Arrivée à Paris.--Le palais de Madrid et le Louvre.--Le château de
Chambord destiné au prince de Neufchâtel.--Travail continuel de
l'empereur.--L'empereur difficile en musique.--Voix fausse de
l'empereur et habitude de fredonner.--La Marseillaise, signal de
départ.--Gaîté de l'empereur partant pour la campagne de
Russie.--Crescentini et madame Grassini.--Jeu de
Crescentini.--Satisfaction et générosité de l'empereur.--Maladie et
mort de Dazincourt.--Ingratitude du public.--Un mot sur
Dazincourt.--Séjour de l'empereur à l'Élysée.--Mariage du duc de
Castiglione.--La grande-duchesse de Toscane.--Chasses à
Rambouillet.--Adresse de l'empereur.--Talma.--Départ de Leurs
Majestés pour Strasbourg.--L'empereur passe le Rhin.--Bataille de
Ratisbonne.--L'empereur blessé.--Vives alarmes dans
l'armée.--Fermeté de l'empereur.--Silence recommandé aux
journaux.--Recommandation de l'empereur avant chaque bataille.--Une
famille bavaroise sauvée par Constant.--Chagrin de l'empereur.--M.
Pfister attaqué de folie.--Sollicitude de l'empereur.--Conspiration
contre l'empereur.--Un million en diamans.--Outrage à un
parlementaire.--Modération de l'empereur.--Lettre du prince de
Neufchâtel à l'archiduc Maximilien.--Bombardement de Vienne.--La
vie de Marie-Louise protégée par l'empereur.--Fuite de l'archiduc
Maximilien et prise de Vienne.--Stupeur des Autrichiens.
L'EMPEREUR était arrivé à Paris le 23 janvier; il y passa le reste de
l'hiver, à part quelques jours de voyage à Rambouillet et à Saint-Cloud.
Le jour même de son arrivée à Paris, quoiqu'il dût être bien fatigué par
une course à peine interrompue depuis Valladolid, l'empereur visita les
constructions du Louvre et de la rue de Rivoli. Ce qu'il avait vu du
palais de Madrid l'occupait, et de nouvelles recommandations de sa part,
à M. Fontaine et aux autres architectes, prouvèrent assez le désir qu'il
avait de faire du Louvre le plus beau palais du monde. Sa Majesté se fit
faire ensuite un rapport sur le château de Chambord, qu'elle voulait
donner au prince de Neufchâtel; M. Fontaine trouva que les réparations à
faire pour rendre ce domaine convenablement habitable, s'élèveraient à
1,700,000 francs; les bâtimens étaient dans un état pitoyable; on n'y
avait presque pas touché depuis la mort du maréchal de Saxe.
Sa Majesté passa ces deux mois et demi de séjour en travaux de cabinet,
qu'il ne quittait que rarement et toujours avec regret; ses amusemens
furent, comme à l'ordinaire, le spectacle et les concerts. Il aimait la
musique avec passion, surtout la musique italienne, et comme les grands
amateurs, il était très-difficile. Lui-même aurait voulu chanter, s'il
l'avait pu; mais il avait la voix la plus fausse qu'il fût possible
d'entendre, ce qui ne l'empêchait pas de fredonner de temps en temps
quelques souvenirs des morceaux qui l'avaient frappé. C'était
ordinairement le matin que ces petites réminiscences le prenaient; il
m'en régalait en se faisant habiller. L'air que je l'ai entendu écorcher
ainsi le plus souvent était celui de _la Marseillaise_. L'empereur
sifflait aussi quelquefois, mais légèrement. L'air de _Malbrough_,
sifflé par Sa Majesté, était pour moi l'annonce certaine d'un prochain
départ pour l'armée. Je me rappelle qu'il ne siffla jamais autant, et
qu'il ne fut jamais plus gai qu'au moment de partir pour la campagne de
Russie.
Les chanteurs favoris de Sa Majesté étaient Crescentini et madame
Grassini. J'ai vu Crescentini débuter à Paris, par le rôle de Roméo,
dans _Roméo et Juliette_; il était arrivé précédé par l'immense
réputation de premier chanteur de l'Italie, et cette réputation, il la
justifia complétement, malgré toutes les préventions qu'il avait à
vaincre, car je me rappelle encore tout ce qu'on disait de lui avant ses
débuts au théâtre de la cour. C'était, à entendre les soi-disant
connaisseurs, un braillard sans goût, sans méthode, un faiseur de
roulades absurdes, un acteur froid et sans intelligence, et mille autres
choses encore. Il savait, à son entrée en scène, combien ses juges
étaient peu favorablement disposés en sa faveur, cependant il ne fit pas
voir le moindre embarras; sa démarche, pleine de noblesse, surprit
agréablement ceux qui s'attendaient à voir, comme on le leur avait dit,
un homme gauche et mal tourné; un murmure flatteur l'accueillit donc et
l'électrisa de telle sorte que, dès le premier acte, il enleva tous les
suffrages. Des mouvemens pleins de grâce et de dignité, une parfaite
intelligence de la scène; des gestes modérés et parfaitement en rapport
avec le dialogue; une physionomie sur laquelle toutes les nuances de
passion se peignaient avec la plus étonnante vérité, toutes ces qualités
rares et précieuses donnaient aux accens enchanteurs de cet artiste une
magie dont il est impossible de se faire une idée, à moins de l'avoir
entendu. À chaque scène l'intérêt qu'il inspirait devenait plus marqué;
mais au troisième acte l'émotion et le ravissement des spectateurs
furent portés jusqu'au délire. Dans cet acte, joué presque en entier par
Crescentini, cet admirable chanteur fit passer dans l'âme de ses
auditeurs tout le déchirant et le pathétique d'un amour exprimé par une
mélodie délicieuse, par tout ce que la douleur et le désespoir peuvent
trouver de chants sublimes. L'empereur fut ravi, et fit donner à
Crescentini une gratification considérable qu'il accompagna des marques
les plus flatteuses du plaisir qu'il avait éprouvé à l'entendre.
Ce jour-là, comme toutes les fois qu'ils jouèrent ensemble depuis,
Crescentini fut admirablement secondé par madame Grassini, femme d'un
talent supérieur, et qui possédait la voix la plus étonnante qu'on eût
jamais entendue au théâtre. Elle et madame Barilli se partageaient alors
les faveurs du public.
Le soir même, ou le lendemain des débuts de Crescentini, la scène
française fit une perte irréparable dans la personne de Dazincourt, à
peine âgé de soixante ans. La maladie dont il mourut avait commencé à
son retour d'Erfurt: elle fut longue et douloureuse; et cependant le
public, dont ce grand comédien avait si long-temps fait les plaisirs, ne
s'informa de lui qu'alors que son mal était sans remède, et que son
agonie avait commencé. Autrefois, quand une maladie tenait long-temps
éloigné du théâtre un acteur estimé, (et qui plus que Dazincourt avait
mérité de l'être?) le parterre avait l'habitude de témoigner ses
regrets, en s'informant tous les jours de l'état du malade: à la fin de
chaque représentation, l'acteur chargé d'annoncer le spectacle du
lendemain donnait à l'assemblée le bulletin de la santé de son camarade.
Il n'en fut pas de même pour Dazincourt, et le parterre se montra ingrat
envers lui.
J'aimais et j'estimais sincèrement Dazincourt, dont j'avais fait la
connaissance quelques années avant sa mort; et peu d'hommes méritaient
mieux que lui et savaient mieux se concilier l'estime et l'affection. Je
ne parlerai pas de son talent, qui le rendit le digne successeur de
Préville, dont il était l'élève et l'ami; tous ses contemporains doivent
se rappeler Figaro joué par Dazincourt; mais je parlerai de la noblesse
de son caractère, de sa générosité, de son honnêteté à toute épreuve. Sa
naissance et son éducation semblaient devoir l'éloigner du théâtre; ce
furent les circonstances seules qui l'y jetèrent; il sut se garder des
séductions de son état. Dans les coulisses, au milieu des intrigues du
foyer, il resta l'homme de bon ton et de mœurs pures. Accueilli dans les
meilleures sociétés, dont il faisait les délices par le piquant de ses
saillies autant que par ses bonnes manières et son urbanité, il amusait
sans rappeler qu'il était comédien.
À la fin de février, sa majesté l'empereur alla s'établir pour quelque
temps au palais de l'Élysée.
C'est là, je crois, que fut signé le contrat de mariage d'un de ses
meilleurs lieutenans, le maréchal Augereau, récemment fait duc de
Castiglione, avec la fille d'un vieil officier supérieur, mademoiselle
Bourlon de Chavanges; c'est là aussi que fut rendu le décret impérial
qui donnait à la princesse Éliza le grand-duché de Toscane, avec le
titre de grande-duchesse.
Vers le milieu de mars, l'empereur passa quelques jours à Rambouillet:
il y eut de fort belles chasses, dans une desquelles Sa Majesté força
elle-même et tua un cerf près de l'étang de Saint-Hubert. Il y eut aussi
bal et concert, dans lequel on entendit Crescentini, mesdames Grassini,
Barelli et plusieurs virtuoses célèbres, enfin Talma récita des vers.
Le 13 avril, à quatre heures du matin, sur la nouvelle que l'empereur
venait de recevoir d'une nouvelle invasion de la Bavière par les
Autrichiens, il partit pour Strasbourg avec l'impératrice, qu'il laissa
dans cette ville; le 15, à onze heures du matin, il passa le Rhin à la
tête de son armée. L'impératrice ne resta pas long-temps seule; la reine
de Westphalie, la reine de Hollande et ses fils, la grande-duchesse de
Bade et son époux ne tardèrent pas à la joindre.
La belle campagne de 1809 commença immédiatement. On sait comme elle fut
glorieuse, et que l'un des moindres faits qui la signalèrent fut la
prise de Vienne.
À celle de Ratisbonne, le 23 avril, l'empereur reçut au pied droit une
balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J'étais avec le
service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que
Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte, et j'arrivai au
moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de
l'empereur, qui remonta sur-le-champ à cheval; plusieurs généraux
l'engageaient à prendre du repos, mais il leur répondit: «Mes amis, ne
faut-il pas que je voie tout?» Rien ne pourrait exprimer l'enthousiasme
des soldats, en apprenant que leur chef avait été blessé, mais que sa
blessure n'offrait aucun danger. «L'empereur est exposé comme nous,
disaient-ils; ce n'est pas un poltron celui-là!»
Les journaux ne firent pas mention de cet événement. Avant de livrer une
bataille, l'empereur recommandait toujours que dans le cas où il serait
blessé, on prît toutes les mesures possibles pour en dérober la
connaissance aux troupes. «Qui sait, disait-il, quelle horrible
confusion ne produirait pas sur une semblable nouvelle? À ma vie se
rattachent les destinées d'un grand empire. Souvenez-vous-en, Messieurs,
et si je suis blessé, que personne ne le sache, si c'est possible. Si je
suis tué, qu'on tâche de gagner la bataille sans moi; il sera temps de
le dire après.»
Quinze jours après la prise de Ratisbonne, je précédais Sa Majesté sur
la route de Vienne, et j'étais en voiture, seul avec un officier de la
maison, quand tout à coup nous entendîmes des cris affreux dans une
maison qui bordait la route à côté de nous. Je fais arrêter aussitôt;
nous descendons, et, en entrant dans cette maison, nous voyons plusieurs
soldats, des traînards, comme il y a dans toutes les armées, qui, sans
s'inquiéter de l'alliance de la France avec la Bavière, se portaient aux
plus horribles traitemens envers une famille bavaroise qui habitait
cette maison. Une vieille grand'mère, un jeune homme, trois enfans et
une jeune femme composaient cette famille. Nos habits brodés en
imposèrent heureusement à ces forcenés; nous les menaçâmes de la colère
de l'empereur, et nous parvînmes à les faire sortir de la maison, que
nous quittâmes bientôt après nous-mêmes, comblés de remercîmens. Je
parlai le soir à l'empereur de ce que j'avais fait; il m'approuva
beaucoup, et dit: «J'ai beau faire, il y a toujours quelques lâches dans
une armée, et ce sont ceux-là qui font le mal. Un brave et bon militaire
rougirait de ces choses-là.»
J'ai eu occasion au commencement de ces Mémoires de parler d'un
contrôleur de la bouche, M. Pfister, l'un des plus fidèles serviteurs
de Sa Majesté, et l'un de ceux aussi pour lesquels l'empereur avait le
plus d'attachement. M. Pfister l'avait suivi en Égypte; il avait couru
dangers sur dangers pour lui. Le jour du combat de Landshut, qui
précéda, je crois, ou suivit de près la prise de Ratisbonne, ce pauvre
homme devint fou. Il sort de sa tente, court se cacher dans un bois
voisin du champ de bataille, et se dépouille complétement de ses
vêtemens. Au bout de quelques heures, Sa Majesté demande M. Pfister; on
le cherche, on s'informe, personne ne peut dire ce qu'il est devenu.
L'empereur, craignant qu'il n'eût été fait prisonnier, envoie une
ordonnance aux Autrichiens pour réclamer son contrôleur de la bouche et
proposer un échange. L'ordonnance revient, en disant que les Autrichiens
n'avaient pas vu M. Pfister. L'empereur, vivement inquiet, ordonne de
faire une battue dans les environs; et ce fut alors que l'on découvrit
le pauvre malade tout nu, comme je l'ai dit, blotti derrière un arbre,
et dans un état affreux, s'étant déchiré tout le corps aux épines. On le
ramena. Il paraissait fort tranquille; on le crut guéri; il reprit son
service; mais peu de temps après notre retour à Paris, il eut un nouvel
accès. Le caractère de sa folie était excessivement obscène; il se
présenta devant l'impératrice Joséphine dans un désordre et avec des
gestes d'une telle indécence, qu'il fallut vraiment prendre des
précautions à son égard. Il fut confié aux soins du savant docteur
Esquirol, qui, malgré tout son talent, ne put opérer sa guérison.
J'allais le voir souvent; il n'avait plus d'accès, mais sa cervelle
était tournée; il entendait et comprenait fort bien; il n'y avait que
ses réponses qui fussent d'un véritable fou. Son attachement pour
l'empereur ne l'avait point quitté; il en parlait sans cesse, et se
croyait toujours en fonctions auprès de lui. Un jour il me dit avec
mystère qu'il voulait me confier un secret terrible, le secret d'une
conspiration contre la vie de Sa Majesté. En même temps, il me remit une
pétition pour Sa Majesté, avec une liasse d'une vingtaine de petits
chiffons de papier, qu'il avait griffonnés lui-même, et qu'il prenait
pour les pièces du complot. Une autre fois il me remit, toujours pour
l'empereur, une poignée de petits cailloux, qu'il appelait des diamans
d'un grand prix: «Il y en a pour plus d'un million dans ce que je vous
donne là,» me dit-il. L'empereur, à qui je rendais compte de mes
visites, était on ne peut plus touché de la continuelle préoccupation de
cet infortuné, dont toutes les pensées, toutes les actions se
rapportaient à son ancien maître. Il est mort sans jamais avoir recouvré
la raison.
Le 10 mai, à neuf heures du matin, les premières lignes de défense de la
capitale de l'Autriche furent attaquées et franchies par le maréchal
Oudinot; les faubourgs se rendirent à discrétion. Alors le duc de
Montebello s'avance sur l'esplanade à la tête de la division. Mais la
garnison ayant fermé les portes, fit, du haut des remparts, une décharge
effroyable, qui heureusement ne tua que très-peu de monde. Le duc de
Montebello fait sommer la garnison de rendre la ville, et la réponse de
l'archiduc Maximilien est qu'il défendra Vienne jusqu'au dernier soupir.
Cette réponse est envoyée à l'empereur.
Après avoir tenu conseil avec ses généraux, Sa Majesté chargea le
colonel Lagrange d'aller faire une nouvelle sommation à l'archiduc, et
le malheureux colonel, à peine entré dans la ville, tomba sous les coups
de la populace furieuse. Le général O'Reilly lui sauva la vie en le
faisant enlever par ses soldats; mais l'archiduc Maximilien, pour braver
davantage l'empereur, fit promener en triomphe, au milieu de la garde
nationale, l'individu qui avait porté le premier coup au parlementaire
français. Cet attentat, qui avait révolté une partie des Viennois
eux-mêmes, ne changea point l'intention de Sa Majesté; elle voulut
pousser la modération et les égards jusqu'au bout, et fit écrire à
l'archiduc par le prince de Neufchâtel la lettre suivante, dont une
copie m'est tombée dans les mains par hasard:
«Le prince de Neufchâtel à Son Altesse l'archiduc Maximilien, commandant
la ville de Vienne.
»Sa Majesté l'empereur et roi désire épargner à cette grande et
intéressante population les calamités dont elle est menacée, et me
charge de représenter à Votre Altesse que, si elle continue à vouloir
défendre la place, elle causera la destruction d'une des plus belles
villes de l'Europe. Dans tous les pays où la guerre l'a porté, mon
souverain a fait connaître sa sollicitude pour écarter les désastres
qu'elle entraîne des populations non armées. Votre Altesse doit être
persuadée que Sa Majesté est sensiblement affectée de voir au moment de
sa ruine cette ville qu'elle tient à gloire d'avoir déjà sauvée.
Cependant, contre l'usage établi dans les forteresses, Votre Altesse a
fait tirer du canon du côté de la ville, et ce canon pouvait tuer non un
ennemi de votre souverain, mais la femme ou l'enfant de ses plus zélés
serviteurs. Si Votre Altesse continue à vouloir défendre la place, Sa
Majesté sera forcée de faire commencer les travaux d'attaque, et la
ruine de cette immense capitale sera consommée en trente-six heures par
le feu des obus et des bombes de nos batteries, comme la ville
extérieure sera détruite par l'effet des vôtres. Sa Majesté ne doute pas
que ces considérations n'engagent Votre Altesse à renoncer à une
détermination qui ne retarderait que de quelques instans la prise de la
place. Enfin, si Votre Altesse ne se décide pas à prendre un parti qui
sauve la ville, sa population, plongée par votre faute dans des malheurs
aussi affreux, deviendra, de sujets fidèles, ennemie de votre maison.»
Cette lettre n'empêcha point l'archiduc de persister dans son projet de
défense. Cette opiniâtreté lassa l'empereur, qui donna l'ordre enfin
d'établir deux batteries. Une heure après, les bombes et les boulets
pleuvaient dans la ville. Les habitans, avec un vrai sang-froid
d'Allemands, venaient sur les glacis observer l'effet des feux d'attaque
et de défense; ils paraissaient beaucoup plus intéressés qu'effrayés de
ce spectacle. Quelques boulets étaient déjà tombés dans la cour du
palais impérial, lorsqu'un trompette sortit de la ville pour annoncer
que l'archiduchesse Marie-Louise n'avait pu suivre son père, qu'elle
était malade au palais et exposée à tous les dangers de l'artillerie.
L'empereur donna l'ordre aussitôt de faire changer la direction des
pièces, de manière à ce que les bombes et les boulets passassent
par-dessus le palais. L'archiduc ne tint pas long-temps contre cette
vive et énergique attaque; il prit la fuite, et abandonna Vienne aux
vainqueurs.
Le 12 mai, l'empereur fit son entrée dans Vienne un mois après
l'occupation de Munich par les Autrichiens. Cette circonstance frappa
vivement les esprits, et contribua beaucoup à propager les idées
superstitieuses qu'un grand nombre de soldats s'étaient faites sur la
personne de leur chef: «Voyez! disait-on; il ne lui a fallu que le temps
du voyage! c'est donc un dieu que cet homme-là.--C'est un diable
plutôt,» disaient les Autrichiens, dont la stupeur serait impossible à
décrire. C'était au point que beaucoup se laissaient prendre les armes à
la main sans faire la moindre résistance, sans même essayer de fuir;
tant ils avaient la conviction que l'empereur et les grenadiers de la
garde n'étaient pas des hommes, et que tôt ou tard il leur faudrait
tomber au pouvoir de ces ennemis surnaturels.