CHAPITRE XII.

Bataille d'Essling.--Rudesse de deux amis de l'empereur.--Aversion

du duc de Montebello contre le duc de ***.--Brusquerie du duc de

Montebello.--Sa rancune à l'occasion des pestiférés de

Jaffa.--Pressentimens du maréchal Lannes.--Contre-temps

funeste.--Le maréchal Lannes atteint par un boulet.--Douleur de

l'empereur.--L'empereur à genoux auprès du maréchal.--Courage

héroïque du maréchal Lannes.--Sa mort causée peut-être par un jeûne

de vingt-quatre heures.--Affliction de l'empereur.--Pleurs des

vieux grenadiers.--Dernières paroles du maréchal.--Embaumement du

cadavre.--Horrible spectacle.--Courage des pharmaciens de

l'armée.--Douleur de madame la duchesse de Montebello.--Légèreté de

l'empereur.--La duchesse de Montebello veut quitter le service de

l'impératrice.

LE 22 mai, dix jours après l'entrée triomphante de l'empereur dans la

capitale de l'Autriche, se livra la bataille d'Essling, bataille

sanglante qui dura depuis quatre heures du matin jusqu'à six heures du

soir, bataille tristement mémorable pour tous les vieux soldats de

l'empire, parce qu'elle coûta la vie au plus brave de tous peut-être, au

duc de Montebello, cet ami si dévoué à l'empereur, le seul qui

partageât, avec le maréchal Augereau, le droit de tout lui dire

franchement et en face.

La veille de la bataille, le maréchal entra chez Sa Majesté, qu'il

trouva entourée de plusieurs personnes. Le duc de *** affectait

toujours de se mettre entre l'empereur et les personnes qui lui

parlaient: le duc de Montebello, le voyant faire son manége accoutumé,

le prend par le revers de son uniforme, et, lui faisant faire la

pirouette, il lui dit: «Ôte-toi donc de là! l'empereur n'a pas besoin

que tu le gardes ici. Au champ de bataille, c'est singulier, tu es

toujours si loin de nous qu'on ne te voit jamais; mais ici on ne peut

rien dire à l'empereur sans rencontrer ta figure.» Le duc était furieux;

il regardait alternativement le maréchal et l'empereur, qui se contenta

de dire: «Doucement, Lannes.»

Le soir, dans le salon de service, il fut question de cette apostrophe

du maréchal. Un officier de l'armée d'Égypte dit que cela n'était pas

surprenant; que le duc de Montebello ne pardonnerait jamais au duc de

*** la mort des trois cents malades empoisonnés à Jaffa.

Le docteur Lannefranque, un de ceux qui ont donné leurs soins à

l'infortuné duc de Montebello, dit qu'en montant à cheval pour se rendre

à l'île de Lobau, le duc eut des pressentimens sinistres. Il s'arrêta,

prit et serra la main de M. Lannefranque, et lui dit en souriant

tristement: «Au revoir; vous ne tarderez probablement pas à venir nous

retrouver; il y aura de la besogne aujourd'hui pour vous, et pour ces

messieurs, ajouta-t-il en montrant plusieurs chirurgiens et pharmaciens

qui se trouvaient avec le docteur.--Monsieur le duc, répondit M.

Lannefranque, cette journée ajoutera encore à votre gloire!...--Ma

gloire! interrompit vivement le maréchal. Tenez, voulez-vous que je vous

parle franchement? Je n'ai pas une bonne idée de cette affaire: au

reste, quelle qu'en soit l'issue, ce sera ma dernière bataille.» Le

docteur allait demander au maréchal comment il l'entendait, mais il

avait mis son cheval au galop, et fut bientôt hors de vue.

Le matin de la bataille, vers les six ou sept heures, les Autrichiens

étaient déjà vaincus, quand un aide-de-camp vint annoncer à Sa Majesté

que la crue subite du Danube avait mis à flot un grand nombre de gros

arbres coupés lors de la prise de Vienne, et que ces arbres en flottant

avaient brisé les ponts qui servaient de communication entre Essling et

l'île de Lobau; de sorte que les parcs de réserve, une partie de la

grosse cavalerie et le corps tout entier du maréchal Davoust se

trouvaient en inaction forcée sur l'autre rive. Ce contre-temps arrêta

le mouvement que l'empereur voulait faire en avant, et l'ennemi reprit

courage. Alors le duc de Montebello reçut l'ordre de garder le champ de

bataille, et prit position, appuyé sur le village d'Essling, au lieu de

continuer à poursuivre les Autrichiens, comme il avait déjà commencé. Le

duc de Montebello tint bon depuis neuf heures du matin jusqu'au soir. À

sept heures, la bataille était gagnée; mais à six heures l'infortuné

maréchal, étant sur un mamelon à observer les mouvemens, fut frappé d'un

boulet qui lui fracassa la cuisse droite et la rotule du genou gauche.

Il crut d'abord qu'il n'avait plus que quelques minutes à vivre, et se

fit transporter sur un brancard auprès de l'empereur, qu'il voulait

embrasser, disait-il, avant de mourir. L'empereur, en le voyant ainsi

baigné dans son sang, fit poser le brancard à terre, et, se jetant à

genoux, il prit le maréchal dans ses bras, et lui dit en pleurant:

«Lannes, me reconnais-tu?--Oui, sire;... vous perdez votre meilleur

ami.--Non! non! tu vivras. N'est-il pas vrai, M. Larrey, que vous

répondez de ses jours?» Des blessés, en entendant Sa Majesté parler

ainsi, essayèrent de se soulever sur leurs coudes, et se mirent à crier

_vive l'empereur_!

Les chirurgiens transportèrent le maréchal dans un petit village au bord

du fleuve, appelé Ebersdorf, et voisin du champ de bataille. On trouva

dans la maison d'un brasseur une chambre au dessus d'une écurie, dans

laquelle il faisait une chaleur étouffante, que rendait plus

insupportable encore l'odeur des cadavres dont la maison était

entourée... Mais il n'y avait rien de mieux; il fallut s'en contenter.

Le maréchal supporta l'amputation de la cuisse avec un courage héroïque;

mais la fièvre qui se déclara ensuite fut si violente que, craignant de

le voir mourir dans l'opération, les chirurgiens différèrent à couper

l'autre jambe. Cette fièvre était en partie causée par l'épuisement;

lorsqu'il fut blessé, le maréchal n'avait pas mangé depuis vingt-quatre

heures. Enfin MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque se décidèrent à

la seconde amputation; et quand ils l'eurent faite, l'état de

tranquillité du blessé leur donna l'espoir de sauver sa vie. Mais il ne

devait pas en être ainsi. La fièvre augmenta; elle prit le caractère le

plus alarmant; et, malgré les soins de ces habiles chirurgiens et ceux

du docteur Frank, alors le plus célèbre médecin de l'Europe, le maréchal

rendit le dernier soupir le 31 mai, à cinq heures du matin. Il avait à

peine quarante ans.

Pendant ses huit jours d'agonie (car les souffrances qu'il éprouvait

peuvent être appelées de ce nom), l'empereur vint le voir très-souvent;

il s'en allait toujours désolé. J'allais aussi voir le maréchal tous les

jours de la part de l'empereur; j'admirais avec quelle patience il

supportait son mal, et pourtant il n'avait pas d'espoir; car il se

sentait mourir, et toutes les figures le lui disaient. Quelle chose

touchante et terrible de voir autour de sa maison, à sa porte, dans sa

chambre, ces vieux grenadiers de la garde, toujours impassibles

jusqu'alors, pleurer et sangloter comme des enfans! Que la guerre, dans

ces momens-là, semble une chose atroce!

La veille de sa mort, le maréchal me dit: «Je vois bien, mon cher

Constant, que je vais mourir; je désire que votre maître ait toujours

auprès de lui des hommes aussi dévoués que moi; dites à l'empereur que

je voudrais le voir.» Je me disposais à sortir, lorsque l'empereur

parut. Alors il se fit un grand silence; tout le monde s'éloigna; mais

la porte de la chambre étant restée entr'ouverte, nous pûmes saisir une

partie de la conversation; elle fut longue et pénible: le maréchal

rappela ses services à l'empereur, et termina par ces paroles

prononcées d'une voix encore haute et ferme: «Ce n'est pas pour

t'intéresser à ma famille que je te parle ainsi; je n'ai pas besoin de

te recommander ma femme et mes enfans; puisque je meurs pour toi, la

gloire t'ordonne de les protéger, et je ne crains pas, en t'adressant

ces derniers reproches de l'amitié, de changer tes dispositions à leur

égard. Tu viens de faire une grande faute, et, quoique elle te prive de

ton meilleur ami, elle ne te corrigera pas: ton ambition est insatiable;

elle te perdra; tu sacrifies sans ménagement, sans nécessité, les hommes

qui te servent le mieux, et quand ils meurent, tu ne les regrettes pas.

Tu n'as autour de toi que des flatteurs; je ne vois pas un ami qui ose

te dire la vérité. On te trahira, on t'abandonnera; hâte-toi de finir

cette guerre; c'est le vœu général. Tu ne seras jamais plus puissant;

mais tu peux être bien plus aimé. Pardonne ces vérités à un mourant...;

ce mourant te chérit...»

Le maréchal en finissant tendit la main à l'empereur, qui l'embrassa en

pleurant et sans répondre.

Le jour de la mort du maréchal, son corps fut livré à M. Larrey et à M.

Cadet de Gassicourt, pharmacien ordinaire de l'empereur, avec ordre de

le préparer comme on avait préparé celui du colonel Morland, quand il

eut été tué à la bataille d'Austerlitz. À cet effet le cadavre fut

transporté à Schœnbrunn, et déposé dans l'aile gauche du château assez

loin des appartemens habités: en quelques heures la putréfaction devint

complète et horrible; il fallut plonger ce corps mutilé dans une

baignoire remplie d'une forte dissolution de sublimé corrosif. Cette

opération, extrêmement dangereuse, fut longue et pénible. Il faut louer

M. Cadet de Gassicourt du courage qu'il a déployé en cette circonstance;

car, malgré toutes ses précautions, malgré les parfums que l'on brûlait

dans la chambre, l'odeur qu'exhalait le cadavre était si fétide, et les

émanations du sublimé si fortes, que ce chimiste distingué fut gravement

indisposé.

J'eus, avec plusieurs personnes, la triste curiosité d'aller voir le

corps du maréchal dans cet état. C'était épouvantable. Le tronc, qui

trempait dans la dissolution, était enflé d'une manière prodigieuse;

tandis qu'au contraire la tête, qui était demeurée en dehors de la

baignoire, avait subi un rapetissement singulier. Les muscles du visage

étaient contractés de la manière la plus hideuse, les yeux tout grands

ouverts sortaient de leur orbite.

Après que le corps eut séjourné huit jours dans le sublimé corrosif,

qu'il fallut renouveler, parce que les émanations de l'intérieur du

cadavre avaient décomposé la dissolution, on le mit dans un tonneau

fait exprès et que l'on remplit du même liquide; c'est dans ce tonneau

qu'il fit le trajet de Schœnbrunn à Strasbourg. Dans cette dernière

ville on le tira de cet étrange cercueil, on le fit sécher dans un filet

et on l'ensevelit à l'égyptienne, c'est-à-dire entouré de bandelettes et

le visage découvert. M. Larrey et M. de Gassicourt confièrent ce soin

honorable à M. Fortin, jeune pharmacien major qui en 1807 avait, par son

courage et son infatigable persévérance, sauvé d'une mort certaine neuf

cents malades abandonnés, sans médecins ni chirurgiens, dans un hôpital

près de Dantzig, et presque tous atteints d'une maladie épidémique.

Au mois de mars 1810 (ce qui va suivre est extrait d'une lettre de M.

Fortin à son maître et ami M. Cadet de Gassicourt), madame la duchesse

de Montebello voulut, en passant à Strasbourg à la suite de

l'impératrice Marie-Louise, revoir encore l'époux qu'elle avait tant

aimé.

«Grâce à vos soins et à ceux de M. Larrey (c'est M. Fortin qui parle),

l'embaumement du maréchal a parfaitement réussi. Quand j'ai retiré le

corps du tonneau, je l'ai trouvé dans un état de parfaite conservation;

j'ai disposé, dans une salle basse de la mairie, un filet sur lequel je

l'ai fait sécher, à l'aide d'un poêle dont la chaleur a été réglée;

j'ai fait faire un très-beau cercueil en bois dur, bien ciré; et

maintenant le maréchal, entouré de bandelettes et la figure à découvert,

est déposé dans son cercueil ouvert, près de celui du général

Saint-Hilaire, dans une pièce souterraine dont j'ai la clef. Une

sentinelle y veille jour et nuit. M. Wangen de Gueroldseck, maire de

Strasbourg, m'a donné toutes les facilités qu'exigeaient mes fonctions.

»Tout était dans cet état lorsque, une heure après l'arrivée de Sa

Majesté l'impératrice, madame la duchesse de Montebello, qui

l'accompagne en qualité de dame d'honneur, m'envoya chercher par M.

Crétu, son cousin, chez qui elle était allée faire une visite. Je me

rendis à ses ordres. Madame la maréchale me fit plusieurs questions et

des complimens sur la mission honorable dont j'étais chargé, puis me

témoigna, en tremblant, le désir qu'elle avait de revoir pour la

dernière fois le corps de son époux. J'hésitai quelques momens à lui

répondre, et, prévoyant l'effet que produirait sur elle le triste

spectacle qu'elle cherchait, je lui dis que les ordres que j'avais reçus

s'opposaient à ce qu'elle demandait; mais elle insista d'une manière si

pressante que je me rendis à ses instances. Nous convînmes (autant pour

ne pas me compromettre que pour qu'elle ne fût pas reconnue) que

j'irais la chercher à minuit et qu'elle serait accompagnée d'un de ses

parens.

»Je me rendis auprès de la maréchale à l'heure convenue. Aussitôt

qu'elle m'aperçut, elle se leva et me dit qu'elle était prête à me

suivre. Je me permis de l'arrêter un moment, la priant de consulter ses

forces; je la prévins sur l'état où elle allait trouver le maréchal, et

la suppliai de réfléchir sur l'impression qu'elle allait recevoir des

tristes lieux qu'elle allait visiter. Elle me répondit qu'elle y était

bien préparée, qu'elle se sentait tout le courage nécessaire, et qu'elle

espérait trouver dans cette dernière visite un adoucissement aux regrets

amers qu'elle éprouvait. En me parlant ainsi, sa figure mélancolique et

belle était calme et réfléchie. Nous partîmes. M. Crétu donnait le bras

à sa cousine; la voiture et la duchesse suivait de loin à vide; deux

domestiques marchaient derrière nous.

»La ville était illuminée; les bons habitans étaient tous en férie; dans

plusieurs maisons une musique joyeuse les excitait à célébrer cette

mémorable journée. Quel contraste entre ces éclats d'une franche gaîté

et la position dans laquelle nous nous trouvions! Je voyais la duchesse

ralentir de temps en temps sa marche, tressaillir et soupirer; j'avais

le cœur serré, les idées confuses.

»Enfin nous arrivâmes à l'hôtel de la mairie; madame de Montebello donna

l'ordre à ses gens de l'attendre; elle descendit lentement avec son

cousin et moi jusqu'à la porte de la salle basse. Une lanterne nous

éclairait à peine; la duchesse tremblait et affectait une sorte

d'assurance; mais, lorsqu'elle pénétra dans une espèce de caveau, le

silence de la mort qui régnait sous cette voûte souterraine, la lueur

lugubre qui l'éclairait, l'aspect du cadavre étendu dans son cercueil

produisirent sur la maréchale un effet épouvantable; elle jeta un cri

douloureux et s'évanouit. J'avais prévu cet accident. Toute mon

attention était fixée sur elle, et, dès que je m'aperçus de sa

faiblesse, je la soutins dans mes bras et la fis asseoir. Je m'étais

précautionné de tout ce qui était nécessaire pour la secourir; je lui

donnai les soins que réclamait sa position. Au bout de quelques instans

elle revint à elle; nous lui conseillâmes de se retirer: elle s'y

refusa, se leva, s'approcha du cercueil, en fit lentement le tour en

silence, puis, s'arrêtant et laissant tomber ses mains croisées, elle

resta quelque temps immobile, regardant la figure inanimée de son époux,

et, l'arrosant de ses larmes, elle sortit de cet état en prononçant

d'une voix étouffée par des sanglots: Mon Dieu! ô mon Dieu! comme il

est changé! Je fis signe à M. Crétu qu'il était temps de nous retirer;

mais nous ne pûmes entraîner la duchesse qu'en lui promettant de la

ramener le lendemain, promesse qui ne devait pas avoir d'exécution. Je

fermai promptement la porte: j'offris mon bras à madame la maréchale;

elle voulut bien l'accepter, et, lorsque nous sortîmes de la mairie, je

pris congé d'elle; mais elle exigea que je montasse dans sa voiture, et

donna l'ordre de me reconduire d'abord chez moi. Pendant ce court trajet

elle répandit un torrent de larmes, et lorsque la voiture s'arrêta, elle

me dit avec une bonté inexprimable: «Je n'oublierai jamais, Monsieur, le

service important que vous venez de me rendre.»

Long-temps après, l'empereur et l'impératrice Marie-Louise visitaient

ensemble la manufacture de porcelaines de Sèvres; la duchesse de

Montebello accompagnait l'impératrice en qualité de dame d'honneur.

L'empereur, apercevant un beau buste du maréchal, en biscuit, d'une rare

exécution, s'arrêta, et sans remarquer la pâleur qui se répandait sur le

visage de la duchesse, il lui demanda comment elle trouvait ce buste et

s'il était bien ressemblant. La veuve sentit se rouvrir sa blessure:

elle ne put répondre, et se retira fondant en larmes. Elle fut

plusieurs jours sans reparaître à la cour. Outre que cette question

inattendue avait réveillé ses chagrins, l'inconcevable distraction que

l'empereur avait montrée en cela l'avait blessée si profondément que ses

amis eurent toutes les peines du monde à la décider à reprendre son

service auprès de l'impératrice.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 327 / 456 题