Voyage de l'empereur et de l'impératrice.--Séjour à Bordeaux et à
Bayonne.--Arrivée de l'infant d'Espagne don Carlos.--Maladie de
l'infant et attentions de l'empereur.--Le château de Marrac.--La
danse des Basques.--Costumes basques.--Lettre adressée à l'empereur
par le prince des Asturies.--Surprise de l'empereur.--Cortége
envoyé par l'empereur au devant du prince.--Entrée du prince à
Bayonne.--Le prince mécontent de son logement.--Entrevue du prince
et de l'empereur.--Dîner des princes et grands d'Espagne avec
Napoléon.--Sévérité de Napoléon à l'égard du prince
Ferdinand.--Arrivée de l'impératrice à Marrac.--Arrivée du roi et
de la reine d'Espagne à Bayonne.--Anecdote de mauvais augure
racontée au prince des Asturies.--Service d'honneur français de
leurs majestés espagnoles.--Cérémonie du baise-main.--Le prince des
Asturies mal accueilli par le roi son père.--Arrivée du prince de
la Paix.--Entrevue de l'empereur et du roi d'Espagne.--Douleur de
ce monarque.--Rigueurs exercées contre don Manuel Godoï, dans sa
prison.--Équipage du roi et de la reine d'Espagne.--Portrait et
habitudes du roi.--Portrait de la reine.--Leçons de toilette
française.--Taciturnité du prince des Asturies (le roi Ferdinand
VII).--Affections du roi pour Godoï.--Les princes d'Espagne à
Fontainebleau et à Valençay.--Goût du roi d'Espagne pour la vie
privée.--Passion de Charles IV pour l'horlogerie.--Le confesseur
_sifflé_.--Charles IV prenant, dans sa vieillesse, des leçons de
violon.--M. Alexandre Boucher.--L'étiquette.--L'étiquette et le duo
royal.--Arrivée à Bayonne de Joseph Bonaparte, roi
d'Espagne.--Joseph complimenté par les députés de la junte.--M. de
Cevallos et le duc de l'Infantado à la cour du nouveau roi.
APRÈS avoir séjourné pendant une semaine environ au château de
Saint-Cloud, Sa Majesté partit le 2 avril, à onze heurs du matin, _pour
aller visiter les départemens du Midi_; la tournée devait commencer par
Bordeaux, et l'empereur y donna rendez-vous à l'impératrice. Cette
intention publiquement annoncée de visiter les départemens du Midi
n'était qu'un prétexte pour dérouter les faiseurs de conjectures; car
nous savions tous que nous allions aux frontières d'Espagne.
L'empereur resta à peine dix jours à Bordeaux, et partit pour Bayonne
tout seul, laissant l'impératrice à Bordeaux: dans la nuit du 14 au 15
avril, il était à Bayonne. Sa majesté l'impératrice le rejoignit deux ou
trois jours après.
Le prince de Neufchâtel et le grand-maréchal logèrent au château de
Marrac. Le reste de la suite de Leurs Majestés se logea dans Bayonne et
les environs. La garde campa en face du château, dans un lieu nommé _le
Parterre_. En trois jours tout le monde fut installé.
Le 15 avril au matin, l'empereur avait eu le temps à peine de se
remettre des fatigues de son voyage, lorsqu'il reçut les autorités de
Bayonne, qui vinrent le complimenter, et qu'il interrogea, selon son
habitude, avec les plus grands détails. Sa Majesté sortit ensuite pour
visiter le port et les fortifications. Cette visite dura jusqu'à cinq
heures du soir, que l'empereur rentra au palais du gouvernement qu'il
habitait provisoirement, en attendant que le château de Marrac fût prêt
pour le recevoir.
De retour au palais, Sa Majesté s'attendait à trouver l'infant don
Carlos, que le prince des Asturies, Ferdinand son frère, avait envoyé à
Bayonne pour présenter ses complimens à l'empereur. Mais on lui apprit
que l'infant était malade, et ne pouvait sortir. L'empereur donna
sur-le-champ l'ordre d'envoyer auprès de l'infant un de ses médecins,
avec un valet de chambre, pour le servir, et quelques autres personnes.
Le prince était venu à Bayonne sans suite et comme _incognito_; il
n'avait auprès de lui qu'un service militaire composé de quelques
soldats de la garnison. L'empereur ordonna également que ce service fût
remplacé d'une manière plus distinguée par la garde d'honneur de
Bayonne. Deux ou trois fois par jour, et cela très-régulièrement, il
envoyait savoir des nouvelles de l'infant, qui faisait le malade, à ce
qu'on disait assez hautement dans le palais.
En quittant le palais du gouvernement pour venir s'établir à Marrac,
l'empereur donna tous les ordres nécessaires pour qu'on le tînt prêt à
recevoir le roi et la reine d'Espagne, qui devaient venir à Bayonne à la
fin du mois. Sa Majesté fit les plus expresses recommandations pour que
tout fût promptement disposé, afin de rendre aux souverains espagnols
tous les honneurs dus à leur rang.
L'empereur venait d'entrer au château, lorsque tout à coup les sons
d'une musique champêtre frappèrent ses oreilles. Le grand-maréchal
entra, et dit à Sa Majesté que beaucoup d'habitans en costume du pays
s'étaient rassemblés devant la grille du château. L'empereur se mit
aussitôt à la fenêtre. À sa vue, dix-sept personnes (sept hommes et dix
femmes) se mirent à danser avec une grâce inimitable, une danse de
caractère appelée _la pamperruque_. Les danseuses avaient des tambours
de basque, et les danseurs des castagnettes; des flûtes et des guitares
composaient l'orchestre. Je sortis du château pour voir ce spectacle de
plus près. Les femmes avaient de petites jupes en soie bleue, brodées en
argent, et des bas roses également brodés en argent; elles étaient
coiffées de rubans, et avaient des bracelets noirs très-larges qui
faisaient ressortir la blancheur de leurs bras nus. Les hommes étaient
en culottes blanches justes, avec des bas de soie et de grandes
aiguillettes, une veste lâche en étoffe de laine rouge très-fine
chamarrée d'or, et les cheveux enveloppés dans une résille, comme les
Espagnols.
Sa Majesté eut un grand plaisir à voir cette danse qui est particulière
au pays et fort ancienne. C'est un hommage que l'usage a consacré pour
être rendu aux grands personnages. L'empereur resta à la fenêtre jusqu'à
ce que _la pamperruque_ fût terminée; il envoya ensuite complimenter les
danseurs sur leur talent, et dire aux habitans de Bayonne qui s'étaient
portés là en foule, qu'il les remerciait.
Sa Majesté reçut peu de jours après une lettre de son altesse royale le
prince des Asturies, dans laquelle il annonçait à Sa Majesté qu'il se
proposait de partir bientôt d'Irun, où il se trouvait alors, pour avoir
l'avantage de faire la connaissance de _son frère_ (c'est ainsi que le
prince Ferdinand appelait l'empereur); avantage qu'il ambitionnait
depuis bien long-temps, et qu'il allait avoir enfin, si toutefois _son
bon frère_ voulait bien le permettre. Cette lettre fut remise à
l'empereur par un de aides-de-camp du prince qu'il avait accompagné
depuis Madrid, et qu'il précéda seulement de dix jours à Bayonne. Sa
Majesté ne pouvait croire à ce qu'elle lisait et entendait. Je l'ai
entendue s'écrier, et plusieurs personnes l'ont entendue comme moi:
«Comment! il vient ici? Mais vous vous trompez; il nous trompe! Cela
n'est pas possible.» Je puis certifier qu'en parlant ainsi, l'empereur
ne jouait point l'étonnement.
Il fallut pourtant se préparer à recevoir le prince, puisque décidément
il venait. Le prince de Neufchâtel, le duc de Frioul et un chambellan
d'honneur furent désignés par Sa Majesté; et la garde d'honneur reçut
l'ordre d'accompagner ces messieurs pour aller au devant du prince
d'Espagne, seulement en dehors de la ville de Bayonne, le rang que
l'empereur reconnaissait à Ferdinand ne permettant pas que le cortége
allât jusqu'à la frontière des deux empires. Il était midi, le 20 avril,
lorsque le prince fit son entrée dans Bayonne. Un logement qui eût été
peu de chose à Paris, mais qui était beau pour Bayonne, avait été
préparé pour lui et pour son frère l'infant don Carlos, qui s'y trouvait
déjà installé. Le prince Ferdinand fit la grimace en entrant; mais il
n'osa se plaindre tout haut, et certes il aurait eu grand tort. Ce
n'était pas la faute de l'empereur s'il n'y avait à Bayonne qu'un seul
palais, le palais du gouvernement, qu'il avait lui-même habité, et que
l'on gardait pour le roi. Au reste, cette maison était la plus belle de
la ville, grande et toute neuve. Don Pedro de Cevallos, qui accompagnait
le prince, la trouva horrible et indigne d'un personnage royal. C'était
l'hôtel de l'intendance. Une heure après l'arrivée de Ferdinand,
l'empereur vint le voir, et le trouva qui l'attendait à la porte de la
rue. Il tendit les bras à l'approche de Sa Majesté, qui l'embrassa, et
monta dans les appartemens avec lui. Ils restèrent ensemble environ une
demi-heure. Quand ils se séparèrent, le prince avait l'air un peu
soucieux. Sa Majesté, en revenant à Marrac, chargea M. le grand-maréchal
d'aller inviter à dîner de sa part le prince et son frère don Carlos, le
duc de San-Carlos, le duc de l'Infantado, don Pedro de Cevallos, et deux
ou trois autres personnes de la suite. Les voitures de l'empereur
vinrent prendre les illustres convives à l'heure du dîner, et les
amenèrent au château. Sa Majesté descendit jusqu'au bas du perron pour
recevoir le prince. Ce fut là que se bornèrent les honneurs. Pas une
seule fois pendant le dîner l'empereur ne donna au prince Ferdinand, qui
était roi à Madrid, le titre de majesté, ni même celui d'altesse: il ne
l'accompagna, lorsqu'il sortit, que jusqu'à la première porte du salon,
et il lui fit dire après, par un message, qu'il n'aurait point d'autre
rang que celui de prince des Asturies, jusqu'à l'arrivée de son père le
roi Charles. L'ordre fut donné en même temps de faire faire le service
de sûreté de la maison des princes par la garde d'honneur bayonnaise et
la garde impériale ensemble, plus un détachement de gendarmerie d'élite.
Le 27 avril, l'impératrice arriva de Bordeaux à sept heures du soir.
Elle ne fit que passer à Bayonne, où son arrivée excita peu
d'enthousiasme, peut-être parce qu'on était mécontent de ne point la
voir s'arrêter. Sa majesté la reçut avec beaucoup de tendresse et la
questionna d'une manière pleine de sollicitude sur les fatigues qu'elle
avait dû éprouver sur une route difficile et horriblement gâtée par les
pluies. Le soir, la ville et le château furent illuminés.
Trois jours après, le 30, le roi et la reine d'Espagne arrivèrent à
Bayonne. Il n'est pas possible de se figurer les égards, les hommages
dont ils se virent entourés par l'empereur. Le duc Charles de Plaisance
était allé à Irun, et le prince de Neufchâtel sur les bords de la
Bidassoa, afin de complimenter leurs majestés catholiques de la part de
leur puissant ami. Le roi et la reine parurent très-sensibles à ces
marques de considération. Un détachement de troupes d'élite, en tenue
superbe, les attendait sur la frontière, et leur servit d'escorte. La
garnison de Bayonne s'était mise sous les armes, tous les bâtimens du
port étaient pavoisés, les cloches sonnaient partout, et les batteries
de la citadelle et du port saluaient à grand bruit.
Le prince des Asturies et son frère, apprenant l'arrivée du roi et de la
reine, étaient sortis de Bayonne pour aller au devant de leurs parens.
Ils rencontrèrent à quelque distance de la ville deux ou trois gardes du
corps qui venaient de Vittoria, et qui leur racontèrent le fait suivant.
Lorsque leurs majestés espagnoles entrèrent à Vittoria, un détachement
de cent gardes du corps espagnols qui avait accompagné le prince des
Asturies se trouvait dans cette ville et avait pris possession du palais
que le roi et la reine devaient occuper à leur passage. À l'arrivée de
leurs majestés, ils se mirent sous les armes. Dès que le roi les
aperçut, il leur dit d'un ton sévère: «Vous trouverez bon que je vous
prie de quitter mon palais; vous avez trahi vos devoirs à Aranjuez; je
n'ai pas besoin de vos services, et je n'en veux pas; allez-vous-en.»
Ces mots, prononcés avec une énergie à laquelle on n'était pas habitué
de la part du roi Charles IV, étaient sans réplique. Les gardes du
corps se retirèrent, et le roi pria le général Verdier de lui donner
une garde française, fâché, disait-il, de ne pas avoir gardé ses braves
carabiniers, dont il avait près de lui le colonel, en qualité de son
capitaine des gardes.
Cette nouvelle ne dut point donner au prince des Asturies une haute
opinion de l'accueil que lui ferait son père. Il fut effectivement
très-mal reçu, ainsi que je vais le dire.
Le roi et la reine d'Espagne trouvèrent au palais du gouvernement, en
descendant de voiture, le grand-maréchal, duc de Frioul, qui les
conduisit dans leurs appartemens, et leur présenta le général comte
Reille, aide-de-camp de l'empereur, chargé des fonctions de gouverneur
du palais; M. d'Audenarde, écuyer; M. Dumanoir et M. de Baral,
chambellans chargés du service d'honneur près de leurs majestés.
Les grands d'Espagne que leurs majestés trouvèrent à Bayonne étaient les
mêmes qui avaient suivi le prince des Asturies. Leur vue ne fit pas
plaisir au roi, comme on devait bien s'y attendre, et quand eut lieu la
cérémonie du baise-main, tout le monde s'aperçut de l'émotion pénible
qui agitait les infortunés souverains. Cette cérémonie, qui consiste à
se mettre à genoux et à baiser la main du roi et celle de la reine, se
fit dans le plus grand silence. Leurs majestés ne parlèrent qu'au comte
de Fuentes, qui se trouvait à Bayonne par hasard.
Le roi pressa cette cérémonie qui le fatiguait horriblement, et se
retira avec la reine dans ses appartemens; le prince des Asturies voulut
les suivre; mais son père l'arrêta à la porte de sa chambre, et faisant
un geste du bras comme pour le repousser, il lui dit d'un voix
tremblante: «Prince, voulez-vous encore outrager mes cheveux blancs?»
Ces paroles firent, dit-on, sur le prince l'effet d'un coup de foudre.
Il fut un moment attéré, et se retira sans proférer une seule parole.
Bien autre fut la réception que leurs majestés firent au prince de la
Paix, lorsqu'il les rejoignit à Bayonne. On l'eût pris pour le parent le
plus proche et le plus cher de leurs majestés. Tous trois versèrent
d'abondantes larmes en se retrouvant; c'est du moins ce que m'a raconté
une personne du service, de qui je tiens tout ce qui précède.
À cinq heures, sa majesté l'empereur vint visiter le roi et la reine
d'Espagne. Dans cette entrevue, qui fut très-longue, les deux souverains
racontèrent à Sa Majesté les outrages qu'ils avaient essuyés et les
dangers qu'ils avaient courus pendant un mois; ils se plaignirent
vivement de l'ingratitude de tant d'hommes comblés de leurs bienfaits,
et surtout des gardes du corps qui les avaient si lâchement trahis.
«Votre Majesté, disait le roi, ne sait pas ce que c'est que d'avoir à se
plaindre d'un fils; fasse le ciel qu'un tel malheur ne lui arrive
jamais! Le mien est cause de tout ce que nous avons souffert.»
Le prince de la Paix était venu à Rayonne, accompagné du colonel Martès,
aide-de-camp du prince Murat, et d'un valet de chambre, seul domestique
qui lui fût resté fidèle. J'eus occasion de causer avec ce serviteur
dévoué, qui parlait très-bien français, ayant été élevé près de
Toulouse. Il me raconta qu'il n'avait pu obtenir la permission de rester
auprès de son maître pendant sa captivité; que ce malheureux prince
avait souffert des tourmens inimaginables; qu'il ne se passait pas un
jour sans que l'on vînt dans son cachot lui dire de se préparer à la
mort, parce qu'il subirait le dernier supplice le soir même ou le
lendemain matin. Il m'a dit qu'on laissait quelquefois le prisonnier
trente heures sans nourriture; qu'il n'avait pour lit que de la paille,
point de linge, point de livres, pas de lumière, et nulle communication
avec le dehors. Lorsqu'il sortit de son cachot pour être remis à M. le
colonel Martès, il était effrayant à voir à cause de sa longue barbe, et
de la maigreur que le chagrin et les mauvais alimens lui avaient
causée. Il avait la même chemise depuis un mois, n'ayant jamais pu
obtenir qu'on lui en donnât d'autres. Ses yeux avaient perdu l'habitude
de voir le soleil, il fut obligé de les fermer, et se trouva mal au
grand air.
On remit au prince, sur la route de Bayonne, une lettre du roi et de la
reine. Le papier en était tout taché de larmes. Le prince dit à son
valet de chambre après l'avoir lue: «Voilà la seule consolation que j'ai
reçue depuis un mois; tout le monde m'abandonne, excepté mes excellent
maîtres. Les gardes du corps qui ont trahi et vendu leur roi trahiront
et vendront aussi son fils. Quant à moi, je n'espère plus rien; qu'on me
permette seulement de trouver un asile en France pour mes enfans et pour
moi.» M. Martès lui ayant montré des papiers publics où il était dit que
le prince possédait une fortune de cinq cents millions, il se récria
hautement, disant que c'était une calomnie atroce et qu'il défiait ses
plus cruels ennemis de fournir la preuve de cela.
Comme on a pu le voir, leurs majestés n'avaient point une suite
nombreuse; mais, en revanche, elles s'étaient fait suivre d'une quantité
de fourgons remplis de meubles, d'étoffes et d'objets précieux. Leurs
voitures étaient antiques, mais leurs majestés s'y trouvaient fort
bien, surtout le roi, qui fut même très-embarrassé lorsque, le lendemain
de son arrivée à Bayonne, ayant été invité à dîner par l'empereur, il
lui fallut monter dans une voiture moderne à double marche-pied. Il
n'osait mettre le pied sur ces frêles machines qu'il craignait de briser
en s'appuyant dessus, et le mouvement oscillatoire de la caisse lui
donnait une peur terrible de la voir culbuter.
Ce fut à table que je pus examiner à mon aise le roi et la reine. Le roi
était d'une taille moyenne; il n'était pas beau, mais il avait l'air
bon, le nez fort long, la parole haute et brève; il marchait en se
dandinant et sans aucune majesté, ce que j'attribuai à sa goutte. Il
mangea beaucoup de tout ce qu'on lui servit, excepté des légumes, dont
il ne mangeait jamais, disant que _l'herbe n'était bonne que pour les
bêtes_. Il ne buvait que de l'eau; on lui en servit deux carafes, dont
une était à la glace; il prenait des deux ensemble. Sa Majesté avait
recommandé que l'on soignât le dîner, sachant que le roi était un peu
gourmand. Il fit honneur à la cuisine française, qu'il paraissait
trouver fort à son goût, car à chaque mets qu'on lui servait, il disait
à la reine: «Louise, mange de cela, c'est bon;» ce qui amusa beaucoup
l'empereur, dont on connaît la sobriété.
La reine était petite et grosse, s'habillait très-mal, et n'avait ni
tournure ni grâce aucune; son visage était coloré, son regard fier et
dur; elle tenait la tête haute, parlait très-haut, et d'un ton plus bref
encore et plus tranchant que son époux. On disait généralement qu'elle
avait plus de caractère et de moyens que lui.
Avant le dîner, il fut question ce jour-là d'un peu de toilette.
L'impératrice proposa à la reine M. Duplan, son coiffeur, pour donner à
ses dames quelques leçons de toilette française. Cette proposition fut
acceptée, et la reine sortit bientôt après des mains de M. Duplan mieux
habillée sans doute, et mieux coiffée, mais point embellie, car le
talent du coiffeur ne put aller jusque là.
Le prince des Asturies, aujourd'hui le roi Ferdinand VII, avait
l'extérieur peu gracieux, marchant pesamment, ayant l'air soucieux et ne
parlant presque pas.
Leurs majestés espagnoles avaient amené avec elles le prince de la Paix,
que l'empereur n'avait point invité et que par cette raison l'huissier
de service retenait en dehors de la salle à manger. Mais au moment de
s'asseoir, le roi s'aperçut que le prince était absent. «Et Manuel?
dit-il vivement à l'empereur, et Manuel, Sire?» Alors l'empereur en
souriant fit un signe, et don Manuel Godoï fut introduit. On assure
qu'il avait été fort bel homme; il n'y paraissait guère. C'était
peut-être à cause des mauvais traitemens qu'il avait essuyés.
Après l'abdication des princes, le roi et la reine, la reine d'Étrurie
et l'infant don Francisco partirent de Bayonne pour se rendre à
Fontainebleau, lieu que l'empereur avait désigné pour leur résidence, en
attendant que le château de Compiègne fût mis en état de les recevoir
convenablement. Le prince des Asturies partit le même jour avec son
frère don Carlos et son oncle don Antonio pour la terre de Valençay,
appartenant à M. le prince de Bénévent. Ils publièrent, en passant à
Bordeaux, une proclamation au peuple espagnol, dans laquelle ils
confirmaient la transmission de tous leurs droits à l'empereur Napoléon.
Ainsi, le roi Charles, débarrassé d'un trône qu'il avait toujours
regardé comme un fardeau trop lourd pour lui, put désormais se livrer
sans contrainte à ses goûts favoris et tranquilles. Il n'aimait au monde
que le prince de la Paix, la chape, les montres et la musique. Le trône
n'était rien pour lui. Après ce qui s'était passé, le prince de la Paix
ne pouvait retourner en Espagne, et comment le roi eût-il jamais pu
consentir à se séparer de lui, quand même le souvenir des outrages qu'il
avait personnellement essuyés n'eût pas été assez puissant pour le
dégoûter de son royaume? La vie d'un particulier était ce qu'il lui
fallait; aussi se trouva-t-il bien plus heureux, lorsqu'il put, sans
contrainte, se livrer à ses goûts simples et tranquilles. À son arrivée
au château de Fontainebleau, il y trouva M. de Rémusat, premier
chambellan; M. de Caqueray, officier des chasses; M. de Luçay, préfet du
palais, et une maison toute montée. Mesdames de La Rochefoucault,
Duchâtel et de Luçay avaient été désignées par l'empereur pour faire le
service d'honneur de la reine.
Le roi d'Espagne ne séjourna à Fontainebleau que le temps nécessaire
pour la réparation du château de Compiègne. Il trouva bientôt le climat
de cette partie de la France trop froid pour sa santé, et alla, au bout
de quelques mois, s'établir à Marseille, avec la reine d'Étrurie,
l'infant don Francisco et le prince de la Paix. En 1811, il quitta la
France pour l'Italie, se trouvant encore mal à Marseille. Rome fut la
résidence qu'il choisit.
J'ai parlé tout à l'heure du goût du roi d'Espagne pour l'horlogerie; on
m'a dit qu'à Fontainebleau il faisait porter une demi-douzaine de ses
montres par son valet de chambre, et qu'il en portait autant lui-même,
donnant pour raison que l'horlogerie de poche perd à ne pas être
portée. On m'a conté aussi qu'il avait toujours son confesseur près de
lui, dans l'antichambre, ou dans le salon qui précédait celui où il se
trouvait, et que, lorsqu'il voulait lui parler, il le sifflait comme on
siffle un chien. Le confesseur ne manquait jamais d'accourir à ce royal
appel, et suivait son pénitent dans l'embrasure d'une croisée. Le roi
disait, dans ce confessionnal improvisé, ce qu'il avait sur la
conscience, recevait l'absolution et renvoyait ensuite le prêtre,
jusqu'à ce qu'il se crût obligé de le siffler de nouveau.
* * *
Quand la santé du monarque, affaiblie par l'âge et la goutte, ne lui
permit plus de se livrer aux plaisirs de la chasse, il se mit à jouer du
violon plus qu'il ne l'avait jamais fait, _afin_, disait-il, _de se
perfectionner_. C'était s'y prendre un peu tard. On sait qu'il avait
pour premier violon le célèbre Alexandre Boucher; il aimait beaucoup à
jouer avec lui, mais il avait la manie de commencer le premier, sans
s'inquiéter en aucune façon de la mesure. S'il arrivait à M. Boucher de
lui faire quelque observation à ce sujet, sa majesté lui répondait avec
un grand sang-froid: _Monsieur, il me semble que je ne suis pas fait
pour vous attendre_.
* * *
Entre le départ de la famille royale et l'arrivée du roi de Naples
Joseph, le temps se passa en revues, en fêtes militaires, que
l'empereur honorait souvent de sa présence. Le 7 juin, le roi Joseph
arriva à Bayonne. On savait long-temps d'avance que son frère l'appelait
à échanger sa couronne de Naples contre celle d'Espagne.
Le soir même de l'arrivée du roi Joseph, l'empereur fit inviter les
membres de la junte espagnole, qui depuis quinze jours arrivaient à
Bayonne de tous les coins du royaume, à se réunir au château de Marrac,
afin de complimenter le nouveau roi.
Les députés obéirent à cette invitation un peu brusque, sans avoir eu le
temps de bien se concerter sur ce qu'ils avaient à faire. Arrivés à
Marrac, l'empereur leur présenta le souverain, qu'ils reconnurent, après
une assez vive opposition de la part du duc de l'Infantado seulement, au
nom des grands d'Espagne. Quant aux députations du conseil de Castille,
de l'inquisition, de l'armée, etc., elles se soumirent sans la plus
légère observation. Peu de jours après, le roi forma son ministère, dans
lequel on vit avec étonnement figurer M. de Cevallos, celui qui avait
accompagné le prince des Asturies à Bayonne, et qui avait tant fait
parade d'un attachement inviolable à la personne de celui qu'il appelait
son infortuné maître; le même duc de l'Infantado, qui s'était opposé
tant qu'il avait pu à la reconnaissance du monarque étranger, fut nommé
capitaine des gardes. Le roi partit ensuite pour Madrid, après avoir
nommé le grand-duc de Berg lieutenant-général du royaume.