CHAPITRE IX.

L'empereur à Schœnbrunn.--Description de cette

résidence.--Appartemens de l'empereur.--Inconvéniens des

poêles.--La chaise volante de Marie-Thérèse.--Le parc de

Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.--_La Gloriette_.--Les

ruines.--La ménagerie et le kiosque de Marie-Thérèse.--Revues

passées par l'empereur.--Manière dont l'empereur faisait des

promotions.--Gratifications accordées par l'empereur.--Trait

d'héroïsme.--Bienveillance de l'empereur.--Visite des sacs, des

livrets, des armes.--Commandemens inattendus.--Bonne grâce d'un

jeune officier.--Le caisson visité par l'empereur.

L'EMPEREUR ne séjourna point à Vienne; il établit son quartier-général

au château de Schœnbrunn, résidence impériale située à une demi-lieue

environ de la ville. On arrangea le terrain en avant du château pour le

campement de la garde. Le château de Schœnbrunn, construit par

l'impératrice Marie-Thérèse en 1754, dans une position admirable, est

d'une architecture irrégulière, très-défectueuse, mais pleine de

majesté. On traverse pour y arriver un pont jeté sur la petite rivière

_la Vienne_: quatre sphynx en pierre ornent ce pont, qui est fort large

et d'une construction agréable. En face du pont est une très-belle

grille, par laquelle on pénètre dans une grande cour, assez vaste pour

que sept à huit mille hommes puissent y manœuvrer. Cette cour est

carrée, entourée de galeries couvertes, et décorées de deux grands

bassins avec des statues de marbre. Aux deux côtés de la grille sont

deux grands obélisques en pierre rose, surmontés d'aigles en plomb doré.

_Schœnbrunn_ en allemand signifie _belle fontaine_; ce nom vient d'une

source fraîche et limpide qui se trouve dans un bosquet du parc; elle

jaillit d'une petite éminence autour de laquelle on a construit un petit

pavillon fort joliment sculpté à l'intérieur de manière à imiter les

stalactites. Dans ce pavillon est une naïade couchée qui tient une corne

de laquelle cette eau sort et tombe dans un bassin de marbre. C'est un

petit coin délicieux en été.

Il n'y a que des éloges à donner à l'intérieur du palais: l'ameublement

en est riche et d'un goût original et distingué. La chambre à coucher

de l'empereur, seule pièce de l'édifice où il y eût une cheminée, était

garnie de boiseries en laque de la Chine, très-vieux, mais dont les

peintures et dorures étaient encore très-fraîches; le cabinet de travail

était décoré comme la chambre à coucher; toutes les pièces, à

l'exception de celle-ci, étaient chauffées en hiver par des poêles

immenses qui nuisaient singulièrement à l'effet de l'architecture

intérieure. Entre le salon d'étude et la chambre de l'empereur était une

machine fort curieuse appelée _la chaise volante_, sorte de cabine

mécanique qui avait été construite pour l'impératrice Marie-Thérèse, et

qui servait à la transporter d'un étage à l'autre, pour qu'elle ne fût

pas obligée de monter et descendre les escaliers comme tout le monde;

cette machine était mise en jeu par les mêmes procédés que les machines

de théâtre, au moyen de cordages, de poulies et de contrepoids.

La belle plantation qui sert de parc et de jardin au palais de

Schœnbrunn est beaucoup moins grande qu'il ne convient à une résidence

impériale; mais, en revanche, il était impossible de trouver rien de

plus joli, de mieux distribué. Le parc de Versailles est plus

majestueux, plus grandiose; mais il n'a pas le pittoresque,

l'irrégularité, les effets fantasques et imprévus du parc de Schœnbrunn;

la Malmaison pourrait mieux lui être comparée. Devant la façade

intérieure du palais était un magnifique parterre, à l'extrémité duquel

on voyait un grand bassin décoré par un groupe de statues représentant

le triomphe de Neptune. Ce groupe est fort beau; les amateurs français

(et tous, comme on sait, veulent qu'on les croie connaisseurs)

prétendaient que les femmes étaient plus autrichiennes que grecques; ils

ne retrouvaient point le svelte et la suavité des formes antiques; quant

à moi, j'avouerai que ces statues m'ont paru fort remarquables.

Au bout de la grande avenue, et pour borner l'horizon, s'élève une

colline qui domine le parc. Un fort joli bâtiment couronnait cette

colline; il porte le nom de _la Gloriette_; c'est une galerie

circulaire, vitrée, soutenue par une colonnade charmante, avec des

trophées dans les intervalles. Lorsqu'on venait de la route de Vienne,

on voyait en entrant dans l'avenue _la Gloriette_, au dessus et comme

confondue avec le palais; cette vue était d'un très-bon effet.

Ce qui fait l'admiration des Autrichiens dans le palais de Schœnbrunn,

c'est un bosquet dans lequel on trouve ce qu'on appelle _les ruines_. Un

bassin, coupé avec une fontaine jaillissante, et qui alimente plusieurs

petites cascades, les débris d'un aqueduc et d'un temple, des vases

tombés, des tombeaux, des bas-reliefs brisés, des statues sans tête,

sans jambes, sans bras, et les bras, les jambes et les têtes épars à

l'entour, des colonnes tronquées et à demi enterrées, d'autres debout et

supportant des restes de fronton ou d'entablement, tout cela compose un

beau désordre et joue la véritable ruine antique, quand on le regarde

d'un peu loin. Mais, vu de près, c'est tout autre chose; la main du

sculpteur contemporain se montre; on reconnaît que tous ces fragmens

sont faits de la même espèce de pierre; et les herbes qui poussent dans

les creux de ces colonnes paraissent ce qu'elles sont, c'est-à-dire en

pierre et peintes pour imiter la verdure.

Mais si les productions de l'art répandues dans le parc de Schœnbrunn

n'étaient pas toutes irréprochables, combien n'était-on pas dédommagé

par celles de la nature! Quels beaux arbres! quelles épaisses

charmilles! quels ombrages frais et touffus! Les allées, prodigieusement

hautes et larges, étaient plantées d'arbres qui formaient berceau et

étaient impénétrables au soleil; l'œil se perdait dans les sinuosités;

d'autres petites allées tournantes, où l'on rencontrait à chaque pas

quelque agréable surprise. Au bout de la plus grande était la ménagerie,

l'une des plus nombreuses et des plus variées qu'il y eût en Europe. La

construction en est très-ingénieuse, et pourrait servir de modèle: sa

forme figure une étoile, dans le rond-point de laquelle on voyait un

petit kiosque très-élégant que l'impératrice Marie-Thérèse avait fait

mettre là pour s'y reposer. De ce kiosque on voyait toute la ménagerie.

Les rayons de cette étoile formaient chacun un jardin particulier où se

promenaient les éléphans, les buffles, les chameaux, les dromadaires,

les cerfs, les kangurooss; où étaient renfermés, dans de belles et

solides loges, les tigres, les ours, les léopards, les lions, les

hyènes, etc. Des cygnes, des oiseaux aquatiques rares, des amphibies

nageaient dans des bassins entourés de grilles. Je remarquai surtout

dans cette ménagerie un animal fort extraordinaire que Sa Majesté

voulait envoyer en France, mais qui mourut la veille du jour fixé pour

son départ. Cet animal vient de Pologne; il s'appelle _curus_: c'est une

espèce de bœuf beaucoup plus grande que le bœuf ordinaire, avec une

crinière comme celle d'un lion, des cornes assez courtes et peu

courbées, mais d'une énorme largeur à la base.

Tous les matins, à six heures, les tambours battaient; deux ou trois

heures après, les troupes commandées pour la parade étaient rassemblées

dans la cour d'honneur. À dix heures précises, l'empereur descendait

les degrés du perron et venait se placer au milieu de ses généraux.

Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne

ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur,

en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait

les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun

pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il

questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était

ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions. Il lui arrivait

de demander à un colonel quel était le plus brave officier de son

régiment: la réponse ne se faisait jamais attendre; elle était toujours

franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parlé, Sa

Majesté s'adressait à tous les officiers en général: «Quel est le plus

brave d'entre vous?»--«Sire, c'est un tel.» Les deux réponses étaient

presque toujours semblables. «Alors, disait l'empereur, je le fais

baron, et je récompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais

celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur à moi

seulement, mais encore à l'estime de ses camarades.» Il en était de même

pour les soldats. Les plus distingués par leur courage et leur bonne

conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des

pensions mêmes. L'empereur en fit une de 1200 francs à un soldat qui

faisait sa première campagne, et qui avait traversé un escadron ennemi,

emportant sur ses épaules son général blessé, et le défendant comme il

eût défendu son père.

On voyait à ces revues l'empereur visiter lui-même les sacs des soldats,

examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme

frêle, pâle et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance:

«C'est bien lourd!» Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le

faisait pas, c'était le général Dorsenne, ou le général Curial, ou le

général Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par

exemple, qu'on avait à passer en revue un régiment de la confédération,

Sa Majesté se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au

prince de Salm, l'un d'entr'eux: «M. de Salm, ceux-ci doivent vous

connaître; approchez, commandez-leur une charge en douze temps.» Le

jeune prince rougit beaucoup, mais sans se déconcerter; il s'inclina,

tira son épée le plus gracieusement du monde, et fit ce que désirait

l'empereur avec une aisance, une précision qui le charmèrent.

Un autre jour, les pontonniers défilaient avec environ quarante voitures

d'équipages. L'empereur cria: _Halte_! et, montrant un caisson au

général Bertrand, il lui dit d'appeler un des officiers. «Qu'y a-t-il

dans ce caisson?»--«Sire, des boulons, des sacs de clous, des cordages,

des hachettes, des scies.....»--«Combien de tout cela?»--L'officier

donna le compte exact. Sa Majesté, pour vérifier le rapport, fait vider

le caisson, compte les pièces, en trouve le nombre conforme; et pour

s'assurer qu'on ne laissait rien dans la voiture, elle y monte par le

moyen de la roue en s'accrochant aux rais. Il y eut un mouvement

d'approbation et des cris de joie dans tous les rangs: «Bravo!

disait-on; à la bonne heure! c'est comme cela qu'on est sûr de n'être

pas trompé.» Toutes ces choses faisaient que l'empereur était adoré par

ses soldats.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 324 / 456 题