Retour de la campagne de Prusse et Pologne.--Restauration du
château de Rambouillet.--Peinture de la salle de bain.--Surprise et
mécontentement de l'empereur.--Séjour de la cour à
Fontainebleau.--Exigence des aubergistes.--Pillage exercé sur les
voyageurs.--Le cardinal Caprara et bouillon de 600 francs.--Tarif
imposé par l'empereur.--Arrivée à Paris de la princesse Catherine
de Wurtemberg.--Mariage de cette princesse avec le roi de
Westphalie.--Relations du roi Jérôme avec sa première femme.--Le
valet de chambre Rico envoyé en Amérique.--Tendresse de la reine de
Westphalie pour son époux.--Lettre de la reine à son
père.--Arrestation de la reine par le marquis de Maubreuil.--Vol de
diamans.--Présens du czar à l'empereur.--Promenades de l'empereur
dans Fontainebleau.--Bonté de l'empereur et de l'impératrice pour
un vieil ecclésiastique, et entretien de l'empereur avec ce
vieillard.--Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris.--Touchante
allocution d'un prélat presque centenaire.--Chasse de
l'empereur.--Costumes et équipages de chasse.--Intrigue galante de
l'empereur à Fontainebleau.--Commission mystérieuse donnée à
Constant, dans l'obscurité.--Mauvaise ambassade.--Gaîté de
l'empereur.--L'empereur guidé par Constant, dans les
ténèbres.--Plaisanteries et remercîment de
l'empereur.--Refroidissement subit de l'empereur.--Spectacle à
Fontainebleau.--Mésaventure de mademoiselle Mars.--Perte
promptement réparée.
NOUS arrivâmes le 27 juillet à Saint-Cloud. L'empereur passa l'été,
partie dans cette résidence, et partie à Fontainebleau. Il ne venait à
Paris que pour les grandes réceptions, et n'y restait pas plus de
vingt-quatre heures. Pendant l'absence de Sa Majesté, on s'était occupé
de restaurer et de meubler à neuf le château de Rambouillet; l'empereur
alla y passer quelques jours. La première fois qu'il entra dans la salle
de bain, il s'arrêta tout court à la porte, et jeta les yeux autour de
lui avec toutes les marques de la surprise et du mécontentement. J'en
cherchai aussitôt la cause, en suivant la direction des regards de Sa
Majesté, et je vis qu'ils s'arrêtaient sur divers portraits de famille
que l'architecte avait fait peindre sur les murs de la salle. C'étaient
ceux de Madame-Mère, des sœurs de Sa Majesté, de la reine Hortense,
etc., etc.; la vue d'une telle galerie dans un tel lieu excita au plus
haut point l'humeur de l'empereur. «Quelle sottise! s'écria-t-il.
Constant, faites appeler le maréchal Duroc.» Lorsque le grand maréchal
parut: «Quel est, dit Sa Majesté, l'imbécile qui a pu avoir une pareille
idée? Qu'on fasse venir le peintre et qu'il efface tout cela. Il faut
avoir bien peu de respect pour les dames pour commettre une pareille
indécence.»
Lorsque la cour séjournait à Fontainebleau, les habitans se
dédommageaient amplement des longues absences de Sa Majesté par le prix
élevé qu'ils mettaient aux objets de consommation. Leurs profits étaient
alors de scandaleuses curées, et plus d'un étranger, faisant une
excursion à Fontainebleau, a dû se croire tenu à rançon par une troupe
de Bédouins. Durant le séjour de la cour, un mauvais lit de sangle, dans
une mauvaise auberge, se payait douze francs pour une seule nuit; le
moindre repas coûtait un prix fou, et encore était-il détestable;
c'était enfin un vrai pillage exercé sur les voyageurs. Le cardinal
Caprara, dont tout Paris a connu la stricte économie, alla un jour à
Fontainebleau faire sa cour à l'empereur. Il ne prit dans l'hôtel où il
était descendu, qu'un seul bouillon, et les six personnes de sa suite se
contentèrent d'un fort léger repas. Le cardinal s'apprêta à repartir
trois heures après son arrivée. Au moment où il remontait en voiture,
l'hôte eut l'impudence de lui présenter un mémoire de _six cents
francs_! Le prince de l'église s'indigna, se récria, s'emporta, menaça,
etc.; tout fut inutile, et il finit par payer. Mais un abus aussi
révoltant vint aux oreilles de l'empereur, qui s'en mit fort en colère,
et ordonna qu'il serait fait sur-le-champ un tarif portant une fixation
de prix, dont il fut défendu aux aubergistes de s'écarter. Cette mesure
mit un terme aux exactions des sangsues de Fontainebleau.
Le 21 août, arriva à Paris la princesse Catherine de Wurtemberg, future
épouse du prince Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Cette princesse
était âgée d'environ vingt-quatre ans, et très-belle, avec l'air le plus
noble et le plus affable. La politique seule avait fait ce mariage; mais
jamais l'amour et un choix libre et mutuel n'auraient pu en faire un
plus heureux. On connaît la courageuse conduite de sa majesté la reine
de Westphalie en 1814; son dévouement à son époux détrôné, et ses
admirables lettres à son père, qui voulait l'arracher des bras du roi
Jérôme. J'ai entendu dire que ce prince n'avait pas cessé, même après ce
mariage, si flatteur pour son ambition, d'être en correspondance avec sa
première femme, mademoiselle Patterson, et qu'il envoyait souvent en
Amérique Rico, son valet de chambre, pour avoir des nouvelles de cette
dame et de l'enfant qu'il en avait eu. Si cela est vrai, il ne l'est pas
moins que ces égards, non seulement bien excusables, mais même, selon
moi, dignes d'éloges, du prince Jérôme pour sa première femme,
n'empêchaient pas sa majesté la reine de Westphalie, qui probablement
n'en était pas ignorante, de se trouver heureuse avec son époux. Il ne
peut y avoir sur ce point d'autorité plus croyable que la reine
elle-même, qui s'exprime ainsi dans la seconde de ses lettres à son
père, sa majesté le roi de Wurtemberg:
«Forcée par la politique d'épouser le roi mon époux, le sort a voulu que
je me trouvasse la femme la plus heureuse qui puisse exister. Je porte à
mon mari tous les sentimens réunis, amour, tendresse, estime; en ce
moment douloureux le meilleur des pères voudrait-il détruire mon bonheur
intérieur, le seul qui me reste? J'ose vous le dire, mon cher père,
vous, et toute ma famille, méconnaissez le roi mon époux. Un temps
viendra, je l'espère, où vous serez convaincu que vous l'avez mal jugé,
et alors vous retrouverez toujours en lui comme en moi, les enfans les
plus respectueux et les plus tendres.»
Sa majesté parle ensuite d'un _événement affreux_ auquel elle dit avoir
été exposée; cet événement, affreux en effet, n'était autre chose que la
violence et le vol commis sur une femme fugitive, sans défense et sans
escorte, par une bande à la tête de laquelle s'était mis le fameux
marquis de Maubreuil, qui avait été écuyer du roi de Westphalie. Je
reviendrai, en traitant des événemens de 1814, sur ce honteux
guet-apens, et je donnerai à ce sujet quelques détails que je crois peu
connus sur les principaux auteurs et acteurs d'un acte si effronté de
brigandage..
Au mois de septembre suivant, un courrier du cabinet russe, arrivant de
Pétersbourg, présenta à Sa Majesté une lettre de l'empereur Alexandre,
et entre autres présens magnifiques, deux pelisses de renard noir et de
martre-zibeline de la plus grande beauté.
Pendant le séjour de Leurs Majestés à Fontainebleau, l'empereur se
promenait souvent en calèche, avec l'impératrice, dans les rues de la
ville, sans avoir ni suite ni gardes. Un jour, en passant devant
l'hospice du Mont-Pierreux, Sa Majesté l'impératrice aperçut à une
fenêtre, un ecclésiastique d'un grand âge qui saluait Leurs Majestés.
L'impératrice, après avoir rendu le salut du vieillard avec sa grâce
habituelle, le fit remarquer à l'empereur, qui s'empressa de le saluer à
son tour. En même, temps l'empereur ordonna à son cocher d'arrêter, et
envoya un des valets de pied demander de la part de Leurs Majestés au
vénérable prêtre s'il ne lui serait pas trop pénible de sortir un
instant de sa chambre pour venir leur parler. Le vieillard, qui marchait
encore facilement, se hâta de descendre; et pour lui épargner quelques
pas, l'empereur fit approcher sa voiture tout près de la porte de
l'hospice.
Sa Majesté entretint le bon ecclésiastique avec les plus touchantes
marques de bienveillance et de respect. Il dit à Leurs Majestés qu'il
avait été avant la révolution prêtre habitué d'une des paroisses de
Fontainebleau; qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour ne point
émigrer; mais que la terreur l'avait forcé de s'expatrier, quoiqu'il eût
alors plus de soixante-quinze ans; qu'il était rentré en France à
l'époque de la proclamation du concordat, et vivait d'une modique
retraite, à peine suffisante pour payer sa pension dans l'hospice.
«Monsieur l'abbé, dit Sa Majesté après avoir écouté le vieux prêtre avec
attention, j'ordonnerai que votre pension de retraite soit doublée; et
si cela ne suffit pas; j'espère que vous vous adresserez à l'impératrice
ou à moi.» Le bon ecclésiastique avait les larmes aux yeux, en
remerciant l'empereur. «Malheureusement, Sire, dit-il en autres choses,
je suis trop vieux pour voir long-temps le règne de votre Majesté, et
pour profiter de vos bontés.--Vous? reprit l'empereur en souriant, mais
vous êtes un jeune homme. Voyez M, de Belloy, il est votre aîné de
beaucoup, et nous espérons bien le posséder encore long-temps.» Leurs
Majestés prirent alors congé du vieillard attendri, le laissant au
milieu d'une foule d'habitans qui s'étaient rassemblés pendant
l'entretien devant la porte de l'hospice, et que cette scène
intéressante et la bonté généreuse de l'empereur avaient profondément
émus.
M. de Belloy, cardinal et archevêque de Paris, dont l'empereur cita le
nom dans la conversation que je viens de rapporter, avait alors
quatre-vingt-dix-huit ans. Sa santé était excellente, et il paraissait
encore souvent, en public. Jamais je n'ai vu de vieillard qui eût l'air
aussi vénérable que ce digne prélat. L'empereur avait pour lui le plus
profond respect et ne manquait aucune occasion de lui en donner des
témoignages. Durant ce même mois de septembre, un grand nombre de
fidèles s'étant rassemblés, suivant l'usage, sur le Mont-Valérien,
monseigneur l'archevêque s'y rendit pareillement et entendit la messe.
Au moment de se retirer, voyant que beaucoup de personnes pieuses
attendaient sa bénédiction, il leur adressa, avant de la leur donner,
quelques paroles qui peignaient sa bonté et sa simplicité évangélique:
«Mes enfans, je sens que je suis bien vieux, à la diminution de mes
forces, mais non de mon zèle et de ma tendresse pour vous. Priez Dieu,
mes enfans, pour votre vieil archevêque, qui ne manque jamais de le
prier pour vous tous les jours.»
Durant ce séjour à Fontainebleau l'empereur se livra, plus fréquemment
qu'il n'avait jamais fait, au plaisir de la chasse. Le costume obligé
était, pour homme, un habit à la française vert-dragon, boutons et
galons d'or, culotte de Casimir blanc, bottes à l'écuyère sans revers;
c'était l'habit de grande chasse, une chasse au cerf. Le costume de la
chasse au tir était un simple habit français, vert, sans aucune espèce
d'ornement que des boutons blancs, sur lesquels étaient gravés des
attributs du genre. Le costume était le même et sans aucune espèce de
distinction pour toutes les personnes faisant partie de la chasse de
l'empereur et pour Sa Majesté elle-même.
Les princesses partaient du rendez-vous en calèche, à six ou à quatre
chevaux, équipage à l'espagnole, et suivaient ainsi les diverses
directions de la chasse. Leur costume était une élégante amazone et un
chapeau surmonté de plumes noires ou blanches.
Une des sœurs de l'empereur (je ne sais plus laquelle.) ne manquait
jamais de suivre la chasse, et elle avait avec elle plusieurs dames
charmantes, qui étaient habituellement invitées à déjeuner au
rendez-vous, comme cela avait toujours lieu en pareille occasion pour
les personnes de la cour. Une de ces dames, belle et spirituelle, attira
les regards de l'empereur. Il y eut d'abord quelques billets doux
d'échangés; enfin, un soir, l'empereur m'ordonna de porter une nouvelle
lettre. Dans le palais de Fontainebleau est un jardin intérieur appelé
le jardin de Diane, où Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin
est entouré des quatre côtés par des bâtimens. À gauche, la chapelle
avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande
galerie (autant que je puis m'en souvenir). Le bâtiment du milieu
contenait les appartemens de Leurs Majestés; enfin, en face et fermant
le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtimens
destinés à diverses personnes attachées, soit aux princes, soit à la
maison impériale.
Madame de B......, la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans
un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa
Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte, par laquelle
j'entrerais avec précaution; que dans les ténèbres, je remettrais son
billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était
nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur
le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne
connaissant pas l'intérieur de ces appartemens, j'arrivai et j'entrai
par la fenêtre; croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute
bruyante, occasionée par une haute marche qui était dans l'embrasure de
la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et
une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou,
au coude et à la tête.
Je me relevai avec peine tant j'étais endolori, et je me mis à chercher
à tâtons autour de cet appartement obscur; mais n'entendant plus rien,
craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait être entendu par des
personnes qui ne devaient pas me savoir là, je pris mon parti et
retournai auprès de l'empereur auquel je contai ma mésaventure. Voyant
qu'aucune de mes blessures n'était grave l'empereur se prit à rire de
tout son cœur; puis il ajouta: «Oh! oh! il paraît qu'il y aune marche,
c'est bon à savoir. Attendons que madame de B... soit remise de sa
frayeur, j'irai chez elle, et vous m'accompagnerez.» Au bout d'une
heure, l'empereur sortit avec moi par la porte de son cabinet donnant
sur le jardin; je le conduisis en silence vers la croisée qui était
encore ouverte. Je l'aidai à entrer, et cette fois, ayant appris à mes
dépens la connaissance des lieux, je le dirigeai de manière à lui éviter
la chute que j'avais faite. Sa Majesté, entrée sans accident dans la
chambre, me dit de me retirer; je n'étais pas sans inquiétude, et j'en
fis part à l'empereur, qui me répondit que j'étais un enfant, et qu'il
ne pouvait y avoir aucun danger. Il paraît que Sa Majesté réussit mieux
que je n'avais fait à trouver une issue, car elle ne revînt qu'au point
du jour. En rentrant, elle m'adressa encore quelques plaisanteries sur
ma maladresse, en avouant toutefois que si je ne l'avais pas prévenue,
pareille mésaventure aurait pu lui arriver.
Quoique madame de B... fût digne d'un véritable attachement, sa liaison
avec l'empereur ne dura, pas long-temps. Ce ne fut qu'une fantaisie. Je
pense que la difficulté de ses visites nocturnes refroidît
singulièrement Sa Majesté; car l'empereur n'était pas tellement amoureux
qu'il voulut tout braver pour voir sa belle maîtresse. Sa Majesté me
conta l'effroi qu'avait causé ma chute, et l'inquiétude où cette aimable
dame était sur mon compte. L'empereur l'avait cependant rassurée; mais
cela ne l'empêcha pas, d'envoyer le lendemain savoir de mes nouvelles:
par une personne de confiance qui me renouvela tout l'intérêt que madame
de B... avait pris à mon accident.
Souvent il y avait à Fontainebleau spectacle à la cour. Les acteurs des
premiers théâtres reçurent ordre d'y venir pour jouer devant Leurs
Majestés des pièces choisies dans leurs divers répertoires. Mademoiselle
Mars devait jouer le soir même de son arrivée; mais à Essonne, où elle
fut obligée de s'arrêter un moment à cause de l'encombrement de la route
qui était couverte de vaches qui allaient ou revenaient de
Fontainebleau, sa malle lui fut volée, et elle ne s'en aperçut que fort
loin de là. Non-seulement ses costumes lui manquaient, mais il ne lui
restait même plus d'autres vêtemens que ceux qu'elle portait sur elle.
Il fallait au moins douze heures pour faire venir de Paris ce qui lui
était nécessaire. Il était deux heures après midi, et le soir même il
fallait paraître dans le rôle brillant de Célimène. Quoique désolée de
ce contre-temps, mademoiselle Mars ne perdit pas la tête, elle courut
dans tous les magasins de la ville, fit couper et confectionner en
quelques heures un habillement complet d'un très-bon goût, et sa perte
fut entièrement réparée.