Diverses opinions au château sur le mariage de
l'empereur.--Conjectures mises en défaut.--Constant chargé de
renouveler la garde-robe de l'empereur.--Sa Majesté reçoit le
portrait de Marie-Louise.--Souvenir de
l'École-Militaire.--Étourdissemens causés à l'empereur par la
valse.--Les chaises cassées.--Leçon de valse donnée par la
princesse Stéphanie à l'empereur.--Départ du prince de Neufchâtel
pour Vienne.--Mariage par procuration.--Formation de la maison de
l'impératrice.--Présens de noce de l'impératrice.--Gaîté de
l'empereur.--Le soulier de bon augure.--Opinions de l'empereur sur
la reine Caroline de Naples.--Erreur de la reine Caroline sur la
nouvelle impératrice.--Ambition désappointée.--L'impératrice privée
de sa grande-maîtresse.--Ressentiment de Marie-Louise contre la
reine Caroline.--Correspondance de Leurs Majestés.--L'empereur
envoie sa chasse à l'impératrice.--Sévérité de M. le duc de
Vicence.--Un ordre du duc de Vicence plus tôt exécuté qu'un ordre
de l'empereur.--Impatience de Sa Majesté.--Actes de
bienfaisance.--La coquetterie de gloire.--Rencontre de Leurs
Majestés Impériales.--Un moment d'humeur.--Amabilité de
Marie-Louise.
DEPUIS son divorce avec l'impératrice Joséphine, l'empereur paraissait
fort préoccupé. On savait qu'il songeait à se remarier, et, au château,
toutes les personnes du service de Sa Majesté s'entretenaient de ce
futur mariage. Mais toutes nos conjectures sur les princesses destinées
à partager la couronne impériale se trouvèrent en défaut. Les uns
avaient parlé d'une princesse de Russie, les autres disaient que
l'empereur ne voulait épouser qu'une Française; personne n'avait songé à
une archiduchesse d'Autriche. Quand le mariage eut été décidé, il ne fut
question à la cour que de la jeunesse, de la grâce, de la bienveillance
naturelle de la nouvelle impératrice. L'empereur se montrait fort gai,
se soignait davantage. Il me chargea de renouveler sa garde-robe, et de
lui commander des habits plus justes et d'une forme plus moderne. Sa
Majesté posa pour son portrait, qui fut porté à Marie-Louise par le
prince de Neufchâtel. L'empereur reçut dans le même temps celui de sa
jeune épouse, et en parut enchanté.
Sa Majesté fit, pour plaire à Marie-Louise, plus de frais qu'elle n'en
avait jamais fait pour aucune femme. Un jour que l'empereur était seul
avec la reine Hortense et la princesse Stéphanie, celle-ci lui demanda
malicieusement s'il savait valser: Sa Majesté répondit qu'elle n'avait
jamais pu aller au delà d'une première leçon, et qu'au bout de deux ou
trois tours il lui prenait un éblouissement qui l'empêchait de
continuer. «Quand j'étais à l'École-Militaire, ajouta l'empereur, j'ai
essayé, je ne sais combien de fois, de surmonter les étourdissemens que
la valse me causait, sans pouvoir y parvenir. Notre maître de danse nous
avait conseillé de prendre, pour valser, une chaise entre nos bras, en
guise de dame. Je ne manquais jamais de tomber avec la chaise que je
serrais amoureusement, et de la briser. Les chaises de ma chambre et
celles de deux ou trois de mes camarades y passèrent l'une après
l'autre.» Ce récit, fait on ne peut plus gaîment par Sa Majesté, excita
des éclats de rire de la part des deux princesses.
Cet accès d'hilarité s'étant un peu calmé, la princesse Stéphanie revint
à la charge, et dit à l'empereur: «Il est fâcheux, vraiment, que Votre
Majesté ne sache pas valser: les Allemandes sont folles de la valse; et
l'impératrice doit nécessairement partager le goût de ses compatriotes.
Elle ne pourra avoir d'autre cavalier que l'empereur, et se trouvera
ainsi privée d'un grand plaisir par la faute de Votre Majesté.--Vous
avez raison, reprit l'empereur. Eh bien! donnez-moi une leçon. Vous
allez voir un échantillon de mon savoir-faire.» Il se leva là-dessus, et
fit quelques pas avec la princesse Stéphanie, en fredonnant lui-même
l'air de la reine de Prusse. Mais il ne put faire plus de deux ou trois
tours, et encore s'y prit-il d'une manière si gauche, qu'il redoubla la
gaîté de ces dames. La princesse de Bade l'arrêta en disant: «Sire, en
voilà bien assez pour me convaincre que vous ne serez jamais qu'un
mauvais écolier. Vous êtes fait pour donner des leçons, mais non pour en
recevoir.»
Dans les premiers jours de mars, le prince de Neufchâtel partit pour
Vienne, chargé de faire officiellement la demande de l'impératrice.
L'archiduc Charles épousa au nom de l'empereur l'archiduchesse
Marie-Louise, qui partit sans délai pour la France. La petite ville de
Braunau, frontière de l'Autriche et de la Bavière, avait été désignée
pour le remise de Sa Majesté, et bientôt la route de Strasbourg fut
couverte de voitures qui conduisaient à Braunau la maison de la nouvelle
impératrice. Voici de quelles personnes elle fut primitivement composée:
Le prince Aldobrandini Borghèse, premier écuyer, en remplacement du
général Ordener, nommé gouverneur du château de Compiègne; le comte de
Beauharnais, chevalier d'honneur.
Dame d'honneur, madame de Montebello; dame d'atours, madame la comtesse
de Luçay.
Dames du palais: mesdames les duchesses de Bassano et de Rovigo, et
mesdames les comtesses de Montmorency, de Mortemart, de Talhouet, de
Lauriston, Duchâtel, de Bouille, de Montalivet, de Perron, de Lascaris,
de Noailles, de Brignolle, de Gentile et de Canisy (depuis duchesse de
Vicence).
La plupart de ces dames avaient passé de la maison de l'impératrice
Joséphine dans celle de l'impératrice Marie-Louise[69].
L'empereur voulut voir par lui-même si la corbeille et les présens de
noce qu'il destinait à sa nouvelle épouse étaient dignes d'elle et de
lui. Tous les vêtemens, le linge, en furent apportés aux Tuileries,
étalés sous ses yeux, et emballés en sa présence. Le bon goût et
l'élégance en égalaient seuls la richesse. Les fournisseurs et ouvriers
de Paris avaient travaillé sur des mesures et des modèles envoyés de
Vienne. Lorsque ces modèles avaient été présentés à l'empereur, il avait
pris un des souliers, qui étaient remarquablement petits, et m'en
donnant, par forme de caresse, un coup sur la joue: «Voyez, Constant,
m'avait dit Sa Majesté; voilà un soulier de bon augure. Avez-vous vu
beaucoup de pieds comme celui-là? C'est à prendre dans la main!»
Sa Majesté la reine de Naples avait été envoyée à Braunau par l'empereur
pour recevoir l'impératrice. La reine Caroline, dont l'empereur disait
qu'elle était un homme parmi ses sœurs, tandis que le prince Joseph
était une femme parmi ses frères, se trompa, dit-on, sur la timidité de
l'impératrice Marie-Louise, qu'elle prit pour de la faiblesse; elle crut
qu'elle n'aurait qu'à parler pour que sa jeune belle-sœur s'empressât
d'obéir. Arrivée à Braunau, et après la remise, solennellement faite,
l'impératrice avait congédié toute sa maison autrichienne, ne gardant
auprès d'elle que sa grande-maîtresse, madame de Lajanski, qui l'avait
élevée et ne s'était jamais éloignée d'elle. Cependant l'étiquette
exigeait que la nouvelle maison de l'impératrice fût toute française; et
d'ailleurs les ordres de l'empereur étaient précis à cet égard. Je ne
sais s'il est vrai, comme on l'a dit quelque part, que l'impératrice
avait demandé et obtenu de l'empereur l'autorisation d'avoir sa
grande-maîtresse auprès d'elle pendant un an. Quoi qu'il en soit, la
reine de Naples crut qu'il était dans son intérêt d'écarter une personne
dont elle redoutait l'influence sur l'esprit de l'impératrice. Les dames
de la maison de Sa Majesté impériale, empressées elles-mêmes de se
débarrasser de la rivalité de madame de Lajanski, travaillèrent à
exciter de plus en plus la jalousie de Son Altesse Impériale. Un ordre
positif fut demandé à l'empereur, et madame de Lajanski fut renvoyée de
Munich à Vienne. L'impératrice obéit sans se plaindre; mais, sachant de
quelle main ce coup lui était venu, elle en garda un profond
ressentiment contre Sa Majesté la reine de Naples.
L'impératrice ne voyageait qu'à petites journées; et une fête
l'attendait dans chaque ville qui se trouvait sur le passage de Sa
Majesté. Tous les jours l'empereur lui envoyait une lettre de sa main,
et elle y répondait régulièrement. Les premières lettres de
l'impératrice étaient fort courtes, et probablement assez froides, car
l'empereur n'en disait rien. Mais les autres s'allongèrent et
s'échauffèrent peu à peu, et l'empereur les lisait avec des transports
de plaisir. Il attendait l'arrivée de cette correspondance avec
l'impatience d'un amoureux de vingt ans, et trouvait toujours que les
courriers ne marchaient pas, quoique ceux-ci crevassent leurs chevaux.
L'empereur rentra un jour de la chasse tenant à la main deux faisans
qu'il avait abattus lui-même, et suivi de quelques valets de pied
portant les fleurs les plus rares des serres de Saint-Cloud; il écrivit
un billet, fit aussitôt mander son premier page, et lui dit: «Dans dix
minutes, soyez prêt à monter en voiture. Vous y trouverez cet envoi,
que vous remettrez de votre main à sa majesté l'impératrice avec la
lettre que voici. Et surtout n'épargnez pas les chevaux; allez train de
page, et ne craignez rien. M. le duc de Vicence n'aura rien à vous
dire.» Le jeune homme ne demandait pas mieux que d'obéir à Sa Majesté.
Fort de cette autorisation, qui lui mettait la bride sur le cou, il ne
plaignit pas les pour-boire aux postillons, et en vingt-quatre heures il
avait atteint Strasbourg, et s'était acquitté de son message.
Je ne sais s'il fut grondé à son retour par M. le grand-écuyer; mais,
s'il y avait eu matière à gronderies, celui-ci ne s'en serait pas fait
faute, en dépit de l'assurance donnée au premier page par l'empereur. Le
duc de Vicence avait organisé et il dirigeait admirablement le service
des écuries, où rien ne se faisait que par sa volonté, qui était des
plus absolues. L'empereur lui-même ne pouvait que difficilement changer
quelque chose à ce que M. le grand-écuyer avait ordonné. C'est ainsi
qu'un jour Sa Majesté, qui allait à Fontainebleau, et était très pressée
d'arriver, ayant fait donner l'ordre au piqueur qui réglait l'allure
d'aller plus vite, celui-ci transmit cet ordre à M. le duc de Vicence,
dont la voiture précédait celle de l'empereur. M. le grand-écuyer n'en
tenant compte, l'empereur se mit à jurer, et cria au piqueur par la
portière: «Faites passer ma voiture en avant, puisque la première ne
veut pas marcher.» Les piqueurs et les postillons allaient exécuter
cette manœuvre, lorsque M. le grand-écuyer mit la tête à la portière à
son tour, en criant: «Au trot, f...; le premier qui galope, je le chasse
en arrivant.» On savait bien qu'il tiendrait sa parole; aussi n'osa-t-on
point passer outre, et ce fut sa voiture qui continua de régler
l'allure. Arrivé à Fontainebleau, l'empereur demanda à M. le duc de
Vicence l'explication de sa conduite. «Sire, répondit le duc à Sa
Majesté, quand vous me rognerez les ongles un peu moins court pour la
dépense de vos écuries, vous pourrez à votre aise crever vos chevaux.»
L'empereur maudissait à chaque instant le cérémonial et les fêtes qui
retardaient l'arrivée de sa jeune épouse. Un camp avait été formé auprès
de Soissons pour la réception de l'impératrice. L'empereur était à
Compiègne, où il rendit un décret contenant divers actes de bienfaisance
et d'indulgence à l'occasion de son mariage: mise en liberté d'individus
condamnés, paiement de dettes pour mois de nourrice, mariage de six
mille militaires avec des dots de l'empereur, amnistie, institution de
majorats, etc. Lorsque Sa Majesté sut que l'impératrice n'était plus
qu'à dix lieues de Soissons, elle ne put contenir son impatience; et
m'appelant de toutes ses forces: «Ohé! ho! Constant; commandez une
voiture sans livrée, et venez m'habiller.» L'empereur voulait surprendre
l'impératrice, et se présenter à elle sans s'être fait annoncer; et il
riait comme un enfant de l'effet que cette entrevue devait produire. Il
soigna sa toilette avec une recherche de propreté plus exquise encore,
s'il eût été possible, qu'à l'ordinaire; et, par une coquetterie de
gloire, il se vêtit de la redingote grise qu'il avait portée à Wagram.
Ainsi préparé, Sa Majesté monta en voiture avec le roi de Naples. On
sait comment se fit la rencontre de Leurs Majestés impériales.
L'empereur rencontra, dans le petit village de Courcelles, le dernier
courrier, qui ne précédait que de quelques minutes les voitures de
l'impératrice. Il pleuvait par torrens, et Sa Majesté l'empereur, pour
se mettre à l'abri, descendit sous le porche de l'église du village.
Lorsque la voiture de l'impératrice vint à passer, l'empereur fit signe
aux postillons d'arrêter. L'écuyer qui était à la portière de
l'impératrice, apercevant l'empereur, se hâta de baisser le marche-pied
et d'annoncer Sa Majesté, qui en fut passablement contrariée, et lui
dit: «N'avez-vous pas vu que je vous faisais signe de vous taire?» Mais
ce petit moment d'humeur passa comme un éclair. L'empereur sa jeta au
cou de Marie-Louise, qui tenait à la main le portrait de son époux, à
qui elle dit, avec un charmant sourire, en regardant alternativement
l'empereur et son image: «Votre portrait n'est pas flatté.» On avait
préparé à Soissons un magnifique souper pour l'impératrice et pour son
cortége; mais l'empereur ordonna de passer outre et de pousser jusqu'à
Compiègne, sans avoir égard à l'appétit des officiers et des dames de la
suite de l'impératrice.