CHAPITRE XXI.

Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du

château de Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.--Surprise et

mécontentement de l'empereur.--Séjour de la cour à

Fontainebleau.--Exigence des aubergistes.--Pillage exercé sur les

voyageurs.--Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.--Tarif

imposé par l'empereur.--Arrivée à Paris de la princesse Catherine

de Wurtemberg.--Mariage de cette princesse avec le roi de

Westphalie.--Relations du roi Jérôme avec sa première femme.--Le

valet de chambre Rico envoyé en Amérique.--Tendresse de la reine de

Westphalie pour son époux.--Lettre de la reine à son

père.--Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de

diamans.--Présens du czar à l'empereur.--Promenades de l'empereur

dans Fontainebleau.--Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour

un vieil ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce

vieillard.--Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris.--Touchante

allocution d'un prélat presque centenaire.--Chasse de

l'empereur.--Costumes et équipages de chasse.--Intrigue galante de

l'empereur à Fontainebleau.--Commission mystérieuse donnée à

Constant, dans l'obscurité.--Mauvaise ambassade.--Gaîté de

l'empereur.--L'empereur guidé par Constant, dans les

ténèbres.--Plaisanteries et remercîment de

l'empereur.--Refroidissement subit de l'empereur.--Spectacle à

Fontainebleau.--Mésaventure de mademoiselle Mars.--Perte

promptement réparée.

NOUS arrivâmes le 27 juillet à Saint-Cloud. L'empereur passa l'été,

partie dans cette résidence, et partie à Fontainebleau. Il ne venait à

Paris que pour les grandes réceptions, et n'y restait pas plus de

vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majesté, on s'était occupé

de restaurer et de meubler à neuf le château de Rambouillet; l'empereur

alla y passer quelques jours. La première fois qu'il entra dans la salle

de bain, il s'arrêta tout court à la porte, et jeta les yeux autour de

lui avec toutes les marques de la surprise et du mécontentement. J'en

cherchai aussitôt la cause, en suivant la direction des regards de Sa

Majesté, et je vis qu'ils s'arrêtaient sur divers portraits de famille

que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'étaient

ceux de Madame-Mère, des sœurs de Sa Majesté, de la reine Hortense,

etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus

haut point l'humeur de l'empereur. «Quelle sottise! s'écria-t-il.

Constant, faites appeler le maréchal Duroc.» Lorsque le grand maréchal

parut: «Quel est, dit Sa Majesté, l'imbécile qui a pu avoir une pareille

idée? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut

avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille

indécence.»

Lorsque la cour séjournait à Fontainebleau, les habitans se

dédommageaient amplement des longues absences de Sa Majesté par le prix

élevé qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits étaient

alors de scandaleuses curées, et plus d'un étranger, faisant une

excursion à Fontainebleau, a dû se croire tenu à rançon par une troupe

de Bédouins. Durant le séjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans

une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le

moindre repas coûtait un prix fou, et encore était-il détestable;

c'était enfin un vrai pillage exercé sur les voyageurs. Le cardinal

Caprara, dont tout Paris a connu la stricte économie, alla un jour à

Fontainebleau faire sa cour à l'empereur. Il ne prit dans l'hôtel où il

était descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se

contentèrent d'un fort léger repas. Le cardinal s'apprêta à repartir

trois heures après son arrivée. Au moment où il remontait en voiture,

l'hôte eut l'impudence de lui présenter un mémoire de _six cents

francs_! Le prince de l'église s'indigna, se récria, s'emporta, menaça,

etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi

révoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colère,

et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation

de prix, dont il fut défendu aux aubergistes de s'écarter. Cette mesure

mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.

Le 21 août, arriva à Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future

épouse du prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Cette princesse

était âgée d'environ vingt-quatre ans, et très-belle, avec l'air le plus

noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais

jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un

plus heureux. On connaît la courageuse conduite de sa majesté la reine

de Westphalie en 1814; son dévouement à son époux détrôné, et ses

admirables lettres à son père, qui voulait l'arracher des bras du roi

Jérôme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cessé, même après ce

mariage, si flatteur pour son ambition, d'être en correspondance avec sa

première femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en

Amérique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette

dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas

moins que ces égards, non seulement bien excusables, mais même, selon

moi, dignes d'éloges, du prince Jérôme pour sa première femme,

n'empêchaient pas sa majesté la reine de Westphalie, qui probablement

n'en était pas ignorante, de se trouver heureuse avec son époux. Il ne

peut y avoir sur ce point d'autorité plus croyable que la reine

elle-même, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres à son

père, sa majesté le roi de Wurtemberg:

«Forcée par la politique d'épouser le roi mon époux, le sort a voulu que

je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte à

mon mari tous les sentimens réunis, amour, tendresse, estime; en ce

moment douloureux le meilleur des pères voudrait-il détruire mon bonheur

intérieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher père,

vous, et toute ma famille, méconnaissez le roi mon époux. Un temps

viendra, je l'espère, où vous serez convaincu que vous l'avez mal jugé,

et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les

plus respectueux et les plus tendres.»

Sa majesté parle ensuite d'un _événement affreux_ auquel elle dit avoir

été exposée; cet événement, affreux en effet, n'était autre chose que la

violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans défense et sans

escorte, par une bande à la tête de laquelle s'était mis le fameux

marquis de Maubreuil, qui avait été écuyer du roi de Westphalie. Je

reviendrai, en traitant des événemens de 1814, sur ce honteux

guet-apens, et je donnerai à ce sujet quelques détails que je crois peu

connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effronté de

brigandage..

Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de

Pétersbourg, présenta à Sa Majesté une lettre de l'empereur Alexandre,

et entre autres présens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de

martre-zibeline de la plus grande beauté.

Pendant le séjour de Leurs Majestés à Fontainebleau, l'empereur se

promenait souvent en calèche, avec l'impératrice, dans les rues de la

ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant

l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majesté l'impératrice aperçut à une

fenêtre, un ecclésiastique d'un grand âge qui saluait Leurs Majestés.

L'impératrice, après avoir rendu le salut du vieillard avec sa grâce

habituelle, le fit remarquer à l'empereur, qui s'empressa de le saluer à

son tour. En même, temps l'empereur ordonna à son cocher d'arrêter, et

envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majestés au

vénérable prêtre s'il ne lui serait pas trop pénible de sortir un

instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait

encore facilement, se hâta de descendre; et pour lui épargner quelques

pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout près de la porte de

l'hospice.

Sa Majesté entretint le bon ecclésiastique avec les plus touchantes

marques de bienveillance et de respect. Il dit à Leurs Majestés qu'il

avait été avant la révolution prêtre habitué d'une des paroisses de

Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point

émigrer; mais que la terreur l'avait forcé de s'expatrier, quoiqu'il eût

alors plus de soixante-quinze ans; qu'il était rentré en France à

l'époque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique

retraite, à peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice.

«Monsieur l'abbé, dit Sa Majesté après avoir écouté le vieux prêtre avec

attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit doublée; et

si cela ne suffit pas; j'espère que vous vous adresserez à l'impératrice

ou à moi.» Le bon ecclésiastique avait les larmes aux yeux, en

remerciant l'empereur. «Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses,

je suis trop vieux pour voir long-temps le règne de votre Majesté, et

pour profiter de vos bontés.--Vous? reprit l'empereur en souriant, mais

vous êtes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre aîné de

beaucoup, et nous espérons bien le posséder encore long-temps.» Leurs

Majestés prirent alors congé du vieillard attendri, le laissant au

milieu d'une foule d'habitans qui s'étaient rassemblés pendant

l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scène

intéressante et la bonté généreuse de l'empereur avaient profondément

émus.

M. de Belloy, cardinal et archevêque de Paris, dont l'empereur cita le

nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors

quatre-vingt-dix-huit ans. Sa santé était excellente, et il paraissait

encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui eût l'air

aussi vénérable que ce digne prélat. L'empereur avait pour lui le plus

profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des

témoignages. Durant ce même mois de septembre, un grand nombre de

fidèles s'étant rassemblés, suivant l'usage, sur le Mont-Valérien,

monseigneur l'archevêque s'y rendit pareillement et entendit la messe.

Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses

attendaient sa bénédiction, il leur adressa, avant de la leur donner,

quelques paroles qui peignaient sa bonté et sa simplicité évangélique:

«Mes enfans, je sens que je suis bien vieux, à la diminution de mes

forces, mais non de mon zèle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu,

mes enfans, pour votre vieil archevêque, qui ne manque jamais de le

prier pour vous tous les jours.»

Durant ce séjour à Fontainebleau l'empereur se livra, plus fréquemment

qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume obligé

était, pour homme, un habit à la française vert-dragon, boutons et

galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes à l'écuyère sans revers;

c'était l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la

chasse au tir était un simple habit français, vert, sans aucune espèce

d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels étaient gravés des

attributs du genre. Le costume était le même et sans aucune espèce de

distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de

l'empereur et pour Sa Majesté elle-même.

Les princesses partaient du rendez-vous en calèche, à six ou à quatre

chevaux, équipage à l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses

directions de la chasse. Leur costume était une élégante amazone et un

chapeau surmonté de plumes noires ou blanches.

Une des sœurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait

jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames

charmantes, qui étaient habituellement invitées à déjeuner au

rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour

les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira

les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux

d'échangés; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle

lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intérieur appelé

le jardin de Diane, où Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin

est entouré des quatre côtés par des bâtimens. À gauche, la chapelle

avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande

galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le bâtiment du milieu

contenait les appartemens de Leurs Majestés; enfin, en face et fermant

le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtimens

destinés à diverses personnes attachées, soit aux princes, soit à la

maison impériale.

Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans

un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa

Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte, par laquelle

j'entrerais avec précaution; que dans les ténèbres, je remettrais son

billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était

nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur

le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne

connaissant pas l'intérieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai

par la fenêtre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute

bruyante, occasionée par une haute marche qui était dans l'embrasure de

la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et

une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou,

au coude et à la tête.

Je me relevai avec peine tant j'étais endolori, et je me mis à chercher

à tâtons autour de cet appartement obscur; mais n'entendant plus rien,

craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait être entendu par des

personnes qui ne devaient pas me savoir là, je pris mon parti et

retournai auprès de l'empereur auquel je contai ma mésaventure. Voyant

qu'aucune de mes blessures n'était grave l'empereur se prit à rire de

tout son cœur; puis il ajouta: «Oh! oh! il paraît qu'il y aune marche,

c'est bon à savoir. Attendons que madame de B... soit remise de sa

frayeur, j'irai chez elle, et vous m'accompagnerez.» Au bout d'une

heure, l'empereur sortit avec moi par la porte de son cabinet donnant

sur le jardin; je le conduisis en silence vers la croisée qui était

encore ouverte. Je l'aidai à entrer, et cette fois, ayant appris à mes

dépens la connaissance des lieux, je le dirigeai de manière à lui éviter

la chute que j'avais faite. Sa Majesté, entrée sans accident dans la

chambre, me dit de me retirer; je n'étais pas sans inquiétude, et j'en

fis part à l'empereur, qui me répondit que j'étais un enfant, et qu'il

ne pouvait y avoir aucun danger. Il paraît que Sa Majesté réussit mieux

que je n'avais fait à trouver une issue, car elle ne revînt qu'au point

du jour. En rentrant, elle m'adressa encore quelques plaisanteries sur

ma maladresse, en avouant toutefois que si je ne l'avais pas prévenue,

pareille mésaventure aurait pu lui arriver.

Quoique madame de B... fût digne d'un véritable attachement, sa liaison

avec l'empereur ne dura, pas long-temps. Ce ne fut qu'une fantaisie. Je

pense que la difficulté de ses visites nocturnes refroidît

singulièrement Sa Majesté; car l'empereur n'était pas tellement amoureux

qu'il voulut tout braver pour voir sa belle maîtresse. Sa Majesté me

conta l'effroi qu'avait causé ma chute, et l'inquiétude où cette aimable

dame était sur mon compte. L'empereur l'avait cependant rassurée; mais

cela ne l'empêcha pas, d'envoyer le lendemain savoir de mes nouvelles:

par une personne de confiance qui me renouvela tout l'intérêt que madame

de B... avait pris à mon accident.

Souvent il y avait à Fontainebleau spectacle à la cour. Les acteurs des

premiers théâtres reçurent ordre d'y venir pour jouer devant Leurs

Majestés des pièces choisies dans leurs divers répertoires. Mademoiselle

Mars devait jouer le soir même de son arrivée; mais à Essonne, où elle

fut obligée de s'arrêter un moment à cause de l'encombrement de la route

qui était couverte de vaches qui allaient ou revenaient de

Fontainebleau, sa malle lui fut volée, et elle ne s'en aperçut que fort

loin de là. Non-seulement ses costumes lui manquaient, mais il ne lui

restait même plus d'autres vêtemens que ceux qu'elle portait sur elle.

Il fallait au moins douze heures pour faire venir de Paris ce qui lui

était nécessaire. Il était deux heures après midi, et le soir même il

fallait paraître dans le rôle brillant de Célimène. Quoique désolée de

ce contre-temps, mademoiselle Mars ne perdit pas la tête, elle courut

dans tous les magasins de la ville, fit couper et confectionner en

quelques heures un habillement complet d'un très-bon goût, et sa perte

fut entièrement réparée.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 266 / 456 题