CHAPITRE X.

Attentat contre la vie de Napoléon.--Heureuse pénétration du

général Rapp.--Arrestation de Frédéric Stabs.--L'étudiant

fanatique.--Incroyable persévérance.--Le duc de Rovigo chez

l'empereur.--Stabs interrogé par l'empereur.--Pitié de

l'empereur.--Le portrait.--Étonnement de l'empereur.--Impassibilité

de Stabs.--Stabs et M. Corvisart.--Grâce offerte deux fois et

refusée.--Émotion de Sa Majesté.--Condamnation de Stabs.--Jeûne de

quatre jours.--Dernières paroles de Stabs.

CE fut à une des revues dont je viens de parler et qui attiraient

ordinairement une foule de curieux venus exprès de Vienne et des

environs, que l'empereur faillit être assassiné. C'était le 13 octobre:

Sa Majesté venait de descendre de cheval et traversait à pied la cour,

ayant à côté d'elle le prince de Neufchâtel et le général Rapp, quand

un jeune homme d'assez bonne mine fendit brusquement la foule, et

demanda en mauvais français s'il pouvait parler à l'empereur. Sa Majesté

l'accueillit avec bonté; mais, ne comprenant pas très-bien son langage,

elle pria le général Rapp de voir ce que voulait ce jeune homme. Le

général lui fit quelques questions; mais peu satisfait apparemment de

ses réponses, il ordonna à l'officier de gendarmerie de service de

l'éloigner. Un sous-officier conduisit le jeune homme hors du cercle

formé par l'état-major, et le repoussa dans la foule. On n'y pensait

plus, quand tout à coup l'empereur, en se retournant, retrouva le faux

solliciteur qui venait à lui de nouveau, portant la main droite sur sa

poitrine comme pour prendre un placet dans la poche de sa redingote. Le

général Rapp saisit cet homme par le bras et lui dit: «Monsieur, on vous

a déjà renvoyé à moi. Que demandez-vous?» Il allait se retirer de

nouveau, lorsque le général, lui trouvant un air suspect, donna l'ordre

à l'officier de gendarmerie de l'arrêter. Celui-ci fit signe à ses

gendarmes de se saisir de l'inconnu. L'un d'eux, le prenant au collet,

le secoua un peu violemment, et sa redingote s'étant à moitié

déboutonnée, un autre gendarme en vit sortir comme un paquet de papiers:

c'était un grand couteau de cuisine, avec plusieurs feuilles de papier

gris l'une sur l'autre, pour servir de gaîne. Alors les gendarmes le

conduisirent chez le général Savary.

Ce jeune homme était un étudiant, fils d'un ministre protestant de

Naumbourg; il s'appelait Frédéric Stabs, et pouvait avoir dix-huit ou

dix-neuf ans. Son visage était blanc et ses traits efféminés. Il ne nia

point un seul instant qu'il eût l'intention de tuer l'empereur; au

contraire, il s'en vantait, et regrettait beaucoup que les circonstances

se fussent opposées à l'accomplissement de son dessein.

Il était parti de chez son père avec un cheval que le besoin d'argent

lui avait fait vendre en chemin; aucun de ses parens ni de ses amis

n'avait eu connaissance de son projet. Le lendemain de son départ, il

avait écrit à son père qu'il ne fût point en peine de lui ni de son

cheval; qu'il avait depuis long-temps promis à quelqu'un de faire un

voyage à Vienne; que bientôt sa famille entendrait parler de lui et en

serait fière. Arrivé à Vienne depuis deux jours seulement, il s'était

occupé d'abord à prendre des renseignemens sur les habitudes de Sa

Majesté, et, sachant qu'il passait tous les matins une revue dans la

cour du château, il y était venu une fois pour connaître les localités.

Le lendemain il voulut faire son coup, et fut arrêté.

Le duc de Rovigo, après avoir interrogé Stabs, alla trouver l'empereur,

qui venait de rentrer dans ses appartemens, et lui apprit le danger

qu'il venait de courir. L'empereur haussa d'abord les épaules; mais

voyant le couteau qu'on avait saisi sur Stabs, il dit: «Ah! ah! faites

venir ce jeune homme; je serais bien aise de lui parler.» Le duc sortit

et revint quelques minutes après avec Stabs. Lorsque celui-ci entra,

l'empereur fit un geste de pitié, et dit au prince de Neufchâtel: «Mais,

en vérité, c'est un enfant!» Un interprète fut appelé, et

l'interrogatoire commença.

D'abord Sa Majesté fit demander à l'assassin s'il l'avait déjà vue

quelque part. «Oui, je vous ai vu, répondit Stabs, à Erfurt, l'année

dernière.--Il paraît qu'un crime n'est rien à vos yeux. Pourquoi

vouliez-vous me tuer?--Vous tuer n'est pas un crime: au contraire, c'est

un devoir pour tout bon Allemand. Je voulais vous tuer, parce que vous

êtes l'oppresseur de l'Allemagne.--Ce n'est pas moi qui ai commencé la

guerre.--C'est vous!--Quel est ce portrait? (L'empereur tenait un

portrait de femme qu'on avait trouvé sur Stabs.)--C'est celui de ma

meilleure amie, de la fille adoptive de mon père.--Comment! et vous êtes

un assassin? et vous n'avez pas craint d'affliger et de perdre les êtres

qui vous sont chers?--Je voulais faire mon devoir: rien ne devait

m'arrêter.--Mais comment auriez-vous fait pour me frapper?--Je voulais

vous demander d'abord si nous aurions bientôt la paix; et si vous

m'aviez répondu que non, je vous aurais poignardé.--Il est fou! dit

l'empereur; il est décidément fou! Et comment espériez-vous échapper, en

me frappant ainsi au milieu de mes soldats?--Je savais bien à quoi je

m'exposais, et je suis même étonné de vivre encore.»--Cette assurance

frappa vivement l'empereur, qui garda le silence pendant quelques

instans, et regarda fixement Stabs: celui-ci demeura impassible devant

ce regard.... Et l'empereur continua:--«Celle que vous aimez sera bien

affligée.--Oh! elle sera affligée sans doute, mais de ce que je n'ai pas

réussi; car elle vous hait au moins autant que je vous hais

moi-même.--Si je vous faisais grâce?--Vous auriez tort, car je

chercherais encore à vous tuer.»--L'empereur envoya chercher M.

Corvisart, en disant:--«Ce jeune homme est malade ou fou: cela ne peut

pas être autrement.--Je ne suis ni l'un ni l'autre,» répondit vivement

l'assassin. M. Corvisart était dans les appartemens: il arrive, et tâte

le pouls de Stabs.»--Monsieur se porte bien, dit-il.--Je vous l'avais

bien dit, reprit Stabs d'un air triomphant.--Eh bien! docteur, dit Sa

Majesté, ce jeune homme qui se porte bien a fait cent lieues pour

m'assassiner!»

Malgré la déclaration du médecin et les aveux de Stabs, l'empereur, ému

du sang-froid et de l'assurance de ce malheureux, lui offrit de nouveau

sa grâce, lui imposant pour condition unique de témoigner quelque

repentir de son crime; mais de nouveau Stabs affirma que son seul regret

était de n'avoir pu réussir. Alors l'empereur l'abandonna.

Conduit en prison, il persista dans ses aveux, et ne tarda pas à

comparaître devant une commission militaire, qui le condamna. Il ne

subit son arrêt que le 17, et depuis le 13, jour de son arrestation il

ne prit aucune nourriture, disant qu'il aurait bien assez de force pour

aller à la mort. L'empereur avait ordonné qu'on retardât le plus

possible l'exécution, dans l'espoir que tôt ou tard Stabs se

repentirait: mais il demeura inébranlable. Lorsqu'on le conduisit au

lieu où il devait être fusillé, quelques personnes ayant dit que la paix

venait d'être signée, il s'écria d'une voix forte: «_Vive la liberté!

Vive l'Allemagne!_» Ce furent ses dernières paroles.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 325 / 456 题