Aventures galantes de l'empereur à Schœnbrunn.--Promenade au
_Prater_.--Exclamation d'une jeune veuve allemande.--Gracieuseté de
l'empereur.--Conquête rapide.--Madame*** suit l'empereur en
Bavière.--Sa mort à Paris.--La jeune enthousiaste.--Propositions
écoutées avec empressement.--Étonnement de l'empereur.--L'innocence
respectée.--Jeune fille dotée par Sa Majesté.--Le souper de
l'empereur.--Gourmandise de Roustan.--Demande indiscrètement
accordée.--Embarras de Constant.--Ruse découverte.--L'empereur
soupant des restes de Roustan.
PENDANT son séjour à Schœnbrunn, les aventures galantes ne manquaient
pas à l'empereur. Un jour qu'il était venu à Vienne, et qu'il se
promenait dans le _Prater_ avec une suite fort peu nombreuse (le
_Prater_ est une superbe promenade, située dans le faubourg Léopold),
une jeune Allemande, veuve d'un négociant fort riche, l'aperçut, et
s'écria involontairement, parlant à quelques dames qui se promenaient
avec elle: «_C'est lui!_» Cette exclamation fut entendue par Sa Majesté,
qui s'arrêta tout court, et salua les dames en souriant: celle qui avait
parlé devint rouge comme du feu; l'empereur la reconnut à ce signe non
équivoque, et la regarda long-temps, puis il continua sa promenade.
Il n'y a pour les souverains ni longues attentes ni grandes difficultés.
Cette nouvelle conquête de Sa Majesté ne fut pas moins rapide que les
autres. Pour ne pas se séparer de son illustre amant, madame***
suivit l'armée en Bavière, et vint ensuite habiter Paris, où elle mourut
en 1812.
Un autre jour, Sa Majesté eut occasion de remarquer une jeune personne
charmante: c'était un matin, aux environs de Schœnbrunn; quelqu'un fut
chargé de voir cette demoiselle et de lui donner de la part de
l'empereur un rendez-vous au château pour le lendemain soir. Le hasard
dans cette circonstance servit à merveille Sa Majesté; l'éclat d'un nom
si illustre, la renommée de ses victoires avaient produit une impression
profonde sur l'esprit de la jeune fille, et l'avaient disposée à écouter
favorablement les propositions que l'on vint lui faire. Elle consentit
donc et avec empressement à se rendre au château. À l'heure indiquée,
la personne dont j'ai parlé vint la chercher. Je la reçus à son arrivée,
et l'introduisit dans la chambre de Sa Majesté; elle ne parlait point
français, mais elle savait parfaitement l'italien; en conséquence il fut
aisé à l'empereur de causer avec elle. Il apprit avec étonnement que
cette charmante demoiselle appartenait à une famille très-honorable de
Vienne, et qu'en venant le voir elle n'avait été inspirée que par le
désir de lui témoigner son admiration. L'empereur respecta l'innocence
de la jeune fille, la fit reconduire chez ses parens, et donna des
ordres pour que l'on prît soin de son établissement, qu'il rendit plus
facile et plus beau au moyen d'une dot considérable.
À Schœnbrunn, comme à Paris, l'empereur dînait habituellement à six
heures. Mais comme il travaillait quelquefois fort avant dans la nuit,
on avait soin de préparer tous les jours un souper assez léger qu'on
enfermait dans une petite bannette d'osier, couverte en toile cirée et
fermant à serrure. Il y avait deux clefs dont le contrôleur de la bouche
avait l'une et moi l'autre. Le soin de cette bannette me regardait seul,
et comme Sa Majesté était extraordinairement sobre, il ne lui arrivait
presque jamais de demander à souper. Un soir donc, Roustan, qui avait
couru toute la journée à franc étrier pour le service de son maître,
était dans un petit salon à côté de la chambre de l'empereur: il me vit,
comme je venais d'aider Sa Majesté à se mettre au lit, et me dit en son
mauvais français, et regardant la bannette d'un œil d'envie: «Moi
mangerais bien une aile de poulet; moi, bien faim.» Je refusai d'abord:
mais enfin, sachant que l'empereur était couché, et ne voyant nulle
apparence à ce qu'il lui prît fantaisie de demander à souper ce soir-là,
je laissai faire Roustan. Celui-ci, bien content, commence par enlever
une cuisse, puis après l'aile, et je ne sais trop s'il serait resté
quelque chose du poulet, quand tout à coup j'entends sonner avec
vivacité. J'entre dans la chambre, et j'entends avec effroi l'empereur
qui me dit: «Constant, mon poulet?» On juge de mon embarras: je n'en
avais pas d'autre; et le moyen, à pareille heure, de s'en procurer un!
Enfin je prends mon parti, et, pensant que c'était à moi de découper la
volaille, qu'ainsi j'aurais toute facilité de dissimuler l'absence des
deux membres que Roustan avait mangés, j'entre fièrement avec le poulet
retourné sur le plat. Roustan me suivait, parce que j'étais bien aise,
s'il y avait des reproches à essuyer, de les partager avec lui. Je
détache l'aile qui restait et la présente à l'empereur. L'empereur
refuse!... en me disant: «Donnez-moi le poulet, je choisirai moi-même.»
Cette fois, aucun moyen de nous sauver; il fallut que le poulet démembré
passât sous les yeux de Sa Majesté... «Tiens, dit-elle, depuis quand les
poulets n'ont-ils qu'une cuisse et qu'une aile? C'est bien: il paraît
qu'il faut que je mange les restes des autres. Et qui donc mange ainsi
la moitié de mon souper?» Je regardais Roustan, qui tout confus
répondit: «Moi avoir faim, Sire; moi ai mangé la cuisse et
l'aile...--Comment, drôle! c'est toi? Ah! que je t'y reprenne!» Et, sans
ajouter un mot de plus, l'empereur mangea la cuisse et l'aile qui
restaient.
Le lendemain, à sa toilette, il fit appeler le grand maréchal pour
quelque communication, et dans la conversation il lui dit: «Je vous
donne à deviner ce que j'ai mangé hier à mon souper?... les restes de M.
Roustan. Oui, ce coquin s'est avisé de manger la moitié de mon poulet.»
Roustan entrait dans le moment. «Approche, drôle! continua l'empereur,
et la première fois que cela t'arrivera, sois sûr que tu me le paieras.»
En lui disant cela, il le tirait par les oreilles, et riait de tout son
cœur.