Bienveillance du czar envers les acteurs français.--Parties
fines.--Camaraderie du roi de Westphalie et du grand-duc
Constantin.--Farces d'écoliers.--Singulière _commande_ du prince
Constantin.--Les souvenirs au théâtre d'Erfurt.--Surdité du czar,
attention de l'empereur.--_Cinna_, _Œdipe_.--Allusion saisie par le
czar.--Alarme nocturne.--Terreur de Constant.--Cauchemar de
Napoléon.--Un ours mangeant le cœur de l'empereur.--Singulière
coïncidence.--Partie de chasse.--Suite des deux
empereurs.--Massacre de gibier.--Début du czar à la chasse.--Bal
ouvert par le czar.--Étonnement des seigneurs moscovites.--Déjeuner
sur le mont Napoléon.--Visite du champ de bataille
d'Iéna.--Habitans d'Iéna et propriétaires indemnisés par
l'empereur.--Don de 100,000 écus fait par l'empereur aux victimes
de la bataille d'Iéna.--Leçon de stratégie donnée par Napoléon à
ses alliés.--Représentation du maréchal Berthier.--Réponse de
l'empereur.--Conversation entre l'empereur et les souverains
alliés.--Érudition de l'empereur.--Décorations et présens
distribués par les deux empereurs.--Fin de l'entrevue
d'Erfurt.--Séparation.
L'EMPEREUR Alexandre ne cessait de témoigner aux acteurs sa satisfaction
par des cadeaux et des complimens, et quant aux actrices, j'ai dit plus
haut jusqu'où il serait allé avec l'une d'elles, si l'empereur Napoléon
ne l'en eût détourné. Le grand-duc Constantin faisait tous les jours
avec le prince Murat, et d'autres personnages distingués, des parties de
plaisir où rien n'était épargné, et dont quelques-unes de ces dames
faisaient les honneurs. Aussi que de fourrures et de diamans elles
rapportèrent d'Erfurt! Les deux empereurs n'ignoraient pas ce qui se
passait, et ils s'en amusaient beaucoup. C'était le sujet favori des
conversations du lever. C'était principalement le roi Jérôme que le
grand-duc Constantin avait pris en affection. De son côté le roi
poussait sa familiarité avec le grand-duc jusqu'à le tutoyer, et voulait
qu'il en fît autant. «Est-ce, lui dit-il un jour, parce que je suis roi
que tu parais craindre de me tutoyer? Allons donc, entre camarades
faut-il se gêner?» Ils faisaient ensemble de vraies farces d'écoliers,
jusqu'à courir les rues la nuit en sonnant et frappant à toutes les
portes, enchantés quand ils avaient fait lever quelques honnêtes
bourgeois. Au moment du départ de l'empereur, le roi Jérôme dit au
grand-duc: «Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris?--Ma
foi, rien, reprit le grand-duc; ton frère m'a fait présent d'une
magnifique épée: je suis content, et ne désire rien de plus.--Mais
encore une fois, je veux t'envoyer quelque chose; dis-moi ce qui te
ferait plaisir.--Eh bien, envoie-moi six _demoiselles_ du Palais-Royal».
Le spectacle à Erfurt devait commencer à sept heures; mais les deux
empereurs, qui y venaient toujours ensemble, n'arrivaient jamais avant
sept heures et demie. À leur entrée, tout le _parterre de rois_ se
levait pour leur faire honneur, et la première pièce commençait
aussitôt.
À la représentation de _Cinna_, l'empereur crut remarquer que le czar,
placé à côté de lui, dans une loge située en face de la scène, au
premier rang, n'entendait pas très-bien, à cause de la faiblesse de son
ouïe. En conséquence, il donna des ordres à M. le comte de Rémusat,
premier chambellan, pour qu'une estrade fut élevée sur l'emplacement de
l'orchestre. On y plaça deux fauteuils pour Alexandre et Napoléon; à
droite et à gauche, des chaises garnies pour le roi de Saxe et les
autres souverains de la confédération. Les princesses allèrent occuper
la loge abandonnée par leurs majestés. Par ces dispositions, les deux
empereurs se trouvaient tellement en évidence, qu'il leur était
impossible de faire un mouvement qui ne fût point aperçu de tout le
monde. Le 3 octobre, on donna _Œdipe_; tous les souverains, comme disait
l'empereur, assistaient à cette représentation. Au moment où l'acteur
prononça ce vers de la première scène:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux;
le czar se leva et tendit la main avec grâce à l'empereur. Aussitôt des
applaudissemens que la présence des souverains ne put contenir
s'élevèrent de tous les points de la salle.
Le soir de ce même jour, je couchai l'empereur comme à l'ordinaire.
Toutes les portes qui donnaient dans sa chambre à coucher étaient
soigneusement fermées, ainsi que les volets et les croisées. On ne
pouvait donc entrer chez Sa Majesté que par le salon où je couchais avec
Roustan. Un factionnaire était placé au bas de l'escalier. Toutes les
nuits je m'endormais fort tranquille, sûr qu'il était impossible qu'on
arrivât jusqu'à Napoléon sans me réveiller. Cette nuit-là, vers deux
heures du matin, comme j'étais le plus profondément endormi, un bruit
étrange me réveilla en sursaut. Je me frottai les yeux, j'écoutai avec
la plus grande attention, et n'entendant absolument rien, je pris ce
bruit pour l'effet d'un rêve, et je me disposais à me rendormir, quand
mon oreille fut frappée de cris sourds et plaintifs, semblables à ceux
que pourrait pousser un homme que l'on étrangle. À deux reprises je les
entendis. J'étais sur mon séant, immobile, les cheveux dressés, et les
membres inondés d'une sueur froide. Tout à coup je crois qu'on assassine
l'empereur, je me jette à bas de mon lit, j'éveille Roustan..... Les
cris recommencent avec une force effrayante. Alors, j'ouvre la porte
avec toutes les précautions que mon trouble me permettait de prendre, et
j'entre dans la chambre à coucher. J'y jette à la hâte un coup d'œil, et
j'acquiers la preuve que personne n'était entré. En avançant vers le
lit, j'aperçois Sa Majesté étendue en travers, dans une posture
convulsive, ses draps et sa couverture jetés loin d'elle, et toute sa
personne dans un état effrayant de crispation nerveuse. Sa bouche
ouverte laissait échapper des sons inarticulés, sa poitrine paraissait
fortement oppressée, et elle avait une de ses mains appuyée, toute
fermée, sur le creux de l'estomac. J'eus peur en la regardant. Je
l'appelle, elle ne répond pas; je l'appelle encore une fois, deux
fois... même, silence. Enfin, je pris le parti de la pousser doucement.
À cette secousse, l'empereur s'éveilla en poussant un grand cri, et en
disant: «Qu'est-ce? qu'est-ce?» Puis il se mit sur son séant, en ouvrant
de grands yeux. Je me dépêchai de lui dire que, le voyant tourmenté par
un cauchemar horrible, je m'étais permis de le réveiller. «Et vous avez
bien fait, mon cher Constant, interrompit Sa Majesté. Ah! mon ami, quel
rêve affreux! un ours m'ouvrait la poitrine et me dévorait le cœur!»
Là-dessus l'empereur se leva, et, pendant que je raccommodais son lit,
il se promena dans la chambre. Il fut obligé de changer de chemise, car
la sienne était toute trempée de sueur. Enfin il se recoucha.
Le lendemain, à son réveil, il m'apprit qu'il avait eu toutes les peines
du monde à se rendormir, tant était vive et terrible l'impression qu'il
avait éprouvée. Le souvenir de ce rêve le poursuivit très-long-temps. Il
en parlait très-souvent, et chaque fois il cherchait à en tirer des
inductions différentes, à faire des rapprochemens de circonstances.
Quant à moi, je l'avoue, j'ai été frappé de la coïncidence du compliment
d'Alexandre au spectacle et de ce cauchemar épouvantable, d'autant plus
qu'il s'en fallait de beaucoup que l'empereur fût sujet à des
incommodités nocturnes de ce genre. J'ignore si Sa Majesté a raconté son
rêve à l'empereur de Russie.
Le 6 octobre, leurs majestés se rendirent à une partie de chasse que le
grand-duc de Weimar leur avait préparée dans la forêt d'Ettersbourg.
L'empereur partit d'Erfurt à midi, avec l'empereur de Russie, dans le
même carrosse. Ils arrivèrent à une heure dans la forêt, et trouvèrent
pour les recevoir un pavillon de chasse qui avait été construit exprès,
et décoré avec beaucoup de soin. Ce pavillon était divisé en trois
pièces séparées entre elles par des colonnes à jour. Celle du milieu,
plus élevée que les autres, formait un joli salon, disposé et meublé
pour les deux empereurs. Autour du pavillon étaient placés de nombreux
orchestres qui jouaient des fanfares auxquelles se mêlaient les
acclamations d'une foule immense attirée par le désir de voir
l'empereur.
Les deux souverains furent reçus à leur descente de voiture par le
grand-duc de Weimar et son fils, le prince héréditaire Charles-Frédéric.
Le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le prince
Guillaume de Prusse, les princes de Mecklembourg, le prince primat et le
duc d'Oldembourg les attendaient à l'entrée du salon.
L'empereur avait à sa suite le prince de Neufchâtel, le prince de
Bénévent; le grand-maréchal du palais, duc de Frioul; le général
Caulaincourt, duc de Vicence; le duc de Rovigo; le général Lauriston,
aide-de-camp de Sa Majesté; le général Nansouty, premier écuyer; le
chambellan Eugène de Montesquiou; le comte de Beausset, préfet du
palais, et M. Cavaletti.
L'empereur de Russie avait avec lui le grand-duc Constantin, le comte
de Tolstoï, grand-maréchal, et le comte Oggeroski, aide-de-camp de Sa
Majesté.
La chasse dura près de deux heures, pendant lesquelles environ soixante
cerfs et chevreuils furent tués. L'espace que ces pauvres animaux
avaient à parcourir était fermé par des toiles, de sorte que les
monarques pouvaient les tirer à plaisir, sans se déranger, assis aux
croisées du pavillon. Je n'ai jamais rien trouvé en ma vie de plus
absurde que ces sortes de chasses qui donnent pourtant à ceux qui les
font la réputation de tireurs habiles. La grande adresse, en effet, que
de tuer un animal que des piqueurs vont, pour ainsi dire, prendre par
les oreilles, pour le placer en face du coup de fusil!
L'empereur de Russie avait la vue très-faible, et cette infirmité
l'avait toujours détourné d'un amusement qu'il aurait aimé peut-être
sans cela. Ce jour-là, pourtant, il eut envie d'essayer; il en témoigna
le désir, et tout aussitôt le duc de Montebello lui présenta un fusil.
M. de Beauterne eut l'honneur de donner à l'empereur une première leçon;
un cerf fut poussé de manière à passer à huit pas environ d'Alexandre,
qui le jeta à bas du premier coup.
Après la chasse, leurs majestés se rendirent au palais de Weimar; la
duchesse régnante les reçut à la descente de leur voiture, suivie de
toute sa cour. L'empereur salua affectueusement la duchesse, se
souvenant de l'avoir vue deux ans auparavant dans une circonstance bien
différente, et dont j'ai parlé dans son temps. Le duc de Weimar avait
fait demander au grand-maréchal, duc de Frioul, des cuisiniers français,
pour préparer le dîner de l'empereur; mais Sa Majesté préféra manger à
l'allemande.
Leurs majestés admirent à dîner avec elles le duc et la duchesse de
Weimar, la reine de Westphalie, le roi de Wurtemberg, le roi de Saxe, le
grand-duc Constantin, le prince Guillaume de Prusse, le prince primat,
le prince de Neufchâtel, le prince de Talleyrand, le duc d'Oldembourg,
le prince héréditaire de Weimar et le prince de Mecklembourg-Schwerin.
Après le dîner, il y eut spectacle et bal, spectacle au théâtre de la
ville, où les comédiens ordinaires de Sa Majesté jouèrent _la Mort de
César_; et bal au palais ducal. Ce fut l'empereur Alexandre qui l'ouvrit
avec la reine de Westphalie, au grand étonnement de tout le monde; car
on savait que ce monarque n'avait jamais dansé depuis son avénement au
trône, réserve que les vieillards de la cour de Russie trouvaient fort
louable, pensant qu'un souverain est trop haut placé pour partager les
goûts, et se plaire dans les amusemens du commun des hommes. Au reste,
il n'y avait pas au bal du duc de Weimar de quoi les scandaliser: on n'y
dansait pas, mais on se promenait deux à deux, tandis que l'orchestre
jouait des marches.
Le lendemain matin, leurs majestés montèrent en voiture pour se rendre
sur le _mont Napoléon_, près d'Iéna. Un déjeuner splendide les attendait
sous une tente que le duc de Weimar avait fait dresser sur le lieu même
où se trouvait le bivouac de l'empereur, le jour de la bataille d'Iéna.
Après déjeuner, les deux empereurs montèrent à un pavillon en charpente
qu'on avait construit sur le mont Napoléon. Ce pavillon était fort
grand; on l'avait décoré des plans de la bataille. Une députation de la
ville et de l'université d'Iéna s'y rendit, et fut reçue par leurs
majestés. L'empereur entra, avec les députés, dans de grands détails
relativement à leur ville, à ses ressources, aux mœurs et au caractère
de ses habitans; il les interrogea sur la valeur approximative des
dommages qu'avait pu causer aux gens d'Iéna l'hôpital militaire qui
était demeuré si long-temps en permanence au milieu d'eux; il voulut
savoir les noms de ceux qui avaient le plus souffert de l'incendie et de
la guerre, et donna ordre que des gratifications leur fussent
distribuées. Les petits propriétaires devaient être entièrement
indemnisés. Sa Majesté s'informa avec intérêt de l'état du culte
catholique, et promit de doter à perpétuité le presbytère. Elle accorda
trois cent mille francs pour les premiers besoins, et promit de donner
plus encore.
Après avoir visité à cheval les positions que les deux armées avaient
tenues la veille et le jour de la bataille d'Iéna, ainsi que la plaine
d'_Aspolda_, dans laquelle le duc avait fait préparer une chasse au tir,
les deux empereurs retournèrent à Erfurt, où ils arrivèrent à cinq
heures du soir, presque en même temps que le grand-duc héréditaire de
Bade, et la princesse Stéphanie.
Pendant toute la durée de l'excursion des souverains sur le champ de
bataille, l'empereur avait donné avec une complaisance extrême au jeune
czar, des explications, que celui-ci, de son côté, écoutait avec une
extrême curiosité. Sa Majesté semblait prendre plaisir à développer
devant son auguste allié, et en présence des souverains dont les deux
empereurs étaient entourés, d'abord le plan qu'il avait combiné et suivi
à Iéna, ensuite les divers plans de ses autres campagnes, les manœuvres
qu'il jugeait les meilleures, sa tactique habituelle, et enfin ses idées
sur l'art de la guerre. L'empereur fit ainsi tout seul, durant quelques
heures, les frais de la conversation, et son auditoire de rois lui
prêtait autant d'attention que des écoliers avides de s'instruire en
montrent aux leçons de leur maître.
Lorsque Sa Majesté rentra dans son appartement, j'entendis le maréchal
Berthier qui lui disait: «Sire, ne craignez-vous pas que les souverains
ne profitent un jour contre vous de tout ce que vous venez de leur
apprendre? Votre Majesté semblait tout à l'heure avoir oublié ce qu'elle
nous dit quelquefois, qu'il faut agir avec nos alliés comme s'ils
devaient plus tard devenir nos ennemis.--Berthier, répondit l'empereur
en souriant, voilà de votre part une observation courageuse, et je vous
en remercie; je crois, Dieu me pardonne! que je vous ai fait l'effet
d'un étourdi. Vous pensez donc,» poursuivit Sa Majesté en saisissant
fortement une des oreilles du prince de Neufchâtel, «que j'ai fait la
sottise de leur donner des verges pour qu'ils reviennent nous en
fouetter? Soyez tranquille, je ne leur dis pas tout.»
La table de l'empereur à Erfurt était de forme semi-elliptique. Sur le
haut bout, et par conséquent à la partie arrondie de cette table se
plaçaient leurs majestés; à droite et à gauche, les souverains de la
confédération selon leur rang. Le côté qui faisait face au couvert de
leurs majestés était toujours vide. Là, se tenait debout le préfet du
palais, M. de Beausset, qui raconte dans ses mémoires qu'un jour il
entendit la conversation suivante:
«Ce jour (le 7 octobre), il fut question de la bulle d'Or, qui, jusqu'à
l'établissement de la confédération du Rhin, avait servi de constitution
et de règlement pour l'élection des empereurs, le nombre et la qualité
des électeurs, etc. Le prince primat entra dans quelques détails sur
cette bulle d'Or, qu'il disait avoir été faite en 1409. L'empereur
Napoléon lui fit observer que la date qu'il assignait à la bulle d'Or
n'était pas exacte, et qu'elle fut proclamée en 1336, sous le règne de
l'empereur Charles IV. «C'est vrai, Sire, répondit le prince primat, je
me trompais; mais comment se fait-il que Votre Majesté sache si bien ces
choses-là?--_Quand j'étais simple lieutenant en second d'artillerie_,
dit Napoléon....» À ce début, il y eut, de la part des augustes
convives, un mouvement d'intérêt très-marqué. Il reprit en souriant....
«Quand j'avais l'honneur d'être simple lieutenant en second
d'artillerie, je restai trois années en garnison à Valence. J'aimais peu
le monde, et vivais très-retiré. Un heureux hasard m'avait logé près
d'un libraire instruit et des plus complaisans.... J'ai lu et relu sa
bibliothèque pendant ces trois années de garnison, et n'ai rien oublié,
même des matières qui n'avaient aucun rapport avec mon état. La nature
d'ailleurs m'a doué de la mémoire des chiffres; il m'arrive
très-souvent, avec mes ministres, de leur citer le détail et l'ensemble
numérique de leurs comptes les plus anciens.»
Quelques jours avant son départ d'Erfurt, l'empereur donna la croix de
la Légion-d'Honneur à M. de Bigi, commandant d'armes de la place, à M.
Vegel, bourguemestre d'Iéna; à MM. Wieland et Goëthe; à M. Starlk,
médecin-major à Iéna. Il donna au général comte de Tolstoï, ambassadeur
de Russie, rappelé de ce poste par son souverain, pour être employé dans
l'armée, la grande décoration de la Légion-d'Honneur, à M. le doyen
Meimung, qui deux fois avait dit la messe au palais, une bague de
brillans avec le chiffre N couronné, et cent napoléons pour les deux
prêtres qui l'avaient assisté; enfin au grand-maréchal du palais, comte
de Tolstoï, les belles tapisseries des Gobebelins, les tapis de la
Savonnerie et les porcelaines de Sèvres, que l'on avait fait venir de
Paris pour meubler le palais d'Erfurt. Les ministres, grands officiers
et officiers de la suite d'Alexandre, reçurent de Sa Majesté de
magnifiques présens. L'empereur Alexandre en fit de même à l'égard des
personnes attachées à Sa Majesté. Il donna au duc de Vicence le
grand-cordon de Saint-André, et la plaque du même ordre en diamans, aux
princes de Bénévent et de Neufchâtel.
Charmé du talent des comédiens français, et principalement de Talma,
l'empereur Alexandre lui fit remettre de fort beaux présens, ainsi qu'à
tous ses camarades; il fit complimenter les actrices, et le directeur,
M. Dazincourt, qu'il n'oublia pas dans ses largesses.
Cette entrevue d'Erfurt, si éblouissante d'illustrations, de richesse et
de luxe, se termina le 14 octobre. Tous les grands personnages qu'elle
avait attirés partirent du 8 au 14 octobre[67].
Le jour de son départ, l'empereur donna audience après son lever à M. le
baron de Vincent, envoyé extraordinaire d'Autriche, et lui remit une
lettre pour son souverain. À onze heures, l'empereur de Russie vint chez
Sa Majesté, qui le reçut et le reconduisit en grande cérémonie. Bientôt
après Sa Majesté se rendit au palais de Russie, accompagné de toute sa
cour. Après de mutuels complimens, les deux souverains montèrent en
voiture et ne se quittèrent qu'à l'endroit où ils s'étaient rencontrés à
l'arrivée, sur la route de Weimar. Là, ils s'embrassèrent
affectueusement et se séparèrent. Le 18 octobre à 9 heures et demie du
soir, l'empereur était à Saint-Cloud, après avoir fait toute la route
incognito.