L'empereur à Schœnbrunn.--Description de cette
résidence.--Appartemens de l'empereur.--Inconvéniens des
poêles.--La chaise volante de Marie-Thérèse.--Le parc de
Versailles, la Malmaison et Schœnbrunn.--_La Gloriette_.--Les
ruines.--La ménagerie et le kiosque de Marie-Thérèse.--Revues
passées par l'empereur.--Manière dont l'empereur faisait des
promotions.--Gratifications accordées par l'empereur.--Trait
d'héroïsme.--Bienveillance de l'empereur.--Visite des sacs, des
livrets, des armes.--Commandemens inattendus.--Bonne grâce d'un
jeune officier.--Le caisson visité par l'empereur.
L'EMPEREUR ne séjourna point à Vienne; il établit son quartier-général
au château de Schœnbrunn, résidence impériale située à une demi-lieue
environ de la ville. On arrangea le terrain en avant du château pour le
campement de la garde. Le château de Schœnbrunn, construit par
l'impératrice Marie-Thérèse en 1754, dans une position admirable, est
d'une architecture irrégulière, très-défectueuse, mais pleine de
majesté. On traverse pour y arriver un pont jeté sur la petite rivière
_la Vienne_: quatre sphynx en pierre ornent ce pont, qui est fort large
et d'une construction agréable. En face du pont est une très-belle
grille, par laquelle on pénètre dans une grande cour, assez vaste pour
que sept à huit mille hommes puissent y manœuvrer. Cette cour est
carrée, entourée de galeries couvertes, et décorées de deux grands
bassins avec des statues de marbre. Aux deux côtés de la grille sont
deux grands obélisques en pierre rose, surmontés d'aigles en plomb doré.
_Schœnbrunn_ en allemand signifie _belle fontaine_; ce nom vient d'une
source fraîche et limpide qui se trouve dans un bosquet du parc; elle
jaillit d'une petite éminence autour de laquelle on a construit un petit
pavillon fort joliment sculpté à l'intérieur de manière à imiter les
stalactites. Dans ce pavillon est une naïade couchée qui tient une corne
de laquelle cette eau sort et tombe dans un bassin de marbre. C'est un
petit coin délicieux en été.
Il n'y a que des éloges à donner à l'intérieur du palais: l'ameublement
en est riche et d'un goût original et distingué. La chambre à coucher
de l'empereur, seule pièce de l'édifice où il y eût une cheminée, était
garnie de boiseries en laque de la Chine, très-vieux, mais dont les
peintures et dorures étaient encore très-fraîches; le cabinet de travail
était décoré comme la chambre à coucher; toutes les pièces, à
l'exception de celle-ci, étaient chauffées en hiver par des poêles
immenses qui nuisaient singulièrement à l'effet de l'architecture
intérieure. Entre le salon d'étude et la chambre de l'empereur était une
machine fort curieuse appelée _la chaise volante_, sorte de cabine
mécanique qui avait été construite pour l'impératrice Marie-Thérèse, et
qui servait à la transporter d'un étage à l'autre, pour qu'elle ne fût
pas obligée de monter et descendre les escaliers comme tout le monde;
cette machine était mise en jeu par les mêmes procédés que les machines
de théâtre, au moyen de cordages, de poulies et de contrepoids.
La belle plantation qui sert de parc et de jardin au palais de
Schœnbrunn est beaucoup moins grande qu'il ne convient à une résidence
impériale; mais, en revanche, il était impossible de trouver rien de
plus joli, de mieux distribué. Le parc de Versailles est plus
majestueux, plus grandiose; mais il n'a pas le pittoresque,
l'irrégularité, les effets fantasques et imprévus du parc de Schœnbrunn;
la Malmaison pourrait mieux lui être comparée. Devant la façade
intérieure du palais était un magnifique parterre, à l'extrémité duquel
on voyait un grand bassin décoré par un groupe de statues représentant
le triomphe de Neptune. Ce groupe est fort beau; les amateurs français
(et tous, comme on sait, veulent qu'on les croie connaisseurs)
prétendaient que les femmes étaient plus autrichiennes que grecques; ils
ne retrouvaient point le svelte et la suavité des formes antiques; quant
à moi, j'avouerai que ces statues m'ont paru fort remarquables.
Au bout de la grande avenue, et pour borner l'horizon, s'élève une
colline qui domine le parc. Un fort joli bâtiment couronnait cette
colline; il porte le nom de _la Gloriette_; c'est une galerie
circulaire, vitrée, soutenue par une colonnade charmante, avec des
trophées dans les intervalles. Lorsqu'on venait de la route de Vienne,
on voyait en entrant dans l'avenue _la Gloriette_, au dessus et comme
confondue avec le palais; cette vue était d'un très-bon effet.
Ce qui fait l'admiration des Autrichiens dans le palais de Schœnbrunn,
c'est un bosquet dans lequel on trouve ce qu'on appelle _les ruines_. Un
bassin, coupé avec une fontaine jaillissante, et qui alimente plusieurs
petites cascades, les débris d'un aqueduc et d'un temple, des vases
tombés, des tombeaux, des bas-reliefs brisés, des statues sans tête,
sans jambes, sans bras, et les bras, les jambes et les têtes épars à
l'entour, des colonnes tronquées et à demi enterrées, d'autres debout et
supportant des restes de fronton ou d'entablement, tout cela compose un
beau désordre et joue la véritable ruine antique, quand on le regarde
d'un peu loin. Mais, vu de près, c'est tout autre chose; la main du
sculpteur contemporain se montre; on reconnaît que tous ces fragmens
sont faits de la même espèce de pierre; et les herbes qui poussent dans
les creux de ces colonnes paraissent ce qu'elles sont, c'est-à-dire en
pierre et peintes pour imiter la verdure.
Mais si les productions de l'art répandues dans le parc de Schœnbrunn
n'étaient pas toutes irréprochables, combien n'était-on pas dédommagé
par celles de la nature! Quels beaux arbres! quelles épaisses
charmilles! quels ombrages frais et touffus! Les allées, prodigieusement
hautes et larges, étaient plantées d'arbres qui formaient berceau et
étaient impénétrables au soleil; l'œil se perdait dans les sinuosités;
d'autres petites allées tournantes, où l'on rencontrait à chaque pas
quelque agréable surprise. Au bout de la plus grande était la ménagerie,
l'une des plus nombreuses et des plus variées qu'il y eût en Europe. La
construction en est très-ingénieuse, et pourrait servir de modèle: sa
forme figure une étoile, dans le rond-point de laquelle on voyait un
petit kiosque très-élégant que l'impératrice Marie-Thérèse avait fait
mettre là pour s'y reposer. De ce kiosque on voyait toute la ménagerie.
Les rayons de cette étoile formaient chacun un jardin particulier où se
promenaient les éléphans, les buffles, les chameaux, les dromadaires,
les cerfs, les kangurooss; où étaient renfermés, dans de belles et
solides loges, les tigres, les ours, les léopards, les lions, les
hyènes, etc. Des cygnes, des oiseaux aquatiques rares, des amphibies
nageaient dans des bassins entourés de grilles. Je remarquai surtout
dans cette ménagerie un animal fort extraordinaire que Sa Majesté
voulait envoyer en France, mais qui mourut la veille du jour fixé pour
son départ. Cet animal vient de Pologne; il s'appelle _curus_: c'est une
espèce de bœuf beaucoup plus grande que le bœuf ordinaire, avec une
crinière comme celle d'un lion, des cornes assez courtes et peu
courbées, mais d'une énorme largeur à la base.
Tous les matins, à six heures, les tambours battaient; deux ou trois
heures après, les troupes commandées pour la parade étaient rassemblées
dans la cour d'honneur. À dix heures précises, l'empereur descendait
les degrés du perron et venait se placer au milieu de ses généraux.
Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne
ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'empereur,
en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait
les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun
pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il
questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était
ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions. Il lui arrivait
de demander à un colonel quel était le plus brave officier de son
régiment: la réponse ne se faisait jamais attendre; elle était toujours
franche: l'empereur le savait bien. Quand le colonel avait parlé, Sa
Majesté s'adressait à tous les officiers en général: «Quel est le plus
brave d'entre vous?»--«Sire, c'est un tel.» Les deux réponses étaient
presque toujours semblables. «Alors, disait l'empereur, je le fais
baron, et je récompense en lui non-seulement sa valeur personnelle, mais
celle du corps dont il fait partie. Il ne doit pas cette faveur à moi
seulement, mais encore à l'estime de ses camarades.» Il en était de même
pour les soldats. Les plus distingués par leur courage et leur bonne
conduite montaient en grade ou recevaient des gratifications, des
pensions mêmes. L'empereur en fit une de 1200 francs à un soldat qui
faisait sa première campagne, et qui avait traversé un escadron ennemi,
emportant sur ses épaules son général blessé, et le défendant comme il
eût défendu son père.
On voyait à ces revues l'empereur visiter lui-même les sacs des soldats,
examiner leurs livrets, prendre un fusil des mains d'un jeune homme
frêle, pâle et souffrant, et lui dire d'un ton plein de bienveillance:
«C'est bien lourd!» Il commandait souvent l'exercice; quand il ne le
faisait pas, c'était le général Dorsenne, ou le général Curial, ou le
général Mouton. Quelquefois il lui prenait des fantaisies. Un matin, par
exemple, qu'on avait à passer en revue un régiment de la confédération,
Sa Majesté se tourna vers les officiers d'ordonnance, et s'adressant au
prince de Salm, l'un d'entr'eux: «M. de Salm, ceux-ci doivent vous
connaître; approchez, commandez-leur une charge en douze temps.» Le
jeune prince rougit beaucoup, mais sans se déconcerter; il s'inclina,
tira son épée le plus gracieusement du monde, et fit ce que désirait
l'empereur avec une aisance, une précision qui le charmèrent.
Un autre jour, les pontonniers défilaient avec environ quarante voitures
d'équipages. L'empereur cria: _Halte_! et, montrant un caisson au
général Bertrand, il lui dit d'appeler un des officiers. «Qu'y a-t-il
dans ce caisson?»--«Sire, des boulons, des sacs de clous, des cordages,
des hachettes, des scies.....»--«Combien de tout cela?»--L'officier
donna le compte exact. Sa Majesté, pour vérifier le rapport, fait vider
le caisson, compte les pièces, en trouve le nombre conforme; et pour
s'assurer qu'on ne laissait rien dans la voiture, elle y monte par le
moyen de la roue en s'accrochant aux rais. Il y eut un mouvement
d'approbation et des cris de joie dans tous les rangs: «Bravo!
disait-on; à la bonne heure! c'est comme cela qu'on est sûr de n'être
pas trompé.» Toutes ces choses faisaient que l'empereur était adoré par
ses soldats.