Mort du jeune Napoléon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de
cet enfant.--Faiblesse de nourrice et fermeté du jeune
prince.--Soumission du jeune prince à l'empereur.--Tendresse de cet
enfant pour l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier
et le portrait de _mon oncle Bibiche_.--Les gazelles de
Saint-Cloud.--Le roi et la reine de Holande réconciliés par le
jeune Napoléon.--Affection de l'empereur pour son
neveu.--L'héritier désigné de l'empire.--Présage de
malheurs.--Première idée du divorce.--Douleurs de l'impératrice
Joséphine à la mort du jeune Napoléon.--Désespoir de la reine
Hortense.--Idée d'un chambellan.--Douleur universelle causée par la
mort du jeune prince.
CE fut dans le cours de la glorieuse campagne de Prusse et Pologne que
la famille impériale fut plongée dans la douleur la plus amère, Le
jeune Napoléon, fils aîné du roi Louis de Hollande, mourut. Cet enfant
ressemblait beaucoup à son père, et, par conséquent, à son oncle. Ses
cheveux étaient blonds; mais il est probable qu'ils auraient bruni avec
le temps. Ses yeux bleus, grands, admirablement bien fendus, brillaient
d'un éclat extraordinaire quand une impression forte frappait sa jeune
tête. Bon, aimant, plein de franchise et de gaieté, il faisait les
délices de l'empereur, surtout à cause de la fermeté de son caractère,
si grande que, malgré son extrême jeunesse, rien ne pouvait le faire
manquer à sa parole. Le trait suivant, dont je me souviens, en donnera
la preuve.
Il aimait les fraises avec passion; mais elles lui causaient de longs et
fréquens vomissemens. Sa mère, alarmée, défendit expressément de lui en
laisser manger dorénavant, et témoigna le désir qu'on prît toutes les
précautions possibles afin de soustraire aux regards du jeune prince un
fruit si malfaisant pour lui. Mais le petit Napoléon, que l'effet
dangereux des fraises n'en dégoûtait pas, s'étonna bientôt de ne plus
voir son mets favori. D'abord il prit patience, puis un jour il avisa sa
nourrice, et lui demanda très-sérieusement à ce sujet des explications
que la bonne femme ne sut comment lui donner. Elle était complaisante
pour lui jusqu'à le gâter; il connaissait sa faiblesse; aussi en
abusait-il fort souvent. Dans cette circonstance, par exemple, il se
fâcha, et dit à sa nourrice, d'un ton qui lui en imposait autant pour le
moins qu'auraient pu le faire l'empereur ou le roi de Hollande: «J'en
veux, moi, des fraises. Donne-m'en tout de suite.» La pauvre nourrice,
en le conjurant de s'apaiser, lui dit qu'elle lui en donnerait bien,
mais que, s'il lui arrivait quelque chose, elle avait peur qu'il
n'avouât à la reine comment ces fraises lui étaient venues.... «N'est-ce
que ça? répondit vivement Napoléon. Oh! n'aie pas peur, je te promets de
ne pas le dire.» Et la nourrice céda. Les fraises firent leur effet
accoutumé, et la reine entra pendant que le prince subissait le
châtiment de sa gourmandise. Il ne put nier qu'il eût mangé le fruit
défendu: la preuve était là. La reine, irritée, voulut savoir qui lui
avait désobéi; elle pria, menaça l'enfant, qui répondait toujours avec
le plus grand sang-froid: «J'ai promis de ne pas le dire;» et malgré
tout l'empire qu'elle avait sur lui, elle ne put lui arracher le nom du
coupable[65].
Le jeune Napoléon aimait beaucoup son oncle; il était avec lui d'une
patience, d'une tranquillité bien éloignée de son caractère. L'empereur
le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s'amusait à
lui faire manger des lentilles une à une. Le rouge montait à la jolie
figure de l'enfant; toute sa physionomie peignait le dépit et
l'impatience; mais Sa Majesté pouvait prolonger ce jeu sans craindre que
son neveu se fâchât, ce que certainement il n'eût pas manqué de faire
avec tout autre.
À cet âge si tendre, avait-il donc le sentiment de la supériorité de son
oncle sur tous ceux qui l'entouraient? Le roi Louis, son père, lui
donnait tous les jours des joujoux nouveaux, choisis parmi ceux qui
étaient le plus de son goût; l'enfant préférait ceux qu'il tenait de son
oncle; et quand son père lui disait: «Mais regarde donc, Napoléon, ils
sont laids, ceux-là; les miens sont plus jolis.--Non, disait le jeune
prince, ils sont très-bien: c'est mon oncle qui me les a donnés.»
Un matin qu'il venait voir Sa Majesté, il traversa un salon où, parmi
plusieurs grands personnages, se trouvait le prince Murat, à cette
époque, je crois, grand-duc de Berg. L'enfant passait tout droit sans
saluer personne, quand le prince l'arrêta et lui dit: «Ne veux-tu pas me
dire bonjour?--Non, répond Napoléon en se dégageant des bras au
grand-duc, non, pas avant mon oncle _l'empereur_.
À la suite d'une revue qui venait d'avoir lieu dans la cour des
Tuileries et sur la place du Carrousel, l'empereur, étant remonté dans
ses appartements, jeta son chapeau sur un fauteuil, et son épée sur un
autre. Le petit Napoléon entre, prend l'épée de son oncle, en passe le
ceinturon à son cou, met le chapeau sur sa tête, puis marche au pas
gravement, en fredonnant une marche derrière l'empereur et
l'impératrice. Sa Majesté se retourne, l'aperçoit et l'embrasse en
s'écriant: «Ah! le joli tableau!» Ingénieuse à saisir toutes les
occasions de plaire à son époux, l'impératrice fit venir M. Gérard, et
lui commanda le portrait du jeune prince dans ce costume. Le tableau fut
apporté au palais de Saint-Cloud le jour même où l'impératrice apprit la
mort de cet enfant chéri.
Il avait à peine trois ans lorsque, voyant payer le mémoire de son
cordonnier avec des pièces de cinq francs, il jeta les hauts cris, ne
voulant pas, disait-il, que l'on donnât ainsi le portrait de _mon oncle
Bibiche_. Ce nom de _Bibiche_, donné par le jeune prince à Sa Majesté,
venait de ce que, dans le parc de Saint-Cloud, l'impératrice avait fait
mettre plusieurs gazelles fort peu familières avec les habitans du
palais, excepté pourtant avec l'empereur qui leur faisait manger du
tabac dans sa boîte, et se faisait ainsi suivre par elles. Il avait
plaisir à leur faire donner du tabac par le petit Napoléon, qu'il
mettait ensuite à cheval sur l'une d'elles. Il ne désignait jamais ces
jolis animaux par un autre nom que celui de _bibiche_, nom qu'il trouva
amusant de donner aussi à son oncle.
Ce charmant enfant, adoré de son père et de sa mère, usait sur tous deux
de son influence presque magique pour les ramener l'un à l'autre. Il
prenait par la main son père, qui se laissait conduire par cet ange de
paix vers la reine Hortense; il lui disait ensuite: «Embrasse-la, papa,
je t'en prie;» et sa joie éclatait en vifs et bruyans transports
lorsqu'il était ainsi parvenu à réconcilier deux êtres qu'il aimait avec
une égale tendresse.
Comment un aussi aimable caractère n'eût-il pas fait chérir cet ange par
tous ceux qui le connaissaient? Comment l'empereur, qui aimait tous les
enfans, ne se fût-il pas passionné pour celui-là, quand bien même il
n'eût pas été son neveu et le petit-fils de cette bonne Joséphine qu'il
ne cessa pas d'aimer un seul instant? À l'âge de sept ans, lorsque cette
maladie si terrible aux enfans, le croup, l'enleva à sa famille désolée,
il annonçait les plus heureuses dispositions, et donnait les plus belles
espérances. Son caractère fier et altier, en le rendant susceptible des
plus nobles impressions, était loin d'exclure l'obéissance et la
docilité. L'idée de l'injustice le révoltait; mais il se rendait bien
vite à un sage conseil, à des représentations mesurées. Premier-né de la
nouvelle dynastie, il devait attirer, comme effectivement il attira sur
lui toute la sollicitude et toute la tendresse du chef. La malignité et
l'envie, qui cherchent toujours à noircir et à souiller ce qui est
grand, donnèrent des explications calomnieuses à cet attachement presque
paternel; mais les gens sages et de bonne foi ne virent dans cette
tendresse adoptive que ce qu'il fallait vraiment y voir, le désir et
l'espoir de transmettre une puissance immense et le plus beau nom de
l'univers à un héritier indirect, à la vérité, mais du sang impérial, et
qui, élevé sous les yeux et par les soins de l'empereur, eût été pour
lui tout ce qu'un fils pouvait être. La mort du jeune Napoléon,
apparaissant comme un présage de malheurs au milieu de sa plus grande
gloire, vint déranger tous les plans que le monarque avait conçus, et le
décider à concentrer dans sa ligne directe l'espérance d'un héritier.
C'est alors que naquit dans son esprit l'idée d'un divorce, qui n'eut
lieu que deux ans plus tard, mais dont on commença à s'entretenir tout
bas durant le voyage de Fontainebleau. L'impératrice devina facilement
le funeste résultat que devait avoir pour elle la mort de son
petit-fils; dès lors cette terrible idée vint se fixer dans son cerveau,
et empoisonner son existence. Cette mort prématurée fut pour elle une
douleur sans consolation. Elle s'enferma pendant trois jours, pleurant
avec amertume, ne voyant personne que ses femmes, et ne prenant, pour
ainsi dire, aucune nourriture. Il semblait qu'elle craignît de se
distraire de son chagrin; car elle s'entourait avec une sorte d'avidité
de tout ce qui pouvait lui rappeler un malheur sans remède. Elle obtint,
non sans peine, de la reine Hortense la chevelure du jeune prince, que
cette mère infortunée conservait religieusement. L'impératrice fit
encadrer cette chevelure sur un fond de velours noir. Ce tableau ne la
quittait pas. Je l'ai vu souvent à la Malmaison, et jamais sans une vive
émotion.
Mais comment essaierai-je de peindre le désespoir de la reine Hortense,
de cette mère aussi parfaite qu'elle était tendre fille? Elle ne quitta
pas son fils un seul instant pendant sa maladie; il expira dans ses
bras, et la reine, voulant rester auprès de son corps inanimé, passa ses
bras dans ceux de son fauteuil pour qu'on ne pût l'enlever à ce
déchirant tableau. Enfin, la nature succombant à une douleur si
poignante, la malheureuse mère s'évanouit et on prit ce moment pour la
transporter dans son appartement, toujours sur ce fauteuil qu'elle
n'avait point quitté, et que ses bras étreignaient convulsivement.
Revenue à la lumière, la reine poussa des cris perçans. Ses yeux secs et
fixes, ses lèvres bleues firent craindre pour ses jours. Rien ne pouvait
appeler les larmes sur ses paupières. Enfin, un chambellan eut l'idée de
faire apporter le corps du jeune prince et de le placer sur les genoux
de sa mère. Cette vue lui fit un tel effet que ses larmes jaillirent en
abondance, et la sauvèrent. De combien de baisers ne couvrit-elle pas
ces restes froids et adorés!
Toute la France partagea la douleur de la reine de Hollande.