CHAPITRE XXIII.

Arrivée à Fusina.--La péote et les gondoles de Venise.--Aspect de

Venise.--Saluts de l'empereur.--Entrée du cortége impérial dans le

grand canal.--Jardin et plantations improvisées par

l'empereur.--Spectacle nouveau pour les Vénitiens.--Conversation de

l'empereur avec le vice-roi et le grand-maréchal.--L'empereur

parlant très-bien, mais ne causant pas.--Observation de Constant

sur un passage du journal de madame la baronne de V***.--Opinion

de l'empereur sur l'ancien gouvernement de Venise.--Le lion devenu

vieux.--Le doge, sénateur français.--L'empereur décidé à faire

respecter le nom français.--Visite à l'arsenal.--Ecueils

dangereux.--La tour d'observation.--Les chantiers.--_Le

Bucentaure_.--Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.--Les

noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrivée des

Français.--Douleur du dernier doge Ludovico Manini.--Les

gondoliers.--Course de barques et joute sur l'eau, en présence de

l'empereur.--Coup d'œil de la place Saint-Marc pendant la

nuit.--Habitudes et travail de l'empereur à Venise.--Visite à

l'église de Saint-Marc et au palais du doge.--Le môle.--La tour de

l'horloge.--Mécanique de l'horloge.--Les prisons.--Visite rendue

par Constant et Roustan à une famille grecque.--Constant

questionné par l'empereur.--Curiosité de Constant

désappointée.--Enthousiasme d'une belle Grecque pour

l'empereur.--Vigilance maritale et enlèvement.--Décret de

l'empereur en faveur des Vénitiens.--Départ de Venise et retour eu

France.

EN arrivant à Fusina, l'empereur y trouva les autorités de Venise qui

l'attendaient. Sa Majesté s'embarqua sur la _péote_ ou gondole de la

ville, et accompagnée d'un nombreux cortége flottant, elle s'avança vers

Venise. Nous suivions l'empereur dans de petites gondoles noires qui

ressemblent à des tombeaux flottans. La Brenta en était couverte autour

de nous, et rien n'était plus singulier que d'entendre sortir de ces

cercueils, si tristes à voir, des concerts délicieux de voix et

d'instrumens. Cependant la barque qui portait Sa Majesté, et les

gondoles des principaux personnages de sa suite, étaient ornées avec

beaucoup de magnificence.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'à l'embouchure du fleuve; là il fallut

attendre près d'une demi-heure jusqu'à ce qu'on eût ouvert les écluses,

ce qui se fit peu à peu et avec précaution, sans quoi les eaux de la

Brenta, retenues dans leur canal, où elles étaient élevées beaucoup au

dessus du niveau de la mer, s'élançant tout d'un coup et avec une chute

violente, auraient entraîné et submergé nos gondoles. Sortis des eaux de

la Brenta, nous nous trouvâmes dans le golfe, et nous vîmes au loin

s'élever du milieu de la mer la merveilleuse ville de Venise. Des

barques, des gondoles, et même des navires d'un port considérable,

chargés de toute la population aisée et de tous les mariniers de Venise,

en habit de fête, arrivèrent de tous côtés, passant, repassant et se

croisant en tous sens avec une adresse et une rapidité extrême.

L'empereur était debout sur l'arrière de la péote, et à chaque nouvelle

gondole qui passait près de la sienne, il répondait aux acclamations et

aux cris de _viva Napoleone imperatore e re_! par un de ces profonds

saluts qu'il faisait avec tant de grâce et de dignité, ôtant son chapeau

sans baisser la tête, et le descendant le long de son corps, presque

jusqu'à ses genoux.

Escortée de cette innombrable flottille, dont la péote de la ville

semblait être le vaisseau amiral, Sa Majesté entra enfin dans le grand

canal que bordent des deux côtés les façades de superbes palais, dont

toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux et garnies de

spectateurs. L'empereur descendit devant le palais des procurateurs, où

il fut reçu par une députation de membres du sénat et de nobles

vénitiens; il s'arrêta un instant sur la place St-Marc, parcourut

quelques rues intérieures et choisit l'emplacement d'un jardin dont

l'architecte de la ville lui présenta le plan, qui fut exécuté dans une

campagne. Ce fut un spectacle nouveau pour les Vénitiens que des arbres

plantés en pleine terre, des charmilles et des pelouses.

L'absence complète de verdure et de végétation, et le silence qui règne

dans les rues de Venise, où l'on n'entend jamais le pas d'un cheval ni

le bruit d'une voiture, les chevaux et les voitures étant choses

entièrement inconnues dans cette ville toute marine, doivent lui donner

dans les temps ordinaires un air triste et abandonné; mais cette

tristesse avait entièrement disparu pendant le séjour de Sa Majesté.

Le prince vice-roi et le grand-maréchal assistèrent le soir au coucher

de l'empereur, et en le déshabillant, j'entendis une partie de leur

entretien qui roula tout entier sur le gouvernement de Venise avant la

réunion de cette république à l'empire français. Sa Majesté parla

presque toute seule; le prince Eugène et le maréchal Duroc se

contentaient de jeter, de temps à autre, dans la conversation deux ou

trois paroles, comme pour fournir un nouveau texte à l'empereur et

empêcher que celui-ci ne s'arrêtât et ne mît trop tôt fin à ses

discours, véritables discours en effet, puisque Sa Majesté tenait

toujours le dé et ne laissait que peu de chose à dire aux autres.

C'était assez son habitude; mais personne ne songeait à s'en plaindre,

tant les idées de l'empereur étaient la plupart du temps intéressantes,

neuves et spirituellement exprimées. Sa Majesté _ne causait pas_, comme

on l'a dit avec raison dans le _journal_ que j'ai joint ci-dessus à mes

Mémoires; mais elle _parlait_ avec un charme inexprimable, et là-dessus

il me semble que l'auteur du journal à Aix-la-Chapelle n'a pas assez

rendu justice à l'empereur.

Au coucher dont il était tout à l'heure question, Sa Majesté parla de

l'ancien état de Venise, et par ce qu'elle en dit j'en appris plus sur

ce sujet que je ne l'aurais pu faire dans le meilleur livre. Le vice-roi

ayant observé que quelques patriciens regrettaient l'ancienne liberté,

l'empereur s'écria: «La liberté! fadaise! il n'y avait plus de liberté à

Venise, et il n'y en avait jamais eu que pour quelques familles nobles

qui opprimaient le reste de la population. La liberté avec le conseil

des dix! la liberté avec les inquisiteurs d'état! la liberté avec les

lions dénonciateurs, et les cachots, et les plombs de Venise!» Le

maréchal Duroc remarqua que, sur la fin, ce régime sévère s'était

beaucoup adouci. «Oui, sans doute, reprit l'empereur, le lion de

Saint-Marc était devenu vieux; il n'avait plus ni dents ni ongles.

Venise n'était plus que l'ombre d'elle-même, et son dernier doge a

trouvé qu'il montait en grade en devenant sénateur de l'empire

français.» Sa Majesté, voyant que cette idée faisait sourire le prince

vice-roi, ajouta fort gravement: «Je ne plaisante pas, Messieurs. Un

sénateur romain se piquait d'être plus qu'un roi; un sénateur français

est au moins l'égal d'un doge. Je veux que les étrangers s'accoutument

au plus grand respect vis-à-vis des corps constitués de l'empire, et

même à traiter avec une haute considération le simple titre de citoyen

français. Je ferai en sorte qu'ils en viennent là. Bonsoir, Eugène.

Duroc, ayez soin que la réception de demain se fasse d'une manière

convenable. Cette cérémonie terminée, nous irons visiter l'arsenal.

Adieu, Messieurs. Constant, vous reviendrez dans dix minutes chercher

mon flambeau; je me sens en train de dormir. On est bercé comme un

enfant dans ces gondoles.»

Le lendemain, Sa Majesté après avoir reçu les hommages des autorités de

Venise, se rendit à l'arsenal. C'est un édifice immense, fortifié avec

un soin qui devrait le rendre imprenable. L'aspect de l'intérieur est

singulier, à cause de plusieurs petites îles, jointes ensemble par des

ponts. Les magasins et les divers corps de bâtimens de la forteresse ont

ainsi l'air de flotter à la surface des eaux. L'entrée du côté de la

terre, par laquelle nous fûmes introduits, est un très-beau pont en

marbre, avec des colonnes et des statues. Du côté de la mer, il se

trouve aux approches de l'arsenal beaucoup de rochers et de bancs de

sable dont la présence est indiquée par de longs pieux. On nous dit

qu'en temps de guerre ces pieux étaient retirés, ce qui exposait les

bâtimens ennemis, assez imprudens pour s'engager parmi ces écueils, à

échouer infailliblement. L'arsenal pouvait équiper autrefois

quatre-vingt mille hommes, infanterie et cavalerie, indépendamment d'un

grand nombre d'armemens complets pour des vaisseaux de guerre.

L'arsenal est bordé de tours élevées d'où la vue s'étend au loin dans

toutes les directions. Sur la plus haute de ces tours placée au centre

de l'édifice, comme sur toutes les autres, il y a jour et nuit des

sentinelles qui signalent l'arrivée des vaisseaux qu'elles peuvent

apercevoir à une très-grande distance. Rien de plus magnifique que les

chantiers de construction pour les vaisseaux. Deux mille hommes peuvent

y travailler à l'aise. Les voiles sont faites par des femmes sur

lesquelles d'autres femmes d'un certain âge exercent une active

surveillance.

L'empereur ne s'arrêta que peu de temps à regarder _le Bucentaure_;

c'est ainsi qu'on appelle le superbe vaisseau sur lequel le doge de

Venise célébrait ses noces avec la mer. Un Vénitien ne voit jamais sans

un profond chagrin ce vieux monument de l'ancienne puissance de sa

patrie. Quelques personnes de la suite de l'empereur et moi, nous nous

étions fait accompagner par un marinier qui avait les larmes aux yeux en

nous racontant en mauvais français que, la dernière fois qu'il avait vu

le mariage du doge avec la mer Adriatique, c'était en 1796, un an avant

la prise de Venise. Cet homme nous dit qu'il se trouvait alors au

service du dernier doge de la république, le seigneur Louis Monini; que

l'année suivante (1797) les Français étaient entrés dans Venise, à

l'époque ordinaire des noces du doge avec la mer, qui se faisaient le

jour de l'Ascension, et que depuis ce temps, la mer était restée veuve.

Notre bon marinier nous fit le plus touchant éloge de son ancien maître,

qui, suivant lui, n'avait jamais pu se résoudre à prêter serment

d'obéissance aux Autrichiens, et s'était évanoui en leur remettant les

clefs de la ville.

Les gondoliers sont à la fois domestiques, commissionnaires, confidens,

compagnons d'aventures de la personne qui les prend à son service. Rien

n'égale le courage, la fidélité et la gaîté de ces braves marins. Ils

s'exposent sans crainte aux tempêtes de la mer dans leurs minces

gondoles, et leur adresse est si grande qu'ils circulent avec une

incroyable vitesse dans les canaux les plus étroits, se croisent, se

suivent et se dépassent sans cesse, sans jamais se heurter.

Je me trouvai à même de juger de l'habileté de ces hardis mariniers, le

lendemain même de notre visite à l'arsenal. Sa Majesté s'étant fait

conduire à travers les lagunes jusqu'au port fortifié de Mala-mocco, les

gondoliers lui donnèrent, à son retour, le spectacle d'une course de

barques et de joutes sur l'eau. Le même jour il y eut spectacle par

ordre au grand théâtre, et toute la ville fut illuminée. Du reste on

pourrait croire à Venise que c'est tous les jours fête publique et

illumination générale. L'usage étant d'employer la plus grande partie de

la nuit aux affaires ou aux plaisirs, les rues sont aussi bruyantes,

aussi pleines de monde à minuit, qu'à Paris à quatre heures de

l'après-midi. Les boutiques, surtout celles de la place Saint-Marc, sont

éclairées d'une manière éblouissante, et la foule remplit les petits

pavillons ornés et illuminés où l'on vend du café, des glaces et des

rafraîchissemens de toute espèce.

L'empereur n'avait point adopté le genre de vie des Vénitiens. Il se

couchait aux mêmes heures qu'à Paris, et quand il ne passait point la

journée à travailler avec ses ministres, il se promenait en gondole dans

les lagunes ou visitait les principaux établissemens et les édifices

publics de Venise. Ce fut ainsi que je vis, à la suite de Sa Majesté,

l'église de Saint-Marc et l'ancien palais du doge.

L'église de Saint-Marc a cinq entrées superbement décorées de colonnes

de marbre; les portes en sont de bronze et à sculptures. Au dessus de la

porte du milieu, étaient autrefois les quatre fameux chevaux de bronze

que l'empereur avait fait transporter à Paris pour en orner l'arc de

triomphe de la place du Carrousel. La tour de l'église en est séparée

par une petite place, du milieu de laquelle elle s'élance à une hauteur

de plus de trois cents pieds. On y monte par une rampe sans marches,

très-commode; et parvenu au sommet, on a sous les yeux les points de vue

les plus magnifiques: Venise avec ses innombrables îles chargées de

palais, d'églises et de fabriques, et, se prolongeant au loin dans la

mer, une digue immense, large de soixante pieds, haute de plusieurs

toises et bâtie en grosses pierres de taille. Cet ouvrage gigantesque

entoure Venise et toutes ses îles, et la défend contre les irruptions

de la mer.

Les Vénitiens font profession d'une admiration toute particulière pour

l'horloge établie dans une tour qui en tire son nom. La mécanique

indique la marche du soleil et de la lune à travers les douze signes du

zodiaque. On voit, dans une niche au dessus du cadran, une image de la

Vierge, bien dorée et de grandeur naturelle. On nous dit qu'à certaines

fêtes de l'année, chaque coup de cloche faisait paraître deux anges avec

une trompette à la main, et suivis des trois mages qui venaient se

prosterner aux pieds de la vierge Marie. Je ne vis rien de tout cela,

mais seulement deux grandes figures noires frappant les heures sur la

cloche avec des massues de fer.

Le palais du doge est d'un aspect assez sombre, et les prisons qui n'en

sont séparées que par un étroit canal, rendent cet aspect encore plus

triste.

On trouve à Venise des marchands de toutes les nations. Les juifs et les

Grecs y sont très-nombreux. Roustan, qui entendait la langue de ces

derniers, était recherché par les plus considérables d'entre eux. Les

chefs d'une famille grecque se rendirent un jour auprès de lui pour

l'engager à venir les visiter; leur habitation était située dans une

des îles dont Venise est entourée. Roustan me fit part du désir qu'il

éprouvait d'aller leur rendre une visite. Je fus enchanté de la

proposition qu'il me fit de l'accompagner. Arrivés dans leur île, nous

fûmes reçus par nos Grecs, qui étaient des négocians fort riches, comme

d'anciennes connaissances. L'espèce de parloir dans lequel on nous fit

entrer était non-seulement d'une propreté recherchée, mais encore d'une

grande élégance. Un large divan ornait le tour de la salle dont le

parquet était couvert de nattes artistement tressées. Nos hôtes étaient

au nombre de six qui étaient associés pour le même commerce. Je me

serais passablement ennuyé, si l'un d'eux, qui parlait français, ne se

fût entretenu avec moi. Les autres s'entretenaient dans leur langue avec

Roustan. On nous offrit du café, des fruits, des sorbets et des pipes.

Je n'ai jamais aimé à fumer, et connaissant d'ailleurs le dégoût

prononcé de l'empereur pour les odeurs en général, et en particulier

pour celle du tabac, je refusai la pipe, et j'exprimai la crainte que

mes vêtemens ne se ressentissent du voisinage des fumeurs. Je crus

m'apercevoir que cette délicatesse me faisait baisser considérablement

dans l'estime de nos hôtes. Toutefois, quand nous les quittâmes, ils

nous engagèrent avec beaucoup d'instances à renouveler notre visite. Il

nous fut impossible d'accepter, le séjour de l'empereur ne devant pas

se prolonger.

À mon retour, l'empereur me demanda si j'avais parcouru la ville, ce que

j'en pensais, si j'étais entré dans quelques maisons, enfin ce qui

m'avait semblé digne de remarque. Je répondis de mon mieux, et comme Sa

Majesté était en ce moment d'une gaieté causeuse, je lui parlai de notre

excursion et de notre visite à la famille grecque. L'empereur me demanda

ce que ces Grecs pensaient de lui. «Sire, répondis-je, celui qui parle

français m'a paru être un homme entièrement dévoué à Votre Majesté. Il

m'a parlé de l'espérance qu'il avait, lui comme ses frères, que

l'empereur des Français, qui était allé combattre les mamelucks en

Égypte, pourrait aussi quelque jour se faire le libérateur de la Grèce.»

--Ah! monsieur Constant, me dit ici l'empereur en me pinçant vertement,

vous vous mêlez de faire de la politique!--Pardonnez-moi, Sire, je n'ai

fait que répéter ce que j'avais entendu. Il n'est pas étonnant que tous

les opprimés comptent sur le secours de Votre Majesté. Ces pauvres Grecs

ont l'air d'aimer avec passion leur patrie, et surtout ils détestent

cordialement les Turcs.--C'est bon, c'est bon, dit Sa Majesté; mais

j'ai, avant tout, à m'occuper de mes affaires. Constant, poursuivit Sa

Majesté, changeant subitement le terrain de la conversation dont elle

daignait m'honorer, et souriant d'un air d'ironie, que dites-vous de la

tournure des belles Grecques? Combien avez-vous vu de modèles dignes de

Canova et de David?» Je me vis obligé de répondre à Sa Majesté que ce

qui m'avait le plus engagé à accepter la proposition de Roustan était

l'espérance de voir quelques-unes de ces beautés si vantées, et que je

m'étais trouvé cruellement désappointé de ne pas apercevoir l'ombre

d'une femme. Sur cet aveu naïf, l'empereur, qui s'y attendait d'avance,

partit d'un éclat de rire, se rejeta sur mes oreilles, et m'appela

libertin:--Vous ne savez donc pas, monsieur le drôle, que vos bons amis

les Grecs ont adopté les usages de ces Turcs qu'ils détestent si

cordialement, et qu'ils enferment, comme eux, leurs femmes et leurs

filles, pour qu'elles ne paraissent jamais devant les mauvais sujets de

votre espèce.»

Quoique les dames grecques de Venise soient surveillées d'assez près par

leurs maris, elles ne sont pourtant point recluses ni parquées dans un

sérail comme les femmes des Turcs. Pendant notre séjour à Venise, un

grand personnage parla à Sa Majesté d'une jeune et belle Grecque,

admiratrice enthousiaste de l'empereur des Français. Cette dame

ambitionnait vivement l'honneur d'être reçue par Sa Majesté, dans

l'intérieur de ses appartemens. Quoique très-surveillée par un mari

jaloux, elle avait trouvé moyen de faire parvenir à l'empereur une

lettre dans laquelle elle lui peignait toute l'étendue de son amour et

de son admiration. Cette lettre, écrite avec une passion véritable et

une tête exaltée, inspira à Sa Majesté le désir de voir et d'en

connaître l'auteur; mais il fallait des précautions. L'empereur n'était

pas homme à user de sa puissance pour enlever une femme à son mari;

cependant tout le soin que l'on apporta dans la conduite de cette

affaire n'empêcha pas le mari de se douter des projets de sa femme;

aussi, avant qu'il fût possible à celle-ci de voir l'empereur, elle fut

enlevée et conduite fort loin de Venise, et son prudent époux eut soin

de cacher sa fuite et de dérober ses traces. Lorsqu'on vint annoncer

cette disparition à l'empereur: «Voilà, dit en riant Sa Majesté, un

vieux fou qui se croit de taille à lutter contre sa destinée.» Sa

Majesté ne forma d'ailleurs aucune liaison intime pendant notre séjour à

Venise.

Avant de quitter cette ville, l'empereur rendit un décret qui y fut reçu

avec un enthousiasme inexprimable, et ajouta encore au regret que le

départ de Sa Majesté causait aux habitans de Venise. Le département de

l'Adriatique, dont Venise était le chef-lieu, fut agrandi de toutes les

côtes maritimes, depuis la ville d'Aquilée jusqu'à celle d'Adria. Le

décret portait en outre que le port serait réparé, les canaux creusés et

nettoyés, la grande muraille de Palestrina, dont j'ai parlé plus haut,

et les jetées qui sont en avant continuées et entretenues; qu'il serait

creusé un canal de communication entre l'arsenal de Venise et le passage

de Mala-mocco; enfin que ce passage lui-même serait déblayé et rendu

assez profond pour que les vaisseaux de ligne de soixante-quatorze

pussent y entrer et en sortir.

D'autres articles concernaient les établissemens de bienfaisance, dont

l'administration fut confiée à une espèce de conseil dit _congrégation

de charité_, et la cession à la ville, par le domaine royal, de l'île de

Saint-Christophe pour servir de cimetière général; car jusqu'alors avait

prévalu à Venise, comme dans le reste de l'Italie, l'usage pernicieux

d'enterrer les morts dans les églises. Enfin le décret ordonnait

l'adoption d'un nouveau mode d'éclairage pour la belle place Saint-Marc,

la construction de nouveaux quais, passages, etc.

Lorsque nous quittâmes Venise, l'empereur fut conduit au rivage par une

masse de population aussi nombreuse au moins que celle qui l'avait

accueilli à son arrivée. Trévise, Udine, Mantoue rivalisèrent

d'empressement à recevoir dignement Sa Majesté. Le roi Joseph avait

quitté l'empereur pour retourner à Naples; le prince Murat et le

vice-roi accompagnaient Sa Majesté.

L'empereur ne s'arrêta que deux ou trois jours à Milan et continua sa

route. En arrivant dans la plaine de Marengo, il y trouva les magistrats

et la population d'Alexandrie qui l'y attendaient, et qui l'y reçurent à

la clarté d'une multitude de flambeaux. Nous ne fîmes que passer par

Turin. Le 30 décembre nous gravissions encore le mont Cénis, et le

1er janvier, au soir, nous étions arrivés aux Tuileries.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 268 / 456 题