CHAPITRE XX.

Mort du jeune Napoléon, fils du roi de Hollande.--Gentillesse de

cet enfant.--Faiblesse de nourrice et fermeté du jeune

prince.--Soumission du jeune prince à l'empereur.--Tendresse de cet

enfant pour l'empereur.--Joli portrait de famille.--Le cordonnier

et le portrait de _mon oncle Bibiche_.--Les gazelles de

Saint-Cloud.--Le roi et la reine de Holande réconciliés par le

jeune Napoléon.--Affection de l'empereur pour son

neveu.--L'héritier désigné de l'empire.--Présage de

malheurs.--Première idée du divorce.--Douleurs de l'impératrice

Joséphine à la mort du jeune Napoléon.--Désespoir de la reine

Hortense.--Idée d'un chambellan.--Douleur universelle causée par la

mort du jeune prince.

CE fut dans le cours de la glorieuse campagne de Prusse et Pologne que

la famille impériale fut plongée dans la douleur la plus amère, Le

jeune Napoléon, fils aîné du roi Louis de Hollande, mourut. Cet enfant

ressemblait beaucoup à son père, et, par conséquent, à son oncle. Ses

cheveux étaient blonds; mais il est probable qu'ils auraient bruni avec

le temps. Ses yeux bleus, grands, admirablement bien fendus, brillaient

d'un éclat extraordinaire quand une impression forte frappait sa jeune

tête. Bon, aimant, plein de franchise et de gaieté, il faisait les

délices de l'empereur, surtout à cause de la fermeté de son caractère,

si grande que, malgré son extrême jeunesse, rien ne pouvait le faire

manquer à sa parole. Le trait suivant, dont je me souviens, en donnera

la preuve.

Il aimait les fraises avec passion; mais elles lui causaient de longs et

fréquens vomissemens. Sa mère, alarmée, défendit expressément de lui en

laisser manger dorénavant, et témoigna le désir qu'on prît toutes les

précautions possibles afin de soustraire aux regards du jeune prince un

fruit si malfaisant pour lui. Mais le petit Napoléon, que l'effet

dangereux des fraises n'en dégoûtait pas, s'étonna bientôt de ne plus

voir son mets favori. D'abord il prit patience, puis un jour il avisa sa

nourrice, et lui demanda très-sérieusement à ce sujet des explications

que la bonne femme ne sut comment lui donner. Elle était complaisante

pour lui jusqu'à le gâter; il connaissait sa faiblesse; aussi en

abusait-il fort souvent. Dans cette circonstance, par exemple, il se

fâcha, et dit à sa nourrice, d'un ton qui lui en imposait autant pour le

moins qu'auraient pu le faire l'empereur ou le roi de Hollande: «J'en

veux, moi, des fraises. Donne-m'en tout de suite.» La pauvre nourrice,

en le conjurant de s'apaiser, lui dit qu'elle lui en donnerait bien,

mais que, s'il lui arrivait quelque chose, elle avait peur qu'il

n'avouât à la reine comment ces fraises lui étaient venues.... «N'est-ce

que ça? répondit vivement Napoléon. Oh! n'aie pas peur, je te promets de

ne pas le dire.» Et la nourrice céda. Les fraises firent leur effet

accoutumé, et la reine entra pendant que le prince subissait le

châtiment de sa gourmandise. Il ne put nier qu'il eût mangé le fruit

défendu: la preuve était là. La reine, irritée, voulut savoir qui lui

avait désobéi; elle pria, menaça l'enfant, qui répondait toujours avec

le plus grand sang-froid: «J'ai promis de ne pas le dire;» et malgré

tout l'empire qu'elle avait sur lui, elle ne put lui arracher le nom du

coupable[65].

Le jeune Napoléon aimait beaucoup son oncle; il était avec lui d'une

patience, d'une tranquillité bien éloignée de son caractère. L'empereur

le mettait souvent sur ses genoux pendant le déjeuner, et s'amusait à

lui faire manger des lentilles une à une. Le rouge montait à la jolie

figure de l'enfant; toute sa physionomie peignait le dépit et

l'impatience; mais Sa Majesté pouvait prolonger ce jeu sans craindre que

son neveu se fâchât, ce que certainement il n'eût pas manqué de faire

avec tout autre.

À cet âge si tendre, avait-il donc le sentiment de la supériorité de son

oncle sur tous ceux qui l'entouraient? Le roi Louis, son père, lui

donnait tous les jours des joujoux nouveaux, choisis parmi ceux qui

étaient le plus de son goût; l'enfant préférait ceux qu'il tenait de son

oncle; et quand son père lui disait: «Mais regarde donc, Napoléon, ils

sont laids, ceux-là; les miens sont plus jolis.--Non, disait le jeune

prince, ils sont très-bien: c'est mon oncle qui me les a donnés.»

Un matin qu'il venait voir Sa Majesté, il traversa un salon où, parmi

plusieurs grands personnages, se trouvait le prince Murat, à cette

époque, je crois, grand-duc de Berg. L'enfant passait tout droit sans

saluer personne, quand le prince l'arrêta et lui dit: «Ne veux-tu pas me

dire bonjour?--Non, répond Napoléon en se dégageant des bras au

grand-duc, non, pas avant mon oncle _l'empereur_.

À la suite d'une revue qui venait d'avoir lieu dans la cour des

Tuileries et sur la place du Carrousel, l'empereur, étant remonté dans

ses appartements, jeta son chapeau sur un fauteuil, et son épée sur un

autre. Le petit Napoléon entre, prend l'épée de son oncle, en passe le

ceinturon à son cou, met le chapeau sur sa tête, puis marche au pas

gravement, en fredonnant une marche derrière l'empereur et

l'impératrice. Sa Majesté se retourne, l'aperçoit et l'embrasse en

s'écriant: «Ah! le joli tableau!» Ingénieuse à saisir toutes les

occasions de plaire à son époux, l'impératrice fit venir M. Gérard, et

lui commanda le portrait du jeune prince dans ce costume. Le tableau fut

apporté au palais de Saint-Cloud le jour même où l'impératrice apprit la

mort de cet enfant chéri.

Il avait à peine trois ans lorsque, voyant payer le mémoire de son

cordonnier avec des pièces de cinq francs, il jeta les hauts cris, ne

voulant pas, disait-il, que l'on donnât ainsi le portrait de _mon oncle

Bibiche_. Ce nom de _Bibiche_, donné par le jeune prince à Sa Majesté,

venait de ce que, dans le parc de Saint-Cloud, l'impératrice avait fait

mettre plusieurs gazelles fort peu familières avec les habitans du

palais, excepté pourtant avec l'empereur qui leur faisait manger du

tabac dans sa boîte, et se faisait ainsi suivre par elles. Il avait

plaisir à leur faire donner du tabac par le petit Napoléon, qu'il

mettait ensuite à cheval sur l'une d'elles. Il ne désignait jamais ces

jolis animaux par un autre nom que celui de _bibiche_, nom qu'il trouva

amusant de donner aussi à son oncle.

Ce charmant enfant, adoré de son père et de sa mère, usait sur tous deux

de son influence presque magique pour les ramener l'un à l'autre. Il

prenait par la main son père, qui se laissait conduire par cet ange de

paix vers la reine Hortense; il lui disait ensuite: «Embrasse-la, papa,

je t'en prie;» et sa joie éclatait en vifs et bruyans transports

lorsqu'il était ainsi parvenu à réconcilier deux êtres qu'il aimait avec

une égale tendresse.

Comment un aussi aimable caractère n'eût-il pas fait chérir cet ange par

tous ceux qui le connaissaient? Comment l'empereur, qui aimait tous les

enfans, ne se fût-il pas passionné pour celui-là, quand bien même il

n'eût pas été son neveu et le petit-fils de cette bonne Joséphine qu'il

ne cessa pas d'aimer un seul instant? À l'âge de sept ans, lorsque cette

maladie si terrible aux enfans, le croup, l'enleva à sa famille désolée,

il annonçait les plus heureuses dispositions, et donnait les plus belles

espérances. Son caractère fier et altier, en le rendant susceptible des

plus nobles impressions, était loin d'exclure l'obéissance et la

docilité. L'idée de l'injustice le révoltait; mais il se rendait bien

vite à un sage conseil, à des représentations mesurées. Premier-né de la

nouvelle dynastie, il devait attirer, comme effectivement il attira sur

lui toute la sollicitude et toute la tendresse du chef. La malignité et

l'envie, qui cherchent toujours à noircir et à souiller ce qui est

grand, donnèrent des explications calomnieuses à cet attachement presque

paternel; mais les gens sages et de bonne foi ne virent dans cette

tendresse adoptive que ce qu'il fallait vraiment y voir, le désir et

l'espoir de transmettre une puissance immense et le plus beau nom de

l'univers à un héritier indirect, à la vérité, mais du sang impérial, et

qui, élevé sous les yeux et par les soins de l'empereur, eût été pour

lui tout ce qu'un fils pouvait être. La mort du jeune Napoléon,

apparaissant comme un présage de malheurs au milieu de sa plus grande

gloire, vint déranger tous les plans que le monarque avait conçus, et le

décider à concentrer dans sa ligne directe l'espérance d'un héritier.

C'est alors que naquit dans son esprit l'idée d'un divorce, qui n'eut

lieu que deux ans plus tard, mais dont on commença à s'entretenir tout

bas durant le voyage de Fontainebleau. L'impératrice devina facilement

le funeste résultat que devait avoir pour elle la mort de son

petit-fils; dès lors cette terrible idée vint se fixer dans son cerveau,

et empoisonner son existence. Cette mort prématurée fut pour elle une

douleur sans consolation. Elle s'enferma pendant trois jours, pleurant

avec amertume, ne voyant personne que ses femmes, et ne prenant, pour

ainsi dire, aucune nourriture. Il semblait qu'elle craignît de se

distraire de son chagrin; car elle s'entourait avec une sorte d'avidité

de tout ce qui pouvait lui rappeler un malheur sans remède. Elle obtint,

non sans peine, de la reine Hortense la chevelure du jeune prince, que

cette mère infortunée conservait religieusement. L'impératrice fit

encadrer cette chevelure sur un fond de velours noir. Ce tableau ne la

quittait pas. Je l'ai vu souvent à la Malmaison, et jamais sans une vive

émotion.

Mais comment essaierai-je de peindre le désespoir de la reine Hortense,

de cette mère aussi parfaite qu'elle était tendre fille? Elle ne quitta

pas son fils un seul instant pendant sa maladie; il expira dans ses

bras, et la reine, voulant rester auprès de son corps inanimé, passa ses

bras dans ceux de son fauteuil pour qu'on ne pût l'enlever à ce

déchirant tableau. Enfin, la nature succombant à une douleur si

poignante, la malheureuse mère s'évanouit et on prit ce moment pour la

transporter dans son appartement, toujours sur ce fauteuil qu'elle

n'avait point quitté, et que ses bras étreignaient convulsivement.

Revenue à la lumière, la reine poussa des cris perçans. Ses yeux secs et

fixes, ses lèvres bleues firent craindre pour ses jours. Rien ne pouvait

appeler les larmes sur ses paupières. Enfin, un chambellan eut l'idée de

faire apporter le corps du jeune prince et de le placer sur les genoux

de sa mère. Cette vue lui fit un tel effet que ses larmes jaillirent en

abondance, et la sauvèrent. De combien de baisers ne couvrit-elle pas

ces restes froids et adorés!

Toute la France partagea la douleur de la reine de Hollande.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 265 / 456 题