CHAPITRE XXII.

Voyage de l'empereur en Italie.--Peu de temps pour les

préparatifs.--Services complets envoyés sous diverses

directions.--Service de la chambre en voyage.--Constant inséparable

de l'empereur.--Fourgon du service de la bouche.--Ordre réglé pour

les repas de l'empereur en voyage.--Déjeuners de l'empereur en

plein champ.--Les anciens officiers de bouche du roi au service de

l'empereur.--M. Colin et M. Pfister.--MM. Soupe et

Pierrugues.--Arrivée subite de l'empereur à Milan.--Illumination

improvisée.--Joie du prince Eugène et des Milanais.--Affection et

respect de l'empereur pour la vice-reine.--Constant complimenté par

le vice-roi.--L'empereur au théâtre de la Scala.--Passage par

Brescia et Vérone.--Aspect de la Lombardie.--Terreur inspirée à

Constant par les harangues officielles.--Course dans

Vicence.--L'empereur très-matinal en voyage.--Les

rizières.--Paysages pittoresques.

AU mois de novembre de cette année, je suivis Leurs Majestés en Italie.

Nous savions quelques jours à l'avance que l'empereur ferait ce voyage;

mais, comme il arriva pour tous les autres, ni le jour, ni même la

semaine, n'étaient fixés, et nous n'apprîmes que le 15 au soir que l'on

partirait le 16 de grand matin. Je passai la nuit, comme toute la maison

de Sa Majesté; car pour arriver à l'incroyable perfection de soins dont

l'empereur était entouré dans ses voyages, il fallait que tout le monde

fût sur pied dès que l'heure du départ était à peu près désignée; je

passai donc la nuit à préparer le service de Sa Majesté, pendant que ma

femme apprêtait mon propre bagage. J'avais à peine fini lorsque

l'empereur me demanda. Cela voulait dire que dix minutes après nous

serions en route: à quatre heures du matin Sa Majesté monta en voiture.

Comme on ne savait jamais à quelle heure ni par quelle route l'empereur

se mettrait en voyage, le grand maréchal, le grand écuyer et le grand

chambellan envoyaient un service complet sur les différentes routes où

l'on croyait que Sa Majesté pourrait passer. Le service de la chambre

était composé d'un valet de chambre et d'un garçon de garde-robe. Pour

moi, je ne quittais jamais la personne de Sa Majesté, et ma voiture

suivait toujours de très-près la sienne. La voiture appartenant à ce

service était garnie d'un lit en fer avec ses accessoires, d'un

nécessaire de linge, d'habits, etc. Je connais peu le service de

l'écurie; voici comment était organisé celui de la bouche. Il y avait

une voiture à peu près dans la forme des _coucous_ de la place Louis XV

à Paris, avec une grande cave et une énorme vache. La cave contenait le

vin de Chambertin pour l'empereur, et les vins fins pour la table des

grands officiers. Le vin ordinaire s'achetait sur les lieux. Dans la

vache étaient la batterie de cuisine et un fourneau portatif; dans la

voiture, un maître-d'hotel, deux cuisiniers et un garçon de fourneau. Il

y avait de plus un grand fourgon chargé de provisions et de vin pour

remplir la cave à mesure qu'elle se vidait. Toutes ces voitures avaient

quelques heures d'avance sur celle de l'empereur. C'était le grand

maréchal qui désignait l'endroit où devait se faire le déjeuner. On

descendait soit à l'archevêché, soit à l'hôtel-de-ville, soit chez le

sous-préfet, ou enfin chez le maire à défaut d'autorités

administratives. Arrivé à la maison désignée, le maître d'hôtel

s'entendait pour les approvisionnemens; les fourneaux s'allumaient, les

broches tournaient. Si l'empereur descendait pour prendre le repas

préparé, les provisions consommées étaient sur-le-champ remplacées

autant qu'il était possible. On regarnissait les voitures de volailles,

de pâtés, etc. Avant le départ chaque chose était payée par le

contrôleur, des présens étaient faits aux maîtres de la maison, et tout

ce qui n'était pas nécessaire à la fourniture du service restait au

profit de leurs domestiques. Mais il arrivait quelquefois que l'empereur

trouvant qu'il était trop tôt pour déjeuner, ou voulant faire une plus

longue journée, ordonnait de passer outre. Alors tout était emballé de

nouveau, et le service continuait sa route. Quelquefois aussi l'empereur

faisait halte en plein champ, descendait, s'asseyait sous un arbre et

demandait son déjeuner. Roustan et les valets de pied tiraient les

provisions de la voiture de Sa Majesté, qui était garnie de petites

casseroles d'argent couvertes, et contenant poulets, perdreaux, etc. Les

autres voitures fournissaient leur contingent. M. Pfister servait

l'empereur, et chacun mangeait un morceau sous le pouce. On allumait du

feu pour chauffer le café, et moins d'une demi-heure après tout avait

disparu. Les voitures roulaient dans le même ordre qu'avant la halte.

L'empereur avait pour maître d'hôtel et cuisiniers presque toutes les

personnes élevées dans la maison du roi ou des princes. C'étaient MM.

Dunau, Léonard, Rouff, Gérard. M. Colin était chef d'office et devint

maître-d'hôtel contrôleur, après le malheur arrivé à M. Pfister, qui

devint fou à la campagne de 1809. Tous étaient des serviteurs pleins de

zèle et d'habileté. Comme dans toutes les maisons de souverain, chaque

partie de la cuisine avait son chef. C'étaient MM. Soupé et Pierrugues

qui avaient la fourniture des vins; les fils de ces messieurs suivaient

l'empereur à tour de rôle.

Nous voyageâmes avec une vitesse extrême jusqu'au Mont-Cénis; mais

arrivés à ce passage, il fallut bien ralentir la rapidité de notre

course: le temps était affreux depuis plusieurs jours, et la route

dégradée par la pluie qui tombait encore par torrens au moment de notre

passage. L'empereur arriva à Milan le 22 à midi, et, malgré notre retard

au Mont-Cénis, le reste du voyage avait été si prompt que personne

n'attendait encore Sa Majesté. Le vice-roi n'apprit l'arrivée de son

beau-père que lorsque celui-ci n'était plus qu'à une petite demi-lieue

de la ville. Nous le vîmes arriver à toute bride, suivi d'un très-petit

nombre de personnes. L'empereur ordonna que l'on arrêtât, et aussitôt

que la portière fut ouverte il tendit la main au prince Eugène, en lui

disant du ton le plus affectueux: «Allons, montez avec nous, beau

prince, nous entrerons ensemble.»

Malgré la surprise qu'avait causée l'arrivée encore inattendue de

l'empereur, nous étions à peine entrés dans la ville que toutes les

maisons étaient illuminées; les beaux palais Litta, Casani, Melzi et

beaucoup d'autres brillaient de mille feux. La magnifique coupole du

dôme de la cathédrale était couverte de pots à feu et de verres de

couleur; au milieu du Forum-Bonaparte, dont les allées étaient aussi

illuminées, on voyait la statue équestre et colossale de l'empereur; des

deux côtés on avait disposé des transparens en forme d'étoiles, portant

les lettres initiales de S. M. I. et R. À huit heures, tout le peuple

était en mouvement à l'entour du château, où un superbe feu d'artifice

fut tiré, tandis qu'une excellente musique exécutait des symphonies

guerrières. Toutes les autorités de la ville furent admises auprès de Sa

Majesté.

* * *

Le lendemain matin, il y eut au château conseil des ministres, que Sa

Majesté présida. À midi, l'empereur monta à cheval pour assister à la

messe célébrée par le grand-aumônier du royaume. La place du dôme était

couverte d'une foule immense, au travers de laquelle l'empereur

s'avançait au pas de son cheval, ayant auprès de lui son altesse

impériale le vice-roi et son état-major. Le noble visage du prince

Eugène exprimait toute la joie qu'il ressentait en revoyant son

beau-père, pour lequel il eut toujours tant de respect et d'affection

filiale, et en entendant les acclamations du peuple, qui ne lui

manquaient jamais, mais qui redoublaient encore en ce moment.

Après le _Te Deum_, l'empereur passa sur la place la revue des troupes,

et partit aussitôt avec le vice-roi pour Monza, palais qu'habitait la

vice-reine. Il n'y avait aucune femme pour laquelle l'empereur eût un

ton plus affable, et en même temps plus respectueux, que pour la

princesse Amélie; mais aussi nulle princesse et même nulle femme ne fut

plus belle et plus vertueuse. Il était impossible devant l'empereur de

parler de beauté et de vertu, sans qu'il citât aussitôt pour exemple la

vice-reine. Le prince Eugène était bien digne d'une épouse aussi

accomplie. Il l'appréciait à sa valeur, et j'étais heureux de voir sur

les traits de cet excellent prince l'expression du bonheur dont il

jouissait. Au milieu des soins qu'il prenait pour aller au devant de

tous les désirs de son beau-père, je fus assez heureux pour qu'il voulût

bien m'adresser plusieurs fois la parole, me témoignant tout l'intérêt

qu'il avait pris, disait-il, à mon avancement dans le service et dans

les bontés de l'empereur. Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que

ces marques de souvenir d'un prince pour lequel j'ai toujours conservé

l'attachement le plus sincère, et, si j'ose le dire, le plus tendre.

L'empereur resta fort long-temps avec la vice-reine, dont l'esprit

égalait la bienveillance et la beauté. Il revint à Milan pour dîner;

immédiatement après, les dames reçues à la cour lui furent présentées.

Le soir, je suivis Sa Majesté au théâtre de la Scala. L'empereur

n'assista point à toute la représentation. Il se retira de bonne heure

dans ses appartemens, et travailla une grande partie de la nuit; ce qui

ne nous empêcha point de rouler sur la route de Vérone avant huit heures

du matin.

Sa Majesté ne fit que traverser Brescia et Vérone. J'aurais bien voulu

avoir, chemin faisant, le temps de voir les curiosités de l'Italie. Mais

cela n'était pas facile à la suite de l'empereur, qui ne s'arrêtait que

pour passer les troupes en revue, et aimait mieux visiter des

fortifications que des ruines.

À Vérone, Sa Majesté dîna ou soupa (car il était assez tard) avec leurs

majestés le roi et la reine de Bavière, qui y étaient arrivés presque en

même temps que nous, et le lendemain de très-grand matin nous partîmes

pour Vicence.

Quoique la saison fût déjà avancée, je jouis avec délices du beau

spectacle qui attend le voyageur sur la route de Vérone à Vicence. Que

l'on se figure une plaine immense, coupée en d'innombrables champs,

lesquels sont bordés de diverses espèces d'arbres d'une forme élancée,

mais surtout d'ormes et de peupliers, qui forment ainsi en tout sens

des allées à perte de vue. La vigne serpente autour de leurs troncs,

s'élève avec eux et s'enlace à chacune de leurs branches. Cependant

quelques rameaux de la vigne abandonnent l'arbre qui lui sert de

soutien, et pendent jusqu'à terre, tandis que d'autres s'étendent comme

une guirlande d'un arbre à l'autre. Au dessous de ces berceaux naturels

on voit au loin et auprès de magnifiques champs de blé, du moins je les

avais vus lors de mes voyages précédens; car dans celui-ci la moisson

était faite depuis plusieurs mois.

Sur la fin d'une journée que je passai fort agréablement, pour ma part,

à admirer ces fertiles plaines, nous entrâmes dans Vicence. Les

autorités avec la population presque tout entière attendaient l'empereur

sous un superbe arc-de-triomphe, à l'entrée de la ville. Nous mourions

de faim, et Sa Majesté elle-même dit le soir, à son coucher, qu'elle

était, en entrant dans Vicence, très-disposée à se mettre à table. Je

tremblais donc à l'idée de ces longues harangues italiennes, que je

trouvais plus longues encore que celles de France, sans doute parce que

je n'en comprenais pas un mot. Mais heureusement les magistrats de

Vicence furent assez bien avisés pour ne pas abuser de notre position;

leur discours ne demanda que quelques minutes.

Le soir Sa Majesté alla au spectacle. J'étais fatigué, et j'aurais

voulu profiter de l'absence de l'empereur pour prendre quelque repos;

mais quelqu'un vint m'engager à monter au couvent des Servites pour

jouir de l'effet des illuminations de la ville; je m'y rendis et j'eus

sous les yeux un magnifique spectacle. On aurait dit que la ville était

en feu. En rentrant au palais occupé par Sa Majesté, j'appris qu'elle

avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à deux heures

après minuit. J'avais une heure pour dormir, et j'en profitai.

À l'heure indiquée par lui, l'empereur monta en voiture, et nous voilà

roulant avec la rapidité de l'éclair sur la route de Stra, où nous

passâmes la nuit. Le lendemain, de très-grand matin, nous repartîmes,

suivant une longue chaussée élevée à travers des marais. Le paysage est

à peu près le même, mais toutefois moins agréable qu'avant d'arriver à

Vicence. Ce sont toujours des plantations de mûriers et d'oliviers qui

donnent une huile parfaite, des champs de maïs et de chanvre,

entrecoupés de prairies. On voit de plus commencer au delà de Stra la

culture du riz. Quoique les rizières doivent rendre le pays mal sain, il

ne passe pourtant pas pour l'être plus qu'un autre. On voit à droite et

à gauche de la route des maisons élégantes et des cabanes couvertes en

chaume, mais propres et d'un charmant effet. La vigne est peu cultivée

dans cette partie, où elle ne pourrait guère réussir, le terrain étant

trop bas et trop humide. Il se trouve cependant quelques vignobles sur

les hauteurs. La végétation dans toute la contrée est d'une richesse et

d'une vigueur incroyables; mais les dernières guerres ont laissé des

traces qu'une longue paix pourra seule effacer.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 267 / 456 题