CHAPITRE XIX.

Diverses opinions au château sur le mariage de

l'empereur.--Conjectures mises en défaut.--Constant chargé de

renouveler la garde-robe de l'empereur.--Sa Majesté reçoit le

portrait de Marie-Louise.--Souvenir de

l'École-Militaire.--Étourdissemens causés à l'empereur par la

valse.--Les chaises cassées.--Leçon de valse donnée par la

princesse Stéphanie à l'empereur.--Départ du prince de Neufchâtel

pour Vienne.--Mariage par procuration.--Formation de la maison de

l'impératrice.--Présens de noce de l'impératrice.--Gaîté de

l'empereur.--Le soulier de bon augure.--Opinions de l'empereur sur

la reine Caroline de Naples.--Erreur de la reine Caroline sur la

nouvelle impératrice.--Ambition désappointée.--L'impératrice privée

de sa grande-maîtresse.--Ressentiment de Marie-Louise contre la

reine Caroline.--Correspondance de Leurs Majestés.--L'empereur

envoie sa chasse à l'impératrice.--Sévérité de M. le duc de

Vicence.--Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre

de l'empereur.--Impatience de Sa Majesté.--Actes de

bienfaisance.--La coquetterie de gloire.--Rencontre de Leurs

Majestés Impériales.--Un moment d'humeur.--Amabilité de

Marie-Louise.

DEPUIS son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait

fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château,

toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce

futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées

à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns

avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que

l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à

une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut

question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance

naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai,

se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de

lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa

Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le

prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa

jeune épouse, et en parut enchanté.

Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en

avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul

avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda

malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait

jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou

trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de

continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai

essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que

la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous

avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en

guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je

serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et

celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après

l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita

des éclats de rire de la part des deux princesses.

Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint

à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre

Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et

l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes.

Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera

ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.--Vous

avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous

allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et

fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même

l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois

tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la

gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en

voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un

mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en

recevoir.»

Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour

Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice.

L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse

Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de

Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée

pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut

couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle

impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:

Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du

général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de

Beauharnais, chevalier d'honneur.

Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse

de Luçay.

Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et

mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de

Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris,

de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de

Vicence).

La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice

Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].

L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de

noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de

lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries,

étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et

l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers

de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de

Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait

pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en

donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant,

m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu

beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»

Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur

pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait

qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph

était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de

l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut

qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât

d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite,

l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant

auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait

élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette

exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et

d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne

sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice

avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa

grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la

reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne

dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames

de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se

débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à

exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre

positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de

Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de

quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond

ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.

L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête

l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa

Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main,

et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de

l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car

l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et

s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports

de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec

l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les

courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.

L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans

qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied

portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit

un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix

minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi,

que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la

lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de

page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous

dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté.

Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne

plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il

avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.

Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais,

s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait

faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le

duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service

des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des

plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer

quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi

qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée

d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure

d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence,

dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en

tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la

portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne

veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter

cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à

son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse

en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on

point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler

l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de

Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa

Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la

dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»

L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui

retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès

de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à

Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance

et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus

condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six

mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de

majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus

qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et

m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une

voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre

l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il

riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il

soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore,

s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de

gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.

Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On

sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales.

L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier

courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de

l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour

se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village.

Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe

aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de

l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied

et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui

dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais

ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au

cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à

qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement

l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait

préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son

cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à

Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la

suite de l'impératrice.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 334 / 456 题