Constant.--Souvenirs
de Joséphine non effacés par Marie-Louise.--Préventions de
Marie-Louise contre sa maison et celle de l'empereur.--Retour de
Constant de la campagne de Russie.--Bonté de l'empereur et de la
reine Hortense.--Froideur dédaigneuse de l'impératrice.--Bonté
excessive de l'impératrice Joséphine.--Intrigues parmi les dames de
l'impératrice.--Ordre rétabli par l'empereur.--Vigilance de
l'empereur sur l'impératrice.--Sévérité envers les dames de
l'impératrice.--Anecdote démentie.
LEURS Majestés étant arrivées à Compiègne l'empereur présenta lui-même
la main à l'impératrice, et la conduisit à son appartement. Il ne
voulait point qu'un autre eût avant lui approché et touché sa jeune
épouse, et sa jalousie était si délicate sur ce point, qu'il avait
défendu lui-même à M. le sénateur de Beauharnais, chevalier d'honneur de
l'impératrice, de présenter la main à Sa Majesté impériale, quoique ce
fût un des priviléges de sa place. L'empereur devait, suivant le
programme, se séparer de l'impératrice pour aller coucher à l'hôtel de
la Chancellerie; il n'en fit rien. Après une longue conversation avec
l'impératrice, il rentra dans sa chambre, se déshabilla, se parfuma
d'eau de Cologne, et, vêtu seulement d'une robe de chambre, il retourna
secrètement chez l'impératrice.
Le lendemain au matin, l'empereur me demanda à sa toilette si l'on
s'était aperçu de l'accroc qu'il avait fait au programme. Je répondis
que non, au risque de mentir. En ce moment entra un des familiers de
l'empereur qui n'était point marié. Sa Majesté, lui tirant les oreilles,
lui dit: «Mon cher, épousez une Allemande. Ce sont les meilleures femmes
du monde: douces, bonnes, naïves, et fraîches comme des roses.» À l'air
de satisfaction de Sa Majesté, il était facile de voir qu'elle faisait
un portrait, et qu'il n'y avait pas long-temps que le peintre avait
quitté le modèle. Après quelques soins donnés à sa personne, l'empereur
retourna chez l'impératrice, et, vers midi, il fit monter à déjeuner
pour elle et pour lui, se faisant servir près du lit, et par les femmes
de Sa Majesté. Tout le reste du jour, il fut d'une gaîté charmante.
Ayant, contre sa coutume, fait une seconde toilette pour dîner, il remit
l'habit qu'il avait fait faire par le tailleur du roi de Naples; mais,
le lendemain, il n'en voulut plus entendre parler, disant que décidément
il s'y trouvait trop à la gêne.
L'empereur, comme on peut le voir par les détails qui précèdent, aimait
tendrement sa nouvelle épouse. Il avait pour elle de continuelles
attentions, et toute sa conduite était celle d'un amant vivement épris.
Toutefois il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il resta trois mois
sans presque travailler, au grand étonnement de ses ministres. Le
travail n'était pas seulement un devoir pour l'empereur, c'était un
besoin et un plaisir dont aucun autre plaisir n'aurait pu le distraire.
Dans cette occasion, comme dans toute autre, il sut parfaitement
accorder les soins de son empire et de ses armées avec son amour pour sa
charmante épouse.
L'impératrice Marie-Louise avait à peine dix-neuf ans à l'époque de son
mariage; ses cheveux étaient blonds, ses yeux bleus et expressifs, sa
démarche noble et sa taille imposante; sa main et son pied auraient pu
servir de modèles; enfin toute sa personne respirait la jeunesse, la
santé et la fraîcheur; elle était timide, et se tenait dans une réserve
de hauteur devant la cour; mais on la disait affectueuse et amicale dans
l'intimité. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle était fort tendre
avec l'empereur, et dévouée à toutes ses volontés. Dans leur première
entrevue, l'empereur lui avait demandé quelles recommandations on lui
avait faites à son départ de Vienne: «D'être à vous, avait répondu
l'impératrice, et de vous obéir en toutes choses.» Et elle parut se
conformer sans peine à ses instructions. Du reste, rien ne ressemblait
moins à la première impératrice que la seconde. Hormis un seul point,
l'égalité de leur humeur et leur complaisance extrême pour l'empereur,
l'une était précisément tout l'opposé de l'autre, et (il faut en
convenir) l'empereur se félicitait souvent de cette différence, dans
laquelle il trouvait du piquant et du charme. Il a fait ainsi lui-même
le parallèle de ses deux épouses:
«L'une (Joséphine) était l'art et les grâces; l'autre (Marie-Louise)
l'innocence et la simple nature. Dans aucun moment de la vie, la
première n'avait de manières ou d'habitudes qui ne fussent pas agréables
ou séduisantes. Il eût été impossible de la prendre en défaut sur ce
point; elle s'étudiait à ne produire que des impressions avantageuses,
et atteignait son but sans laisser apercevoir l'étude. Tout ce que l'art
peut imaginer pour relever les attraits était mis en usage par elle,
mais avec un tel mystère, qu'on ne pouvait tout au plus que le
soupçonner. La seconde, au contraire, ne se doutait même pas qu'il pût y
avoir rien à gagner dans d'innocens artifices. L'une était toujours à
côté de la vérité; son premier mouvement était la négative. L'autre
ignorait la dissimulation; tout détour lui était étranger. La première
ne demandait jamais rien, mais elle devait partout. La seconde
n'hésitait pas à demander quand elle n'avait plus; ce qui était fort
rare. Jamais elle ne prenait rien sans se croire obligée, en conscience,
de payer aussitôt. Du reste, toutes les deux étaient bonnes, douces, et
fort attachées à leur mari.»
Tels, ou à peu près, étaient les termes dans lesquels l'empereur parlait
de ses deux impératrices. On peut voir qu'il paraissait vouloir que la
comparaison fût à l'avantage de la seconde; et à cet effet il lui
prêtait des qualités qu'elle n'avait pas, ou du moins exagérait
singulièrement celles qu'elle pouvait avoir.
L'empereur accordait à Marie-Louise 500,000 francs pour sa toilette;
mais jamais, à beaucoup près, elle n'a dépensé cette somme. Elle avait
peu de goût dans ses ajustemens, et se serait habillée sans grâce, si
elle n'eût point été bien conseillée. L'empereur assistait à sa toilette
les jours où il désirait qu'elle fût bien. Il lui faisait essayer des
parures, et les essayait lui-même sur la tête, le cou, les bras de
l'impératrice, et il se décidait toujours pour le magnifique. L'empereur
était excellent mari, et l'a prouvé avec ses deux femmes. Il adorait son
fils: comme père et comme époux, il aurait pu servir de modèle à tous
ses sujets. Toutefois, et quoi qu'il en ait dit lui-même, je ne crois
pas qu'il ait aimé Marie-Louise autant que Joséphine. Celle-ci avait un
charme, une bonté, un esprit, un dévouement à son époux que l'empereur
connaissait, et dont il sentait tout le prix. Marie-Louise était plus
jeune, mais froide, peu gracieuse. Je crois qu'elle aimait son mari;
mais elle était réservée, peu expansive; elle ne fit nullement oublier
Joséphine aux personnes qui avaient eu le bonheur d'approcher de
celle-ci.
Malgré la soumission apparente avec laquelle elle avait congédié sa
maison autrichienne, il est certain qu'elle avait de grandes préventions
non-seulement contre sa propre maison, mais encore contre celle de
l'empereur. Jamais elle n'adressait une parole de bienveillance aux
personnes du service personnel de l'empereur. Je l'ai vue bien des fois;
mais jamais un sourire, un regard, un signe de sa part ne vint
m'apprendre si j'étais à ses yeux autre chose qu'un étranger. Au retour
de Russie, d'où je n'arrivai qu'après l'empereur, je ne perdis point de
temps pour me rendre dans sa chambre, où il m'avait fait demander. J'y
trouvai Sa Majesté dans la compagnie de l'impératrice et de la reine
Hortense. L'empereur me plaignit beaucoup des souffrances que j'avais
éprouvées, et me dit mille choses flatteuses, et qui prouvaient sa bonté
pour moi. La reine, avec cette grâce charmante dont elle est le seul
modèle depuis la mort de son auguste mère, me parla long-temps, et dans
des termes pleins de bienveillance. L'impératrice seule garda le
silence. L'empereur lui dit: «Louise, tu n'as rien à dire à ce pauvre
Constant?--Je ne l'avais pas aperçu,» répondit l'impératrice. Cette
réponse était dure; car il était impossible que Sa Majesté ne m'eût pas
_aperçu_. Il n'y avait en ce moment dans la chambre que l'empereur, la
reine Hortense et moi.
L'empereur prit tout d'abord les plus grandes précautions pour que
personne, et surtout aucun homme, ne pût approcher l'impératrice que
devant témoin. Il y avait eu du temps de l'impératrice Joséphine quatre
dames, dont l'unique emploi était d'_annoncer_ les personnes qui étaient
reçues par Sa Majesté. La bonté excessive de Joséphine l'empêcha de
réprimer les jalouses prétentions de quelques personnes de sa maison; et
de là vinrent, entre les dames du palais et les dames d'annonces, des
rivalités et des débats sans fin. L'empereur avait conçu beaucoup
d'humeur de toutes ces tracasseries; et, pour se les épargner à
l'avenir, il choisit parmi les dames chargées de l'éducation des filles
des membres de la Légion-d'Honneur, dans la maison d'Écouen, quatre
nouvelles dames d'annonces pour l'impératrice Marie-Louise. La
préférence fut d'abord donnée à des filles ou veuves de généraux, et
l'empereur décida que les places vacantes appartiendraient de droit aux
meilleures élèves de la maison impériale d'Écouen, et seraient la
récompense de leur bonne conduite. Quelque temps après, le nombre de ces
dames ayant été porté à six, ce furent deux élèves de madame de Campan
qui furent nommées. Ces six dames changèrent ensuite leur premier titre
contre celui de premières dames de l'impératrice. Mais ce changement
ayant indisposé les dames du palais, et excité leurs réclamations auprès
de l'empereur, celui-ci décida que les dames d'annonces prendraient le
titre de _premières femmes de chambre_. Grandes réclamations des dames
d'annonces à leur tour: elles plaidèrent leur cause elles-mêmes devant
l'empereur, et il leur donna le titre de _lectrices_ de l'impératrice,
pour concilier les exigences des deux parties belligérantes.
Les dames d'annonces, ou premières dames, ou premières femmes de
chambre, ou lectrices, comme il plaira au lecteur de les appeler,
avaient sous leurs ordres six femmes de chambre, qui n'entraient chez
l'impératrice que quand la sonnette les y appelait. Celles-ci
habillaient, chaussaient et coiffaient, le matin, Sa Majesté. Mais les
six premières n'avaient rien à faire avec la toilette, excepté pour les
diamans, dont elles étaient spécialement chargées. Leur principal, et
presque leur unique emploi, était de s'attacher à tous les pas de
l'impératrice, qu'elles ne quittaient pas plus que son ombre. Elles
entraient chez elle avant qu'elle fût levée, et ne la quittaient plus
qu'elle ne fût au lit. Alors toutes les issues donnant dans sa chambre
étaient fermées, à l'exception d'une seule qui conduisait dans une pièce
voisine où était le lit de celle de ces dames qui avait le principal
service. L'empereur lui-même ne pouvait entrer la nuit chez son épouse
sans passer par cette chambre. Hormis M. de Menneval, secrétaire des
commandemens de l'impératrice, et M. Ballouhai, intendant de ses
dépenses, aucun homme n'était admis dans les appartemens intérieurs de
l'impératrice, sans un ordre de l'empereur. Les dames même, excepté la
dame d'honneur et la dame d'atours, n'y étaient reçues qu'après avoir
obtenu un rendez-vous de l'impératrice. Les dames de l'intérieur étaient
chargées de faire exécuter ces règlemens, et elles étaient responsables
de leur exécution. Une d'elles assistait aux leçons de musique, de
dessin, de broderie, que prenait l'impératrice. Elles écrivaient ses
lettres sous sa dictée, ou par son ordre.
L'empereur ne voulait pas, disait-il, qu'un homme au monde pût se vanter
de s'être trouvé en tête-à-tête avec l'impératrice pendant deux minutes;
et il réprimanda un jour très-sévèrement la lectrice de service, parce
qu'elle se tenait à une extrémité du salon pendant que M. Biennais,
orfévre de la cour, montrait à Sa Majesté les secrets d'un serre-papier,
qu'il avait fait pour elle. Une autre fois l'empereur gronda encore,
parce que la dame de service ne se trouvait point tout à côté de
l'impératrice pendant que celle-ci prenait sa leçon de musique avec M.
Paër.
Il n'est donc pas vrai, comme on l'a prétendu, que le marchand de modes
Leroy ait été exclu du palais pour s'être permis de dire à
l'impératrice, en lui essayant une robe, qu'elle avait de belles
épaules. M. Leroy faisait faire dans ses magasins les robes de
l'impératrice sur un modèle qu'on lui avait remis. Jamais ni lui, ni
personne de la maison, ne les a essayées à Sa Majesté. Les femmes de
chambre lui indiquaient les changemens qu'il y avait à faire. Il en
était de même des autres marchands et fournisseurs, du faiseur de
corsets, du cordonnier, du gantier, etc.; aucun d'eux n'a pu voir
l'impératrice, ni lui parler dans son intérieur.