CHAPITRE VI.

Bienveillance du czar envers les acteurs français.--Parties

fines.--Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc

Constantin.--Farces d'écoliers.--Singulière _commande_ du prince

Constantin.--Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.--Surdité du czar,

attention de l'empereur.--_Cinna_, _Œdipe_.--Allusion saisie par le

czar.--Alarme nocturne.--Terreur de Constant.--Cauchemar de

Napoléon.--Un ours mangeant le cœur de l'empereur.--Singulière

coïncidence.--Partie de chasse.--Suite des deux

empereurs.--Massacre de gibier.--Début du czar à la chasse.--Bal

ouvert par le czar.--Étonnement des seigneurs moscovites.--Déjeuner

sur le mont Napoléon.--Visite du champ de bataille

d'Iéna.--Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés par

l'empereur.--Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes

de la bataille d'Iéna.--Leçon de stratégie donnée par Napoléon à

ses alliés.--Représentation du maréchal Berthier.--Réponse de

l'empereur.--Conversation entre l'empereur et les souverains

alliés.--Érudition de l'empereur.--Décorations et présens

distribués par les deux empereurs.--Fin de l'entrevue

d'Erfurt.--Séparation.

L'EMPEREUR Alexandre ne cessait de témoigner aux acteurs sa satisfaction

par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus

haut jusqu'où il serait allé avec l'une d'elles, si l'empereur Napoléon

ne l'en eût détourné. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours

avec le prince Murat, et d'autres personnages distingués, des parties de

plaisir où rien n'était épargné, et dont quelques-unes de ces dames

faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles

rapportèrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se

passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'était le sujet favori des

conversations du lever. C'était principalement le roi Jérôme que le

grand-duc Constantin avait pris en affection. De son côté le roi

poussait sa familiarité avec le grand-duc jusqu'à le tutoyer, et voulait

qu'il en fît autant. «Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi

que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades

faut-il se gêner?» Ils faisaient ensemble de vraies farces d'écoliers,

jusqu'à courir les rues la nuit en sonnant et frappant à toutes les

portes, enchantés quand ils avaient fait lever quelques honnêtes

bourgeois. Au moment du départ de l'empereur, le roi Jérôme dit au

grand-duc: «Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?--Ma

foi, rien, reprit le grand-duc; ton frère m'a fait présent d'une

magnifique épée: je suis content, et ne désire rien de plus.--Mais

encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te

ferait plaisir.--Eh bien, envoie-moi six _demoiselles_ du Palais-Royal».

Le spectacle à Erfurt devait commencer à sept heures; mais les deux

empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant

sept heures et demie. À leur entrée, tout le _parterre de rois_ se

levait pour leur faire honneur, et la première pièce commençait

aussitôt.

À la représentation de _Cinna_, l'empereur crut remarquer que le czar,

placé à côté de lui, dans une loge située en face de la scène, au

premier rang, n'entendait pas très-bien, à cause de la faiblesse de son

ouïe. En conséquence, il donna des ordres à M. le comte de Rémusat,

premier chambellan, pour qu'une estrade fut élevée sur l'emplacement de

l'orchestre. On y plaça deux fauteuils pour Alexandre et Napoléon; à

droite et à gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les

autres souverains de la confédération. Les princesses allèrent occuper

la loge abandonnée par leurs majestés. Par ces dispositions, les deux

empereurs se trouvaient tellement en évidence, qu'il leur était

impossible de faire un mouvement qui ne fût point aperçu de tout le

monde. Le 3 octobre, on donna _Œdipe_; tous les souverains, comme disait

l'empereur, assistaient à cette représentation. Au moment où l'acteur

prononça ce vers de la première scène:

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux;

le czar se leva et tendit la main avec grâce à l'empereur. Aussitôt des

applaudissemens que la présence des souverains ne put contenir

s'élevèrent de tous les points de la salle.

Le soir de ce même jour, je couchai l'empereur comme à l'ordinaire.

Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre à coucher étaient

soigneusement fermées, ainsi que les volets et les croisées. On ne

pouvait donc entrer chez Sa Majesté que par le salon où je couchais avec

Roustan. Un factionnaire était placé au bas de l'escalier. Toutes les

nuits je m'endormais fort tranquille, sûr qu'il était impossible qu'on

arrivât jusqu'à Napoléon sans me réveiller. Cette nuit-là, vers deux

heures du matin, comme j'étais le plus profondément endormi, un bruit

étrange me réveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'écoutai avec

la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce

bruit pour l'effet d'un rêve, et je me disposais à me rendormir, quand

mon oreille fut frappée de cris sourds et plaintifs, semblables à ceux

que pourrait pousser un homme que l'on étrangle. À deux reprises je les

entendis. J'étais sur mon séant, immobile, les cheveux dressés, et les

membres inondés d'une sueur froide. Tout à coup je crois qu'on assassine

l'empereur, je me jette à bas de mon lit, j'éveille Roustan..... Les

cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte

avec toutes les précautions que mon trouble me permettait de prendre, et

j'entre dans la chambre à coucher. J'y jette à la hâte un coup d'œil, et

j'acquiers la preuve que personne n'était entré. En avançant vers le

lit, j'aperçois Sa Majesté étendue en travers, dans une posture

convulsive, ses draps et sa couverture jetés loin d'elle, et toute sa

personne dans un état effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche

ouverte laissait échapper des sons inarticulés, sa poitrine paraissait

fortement oppressée, et elle avait une de ses mains appuyée, toute

fermée, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je

l'appelle, elle ne répond pas; je l'appelle encore une fois, deux

fois... même, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement.

À cette secousse, l'empereur s'éveilla en poussant un grand cri, et en

disant: «Qu'est-ce? qu'est-ce?» Puis il se mit sur son séant, en ouvrant

de grands yeux. Je me dépêchai de lui dire que, le voyant tourmenté par

un cauchemar horrible, je m'étais permis de le réveiller. «Et vous avez

bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majesté. Ah! mon ami, quel

rêve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dévorait le cœur!»

Là-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit,

il se promena dans la chambre. Il fut obligé de changer de chemise, car

la sienne était toute trempée de sueur. Enfin il se recoucha.

Le lendemain, à son réveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines

du monde à se rendormir, tant était vive et terrible l'impression qu'il

avait éprouvée. Le souvenir de ce rêve le poursuivit très-long-temps. Il

en parlait très-souvent, et chaque fois il cherchait à en tirer des

inductions différentes, à faire des rapprochemens de circonstances.

Quant à moi, je l'avoue, j'ai été frappé de la coïncidence du compliment

d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar épouvantable, d'autant plus

qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur fût sujet à des

incommodités nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majesté a raconté son

rêve à l'empereur de Russie.

Le 6 octobre, leurs majestés se rendirent à une partie de chasse que le

grand-duc de Weimar leur avait préparée dans la forêt d'Ettersbourg.

L'empereur partit d'Erfurt à midi, avec l'empereur de Russie, dans le

même carrosse. Ils arrivèrent à une heure dans la forêt, et trouvèrent

pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait été construit exprès,

et décoré avec beaucoup de soin. Ce pavillon était divisé en trois

pièces séparées entre elles par des colonnes à jour. Celle du milieu,

plus élevée que les autres, formait un joli salon, disposé et meublé

pour les deux empereurs. Autour du pavillon étaient placés de nombreux

orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mêlaient les

acclamations d'une foule immense attirée par le désir de voir

l'empereur.

Les deux souverains furent reçus à leur descente de voiture par le

grand-duc de Weimar et son fils, le prince héréditaire Charles-Frédéric.

Le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince

Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le

duc d'Oldembourg les attendaient à l'entrée du salon.

L'empereur avait à sa suite le prince de Neufchâtel, le prince de

Bénévent; le grand-maréchal du palais, duc de Frioul; le général

Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le général Lauriston,

aide-de-camp de Sa Majesté; le général Nansouty, premier écuyer; le

chambellan Eugène de Montesquiou; le comte de Beausset, préfet du

palais, et M. Cavaletti.

L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte

de Tolstoï, grand-maréchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa

Majesté.

La chasse dura près de deux heures, pendant lesquelles environ soixante

cerfs et chevreuils furent tués. L'espace que ces pauvres animaux

avaient à parcourir était fermé par des toiles, de sorte que les

monarques pouvaient les tirer à plaisir, sans se déranger, assis aux

croisées du pavillon. Je n'ai jamais rien trouvé en ma vie de plus

absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant à ceux qui les

font la réputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que

de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par

les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!

L'empereur de Russie avait la vue très-faible, et cette infirmité

l'avait toujours détourné d'un amusement qu'il aurait aimé peut-être

sans cela. Ce jour-là, pourtant, il eut envie d'essayer; il en témoigna

le désir, et tout aussitôt le duc de Montebello lui présenta un fusil.

M. de Beauterne eut l'honneur de donner à l'empereur une première leçon;

un cerf fut poussé de manière à passer à huit pas environ d'Alexandre,

qui le jeta à bas du premier coup.

Après la chasse, leurs majestés se rendirent au palais de Weimar; la

duchesse régnante les reçut à la descente de leur voiture, suivie de

toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se

souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien

différente, et dont j'ai parlé dans son temps. Le duc de Weimar avait

fait demander au grand-maréchal, duc de Frioul, des cuisiniers français,

pour préparer le dîner de l'empereur; mais Sa Majesté préféra manger à

l'allemande.

Leurs majestés admirent à dîner avec elles le duc et la duchesse de

Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le

grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat,

le prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg,

le prince héréditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.

Après le dîner, il y eut spectacle et bal, spectacle au théâtre de la

ville, où les comédiens ordinaires de Sa Majesté jouèrent _la Mort de

César_; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit

avec la reine de Westphalie, au grand étonnement de tout le monde; car

on savait que ce monarque n'avait jamais dansé depuis son avénement au

trône, réserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort

louable, pensant qu'un souverain est trop haut placé pour partager les

goûts, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste,

il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y

dansait pas, mais on se promenait deux à deux, tandis que l'orchestre

jouait des marches.

Le lendemain matin, leurs majestés montèrent en voiture pour se rendre

sur le _mont Napoléon_, près d'Iéna. Un déjeuner splendide les attendait

sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu même

où se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Iéna.

Après déjeuner, les deux empereurs montèrent à un pavillon en charpente

qu'on avait construit sur le mont Napoléon. Ce pavillon était fort

grand; on l'avait décoré des plans de la bataille. Une députation de la

ville et de l'université d'Iéna s'y rendit, et fut reçue par leurs

majestés. L'empereur entra, avec les députés, dans de grands détails

relativement à leur ville, à ses ressources, aux mœurs et au caractère

de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des

dommages qu'avait pu causer aux gens d'Iéna l'hôpital militaire qui

était demeuré si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut

savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de

la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent

distribuées. Les petits propriétaires devaient être entièrement

indemnisés. Sa Majesté s'informa avec intérêt de l'état du culte

catholique, et promit de doter à perpétuité le presbytère. Elle accorda

trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner

plus encore.

Après avoir visité à cheval les positions que les deux armées avaient

tenues la veille et le jour de la bataille d'Iéna, ainsi que la plaine

d'_Aspolda_, dans laquelle le duc avait fait préparer une chasse au tir,

les deux empereurs retournèrent à Erfurt, où ils arrivèrent à cinq

heures du soir, presque en même temps que le grand-duc héréditaire de

Bade, et la princesse Stéphanie.

Pendant toute la durée de l'excursion des souverains sur le champ de

bataille, l'empereur avait donné avec une complaisance extrême au jeune

czar, des explications, que celui-ci, de son côté, écoutait avec une

extrême curiosité. Sa Majesté semblait prendre plaisir à développer

devant son auguste allié, et en présence des souverains dont les deux

empereurs étaient entourés, d'abord le plan qu'il avait combiné et suivi

à Iéna, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manœuvres

qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses idées

sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques

heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui

prêtait autant d'attention que des écoliers avides de s'instruire en

montrent aux leçons de leur maître.

Lorsque Sa Majesté rentra dans son appartement, j'entendis le maréchal

Berthier qui lui disait: «Sire, ne craignez-vous pas que les souverains

ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur

apprendre? Votre Majesté semblait tout à l'heure avoir oublié ce qu'elle

nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos alliés comme s'ils

devaient plus tard devenir nos ennemis.--Berthier, répondit l'empereur

en souriant, voilà de votre part une observation courageuse, et je vous

en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet

d'un étourdi. Vous pensez donc,» poursuivit Sa Majesté en saisissant

fortement une des oreilles du prince de Neufchâtel, «que j'ai fait la

sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en

fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.»

La table de l'empereur à Erfurt était de forme semi-elliptique. Sur le

haut bout, et par conséquent à la partie arrondie de cette table se

plaçaient leurs majestés; à droite et à gauche, les souverains de la

confédération selon leur rang. Le côté qui faisait face au couvert de

leurs majestés était toujours vide. Là, se tenait debout le préfet du

palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mémoires qu'un jour il

entendit la conversation suivante:

«Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'à

l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution

et de règlement pour l'élection des empereurs, le nombre et la qualité

des électeurs, etc. Le prince primat entra dans quelques détails sur

cette bulle d'Or, qu'il disait avoir été faite en 1409. L'empereur

Napoléon lui fit observer que la date qu'il assignait à la bulle d'Or

n'était pas exacte, et qu'elle fut proclamée en 1336, sous le règne de

l'empereur Charles IV. «C'est vrai, Sire, répondit le prince primat, je

me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces

choses-là?--_Quand j'étais simple lieutenant en second d'artillerie_,

dit Napoléon....» À ce début, il y eut, de la part des augustes

convives, un mouvement d'intérêt très-marqué. Il reprit en souriant....

«Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second

d'artillerie, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu

le monde, et vivais très-retiré. Un heureux hasard m'avait logé près

d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa

bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et n'ai rien oublié,

même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature

d'ailleurs m'a doué de la mémoire des chiffres; il m'arrive

très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble

numérique de leurs comptes les plus anciens.»

Quelques jours avant son départ d'Erfurt, l'empereur donna la croix de

la Légion-d'Honneur à M. de Bigi, commandant d'armes de la place, à M.

Vegel, bourguemestre d'Iéna; à MM. Wieland et Goëthe; à M. Starlk,

médecin-major à Iéna. Il donna au général comte de Tolstoï, ambassadeur

de Russie, rappelé de ce poste par son souverain, pour être employé dans

l'armée, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, à M. le doyen

Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de

brillans avec le chiffre N couronné, et cent napoléons pour les deux

prêtres qui l'avaient assisté; enfin au grand-maréchal du palais, comte

de Tolstoï, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la

Savonnerie et les porcelaines de Sèvres, que l'on avait fait venir de

Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers

et officiers de la suite d'Alexandre, reçurent de Sa Majesté de

magnifiques présens. L'empereur Alexandre en fit de même à l'égard des

personnes attachées à Sa Majesté. Il donna au duc de Vicence le

grand-cordon de Saint-André, et la plaque du même ordre en diamans, aux

princes de Bénévent et de Neufchâtel.

Charmé du talent des comédiens français, et principalement de Talma,

l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux présens, ainsi qu'à

tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur,

M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.

Cette entrevue d'Erfurt, si éblouissante d'illustrations, de richesse et

de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle

avait attirés partirent du 8 au 14 octobre[67].

Le jour de son départ, l'empereur donna audience après son lever à M. le

baron de Vincent, envoyé extraordinaire d'Autriche, et lui remit une

lettre pour son souverain. À onze heures, l'empereur de Russie vint chez

Sa Majesté, qui le reçut et le reconduisit en grande cérémonie. Bientôt

après Sa Majesté se rendit au palais de Russie, accompagné de toute sa

cour. Après de mutuels complimens, les deux souverains montèrent en

voiture et ne se quittèrent qu'à l'endroit où ils s'étaient rencontrés à

l'arrivée, sur la route de Weimar. Là, ils s'embrassèrent

affectueusement et se séparèrent. Le 18 octobre à 9 heures et demie du

soir, l'empereur était à Saint-Cloud, après avoir fait toute la route

incognito.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 321 / 456 题