Arrivée à Fusina.--La péote et les gondoles de Venise.--Aspect de
Venise.--Saluts de l'empereur.--Entrée du cortége impérial dans le
grand canal.--Jardin et plantations improvisées par
l'empereur.--Spectacle nouveau pour les Vénitiens.--Conversation de
l'empereur avec le vice-roi et le grand-maréchal.--L'empereur
parlant très-bien, mais ne causant pas.--Observation de Constant
sur un passage du journal de madame la baronne de V***.--Opinion
de l'empereur sur l'ancien gouvernement de Venise.--Le lion devenu
vieux.--Le doge, sénateur français.--L'empereur décidé à faire
respecter le nom français.--Visite à l'arsenal.--Ecueils
dangereux.--La tour d'observation.--Les chantiers.--_Le
Bucentaure_.--Chagrin d'un marinier, ancien serviteur du doge.--Les
noces du doge avec la mer, interrompues par l'arrivée des
Français.--Douleur du dernier doge Ludovico Manini.--Les
gondoliers.--Course de barques et joute sur l'eau, en présence de
l'empereur.--Coup d'œil de la place Saint-Marc pendant la
nuit.--Habitudes et travail de l'empereur à Venise.--Visite à
l'église de Saint-Marc et au palais du doge.--Le môle.--La tour de
l'horloge.--Mécanique de l'horloge.--Les prisons.--Visite rendue
par Constant et Roustan à une famille grecque.--Constant
questionné par l'empereur.--Curiosité de Constant
désappointée.--Enthousiasme d'une belle Grecque pour
l'empereur.--Vigilance maritale et enlèvement.--Décret de
l'empereur en faveur des Vénitiens.--Départ de Venise et retour eu
France.
EN arrivant à Fusina, l'empereur y trouva les autorités de Venise qui
l'attendaient. Sa Majesté s'embarqua sur la _péote_ ou gondole de la
ville, et accompagnée d'un nombreux cortége flottant, elle s'avança vers
Venise. Nous suivions l'empereur dans de petites gondoles noires qui
ressemblent à des tombeaux flottans. La Brenta en était couverte autour
de nous, et rien n'était plus singulier que d'entendre sortir de ces
cercueils, si tristes à voir, des concerts délicieux de voix et
d'instrumens. Cependant la barque qui portait Sa Majesté, et les
gondoles des principaux personnages de sa suite, étaient ornées avec
beaucoup de magnificence.
Nous arrivâmes ainsi jusqu'à l'embouchure du fleuve; là il fallut
attendre près d'une demi-heure jusqu'à ce qu'on eût ouvert les écluses,
ce qui se fit peu à peu et avec précaution, sans quoi les eaux de la
Brenta, retenues dans leur canal, où elles étaient élevées beaucoup au
dessus du niveau de la mer, s'élançant tout d'un coup et avec une chute
violente, auraient entraîné et submergé nos gondoles. Sortis des eaux de
la Brenta, nous nous trouvâmes dans le golfe, et nous vîmes au loin
s'élever du milieu de la mer la merveilleuse ville de Venise. Des
barques, des gondoles, et même des navires d'un port considérable,
chargés de toute la population aisée et de tous les mariniers de Venise,
en habit de fête, arrivèrent de tous côtés, passant, repassant et se
croisant en tous sens avec une adresse et une rapidité extrême.
L'empereur était debout sur l'arrière de la péote, et à chaque nouvelle
gondole qui passait près de la sienne, il répondait aux acclamations et
aux cris de _viva Napoleone imperatore e re_! par un de ces profonds
saluts qu'il faisait avec tant de grâce et de dignité, ôtant son chapeau
sans baisser la tête, et le descendant le long de son corps, presque
jusqu'à ses genoux.
Escortée de cette innombrable flottille, dont la péote de la ville
semblait être le vaisseau amiral, Sa Majesté entra enfin dans le grand
canal que bordent des deux côtés les façades de superbes palais, dont
toutes les fenêtres étaient pavoisées de drapeaux et garnies de
spectateurs. L'empereur descendit devant le palais des procurateurs, où
il fut reçu par une députation de membres du sénat et de nobles
vénitiens; il s'arrêta un instant sur la place St-Marc, parcourut
quelques rues intérieures et choisit l'emplacement d'un jardin dont
l'architecte de la ville lui présenta le plan, qui fut exécuté dans une
campagne. Ce fut un spectacle nouveau pour les Vénitiens que des arbres
plantés en pleine terre, des charmilles et des pelouses.
L'absence complète de verdure et de végétation, et le silence qui règne
dans les rues de Venise, où l'on n'entend jamais le pas d'un cheval ni
le bruit d'une voiture, les chevaux et les voitures étant choses
entièrement inconnues dans cette ville toute marine, doivent lui donner
dans les temps ordinaires un air triste et abandonné; mais cette
tristesse avait entièrement disparu pendant le séjour de Sa Majesté.
Le prince vice-roi et le grand-maréchal assistèrent le soir au coucher
de l'empereur, et en le déshabillant, j'entendis une partie de leur
entretien qui roula tout entier sur le gouvernement de Venise avant la
réunion de cette république à l'empire français. Sa Majesté parla
presque toute seule; le prince Eugène et le maréchal Duroc se
contentaient de jeter, de temps à autre, dans la conversation deux ou
trois paroles, comme pour fournir un nouveau texte à l'empereur et
empêcher que celui-ci ne s'arrêtât et ne mît trop tôt fin à ses
discours, véritables discours en effet, puisque Sa Majesté tenait
toujours le dé et ne laissait que peu de chose à dire aux autres.
C'était assez son habitude; mais personne ne songeait à s'en plaindre,
tant les idées de l'empereur étaient la plupart du temps intéressantes,
neuves et spirituellement exprimées. Sa Majesté _ne causait pas_, comme
on l'a dit avec raison dans le _journal_ que j'ai joint ci-dessus à mes
Mémoires; mais elle _parlait_ avec un charme inexprimable, et là-dessus
il me semble que l'auteur du journal à Aix-la-Chapelle n'a pas assez
rendu justice à l'empereur.
Au coucher dont il était tout à l'heure question, Sa Majesté parla de
l'ancien état de Venise, et par ce qu'elle en dit j'en appris plus sur
ce sujet que je ne l'aurais pu faire dans le meilleur livre. Le vice-roi
ayant observé que quelques patriciens regrettaient l'ancienne liberté,
l'empereur s'écria: «La liberté! fadaise! il n'y avait plus de liberté à
Venise, et il n'y en avait jamais eu que pour quelques familles nobles
qui opprimaient le reste de la population. La liberté avec le conseil
des dix! la liberté avec les inquisiteurs d'état! la liberté avec les
lions dénonciateurs, et les cachots, et les plombs de Venise!» Le
maréchal Duroc remarqua que, sur la fin, ce régime sévère s'était
beaucoup adouci. «Oui, sans doute, reprit l'empereur, le lion de
Saint-Marc était devenu vieux; il n'avait plus ni dents ni ongles.
Venise n'était plus que l'ombre d'elle-même, et son dernier doge a
trouvé qu'il montait en grade en devenant sénateur de l'empire
français.» Sa Majesté, voyant que cette idée faisait sourire le prince
vice-roi, ajouta fort gravement: «Je ne plaisante pas, Messieurs. Un
sénateur romain se piquait d'être plus qu'un roi; un sénateur français
est au moins l'égal d'un doge. Je veux que les étrangers s'accoutument
au plus grand respect vis-à-vis des corps constitués de l'empire, et
même à traiter avec une haute considération le simple titre de citoyen
français. Je ferai en sorte qu'ils en viennent là. Bonsoir, Eugène.
Duroc, ayez soin que la réception de demain se fasse d'une manière
convenable. Cette cérémonie terminée, nous irons visiter l'arsenal.
Adieu, Messieurs. Constant, vous reviendrez dans dix minutes chercher
mon flambeau; je me sens en train de dormir. On est bercé comme un
enfant dans ces gondoles.»
Le lendemain, Sa Majesté après avoir reçu les hommages des autorités de
Venise, se rendit à l'arsenal. C'est un édifice immense, fortifié avec
un soin qui devrait le rendre imprenable. L'aspect de l'intérieur est
singulier, à cause de plusieurs petites îles, jointes ensemble par des
ponts. Les magasins et les divers corps de bâtimens de la forteresse ont
ainsi l'air de flotter à la surface des eaux. L'entrée du côté de la
terre, par laquelle nous fûmes introduits, est un très-beau pont en
marbre, avec des colonnes et des statues. Du côté de la mer, il se
trouve aux approches de l'arsenal beaucoup de rochers et de bancs de
sable dont la présence est indiquée par de longs pieux. On nous dit
qu'en temps de guerre ces pieux étaient retirés, ce qui exposait les
bâtimens ennemis, assez imprudens pour s'engager parmi ces écueils, à
échouer infailliblement. L'arsenal pouvait équiper autrefois
quatre-vingt mille hommes, infanterie et cavalerie, indépendamment d'un
grand nombre d'armemens complets pour des vaisseaux de guerre.
L'arsenal est bordé de tours élevées d'où la vue s'étend au loin dans
toutes les directions. Sur la plus haute de ces tours placée au centre
de l'édifice, comme sur toutes les autres, il y a jour et nuit des
sentinelles qui signalent l'arrivée des vaisseaux qu'elles peuvent
apercevoir à une très-grande distance. Rien de plus magnifique que les
chantiers de construction pour les vaisseaux. Deux mille hommes peuvent
y travailler à l'aise. Les voiles sont faites par des femmes sur
lesquelles d'autres femmes d'un certain âge exercent une active
surveillance.
L'empereur ne s'arrêta que peu de temps à regarder _le Bucentaure_;
c'est ainsi qu'on appelle le superbe vaisseau sur lequel le doge de
Venise célébrait ses noces avec la mer. Un Vénitien ne voit jamais sans
un profond chagrin ce vieux monument de l'ancienne puissance de sa
patrie. Quelques personnes de la suite de l'empereur et moi, nous nous
étions fait accompagner par un marinier qui avait les larmes aux yeux en
nous racontant en mauvais français que, la dernière fois qu'il avait vu
le mariage du doge avec la mer Adriatique, c'était en 1796, un an avant
la prise de Venise. Cet homme nous dit qu'il se trouvait alors au
service du dernier doge de la république, le seigneur Louis Monini; que
l'année suivante (1797) les Français étaient entrés dans Venise, à
l'époque ordinaire des noces du doge avec la mer, qui se faisaient le
jour de l'Ascension, et que depuis ce temps, la mer était restée veuve.
Notre bon marinier nous fit le plus touchant éloge de son ancien maître,
qui, suivant lui, n'avait jamais pu se résoudre à prêter serment
d'obéissance aux Autrichiens, et s'était évanoui en leur remettant les
clefs de la ville.
Les gondoliers sont à la fois domestiques, commissionnaires, confidens,
compagnons d'aventures de la personne qui les prend à son service. Rien
n'égale le courage, la fidélité et la gaîté de ces braves marins. Ils
s'exposent sans crainte aux tempêtes de la mer dans leurs minces
gondoles, et leur adresse est si grande qu'ils circulent avec une
incroyable vitesse dans les canaux les plus étroits, se croisent, se
suivent et se dépassent sans cesse, sans jamais se heurter.
Je me trouvai à même de juger de l'habileté de ces hardis mariniers, le
lendemain même de notre visite à l'arsenal. Sa Majesté s'étant fait
conduire à travers les lagunes jusqu'au port fortifié de Mala-mocco, les
gondoliers lui donnèrent, à son retour, le spectacle d'une course de
barques et de joutes sur l'eau. Le même jour il y eut spectacle par
ordre au grand théâtre, et toute la ville fut illuminée. Du reste on
pourrait croire à Venise que c'est tous les jours fête publique et
illumination générale. L'usage étant d'employer la plus grande partie de
la nuit aux affaires ou aux plaisirs, les rues sont aussi bruyantes,
aussi pleines de monde à minuit, qu'à Paris à quatre heures de
l'après-midi. Les boutiques, surtout celles de la place Saint-Marc, sont
éclairées d'une manière éblouissante, et la foule remplit les petits
pavillons ornés et illuminés où l'on vend du café, des glaces et des
rafraîchissemens de toute espèce.
L'empereur n'avait point adopté le genre de vie des Vénitiens. Il se
couchait aux mêmes heures qu'à Paris, et quand il ne passait point la
journée à travailler avec ses ministres, il se promenait en gondole dans
les lagunes ou visitait les principaux établissemens et les édifices
publics de Venise. Ce fut ainsi que je vis, à la suite de Sa Majesté,
l'église de Saint-Marc et l'ancien palais du doge.
L'église de Saint-Marc a cinq entrées superbement décorées de colonnes
de marbre; les portes en sont de bronze et à sculptures. Au dessus de la
porte du milieu, étaient autrefois les quatre fameux chevaux de bronze
que l'empereur avait fait transporter à Paris pour en orner l'arc de
triomphe de la place du Carrousel. La tour de l'église en est séparée
par une petite place, du milieu de laquelle elle s'élance à une hauteur
de plus de trois cents pieds. On y monte par une rampe sans marches,
très-commode; et parvenu au sommet, on a sous les yeux les points de vue
les plus magnifiques: Venise avec ses innombrables îles chargées de
palais, d'églises et de fabriques, et, se prolongeant au loin dans la
mer, une digue immense, large de soixante pieds, haute de plusieurs
toises et bâtie en grosses pierres de taille. Cet ouvrage gigantesque
entoure Venise et toutes ses îles, et la défend contre les irruptions
de la mer.
Les Vénitiens font profession d'une admiration toute particulière pour
l'horloge établie dans une tour qui en tire son nom. La mécanique
indique la marche du soleil et de la lune à travers les douze signes du
zodiaque. On voit, dans une niche au dessus du cadran, une image de la
Vierge, bien dorée et de grandeur naturelle. On nous dit qu'à certaines
fêtes de l'année, chaque coup de cloche faisait paraître deux anges avec
une trompette à la main, et suivis des trois mages qui venaient se
prosterner aux pieds de la vierge Marie. Je ne vis rien de tout cela,
mais seulement deux grandes figures noires frappant les heures sur la
cloche avec des massues de fer.
Le palais du doge est d'un aspect assez sombre, et les prisons qui n'en
sont séparées que par un étroit canal, rendent cet aspect encore plus
triste.
On trouve à Venise des marchands de toutes les nations. Les juifs et les
Grecs y sont très-nombreux. Roustan, qui entendait la langue de ces
derniers, était recherché par les plus considérables d'entre eux. Les
chefs d'une famille grecque se rendirent un jour auprès de lui pour
l'engager à venir les visiter; leur habitation était située dans une
des îles dont Venise est entourée. Roustan me fit part du désir qu'il
éprouvait d'aller leur rendre une visite. Je fus enchanté de la
proposition qu'il me fit de l'accompagner. Arrivés dans leur île, nous
fûmes reçus par nos Grecs, qui étaient des négocians fort riches, comme
d'anciennes connaissances. L'espèce de parloir dans lequel on nous fit
entrer était non-seulement d'une propreté recherchée, mais encore d'une
grande élégance. Un large divan ornait le tour de la salle dont le
parquet était couvert de nattes artistement tressées. Nos hôtes étaient
au nombre de six qui étaient associés pour le même commerce. Je me
serais passablement ennuyé, si l'un d'eux, qui parlait français, ne se
fût entretenu avec moi. Les autres s'entretenaient dans leur langue avec
Roustan. On nous offrit du café, des fruits, des sorbets et des pipes.
Je n'ai jamais aimé à fumer, et connaissant d'ailleurs le dégoût
prononcé de l'empereur pour les odeurs en général, et en particulier
pour celle du tabac, je refusai la pipe, et j'exprimai la crainte que
mes vêtemens ne se ressentissent du voisinage des fumeurs. Je crus
m'apercevoir que cette délicatesse me faisait baisser considérablement
dans l'estime de nos hôtes. Toutefois, quand nous les quittâmes, ils
nous engagèrent avec beaucoup d'instances à renouveler notre visite. Il
nous fut impossible d'accepter, le séjour de l'empereur ne devant pas
se prolonger.
À mon retour, l'empereur me demanda si j'avais parcouru la ville, ce que
j'en pensais, si j'étais entré dans quelques maisons, enfin ce qui
m'avait semblé digne de remarque. Je répondis de mon mieux, et comme Sa
Majesté était en ce moment d'une gaieté causeuse, je lui parlai de notre
excursion et de notre visite à la famille grecque. L'empereur me demanda
ce que ces Grecs pensaient de lui. «Sire, répondis-je, celui qui parle
français m'a paru être un homme entièrement dévoué à Votre Majesté. Il
m'a parlé de l'espérance qu'il avait, lui comme ses frères, que
l'empereur des Français, qui était allé combattre les mamelucks en
Égypte, pourrait aussi quelque jour se faire le libérateur de la Grèce.»
--Ah! monsieur Constant, me dit ici l'empereur en me pinçant vertement,
vous vous mêlez de faire de la politique!--Pardonnez-moi, Sire, je n'ai
fait que répéter ce que j'avais entendu. Il n'est pas étonnant que tous
les opprimés comptent sur le secours de Votre Majesté. Ces pauvres Grecs
ont l'air d'aimer avec passion leur patrie, et surtout ils détestent
cordialement les Turcs.--C'est bon, c'est bon, dit Sa Majesté; mais
j'ai, avant tout, à m'occuper de mes affaires. Constant, poursuivit Sa
Majesté, changeant subitement le terrain de la conversation dont elle
daignait m'honorer, et souriant d'un air d'ironie, que dites-vous de la
tournure des belles Grecques? Combien avez-vous vu de modèles dignes de
Canova et de David?» Je me vis obligé de répondre à Sa Majesté que ce
qui m'avait le plus engagé à accepter la proposition de Roustan était
l'espérance de voir quelques-unes de ces beautés si vantées, et que je
m'étais trouvé cruellement désappointé de ne pas apercevoir l'ombre
d'une femme. Sur cet aveu naïf, l'empereur, qui s'y attendait d'avance,
partit d'un éclat de rire, se rejeta sur mes oreilles, et m'appela
libertin:--Vous ne savez donc pas, monsieur le drôle, que vos bons amis
les Grecs ont adopté les usages de ces Turcs qu'ils détestent si
cordialement, et qu'ils enferment, comme eux, leurs femmes et leurs
filles, pour qu'elles ne paraissent jamais devant les mauvais sujets de
votre espèce.»
Quoique les dames grecques de Venise soient surveillées d'assez près par
leurs maris, elles ne sont pourtant point recluses ni parquées dans un
sérail comme les femmes des Turcs. Pendant notre séjour à Venise, un
grand personnage parla à Sa Majesté d'une jeune et belle Grecque,
admiratrice enthousiaste de l'empereur des Français. Cette dame
ambitionnait vivement l'honneur d'être reçue par Sa Majesté, dans
l'intérieur de ses appartemens. Quoique très-surveillée par un mari
jaloux, elle avait trouvé moyen de faire parvenir à l'empereur une
lettre dans laquelle elle lui peignait toute l'étendue de son amour et
de son admiration. Cette lettre, écrite avec une passion véritable et
une tête exaltée, inspira à Sa Majesté le désir de voir et d'en
connaître l'auteur; mais il fallait des précautions. L'empereur n'était
pas homme à user de sa puissance pour enlever une femme à son mari;
cependant tout le soin que l'on apporta dans la conduite de cette
affaire n'empêcha pas le mari de se douter des projets de sa femme;
aussi, avant qu'il fût possible à celle-ci de voir l'empereur, elle fut
enlevée et conduite fort loin de Venise, et son prudent époux eut soin
de cacher sa fuite et de dérober ses traces. Lorsqu'on vint annoncer
cette disparition à l'empereur: «Voilà, dit en riant Sa Majesté, un
vieux fou qui se croit de taille à lutter contre sa destinée.» Sa
Majesté ne forma d'ailleurs aucune liaison intime pendant notre séjour à
Venise.
Avant de quitter cette ville, l'empereur rendit un décret qui y fut reçu
avec un enthousiasme inexprimable, et ajouta encore au regret que le
départ de Sa Majesté causait aux habitans de Venise. Le département de
l'Adriatique, dont Venise était le chef-lieu, fut agrandi de toutes les
côtes maritimes, depuis la ville d'Aquilée jusqu'à celle d'Adria. Le
décret portait en outre que le port serait réparé, les canaux creusés et
nettoyés, la grande muraille de Palestrina, dont j'ai parlé plus haut,
et les jetées qui sont en avant continuées et entretenues; qu'il serait
creusé un canal de communication entre l'arsenal de Venise et le passage
de Mala-mocco; enfin que ce passage lui-même serait déblayé et rendu
assez profond pour que les vaisseaux de ligne de soixante-quatorze
pussent y entrer et en sortir.
D'autres articles concernaient les établissemens de bienfaisance, dont
l'administration fut confiée à une espèce de conseil dit _congrégation
de charité_, et la cession à la ville, par le domaine royal, de l'île de
Saint-Christophe pour servir de cimetière général; car jusqu'alors avait
prévalu à Venise, comme dans le reste de l'Italie, l'usage pernicieux
d'enterrer les morts dans les églises. Enfin le décret ordonnait
l'adoption d'un nouveau mode d'éclairage pour la belle place Saint-Marc,
la construction de nouveaux quais, passages, etc.
Lorsque nous quittâmes Venise, l'empereur fut conduit au rivage par une
masse de population aussi nombreuse au moins que celle qui l'avait
accueilli à son arrivée. Trévise, Udine, Mantoue rivalisèrent
d'empressement à recevoir dignement Sa Majesté. Le roi Joseph avait
quitté l'empereur pour retourner à Naples; le prince Murat et le
vice-roi accompagnaient Sa Majesté.
L'empereur ne s'arrêta que deux ou trois jours à Milan et continua sa
route. En arrivant dans la plaine de Marengo, il y trouva les magistrats
et la population d'Alexandrie qui l'y attendaient, et qui l'y reçurent à
la clarté d'une multitude de flambeaux. Nous ne fîmes que passer par
Turin. Le 30 décembre nous gravissions encore le mont Cénis, et le
1er janvier, au soir, nous étions arrivés aux Tuileries.