Retour à Saint-Cloud.--Départ pour Bayonne.--Terreurs de
l'impératrice Joséphine.--Adieux.--Sachet mystérieux porté en
campagne par Napoléon.--Tristesse de
Constant.--Pressentiment.--Arrivée à Vittoria.--Prise de
Burgos.--Bivouac des grenadiers de la vieille garde.--En marche sur
Madrid.--Passage du col de Somo-Sierra.--Arrivée devant
Madrid.--L'empereur chez la mère du duc de l'Infantado.--Prise de
Madrid.--Respect des Espagnols pour la royauté.--Le marquis de
Saint-Simon condamné à mort et grâcié par l'empereur.--Rentrée du
roi de Joseph dans Madrid.--Aventure d'une belle actrice
espagnole.--Horreur de Napoléon pour les parfums.--Tête-à-tête
amoureux.--Migraine subite.--La jeune actrice brusquement congédiée
par l'empereur.--Misère des soldats.--L'abbesse du couvent de
Tordesillas.--Arrivée à Valladolid.--Assassinats commis par des
moines dominicains.--Hubert, valet de chambre de l'empereur,
attaqué par des moines.--Les moines forcés de comparaître devant
l'empereur.--Grande colère.--Querelle faite à Constant par le
grand-maréchal Duroc.--Chagrin de Constant.--Bonté et justice de
l'empereur.--Réconciliation.--Bienveillance du grand-maréchal Duroc
pour Constant.--Maladie de Constant à Valladolid.--La fièvre
brusquée avec succès.--Retour à Paris.--Disgrâce de M. le prince de
Talleyrand.
MAJESTÉ ne resta que dix jours à Saint-Cloud; sur ces dix jours elle en
passa deux ou trois à Paris pour l'ouverture de la session du corps
législatif, et le 29 à midi, on se mit en route une seconde fois pour
Bayonne.
L'impératrice qui, à son grand chagrin, ne devait point accompagner Sa
Majesté, me fit appeler le matin du départ et me renouvela avec l'accent
de la plus touchante sollicitude, les recommandations qu'elle avait
coutume de me faire à chaque voyage de l'empereur. Le caractère espagnol
l'effrayait et lui faisait craindre pour les jours de son époux.
Les adieux furent pénibles et douloureux. L'impératrice voulait partir;
l'empereur eut toutes les peines du monde à la rassurer et à lui faire
comprendre qu'elle ne pouvait pas le suivre. Au moment de partir, Sa
Majesté rentra un instant dans son cabinet de toilette et me dit de lui
déboutonner son habit et son gilet. J'obéis, et je vis l'empereur se
passer autour du col, entre le gilet et la chemise, un ruban de
taffetas noir, au bout duquel était suspendu une sorte de petit sachet,
gros comme une grosse noisette, et recouvert de taffetas noir.
J'ignorais alors ce que contenait ce sachet, que depuis Sa Majesté porta
dans toutes ses campagnes. Quand elle revenait à Paris, elle me le
donnait à garder. Ce sachet sentait fort bon; sous l'enveloppe de soie,
était une autre enveloppe en peau. J'aurai plus tard une triste occasion
de dire à quelle fin l'empereur portait sur lui ce sachet.
Je partis, le cœur serré. Les recommandations de Sa Majesté
l'impératrice, des craintes que je ne cherchais point à me dissimuler,
et la fatigue de ces voyages réitérés, contribuaient à me donner de la
tristesse. Il y en avait, au reste, sur presque tous les visages de la
maison impériale. Les officiers se disaient que les guerres du nord
étaient une bagatelle en comparaison de celle qu'on allait faire en
Espagne.
Nous arrivâmes le 3 novembre au château de Marrac. Quatre jours après
nous étions à Vittoria, au milieu de l'armée française. L'empereur y
trouva son frère et quelques grands d'Espagne qui n'avaient point encore
déserté sa cause.
L'arrivée de Sa Majesté électrisa les troupes, et même une partie, bien
faible à la vérité, de l'enthousiasme qu'elles témoignaient pénétra
dans le cœur du roi, qui reprit quelque courage.
On se mit en route presque aussitôt pour aller s'établir provisoirement
à Burgos, qui fut emporté de vive force et pillé même pendant quelques
heures, parce que les habitans l'avaient abandonné en laissant à sa
garnison le soin d'arrêter les Français le plus long-temps possible.
L'empereur logea au palais de l'archevêché, superbe bâtiment construit
sur une grande place où bivouaquèrent les grenadiers de la garde
impériale. C'était chose curieuse à voir que ce bivouac. Des chaudières
immenses qu'on avait trouvées dans les couvens, étaient suspendues,
pleines de mouton, de volaille, de lapins, etc., au dessus d'un feu
qu'alimentaient des meubles, des guitares, des mandolines; et les
grenadiers, la pipe à la bouche, gravement assis dans des fauteuils de
bois doré, garnis de damas cramoisi, surveillaient avec attention leur
cuisine, et se communiquaient leurs conjectures sur la campagne qui
venait de s'ouvrir.
L'empereur resta dix ou douze jours à Burgos, et donna ensuite l'ordre
de marcher sur Madrid. On pouvait y aller par Valladolid, la route était
même plus belle et plus sûre de ce côté: mais l'empereur voulut enlever
le _Col de Somo-Sierra_, position imposante fortifiée par la nature et
qu'on avait toujours regardée comme imprenable. Cette position, située
entre deux montagnes à pic, défendait la capitale; elle était gardée par
douze mille insurgés et douze pièces de canon placées de manière à faire
autant de mal que trente ou quarante partout ailleurs. Certes, il y
avait bien de quoi arrêter l'armée la plus formidable; mais qui pouvait
alors opposer quelque obstacle à la marche de l'empereur?
On arriva le 29 novembre au soir, à trois lieues de ce formidable
défilé, dans un village appelé Basaguillas. Il faisait grand froid;
pourtant l'empereur ne se coucha point; il passa la nuit à écrire dans
sa tente, enveloppé de la pelisse qui lui avait été donnée par
l'empereur Alexandre. Vers trois heures du matin, il vint se chauffer au
feu du bivouac où je m'étais assis, ne pouvant supporter le froid et
l'humidité d'une salle basse qu'on m'avait assignée pour logement, et
dans laquelle je n'avais pour me coucher que quelques poignées de paille
remplie d'ordures.
À huit heures du matin la position fut attaquée et enlevée. Le
lendemain, nous arrivâmes devant Madrid.
L'empereur établit son quartier général au château de Champ-Martin,
maison de plaisance à un quart de lieue de la ville, et qui appartenait
à la mère du duc de l'Infantado: l'armée campa autour de cette maison.
La propriétaire vint toute en larmes, le lendemain de notre arrivée,
demander à Sa Majesté la révocation du décret fatal qui mettait son fils
hors la loi; l'empereur fit tout ce qu'il put pour la rassurer, mais il
ne put lui rien promettre, la mesure étant générale.
On eut quelque peine à s'emparer de la ville, d'abord parce que Sa
Majesté recommanda la plus grande modération dans les attaques, ne
voulant pas, disait-elle, _rendre à son frère une ville brûlée_; en
second lieu parce que le grand-duc de Berg avait, pendant son séjour à
Madrid, fait fortifier le palais du Retiro, et que les Espagnols
insurgés s'y étaient établis et le défendaient avec courage. La ville
n'était point autrement garantie, car elle n'avait qu'un mur d'enceinte
à peu près semblable à celui de Paris. Au bout de trois jours, elle fut
prise; mais l'empereur n'y voulut point entrer, il résida toujours à
Champ-Martin, un jour excepté, qu'il vint incognito et déguisé visiter
le palais du roi et les principaux quartiers.
Une chose extraordinaire, c'est le respect qu'en tout temps les
Espagnols ont montré pour tout ce qui est propriété d'un roi, qu'ils le
regardent comme légitime ou non. Quand le roi Joseph quitta Madrid, le
palais fut fermé, et le gouvernement alla s'établir dans un assez beau
bâtiment qui avait servi aux postes. Dès lors personne n'entra plus dans
le palais que les domestiques chargés de le nettoyer de temps en temps;
pas un meuble, pas un livre ne furent déplacés. Le portrait de Napoléon
au mont Saint-Bernard, chef-d'œuvre de David, resta accroché dans le
grand salon de réception, et celui de la reine en face, absolument comme
le roi les avait fait placer. Les caves mêmes furent religieusement
respectées. Les appartemens du roi Charles étaient également demeurés
intacts; pas une des montres de son immense collection n'avait été
touchée.
Un acte de clémence de Sa Majesté envers le marquis de Saint-Simon,
grand d'Espagne, signala d'une manière bien touchante l'entrée des
troupes françaises dans Madrid. Le marquis de Saint-Simon, émigré
français, était au service d'Espagne depuis l'émigration; il avait le
commandement d'une partie de la capitale, et le poste qu'il défendait
faisait précisément face à celui que l'empereur occupait aux portes de
Madrid; il résista long-temps après que tous les autres chefs se furent
rendus. L'empereur impatienté d'entendre toujours tirer de ce côté,
donna l'ordre d'une charge vigoureuse dans laquelle le marquis fut fait
prisonnier. Dans sa mauvaise humeur, l'empereur le renvoya devant une
commission militaire, qui le condamna à être fusillé. L'arrêt allait
recevoir son exécution, quand mademoiselle de Saint-Simon, jeune
personne charmante, vint se jeter aux genoux de Sa Majesté, qui lui
accorda aussitôt la grâce de son père.
Le roi fit immédiatement sa rentrée dans la capitale; avec lui revinrent
les hautes familles de Madrid que les troubles avaient éloignées du
foyer de l'insurrection, et bientôt recommencèrent les bals, les fêtes,
les festins, les spectacles.
Au grand théâtre était alors une fort jolie personne, de quinze à seize
ans tout au plus, aux cheveux noirs, à l'œil plein de feu et d'une
fraîcheur ravissante. Elle avait su, on le disait du moins, préserver sa
vertu des dangers auxquels sa profession d'actrice l'exposait; elle
avait une belle âme, un bon cœur, une vivacité d'expressions singulière:
elle avait tout enfin, elle était adorable.... Voilà ce que dit un jour
à Sa Majesté, M. de B...., qui était allé au théâtre la veille, et qui
en était revenu tout émerveillé. M. de B.... ajouta que cette jeune
fille n'avait plus ni père ni mère; qu'elle vivait chez une vieille
tante; que cette tante, aussi avare que dépravée, la surveillait avec un
soin particulier, affectant pour elle un attachement très-vif, faisant
partout l'éloge des charmes et des qualités de sa _chère enfant_, dans
l'espérance qu'elle nourrissait de fonder bientôt sa fortune sur la
libéralité de quelque protecteur riche et puissant.
Sur un portrait si engageant, l'empereur ayant témoigné le désir de voir
cette belle actrice, M. de B.... courut chez la tante, avec laquelle il
fut bientôt d'accord, et le soir la nièce était à Champ-Martin, parée
d'une manière éblouissante, et parfumée de tous les parfums imaginables.
J'ai déjà dit que l'empereur avait un dégoût très-prononcé pour les
odeurs; aussi ne manqua-t-il pas de le témoigner quand j'introduisis
dans sa chambre cette pauvre fille, qui, sans doute, avait cru faire
grand plaisir à Sa Majesté en se couvrant ainsi d'essences. Mais enfin
elle était si jolie, si séduisante, qu'en la regardant l'empereur sentit
s'évanouir son antipathie.
Il y avait deux heures à peu près que j'étais sorti de la chambre à
coucher, lorsque j'entendis sonner à casser le cordon, j'entrai bien
vite et ne trouvai que la jeune personne. L'empereur était dans son
cabinet de toilette, la tête appuyée sur ses mains. «Constant,
s'écria-t-il en me voyant, emmenez-moi cette petite! Elle me fera mourir
avec ses odeurs: cela n'est pas supportable. Ouvrez toutes les
fenêtres, les portes... mais surtout emmenez-la! dépêchez-vous.»
Il était bien tard pour renvoyer ainsi une femme. Mais enfin l'ordre
n'admettait point de réplique... J'allai donc faire part à la pauvre
petite des intentions de Sa Majesté... Elle ne me comprit pas d'abord,
et je fus obligé de lui répéter plusieurs fois: «Mademoiselle, Sa
Majesté désire que vous vous retiriez...» Alors elle se mit à pleurer, à
me conjurer de ne pas la faire sortir à une pareille heure; j'eus beau
lui dire que je prendrais tous les précautions nécessaires, une voiture
douce et bien fermée; elle ne mit fin à ses prières et à ses larmes et
ne se consola un peu qu'à la vue d'un présent considérable dont
l'empereur m'avait chargé pour elle.
En rentrant, je trouvai l'empereur encore assis dans son cabinet et se
frottant les tempes avec de l'eau de Cologne; il s'appuya sur moi pour
aller se recoucher.
L'empereur quitta Champ-Martin le 22 décembre, et se dirigea sur
Astorga, dans l'intention d'aller au devant des Anglais, qui venaient de
débarquer à la Corogne. Mais des dépêches qui lui furent remises à
Astorga par un courrier venu de Paris le décidèrent à reprendre le
chemin de la France. Il ordonna donc le départ pour Valladolid.
Nous trouvâmes la route depuis Benavente jusqu'à Astorga, horriblement
couverte de cadavres, de chevaux tués, d'équipages d'artillerie et de
voitures brisées; à chaque pas on rencontrait des détachemens de soldats
avec leurs habits déchirés, sans souliers, sans armes, dans l'état le
plus déplorable enfin: ces malheureux fuyaient tous vers Astorga qu'ils
regardaient comme un port de salut et qui bientôt ne put les contenir
tous. Il faisait un temps affreux, la neige tombait à rendre aveugle;
j'étais mal portant et je souffris beaucoup pendant ce pénible trajet.
L'empereur, étant à Tordesillas, avait établi son quartier-général dans
les bâtimens extérieurs du couvent de Sainte-Claire. L'abbesse de ce
couvent fut présentée à Sa Majesté; elle était âgée de plus de
soixante-quinze ans, et depuis l'âge de dix ans, elle n'avait pas quitté
la maison. Sa conversation, spirituelle et douce, plut beaucoup à
l'empereur, qui lui demanda ce qu'il pouvait faire pour elle, et lui
accorda plusieurs grâces.
Nous arrivâmes à Valladolid le 6 janvier 1809. Il y régnait encore une
fermentation assez forte; deux ou trois jours après notre arrivée, un
officier de cavalerie fut assassiné par des moines dominicains; Hubert,
l'un de nos camarades, passant le soir dans une rue écartée, trois
hommes se jetèrent sur lui et le blessèrent grièvement; ils l'auraient
tué sans doute, si des grenadiers de la garde n'étaient accourus à ses
cris et ne l'eussent délivré. C'était encore des moines. L'empereur,
violemment irrité, fit fouiller le couvent des dominicains; on trouva
dans un puits le cadavre de l'officier au milieu d'un amas considérable
d'ossemens, et le couvent fut aussitôt supprimé par ordre de Sa Majesté,
qui voulut un moment étendre cette mesure de rigueur à tous les couvens
de la ville. Il réfléchit pourtant, et se contenta d'indiquer une
audience pour que tous les moines de Valadolid eussent à comparaître
devant lui. Au jour fixé, ils vinrent, non pas tous, mais par
députations de chaque couvent, se prosterner aux pieds de l'empereur,
qui les accabla de reproches. Il les traita à plusieurs reprises
d'assassins, de brigands, disant qu'ils méritaient d'être tous pendus.
Ces pauvres gens écoutaient en silence et avec humilité le terrible
langage du vainqueur irrité, que leur patience seule pouvait apaiser.
Enfin l'empereur se calma, la réflexion lui étant sans doute venue qu'il
était peu convenable d'accabler des hommes agenouillés, dont pas un ne
soufflait mot; il quitta le groupe d'officiers qui l'entourait, et
s'avança au milieu des moines en leur faisant signe de quitter leur
posture suppliante; et ces bonnes gens en lui obéissant, prenaient les
pans de son habit qu'ils baisaient, et se pressaient autour de lui avec
un empressement qui ne laissait pas de donner quelques alarmes aux
personnes de la suite de Sa Majesté; car, certes, s'il se fût trouvé
parmi ces religieux quelque dominicain, rien n'était plus facile qu'un
assassinat.
Pendant le séjour de l'empereur à Valladolid, j'eus avec le
grand-maréchal une querelle dont je me souviendrai toute ma vie, et dans
laquelle l'empereur intervint en montrant beaucoup de justice et de
bonté pour moi. Voici le fait:
Un matin, M. le duc de Frioul me rencontre dans l'appartement de Sa
Majesté, et me demande d'un ton assez brusque (car il était fort
emporté) si j'avais fait préparer le service de la calèche; je lui
répondis avec beaucoup de respect que _ce service était toujours prêt_.
Trois fois le duc me fit la même question en élevant la voix davantage
chaque fois, trois fois aussi je lui fis la même réponse, toujours aussi
respectueusement, «Eh f....., dit-il enfin, vous ne comprenez donc
pas?--Cela vient apparemment, Monseigneur, de ce que Votre Excellence
s'explique mal.» Alors il me parla d'une nouvelle voiture qui venait
d'arriver de Paris le même jour, ce que j'ignorais tout-à-fait. J'allais
répondre à son excellence; mais sans vouloir m'écouter, voilà M. le
grand-maréchal qui s'en va criant, jurant et m'apostrophant en termes
auxquels je n'étais nullement accoutumé. Je le suis jusqu'à son
appartement, afin d'avoir une explication; mais arrivé à sa porte, il
entre seul et me la ferme brusquement au nez.
J'entrai pourtant quelques instans après, mais son excellence avait
défendu à son valet de chambre de m'introduire, disant qu'elle n'avait
rien à me communiquer, ni à entendre de moi. Tout cela me fut rendu en
termes fort durs et fort méprisans.
Peu accoutumé à de pareilles boutades, je me rendis, tout hors de moi,
dans la chambre de l'empereur. Lorsque Sa Majesté entra, j'étais encore
si ému que des larmes couvraient mon visage. Sa Majesté voulut savoir ce
qui m'était arrivé, et je lui racontai la querelle qui venait de m'être
faite par le grand-maréchal. «Vous êtes un enfant, me dit l'empereur;
calmez-vous, et faites dire au grand-maréchal que je désire lui parler.»
Son excellence ne tarda point à se rendre à l'invitation de l'empereur:
ce fut moi qui l'annonçai, «Voyez, lui dit l'empereur en me montrant,
voyez dans quel état vous avez mis ce pauvre garçon. Qu'avait-il donc
fait pour être ainsi traité?» Le grand-maréchal s'inclina sans
répondre, d'un air assez mécontent: l'empereur, continuant, lui fit
observer qu'il aurait dû me donner ses ordres plus clairement, et qu'on
était excusable de ne pas exécuter un ordre inintelligiblement donné.
Puis se tournant vers moi, Sa Majesté me dit: «Monsieur Constant, soyez
sûr que cela n'arrivera plus.»
Ce simple fait répond à bien des faux jugemens qu'on a portés sur le
caractère de l'empereur. Sans doute il y avait une immense distance
entre le grand-maréchal du palais et le simple valet de chambre de Sa
Majesté, et pourtant le maréchal fut repris pour un tort à l'égard du
valet de chambre. L'empereur mettait la plus grande impartialité dans la
distribution de sa justice domestique; jamais intérieur de palais ne fut
mieux gouverné que le sien, parce que chez lui réellement il n'y avait
de maître que lui-même.
Le grand-maréchal me garda bien rancune pendant quelque temps; mais,
comme je l'ai déjà dit, c'était un excellent homme; sa mauvaise humeur
passa bientôt et si bien, qu'à Paris, à notre retour, il me chargea de
tenir pour lui sur les fonts de baptême un enfant de mon beau-père, qui
l'avait prié de vouloir bien en être le parrain; la marraine était
l'impératrice Joséphine, qui eut la bonté de choisir ma femme pour la
représenter. M. le duc de Frioul fit les choses avec autant de noblesse
et de grandeur que de bonne grâce. Depuis lors, j'aime à rendre cette
justice à sa mémoire, il saisit avec empressement toutes les occasions
qui s'offrirent à lui de m'être utile, et de me faire oublier le chagrin
que m'avait causé sa vivacité.
Je tombai malade à Valladolid d'une fièvre assez violente: c'était
quelques jours avant le départ de Sa Majesté. Au jour fixé j'étais au
plus fort de mon mal, et l'empereur, craignant que le voyage n'empêchât
ou ne retardât au moins ma guérison, défendit de me prévenir et partit
sans moi, en recommandant aux personnes qu'il laissait à Valladolid
d'avoir soin de ma santé. Quand on me vit un peu tranquille, on me dit
que Sa Majesté était partie; alors je ne pus me tenir, et malgré les
représentations du médecin, malgré ma faiblesse, malgré tout, je me fis
porter en voiture et je partis. Je fis bien, car à peine avais-je
Valladolid à deux lieues derrière moi que je me sentis mieux, et la
fièvre me quitta. J'arrivai à Paris cinq ou six jours après l'empereur,
au moment où Sa Majesté venait de nommer M. le comte de Montesquiou
grand-chambellan, en remplacement du prince de Talleyrand, que je
rencontrai le jour même et qui ne me parut aucunement affecté de cette
disgrâce, peut-être en était-il consolé par la dignité de
vice-grand-électeur qu'on lui avait conférée en échange.