Voyage de l'empereur en Italie.--Peu de temps pour les
préparatifs.--Services complets envoyés sous diverses
directions.--Service de la chambre en voyage.--Constant inséparable
de l'empereur.--Fourgon du service de la bouche.--Ordre réglé pour
les repas de l'empereur en voyage.--Déjeuners de l'empereur en
plein champ.--Les anciens officiers de bouche du roi au service de
l'empereur.--M. Colin et M. Pfister.--MM. Soupe et
Pierrugues.--Arrivée subite de l'empereur à Milan.--Illumination
improvisée.--Joie du prince Eugène et des Milanais.--Affection et
respect de l'empereur pour la vice-reine.--Constant complimenté par
le vice-roi.--L'empereur au théâtre de la Scala.--Passage par
Brescia et Vérone.--Aspect de la Lombardie.--Terreur inspirée à
Constant par les harangues officielles.--Course dans
Vicence.--L'empereur très-matinal en voyage.--Les
rizières.--Paysages pittoresques.
AU mois de novembre de cette année, je suivis Leurs Majestés en Italie.
Nous savions quelques jours à l'avance que l'empereur ferait ce voyage;
mais, comme il arriva pour tous les autres, ni le jour, ni même la
semaine, n'étaient fixés, et nous n'apprîmes que le 15 au soir que l'on
partirait le 16 de grand matin. Je passai la nuit, comme toute la maison
de Sa Majesté; car pour arriver à l'incroyable perfection de soins dont
l'empereur était entouré dans ses voyages, il fallait que tout le monde
fût sur pied dès que l'heure du départ était à peu près désignée; je
passai donc la nuit à préparer le service de Sa Majesté, pendant que ma
femme apprêtait mon propre bagage. J'avais à peine fini lorsque
l'empereur me demanda. Cela voulait dire que dix minutes après nous
serions en route: à quatre heures du matin Sa Majesté monta en voiture.
Comme on ne savait jamais à quelle heure ni par quelle route l'empereur
se mettrait en voyage, le grand maréchal, le grand écuyer et le grand
chambellan envoyaient un service complet sur les différentes routes où
l'on croyait que Sa Majesté pourrait passer. Le service de la chambre
était composé d'un valet de chambre et d'un garçon de garde-robe. Pour
moi, je ne quittais jamais la personne de Sa Majesté, et ma voiture
suivait toujours de très-près la sienne. La voiture appartenant à ce
service était garnie d'un lit en fer avec ses accessoires, d'un
nécessaire de linge, d'habits, etc. Je connais peu le service de
l'écurie; voici comment était organisé celui de la bouche. Il y avait
une voiture à peu près dans la forme des _coucous_ de la place Louis XV
à Paris, avec une grande cave et une énorme vache. La cave contenait le
vin de Chambertin pour l'empereur, et les vins fins pour la table des
grands officiers. Le vin ordinaire s'achetait sur les lieux. Dans la
vache étaient la batterie de cuisine et un fourneau portatif; dans la
voiture, un maître-d'hotel, deux cuisiniers et un garçon de fourneau. Il
y avait de plus un grand fourgon chargé de provisions et de vin pour
remplir la cave à mesure qu'elle se vidait. Toutes ces voitures avaient
quelques heures d'avance sur celle de l'empereur. C'était le grand
maréchal qui désignait l'endroit où devait se faire le déjeuner. On
descendait soit à l'archevêché, soit à l'hôtel-de-ville, soit chez le
sous-préfet, ou enfin chez le maire à défaut d'autorités
administratives. Arrivé à la maison désignée, le maître d'hôtel
s'entendait pour les approvisionnemens; les fourneaux s'allumaient, les
broches tournaient. Si l'empereur descendait pour prendre le repas
préparé, les provisions consommées étaient sur-le-champ remplacées
autant qu'il était possible. On regarnissait les voitures de volailles,
de pâtés, etc. Avant le départ chaque chose était payée par le
contrôleur, des présens étaient faits aux maîtres de la maison, et tout
ce qui n'était pas nécessaire à la fourniture du service restait au
profit de leurs domestiques. Mais il arrivait quelquefois que l'empereur
trouvant qu'il était trop tôt pour déjeuner, ou voulant faire une plus
longue journée, ordonnait de passer outre. Alors tout était emballé de
nouveau, et le service continuait sa route. Quelquefois aussi l'empereur
faisait halte en plein champ, descendait, s'asseyait sous un arbre et
demandait son déjeuner. Roustan et les valets de pied tiraient les
provisions de la voiture de Sa Majesté, qui était garnie de petites
casseroles d'argent couvertes, et contenant poulets, perdreaux, etc. Les
autres voitures fournissaient leur contingent. M. Pfister servait
l'empereur, et chacun mangeait un morceau sous le pouce. On allumait du
feu pour chauffer le café, et moins d'une demi-heure après tout avait
disparu. Les voitures roulaient dans le même ordre qu'avant la halte.
L'empereur avait pour maître d'hôtel et cuisiniers presque toutes les
personnes élevées dans la maison du roi ou des princes. C'étaient MM.
Dunau, Léonard, Rouff, Gérard. M. Colin était chef d'office et devint
maître-d'hôtel contrôleur, après le malheur arrivé à M. Pfister, qui
devint fou à la campagne de 1809. Tous étaient des serviteurs pleins de
zèle et d'habileté. Comme dans toutes les maisons de souverain, chaque
partie de la cuisine avait son chef. C'étaient MM. Soupé et Pierrugues
qui avaient la fourniture des vins; les fils de ces messieurs suivaient
l'empereur à tour de rôle.
Nous voyageâmes avec une vitesse extrême jusqu'au Mont-Cénis; mais
arrivés à ce passage, il fallut bien ralentir la rapidité de notre
course: le temps était affreux depuis plusieurs jours, et la route
dégradée par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre
passage. L'empereur arriva à Milan le 22 à midi, et, malgré notre retard
au Mont-Cénis, le reste du voyage avait été si prompt que personne
n'attendait encore Sa Majesté. Le vice-roi n'apprit l'arrivée de son
beau-père que lorsque celui-ci n'était plus qu'à une petite demi-lieue
de la ville. Nous le vîmes arriver à toute bride, suivi d'un très-petit
nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrêtât, et aussitôt
que la portière fut ouverte il tendit la main au prince Eugène, en lui
disant du ton le plus affectueux: «Allons, montez avec nous, beau
prince, nous entrerons ensemble.»
Malgré la surprise qu'avait causée l'arrivée encore inattendue de
l'empereur, nous étions à peine entrés dans la ville que toutes les
maisons étaient illuminées; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et
beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du
dôme de la cathédrale était couverte de pots à feu et de verres de
couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les allées étaient aussi
illuminées, on voyait la statue équestre et colossale de l'empereur; des
deux côtés on avait disposé des transparens en forme d'étoiles, portant
les lettres initiales de S. M. I. et R. À huit heures, tout le peuple
était en mouvement à l'entour du château, où un superbe feu d'artifice
fut tiré, tandis qu'une excellente musique exécutait des symphonies
guerrières. Toutes les autorités de la ville furent admises auprès de Sa
Majesté.
* * *
Le lendemain matin, il y eut au château conseil des ministres, que Sa
Majesté présida. À midi, l'empereur monta à cheval pour assister à la
messe célébrée par le grand-aumônier du royaume. La place du dôme était
couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur
s'avançait au pas de son cheval, ayant auprès de lui son altesse
impériale le vice-roi et son état-major. Le noble visage du prince
Eugène exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son
beau-père, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection
filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui
manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.
Après le _Te Deum_, l'empereur passa sur la place la revue des troupes,
et partit aussitôt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la
vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur eût un
ton plus affable, et en même temps plus respectueux, que pour la
princesse Amélie; mais aussi nulle princesse et même nulle femme ne fut
plus belle et plus vertueuse. Il était impossible devant l'empereur de
parler de beauté et de vertu, sans qu'il citât aussitôt pour exemple la
vice-reine. Le prince Eugène était bien digne d'une épouse aussi
accomplie. Il l'appréciait à sa valeur, et j'étais heureux de voir sur
les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il
jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de
tous les désirs de son beau-père, je fus assez heureux pour qu'il voulût
bien m'adresser plusieurs fois la parole, me témoignant tout l'intérêt
qu'il avait pris, disait-il, à mon avancement dans le service et dans
les bontés de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que
ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conservé
l'attachement le plus sincère, et, si j'ose le dire, le plus tendre.
L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit
égalait la bienveillance et la beauté. Il revint à Milan pour dîner;
immédiatement après, les dames reçues à la cour lui furent présentées.
Le soir, je suivis Sa Majesté au théâtre de la Scala. L'empereur
n'assista point à toute la représentation. Il se retira de bonne heure
dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui
ne nous empêcha point de rouler sur la route de Vérone avant huit heures
du matin.
Sa Majesté ne fit que traverser Brescia et Vérone. J'aurais bien voulu
avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosités de l'Italie. Mais
cela n'était pas facile à la suite de l'empereur, qui ne s'arrêtait que
pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des
fortifications que des ruines.
À Vérone, Sa Majesté dîna ou soupa (car il était assez tard) avec leurs
majestés le roi et la reine de Bavière, qui y étaient arrivés presque en
même temps que nous, et le lendemain de très-grand matin nous partîmes
pour Vicence.
Quoique la saison fût déjà avancée, je jouis avec délices du beau
spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vérone à Vicence. Que
l'on se figure une plaine immense, coupée en d'innombrables champs,
lesquels sont bordés de diverses espèces d'arbres d'une forme élancée,
mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens
des allées à perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs,
s'élève avec eux et s'enlace à chacune de leurs branches. Cependant
quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de
soutien, et pendent jusqu'à terre, tandis que d'autres s'étendent comme
une guirlande d'un arbre à l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels
on voit au loin et auprès de magnifiques champs de blé, du moins je les
avais vus lors de mes voyages précédens; car dans celui-ci la moisson
était faite depuis plusieurs mois.
Sur la fin d'une journée que je passai fort agréablement, pour ma part,
à admirer ces fertiles plaines, nous entrâmes dans Vicence. Les
autorités avec la population presque tout entière attendaient l'empereur
sous un superbe arc-de-triomphe, à l'entrée de la ville. Nous mourions
de faim, et Sa Majesté elle-même dit le soir, à son coucher, qu'elle
était, en entrant dans Vicence, très-disposée à se mettre à table. Je
tremblais donc à l'idée de ces longues harangues italiennes, que je
trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que
je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de
Vicence furent assez bien avisés pour ne pas abuser de notre position;
leur discours ne demanda que quelques minutes.
Le soir Sa Majesté alla au spectacle. J'étais fatigué, et j'aurais
voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos;
mais quelqu'un vint m'engager à monter au couvent des Servites pour
jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus
sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville était
en feu. En rentrant au palais occupé par Sa Majesté, j'appris qu'elle
avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à deux heures
après minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.
À l'heure indiquée par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voilà
roulant avec la rapidité de l'éclair sur la route de Stra, où nous
passâmes la nuit. Le lendemain, de très-grand matin, nous repartîmes,
suivant une longue chaussée élevée à travers des marais. Le paysage est
à peu près le même, mais toutefois moins agréable qu'avant d'arriver à
Vicence. Ce sont toujours des plantations de mûriers et d'oliviers qui
donnent une huile parfaite, des champs de maïs et de chanvre,
entrecoupés de prairies. On voit de plus commencer au delà de Stra la
culture du riz. Quoique les rizières doivent rendre le pays mal sain, il
ne passe pourtant pas pour l'être plus qu'un autre. On voit à droite et
à gauche de la route des maisons élégantes et des cabanes couvertes en
chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultivée
dans cette partie, où elle ne pourrait guère réussir, le terrain étant
trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur
les hauteurs. La végétation dans toute la contrée est d'une richesse et
d'une vigueur incroyables; mais les dernières guerres ont laissé des
traces qu'une longue paix pourra seule effacer.