Translation de la statue colossale de la place Vendôme.--Les
chevaux de brasseur.--Dernière partie de barres de
Napoléon.--Départ pour Erfurt.--Logemens des empereurs.--Garnison
d'Erfurt.--Acteurs et actrices du Théâtre-Français à
Erfurt.--Antipathie de l'empereur contre madame
Talma.--Mademoiselle Bourgoin et l'empereur Alexandre.--Avis
paternel de l'empereur au czar.--Désappointement.--Entrée de
l'empereur à Erfurt.--Arrivée du czar.--Attentions du czar pour le
duc de Montebello.--Rencontre de l'empereur et du czar.--Entrée des
deux empereurs dans Erfurt.--Déférence réciproque.--Le czar dînant
tous les jours chez l'empereur.--Intimité de l'empereur et du
czar.--Nécessaire et lit donnés par Napoléon à Alexandre.--Présent
de l'empereur de Russie à Constant.--Le czar faisant sa toilette
chez l'empereur.--Échange de présens.--Les trois pelisses de
martre-zibeline.--Histoire d'une des trois pelisses.--La princesse
Pauline et son protégé.--Colère de l'empereur.--Exil.
LE lendemain ou le surlendemain de la fête de l'empereur, on transporta
des ateliers de M. Launay à la place Vendôme la statue colossale en
bronze qui devait être placée sur la colonne. Les brasseurs du faubourg
Saint-Antoine offrirent leurs plus beaux chevaux pour traîner le chariot
qui supportait la statue. On en choisit douze, un à chaque brasseur, et
leurs maîtres voulurent les monter eux-mêmes. Rien n'était plus
singulier que ce cortége, qui arriva sur la place à cinq heures du soir,
suivi d'une foule immense, et aux cris de _vive l'empereur_!
Quelques jours avant le départ de Sa Majesté pour Erfurt, l'empereur,
l'impératrice et leurs familiers jouèrent aux barres pour la dernière
fois. C'était le soir. Des valets de pied portaient des torches
allumées, et suivaient les joueurs, lorsque ceux-ci s'éloignaient hors
de la portée des lumières. L'empereur tomba une fois en courant après
l'impératrice; il fut fait prisonnier, mais rompit bientôt son ban, se
remit à courir; et quand il fut las, il emmena Joséphine, malgré les
réclamations des joueurs. Ainsi finit la dernière partie de barres que
j'aie vu faire à l'empereur.
Il avait été décidé que l'empereur Alexandre et l'empereur Napoléon se
réuniraient à Erfurt le 27 septembre; et la plupart des souverains
formant la confédération du Rhin avaient été invités à assister à cette
entrevue, qui devait être majestueuse et brillante. En conséquence, M.
le duc de Frioul, grand-maréchal du palais, fit partir M. de Canouville,
maréchal-des-logis du palais, M. de Beausset, préfet du palais, et deux
fourriers, afin de préparer à Erfurt les logemens nécessaires à tant
d'illustres voyageurs, et d'organiser le service du grand-maréchal.
On choisit pour le logement de l'empereur Napoléon le palais du
gouvernement, lequel, à cause de son étendue, convenait parfaitement à
l'intention que l'empereur avait d'y tenir sa cour. On prépara pour
l'empereur Alexandre l'hôtel de M. Triebel, le plus joli de la ville, et
celui du sénateur Remann pour S. A. I. le grand-duc Constantin. D'autres
hôtels furent également réservés pour les princes de la confédération,
ainsi que pour les personnages de leur suite; un détachement de tous les
services de la maison impériale fut établi dans chacun de ces différens
logemens.
On avait envoyé du garde-meuble de la couronne, des meubles magnifiques
et en immense quantité; des tapis et des tapisseries des Gobelins et de
la Savonnerie; des bronzes; des lustres, candélabres, girandoles; des
porcelaines de Sèvres; enfin tout ce qui pouvait contribuer au luxe de
l'ameublement des deux palais impériaux, et de ceux qui devaient être
occupés par les autres souverains. On fit venir de Paris une foule
d'ouvriers.
M. le général Oudinot fut nommé gouverneur d'Erfurt. Il avait sous ses
ordres le Ier régiment de hussards, le 6e de cuirassiers et le
17e d'infanterie légère, que le major général avait désignés pour
composer la garnison. Vingt gendarmes d'élite avec un bataillon choisi
parmi les plus beaux grenadiers de la garde, furent envoyés pour faire
le service des palais impériaux.
L'empereur, qui songeait aux moyens de rendre cette entrevue d'Erfurt
aussi agréable que possible aux souverains, qu'il avait pris en
affection à Tilsitt, eut l'idée de les faire jouir de la représentation
des chefs-d'œuvre de la scène française. C'était sans doute le plus
digne amusement qu'il pût leur procurer. Il donna donc des ordres pour
que la salle de spectacle fût embellie et réparée; M. Dazincourt fut
nommé directeur du théâtre, et partit de Paris avec MM. Talma, Lafon,
Saint-Prix, Damas, Després, Varennes, Lacave; mesdames Duchesnois,
Raucourt, Talma, Bourgoin, Rose Dupuis, Gros et Patrat. Tout fut
organisé avant l'arrivée des souverains.
Napoléon ne pouvait pas souffrir madame Talma, quoique pourtant elle fît
preuve d'un talent remarquable. On connaissait cette aversion, dont je
n'ai jamais pu découvrir le motif; aussi ne voulut-on pas d'abord la
porter sur la liste des acteurs qui allaient à Erfurt; mais M. Talma fit
tant d'instances, qu'enfin on y consentit. Il arriva ce que tout le
monde avait prévu, excepté peut-être M. Talma et sa femme, c'est que
l'empereur l'ayant vu jouer une fois, se plaignit beaucoup de ce qu'on
l'avait laissé venir, et la fit rayer de la liste.
Mademoiselle B......., jeune alors, et extrêmement jolie, eut tout
d'abord plus de succès. Il faut dire aussi que pour y parvenir, elle s'y
prit autrement que madame Talma. Dès qu'elle parut au théâtre d'Erfurt,
elle excita l'admiration, et devint l'objet des hommages de tous les
illustres spectateurs. Cette préférence marquée fit naître des
jalousies, dont elle était fort contente, et qu'elle entretenait de son
mieux, par toutes sortes de moyens. Lorsqu'elle ne jouait pas, elle
venait se placer dans la salle, magnifiquement parée; alors tous les
regards se portaient sur elle, et se détournaient de la scène, ce qui
déplaisait fort aux acteurs. L'empereur s'aperçut un jour de ces
distractions fréquentes, et y mit fin en faisant défendre à mademoiselle
B....... de paraître au théâtre ailleurs que sur la scène.
Cette mesure prise par Sa Majesté, fort sagement à mon avis, dut la
mettre fort mal dans les papiers de mademoiselle B....... Un autre
incident vint ajouter au déplaisir de l'actrice. Les deux souverains
allaient ensemble presque tous les soirs au spectacle. L'empereur
Alexandre trouvait mademoiselle B....... charmante, et ne s'en cachait
pas. Celle-ci le savait, et tout ce qu'elle jugeait capable d'exciter le
goût du monarque, elle le mettait en usage. Un jour enfin, le czar
amoureux fit part à l'empereur de ses dispositions à l'égard de
mademoiselle B....... «Je ne vous conseille pas de lui faire des
avances, dit l'empereur Napoléon.--Vous croyez qu'elle refuserait?--Oh!
non; mais c'est demain jour de poste, et dans cinq jours tout Paris
saurait comment des pieds à la tête est faite Votre Majesté; et puis
votre santé m'intéresse..... Ainsi je souhaite que vous puissiez
résister à la tentation.» Ces mots refroidirent singulièrement l'ardeur
de l'autocrate, qui remercia l'empereur de son bon avertissement, et lui
dit: «Mais à la manière dont parle Votre Majesté, je serais tenté de
croire que vous gardez à cette charmante actrice quelque rancune
personnelle.--Non, en vérité, répliqua l'empereur, je n'en sais que ce
que l'on en dit.» Cette conversation eut lieu dans la chambre à coucher,
pendant la toilette. L'empereur Alexandre quitta Sa Majesté,
parfaitement convaincu, et mademoiselle B....... en fut pour ses
œillades et ses espérances.
Sa Majesté fit son entrée dans Erfurt, le matin du 27 septembre 1808. Le
roi de Saxe, qui était arrivé le premier, suivi du comte de Marcolini,
du comte de Haag et du comte de Boze, attendait l'empereur au bas de
l'escalier du palais du gouvernement. Puis vinrent les membres de la
régence et de la municipalité d'Erfurt, qui le complimentèrent dans la
formule usitée. Après quelques instans de repos, l'empereur monta à
cheval et sortit d'Erfurt par la porte de Weimar après avoir, en
passant, fait une visite au roi de Saxe. Il trouva hors de la ville
toute la garnison rangée en bataille. Les grenadiers de la garde étaient
commandés par M. d'Arquies; le 1er régiment de hussards par M. de
Juniac; le 17e d'infanterie par M. de Cabannes-Puymisson, et le 6e
de cuirassiers, les plus beaux hommes qu'il fût possible d'imaginer, par
le colonel d'Haugeranville. L'empereur passa la revue, fit changer
quelques positions, puis continua son chemin à la rencontre de
l'empereur Alexandre.
Celui-ci était parti de Saint-Pétersbourg, le 14 septembre. Le roi et la
reine de Prusse l'attendaient à Kœnigsberg, où il arriva le 18. Le duc
de Montebello eut l'honneur de le recevoir à Bromberg au bruit d'une
salve de vingt et un coups de canon. Étant descendu de voiture,
l'empereur Alexandre monta à cheval, accompagné des maréchaux de
l'empire Soult, duc de Dalmatie, et Lannes, duc de Montebello, et partit
au galop pour aller joindre la division Nansouty, qui l'attendait rangée
en bataille. Il fut accueilli par une nouvelle salve de vingt-et-un
coups de canon, et par les cris mille fois répétés de _Vive l'empereur
Alexandre_! Le monarque, en parcourant les différens corps qui formaient
cette belle division, dit aux officiers: «Je tiens à grand honneur,
Messieurs, de me trouver parmi d'aussi braves gens et de si beaux
militaires.»
Par les ordres du maréchal Soult, qui ne faisait en cela qu'exécuter
ceux que l'empereur Napoléon lui avait donnés, des relais de poste
avaient été préparés sur toute la route que le monarque du nord devait
parcourir. Défense était faite de rien recevoir. À chaque relais se
trouvaient des escortes de dragons ou de cavalerie légère qui rendaient
les honneurs militaires au czar, lorsqu'il venait à passer.
Après avoir dîné avec les généraux et les colonels de la division
Nansouty, l'empereur de Russie remonta dans sa voiture qui était une
calèche à deux places, et fit asseoir à côté de lui le duc de Montebello
qui a raconté depuis de combien de marques d'estime et de bonté le czar
l'avait comblé pendant le voyage, arrangeant le manteau du maréchal sur
les épaules de celui-ci pendant son sommeil.
Sa majesté impériale russe, arrivée à Weimar, le 26 au soir, continua le
lendemain sa route sur Erfurt, escortée par le maréchal Soult, son
état-major et les officiers supérieurs de la division Nansouty qui ne
l'avaient point quittée depuis Bromberg. Ce fut à une lieue et demie
d'Erfurt qu'Alexandre trouva Napoléon, qui venait au devant de lui à
cheval.
Dès l'instant où le czar aperçut l'empereur, il descendit de voiture et
s'avança vers Sa Majesté, qui de son côté avait mis pied à terre. Ils
s'embrassèrent avec l'affection de deux amis de collége qui se
reverraient après une longue absence, puis ils montèrent à cheval tous
deux, ainsi que le grand duc Constantin, et passant au galop devant les
régimens qui leur présentaient les armes, ils entrèrent dans la ville,
tandis que les troupes et une immense population accourue de vingt
lieues à la ronde faisait retentir l'air de leurs acclamations.
L'empereur de Russie portait, en entrant à Erfurt, la grande décoration
de la Légion-d'Honneur, et l'empereur des Français, celle de Saint-André
de Russie. Les deux souverains continuèrent à se donner cette marque
mutuelle de déférence pendant leur séjour. On remarqua aussi que dans
son palais l'empereur donnait toujours la droite à Alexandre. Le soir
de l'arrivée de ce souverain, ce fut lui qui, sur l'invitation de Sa
Majesté, donna le mot d'ordre de la place au grand-maréchal. Il fut
donné ensuite alternativement par les deux souverains.
Ils allèrent d'abord au palais de Russie, où ils restèrent une heure.
Ensuite Alexandre vint rendre visite à l'empereur, qui le reçut au bas
de l'escalier, et le reconduisit, lorsqu'il se retira, jusqu'à la porte
d'entrée de la salle des gardes. À six heures, les deux souverains
dînèrent chez Sa Majesté; il en fut de même tous les jours. À neuf
heures, l'empereur ramena l'empereur de Russie à son palais; ils eurent
alors un entretien tête à tête qui dura plus d'une heure. Ce soir-là
toute la ville fut illuminée.
Le lendemain de son arrivée, l'empereur reçut à son lever les officiers
de la maison du czar, et il leur accorda les grandes entrées pour toute
la durée du séjour. L'empereur Alexandre fit de même à l'égard des
officiers français[66].
Les deux souverains se témoignaient l'amitié la plus sincère et la
confiance la plus intime. L'empereur Alexandre venait presque tous les
matins chez Sa Majesté, et entrait dans sa chambre à coucher, où il
causait familièrement avec elle. Un jour il examina le nécessaire de
l'empereur, meuble en vermeil, qui avait coûté six mille francs,
très-bien disposé, et ciselé par l'orfèvre Biennais, et le trouva de son
goût. Aussitôt qu'il fut sorti, l'empereur m'ordonna de prendre un
nécessaire pareil, que l'on venait de recevoir de Paris, et de le porter
au palais du czar.
Une autre fois, l'empereur Alexandre ayant remarqué l'élégance et la
solidité du lit en fer de Sa Majesté, le lendemain même, d'après l'ordre
de Napoléon, et par mes soins, un lit semblable, garni de tout ce qui
était nécessaire, fut monté dans la chambre de l'empereur de Russie, qui
fut enchanté de cette galanterie, et qui, deux jours après, pour me
témoigner sa satisfaction, chargea M. de Rémusat de me remettre en son
nom deux riches bagues en diamans.
Le czar refit un jour sa toilette chez l'empereur, dans sa chambre, et
là j'aidai le monarque à se rhabiller. Je pris dans le linge de
l'empereur une cravate blanche et un mouchoir de batiste, que je lui
donnai. Il me fit beaucoup de remerciemens; c'était un prince
extrêmement doux, bon, aimable, et d'une politesse extrême.
Il y avait échange de présens entre les illustres souverains. Alexandre
fit don à l'empereur de trois superbes pelisses en martre-zibeline.
L'empereur en donna une à la princesse Pauline, sa sœur, et une autre à
madame la princesse de Ponte-Corvo. Quant à la troisième, il la fit
couvrir en velours vert et garnir de brandebourgs en or. C'est cette
pelisse qu'il a constamment portée en Russie. L'histoire de celle que
j'avais portée de sa part à la princesse Pauline est assez curieuse pour
que je la rapporte ici, quoiqu'elle ait été déjà racontée ailleurs.
La princesse Pauline avait témoigné beaucoup de joie en recevant le
présent de l'empereur, et elle se plaisait à faire admirer sa pelisse
aux personnes de sa maison. Un jour qu'elle se trouvait au milieu d'un
cercle de dames à qui elle faisait remarquer la finesse et la rareté de
cette fourrure, survint M. de Canouville, à qui la princesse demanda son
avis sur le cadeau qu'elle avait reçu de l'empereur. Le beau colonel
n'en parut pas aussi émerveillé qu'elle s'y attendait, et elle en fut
piquée. «Comment, Monsieur, vous ne trouvez pas cela délicieux?--Mais...
non, Madame.--En vérité! oh bien, pour vous punir, je veux que vous
gardiez cette pelisse, je vous la donne, et j'exige que vous la portiez;
je le veux, entendez-vous? Il est probable qu'il y avait eu récemment
quelque brouillerie entre son altesse impériale et son protégé, et que
la princesse s'était hâtée de saisir la première occasion de rétablir la
paix. Quoi qu'il en soit, M. de Canouville se fit un peu prier, pour la
forme, et la riche fourrure fut portée chez lui.
Peu de jours après, l'empereur passant une revue sur la place du
Carrousel, M. de Canouville y parut, monté sur un cheval ombrageux, et
qu'il avait assez de peine à calmer. Cela causa quelque désordre, et
attira l'attention de Sa Majesté, qui, en jetant les yeux sur M. de
Canouville, reconnut que la pelisse qu'elle avait offerte à sa sœur
avait été métamorphosée en dolman de hussard. L'empereur eut grande
peine à maîtriser sa colère: «Monsieur de Canouville, s'écria-t-il d'une
voix tonnante, votre cheval est jeune, il a le sang trop chaud; vous
irez le rafraîchir en Russie.» Trois jours après, M. de Canouville avait
quitté Paris.