Mariage de mademoiselle de Tascher avec le duc d'Aremberg.--Mariage
d'une nièce du roi Murat avec le prince de Hohenzollern.--Grandes
fêtes et bals masqués à Paris.--L'empereur au bal de M. de
Marescalchi.--Déguisement de l'empereur.--Instructions de
Constant.--L'empereur toujours reconnu.--L'_incognito_
impossible.--Plaisanteries de l'empereur.--Napoléon intrigué par
une inconnue.--L'impératrice au bal de l'Opéra.--L'empereur voulant
surprendre l'impératrice au bal masqué.--Napoléon en
domino.--Constant camarade de l'empereur et le
tutoyant.--Espiégleries d'un masque et embarras de
l'empereur.--Explication entre Napoléon et Joséphine.--Quel était
le masque qui avait intrigué l'empereur.--Mascarades
parisiennes.--Le docteur Gall et les têtes à perruque.--Bal costumé
et masqué chez la princesse Caroline.--Constant envoyé à ce bal par
l'empereur.--Instructions données par l'empereur à
Constant.--Mariage du prince de Neufchâtel avec une princesse de
Bavière.--Présent offert à l'impératrice par un habitant de l'île
de France.--La macaque bien élevée.--Habitudes civilisées.
À la fin du mois de janvier, mademoiselle de Tascher, nièce de Sa
Majesté l'impératrice, épousa M. le duc d'Aremberg. L'empereur, à cette
occasion, éleva mademoiselle de Tascher à la dignité de princesse, et
voulut, avec l'impératrice, honorer de sa présence les noces qui eurent
lieu chez sa majesté la reine de Hollande, dans son hôtel de la rue de
Cérutti. Elles furent superbes et dignes, en tout point, des augustes
convives. L'impératrice ne se retira point tout de suite après le dîner;
elle ouvrit le bal avec le duc d'Aremberg.
Quelques jours après, le prince de Hohenzollern épousa la nièce de M. le
grand-duc de Berg, mademoiselle Antoinette Murat.
Sa Majesté fit pour elle ce qu'elle avait fait pour mademoiselle de
Tascher, elle assista aussi avec l'impératrice au bal que le grand-duc
de Berg donna à l'occasion de ce mariage, et dont la princesse Caroline
faisait les honneurs.
Cet hiver fut remarquable à Paris, par la grande quantité de fêtes et de
bals qu'on y donna. L'empereur, comme je l'ai déjà dit, avait une espèce
d'aversion pour les bals, et surtout pour les bals masqués, qu'il
trouvait la chose du monde la plus ridicule. C'était un des chapitres
sur lesquels il était presque toujours en guerre avec l'impératrice. Un
jour pourtant, il céda aux instances de M. de Marescalchi, ambassadeur
d'Italie, renommé pour les bals magnifiques qu'il donnait, et auxquels
assistaient les personnages les plus distingués de l'état. Ces réunions
brillantes avaient lieu dans une salle que l'ambassadeur avait fait
construire exprès, et décorer avec une richesse et un luxe
extraordinaire. Sa Majesté consentit à honorer de sa présence un bal
masqué donné par monsieur l'ambassadeur, et qui devait effacer tous les
autres.
Le matin, l'empereur m'appela et me dit: «Constant, je me décide à
_danser_ ce soir chez l'ambassadeur d'Italie; vous porterez dans la
journée dix costumes complets dans l'appartement qu'il a fait préparer
pour moi.» J'obéis, et le soir je me rendis avec Sa Majesté chez M. de
Marescalchi. Je l'habillai de mon mieux en domino noir, et m'appliquai à
le rendre tout-à-fait méconnaissable. Tout allait assez bien, malgré bon
nombre d'observations de la part de l'empereur sur ce qu'un déguisement
a d'absurde, sur la mauvaise tournure que donne un domino, etc. Mais
quand il fut question de changer de chaussure, il s'y refusa absolument,
malgré tout ce que je pus lui dire à cet égard; aussi fut-il reconnu dès
son entrée au bal. Il va droit à un masque, _les mains derrière le dos_,
selon son habitude; il veut nouer une intrigue, et à la première
question qu'il fait on lui répond en l'appelant _Sire_... Alors,
désappointé, il se retourne brusquement, et revient à moi: «Vous aviez
raison, Constant, on m'a reconnu.... Apportez-moi des brodequins et un
autre costume. «Je lui chaussai les brodequins, et le déguisai de
nouveau, en lui recommandant bien de tenir ses bras pendans, s'il ne
voulait pas être reconnu au premier abord. Sa Majesté me promit de
suivre de point en point ce qu'elle appelait mes instructions. Mais à
peine entrée avec son nouveau costume, elle est accostée par une dame
qui, lui voyant encore les mains croisées derrière le dos, lui dit:
«Sire, vous êtes reconnu!» L'empereur laissa aussitôt tomber ses bras;
mais il était trop tard, et déjà tout le monde s'éloignait
respectueusement pour lui faire place. Il revient encore à son
appartement, et prend un troisième costume, me promettant bien de faire
attention à ses gestes, à sa démarche, et s'offrant à parier qu'il ne
sera pas reconnu. Cette fois, en effet, il entre dans la salle comme
dans une caserne, poussant et bousculant tout autour de lui; et malgré
cela, on vient encore lui dire à l'oreille: «Votre Majesté est
reconnue.» Nouveau désappointement, nouveau changement de costume,
nouveaux avis de ma part, nouvelles promesses, même résultat; jusqu'à ce
qu'enfin Sa Majesté quitta l'hôtel de l'ambassadeur, persuadée qu'elle
ne pouvait se déguiser, et que _l'empereur_ se reconnaissait sous
quelque travestissement que ce fût.
Le soir au souper, le prince de Neufchâtel, le duc de Trévise, le duc de
Frioul et quelques autres officiers étant présens, l'empereur raconta
l'histoire de ses déguisemens, et plaisanta beaucoup sur sa maladresse.
En parlant de la jeune dame qui l'avait reconnu la veille, et qui
l'avait, à ce qu'il paraît, assez fortement intrigué: «Croiriez-vous,
Messieurs, dit-il, que je n'ai jamais pu reconnaître cette
_coquine_-là?»
On était dans le carnaval. L'impératrice témoigna le désir d'aller une
fois au bal masqué de l'Opéra. L'empereur, qu'elle pria de l'y conduire,
refusa, malgré tout ce que l'impératrice put lui dire de tendre et de
séduisant pour le décider. On sait de combien de grâce elle entourait
une prière, mais tout fut inutile; l'empereur dit nettement qu'il
n'irait pas. «Eh bien, j'irai sans toi.--Comme tu voudras;» et
l'empereur sortit.
Le soir, à l'heure fixée, l'impératrice partit pour le bal. L'empereur,
qui voulait la surprendre, fit appeler une des femmes de chambre et lui
demanda la description exacte du costume de l'impératrice. Ensuite il me
dit de l'habiller en domino, monte dans une voiture sans armoiries avec
le grand-maréchal du palais, un officier supérieur et moi, et nous
voilà en chemin pour l'Opéra. Arrivés à l'entrée particulière de la
maison de l'empereur, nous éprouvons beaucoup de difficultés de la part
de l'ouvreuse, qui ne nous laissa passer qu'après m'avoir fait décliner
mon nom et ma qualité... «Ces messieurs sont avec vous?--Vous le voyez
bien!--Pardon, monsieur Constant, c'est que, voyez-vous, dans des jours
comme aujourd'hui... il y a toujours des personnes qui cherchent à
s'introduire sans payer....--C'est bon! c'est bon!» et l'empereur riait
de tout son cœur des observations de l'ouvreuse. Enfin nous entrons.
Ayant pénétré dans la salle, nous nous promenâmes deux à deux, je
donnais le bras à l'empereur, qui, en me tutoyant, me recommanda d'en
faire de même à son égard. Nous nous étions donné des noms supposés.
L'empereur s'appelait _Auguste_, le duc de Frioul, _François_,
l'officier supérieur, dont le nom m'échappe, _Charles_, et moi _Joseph_.
Dès que Sa Majesté apercevait un domino semblable à celui que la femme
de chambre de l'impératrice lui avait dépeint, elle me serrait fortement
le bras en me disant: «Est-ce elle?--Non, si.... non, _Auguste_,»
répondais-je toujours en me reprenant, car il m'était impossible de
m'habituer à appeler l'empereur autrement que _Sire_ ou _Votre Majesté_.
Il m'avait, comme je l'ai dit, recommandé bien expressément de le
tutoyer; mais il était à chaque instant obligé de me rappeler sa
recommandation, car le respect me liait la langue toutes les fois que
j'allais dire _tu_... Enfin, après avoir tourné de tous côtés, visité
tous les coins et recoins de la salle, le foyer, les loges, etc.,
examiné tout, détaillé chaque costume pièce à pièce, Sa Majesté ne
trouvant point l'impératrice plus que nous, commença à concevoir de
vives inquiétudes, que je parvins néanmoins à dissiper en lui disant que
sans doute Sa Majesté l'impératrice était allée changer de costume. À
l'instant où je parlais, arrive un domino qui s'attache à l'empereur,
lui parle, l'intrigue, le tourmente de toutes les façons, avec une
vivacité telle qu'_Auguste_ peut à peine se reconnaître. Je ne
parviendrais jamais à donner une juste idée de ce qu'avait de comique
l'embarras de Sa Majesté. Le domino, qui s'en apercevait, redoublait de
verve et d'épigrammes jusqu'à ce que pensant qu'il était temps d'en
finir, il disparut dans la foule.
L'empereur était piqué au vif; il n'en voulut pas davantage, et nous
partîmes.
Le lendemain matin, en voyant l'impératrice: «Eh bien! dit Sa Majesté,
tu n'étais pas hier au bal de l'Opéra!--Si vraiment, j'y étais.--Allons
donc!--Je t'assure que j'y suis allée. Et toi, mon ami, qu'as-tu fait
toute la soirée?--J'ai travaillé.--Oh! c'est singulier! j'ai vu hier au
bal un domino qui avait le même pied et la même chaussure que toi; je
l'ai pris pour toi et je lui ai parlé en conséquence.» L'empereur rit
aux éclats en apprenant qu'il avait ainsi été pris pour dupe, que
l'impératrice au moment de partir pour le bal avait changé de costume,
parce qu'elle ne trouvait pas le premier assez élégant.
Le carnaval de cette année fut extrêmement brillant. Il y eut à Paris
toutes sortes de mascarades. Les plus amusantes étaient celles où l'on
mit en jeu le système que professait alors le fameux docteur Gall; je
vis passer sur la place du Carrousel une troupe composée de pierrots,
d'arlequins, de poissardes, etc., tous se tâtant le crâne et faisant
mille singeries; un paillasse portait plusieurs crânes en carton de
différentes grosseurs et peints en bleu, rouge, vert, avec ces
inscriptions: _Crâne d'un voleur_; _crâne d'un assassin_, _crâne d'un
banqueroutier_, etc. Un masque représentant le docteur Gall, était à
cheval sur un âne, la tête tournée du côté de la queue de l'animal, et
recevait des têtes à perruques couronnées de chiendent, de la main d'une
mère gigogne qui suivait, montée aussi sur un âne.
S. A. I. la princesse Caroline donna un bal masqué auquel assistèrent
l'empereur et l'impératrice; ce fut une des plus belles fêtes qu'on ait
jamais vues. L'opéra de _la Vestale_ était alors dans sa nouveauté et
fort à la mode; il donna l'idée d'un quadrille de _prêtres_ et de
_vestales_ qui fit son entrée au son d'une musique délicieuse de flûtes
et de harpes. Avec cela, des enchanteurs, une noce suisse, des
fiançailles tyroliennes, etc. Tous les costumes étaient d'une richesse
et d'une exactitude remarquables. On avait établi dans les appartemens
du palais un magasin de costumes tel que les danseurs purent en changer
quatre ou cinq fois dans la nuit, ce qui fit que le bal parut s'être
renouvelé autant de fois.
Comme j'habillais l'empereur pour aller à ce bal, il me dit: «Constant,
vous viendrez avec moi; mais vous viendrez déguisé. Prenez le costume
qui vous conviendra: arrangez-vous de manière à n'être point reconnu, et
je vous donnerai vos instructions.» Je m'empressai de faire ce que
désirait Sa Majesté. Je pris un costume suisse qui m'allait fort bien,
et j'attendis, ainsi équipé, que l'empereur voulût bien me donner ses
ordres.
Il s'agissait d'intriguer plusieurs grands personnages et deux ou trois
dames que l'empereur me désigna avec un soin et des détails si minutieux
qu'il était impossible de s'y tromper. Il m'apprit sur leur compte des
choses fort curieuses et fort ignorées, bien faites pour leur causer le
plus mortel embarras. Je partais; l'empereur me rappela: «Surtout,
Constant, prenez bien garde de vous tromper; n'allez pas confondre
madame de M.... avec sa sœur. Elles ont à peu près le même costume, mais
madame de M.... est plus grande que sa sœur. Prenez garde!» Arrivé au
milieu du bal, je cherchai et trouvai assez facilement les personnes que
Sa Majesté m'avait désignées. Les réponses que l'on me fit l'amusèrent
beaucoup, lorsque je les lui racontai à son coucher.
Il y eut à cette époque un troisième mariage, à la cour: celui du prince
de Neufchâtel et de la princesse de Bavière. Il fut célébré dans la
chapelle des Tuileries, par M. le cardinal Fesch.
Un voyageur de l'île de France présenta dans ce temps, à l'impératrice,
un singe femelle de la famille des orang-outangs. Sa Majesté donna
l'ordre que l'animal fût placé dans la ménagerie de la Malmaison. Cette
macaque était extrêmement douce et paisible. Son maître lui avait donné
une excellente éducation. Il fallait la voir lorsque quelqu'un
s'approchait de la chaise où elle était assise, prendre un maintien
décent, ramener sur ses jambes et sur ses cuisses les pans d'une longue
redingote dont elle était revêtue, se lever ensuite pour saluer en
tenant toujours sa redingote fermée devant elle, faire enfin tout ce
que ferait une jeune fille bien élevée. Elle mangeait à table avec un
couteau et une fourchette, plus proprement que beaucoup d'enfans qui
passeraient pour être bien tenus; elle aimait, en mangeant, à se couvrir
la figure avec sa serviette, puis se découvrait ensuite en poussant un
cri de joie. Les navets étaient son aliment de prédilection; une dame du
palais lui en ayant montré, elle se mit à courir, à cabrioler, à faire
des culbutes, oubliant tout-à-fait les leçons de modestie et de décence
que lui avait données son professeur. L'impératrice riait aux éclats de
voir la macaque aux prises avec cette dame dans un tel désordre
d'ajustement.
Cette pauvre bête eut une inflammation d'intestins. D'après les
instructions du voyageur qui l'avait apportée, on la coucha dans un lit,
vêtue comme une femme, d'une chemise et d'une camisole. Elle avait soin
de ramener la couverture jusqu'à son menton, ne voulait rien supporter
sur la tête, et tenait ses bras hors du lit, les mains cachées dans les
manches de sa camisole. Lorsqu'il entrait dans sa chambre quelqu'un de
sa connaissance, elle lui faisait signe de la tête et lui prenait la
main qu'elle serrait affectueusement. Elle prenait avec avidité les
tisanes ordonnées pour sa maladie, parce qu'elles étaient sucrées. Un
jour qu'on lui préparait une potion de manne, elle trouva qu'on était
trop lent à la lui donner, et montra tous les signes d'impatience d'un
enfant, criant, s'agitant, jetant sa couverture à bas et tirant enfin
son médecin par l'habit avec tant d'opiniâtreté que celui-ci fut obligé
de céder. Dès qu'elle eut en sa possession la bienheureuse tasse, elle
se mit à boire, tout doucement, à petits coups, avec toute la sensualité
d'un gastronome qui aspire un verre de vin bien vieux et bien parfumé,
puis elle rendit la tasse et se recoucha.
Il est impossible de se figurer combien ce pauvre animal témoignait de
reconnaissance pour les soins qu'on prenait de lui. L'impératrice
l'aimait beaucoup.