CHAPITRE XIX.

Campagne de Pologne.--Bataille d'Eylau.--_Te Deum_ et _De

profundis_.--Retard involontaire du prince de Ponte-Corvo.--Les

généraux d'Hautpoult, Corbineau et Boursier blessés à

mort.--Courage et mort du général d'Hautpoult.--Le _bon coup_ du

général Ordener.--Pressentimens du général Corbineau.--Argent de la

cassette de l'empereur, avancé par Constant au général Corbineau,

quelques instans avant sa mort.--Enthousiasme des

Polonais.--Mauvaise humeur des Français.--Anecdotes.--Le fond de la

langue polonaise.--Misère et gaîté.--Hilarité des soldats excitée

par une réponse de l'empereur.--L'ambassadeur persan.--Envoi du

général Gardanne en Perse.--Trésor non retrouvé.--Séjour de

l'empereur à Finkenstein.--L'empereur trichant au

vingt-et-un.--L'empereur partageant son gain avec

Constant.--Passe-temps des grands officiers de l'empereur.--Pari

gagné par le duc de Vicence.--Mystification de M. B. d'A***.--Le

prince Jérôme amoureux d'une actrice de Breslau.--Mariage de

l'actrice avec le valet de chambre du prince.--Complaisance et

jalousie.--Les frères de l'empereur faisant

antichambre.--L'empereur aimant et grondant ses frères.--Le

maréchal Lefebvre nommé duc de Dantzig par l'empereur.--Anecdote du

chocolat de Dantzig.--Bataille de Friedland; rapprochement de

dates.--Gaîté de l'empereur pendant la bataille.--Paix avec la

Russie.--Entrevue de l'empereur et du czar à Tilsitt.--Le roi et la

reine de Prusse.--Galanterie et rigueur de Napoléon.--Rudesse du

grand-duc Constantin.--Banquet militaire.--Concert exécuté par des

musiciens haskirs.--Visite de Constant aux Baskirs.--Repas à la

cosaque.--Tir à l'arc.--Succès de Constant.--Souvenir

_frappant_.--Soldat moscovite décoré par l'empereur

Napoléon.--Retour par Bautzen et Dresde, et rentrée en France.

LES Russes étaient animés dans cette campagne par le souvenir de la

défaite d'Austerlitz, et par la crainte de voir la Pologne leur

échapper: aussi l'hiver ne les arrêta point, et ils résolurent de venir

attaquer l'empereur. Celui-ci n'était pas homme à se laisser prévenir;

il leva ses quartiers d'hiver et quitta Varsovie à la fin de janvier. Le

8 février, les deux armées se rencontrèrent à Eylau, et là se livra,

comme on sait, cette sanglante bataille dans laquelle des deux côtés on

montra un courage égal; il resta près de quinze mille morts sur le champ

de bataille, autant de Français que de Russes. L'avantage, ou plutôt la

perte fut la même dans les deux armées, et un _Te Deum_ fut chanté à

Pétersbourg comme à Paris, au lieu d'un _De profundis_ qui aurait bien

mieux convenu. Sa Majesté se plaignit vivement en rentrant à son

quartier de l'inexécution d'un ordre qu'elle avait fait porter au

maréchal Bernadotte, dont le corps ne donna point dans cette journée; il

paraît certain en effet que la victoire, restée indécise entre

l'empereur et le général Beningsen, se serait fixée du côté du premier

si un corps d'armée tout frais était survenu pendant la bataille, comme

Sa Majesté l'avait calculé. Par malheur l'aide-de-camp porteur des

ordres de l'empereur au prince de Ponte-Corvo était tombé dans les mains

d'un parti de Cosaques. Lorsque le lendemain du combat, l'empereur

apprit cette circonstance, son ressentiment se calma, mais non pas son

chagrin. Nos troupes bivouaquèrent sur le champ de bataille, que Sa

Majesté visita trois fois, faisant distribuer des secours aux blessés et

ensevelir les morts.

Les généraux d'Haultpoult, Corbineau et Boursier furent blessés à mort à

Eylau; il me semble encore entendre le brave d'Hautpoult dire à sa

Majesté au moment de partir au galop pour charger l'ennemi: «Sire, vous

allez voir mes gros talons; çà entre dans les carrés ennemis comme dans

du beurre!» Une heure après il n'était plus. Un de ses régimens s'étant

engagé dans un intervalle de l'armée russe, fut mitraillé et haché

parles Cosaques; il ne s'en sauva que dix-huit hommes. Le général

d'Hautpoult, forcé trois fois de reculer avec sa division, la ramena

deux fois à la charge; la troisième, il s'élança encore sur l'ennemi en

criant d'une voix forte: «Cuirassiers, en avant, au nom de Dieu! en

avant, mes braves cuirassiers!» Mais la mitraille avait abattu un trop

grand nombre de ces braves. Il n'y en eut que très-peu en état de suivre

leur chef, qui tomba percé de coups au milieu d'un carré de Russes dans

lequel il s'était jeté à peu près seul.

Ce fut aussi je crois dans cette bataille que le général Ordener tua de

sa main un officier général ennemi. L'empereur lui demanda s'il n'aurait

pas pu le prendre vivant. _Sire_, répondit le général avec son accent

fortement germanique, _ché né donne qu'un coup, mais ché tâche qu'il

soit pon_.

Le jour même de la bataille, au matin, le général Corbineau,

aide-de-camp de l'empereur, étant à déjeuner avec les officiers de

service, leur avoua qu'il était assiégé par les plus tristes

pressentimens. Ces messieurs entreprirent de le distraire de cette idée

et tournèrent la chose en plaisanterie. Le général Corbineau, reçut peu

d'instans après, un ordre de Sa Majesté; ayant besoin d'argent et n'en

ayant pas trouvé chez M. de Menneval, il vint m'en demander et je lui en

avançai de la cassette, de l'empereur; au bout de quelques heures, je

rencontrai M. de Menneyal, à qui je fis part de la demande du général

Corbineau et de la somme que je lui avais remise. Je parlais encore à M.

de Menneval, lorsqu'un officier passant au galop, nous jeta la triste

nouvelle de la mort du général. Je n'ai point oublié l'impression que

cette nouvelle fit sur moi, et je trouve encore inexplicable aujourd'hui

cette espèce de trouble intérieur qui était venu avertir un brave de sa

fin prochaine.

La Pologne comptait sur l'empereur pour être rétablie dans son

indépendance. Aussi les Polonais furent-ils pleins d'enthousiasme et

d'espoir, lorsqu'ils virent arriver l'armée française. Quant à nos

soldats, cette campagne d'hiver leur déplaisait fort; le froid, la

misère, le mauvais temps et les mauvais chemins, leur avaient inspiré

pour ce pays une aversion extrême.

Dans une revue à Varsovie, les habitans se pressant autour de nos

troupes, un soldat se mit à jurer énergiquement contre la neige et la

boue, et par suite, contre la Pologne et les Polonais. «Vous avez bien

tort, monsieur le soldat,» se mit à dire une demoiselle d'une bonne

famille, bourgeoise de le ville, «de ne pas aimer notre pays, car nous

aimons beaucoup les Français.--Vous êtes sans doute bien aimable,

mademoiselle, répliqua le soldat, mais si vous voulez me persuader de la

vérité de ce que vous dites, vous nous ferez faire un bon dîner à mon

camarade et à moi.--Venez donc, messieurs, dirent, s'avançant à leur

tour, les parens de la jeune Polonaise; nous boirons ensemble à la santé

de votre empereur.» Et ils emmenèrent en effet les deux soldats, qui

firent là le meilleur repas de toute la campagne.

Suivant le dire des soldats, quatre mots constituaient le fond de la

langue polonaise. _kleba? niema;_ du pain? il n'y en a pas; _voia sara_;

de l'eau? on va en apporter.

L'empereur traversant un jour une colonne d'infanterie aux environs de

Mysigniez, où la troupe éprouvait de grandes privations à cause des

boues qui empêchaient les arrivages: Papa, _kleba_, lui cria un soldat,

_niema_, répondit aussitôt l'empereur. Toute la colonne partit d'un

éclat de rire, et personne ne demanda plus rien.

Durant le séjour assez long que fit l'empereur à Finkenstein, il reçut

la visite d'un ambassadeur persan à qui il donna le spectacle de

quelques grandes revues. Sa Majesté envoya à son tour une ambassade au

schah, à la tête de laquelle elle mit le général Gardanne, qui avait,

disait-on alors, une raison particulière pour désirer d'aller en Perse.

On prétendait qu'un de ses parens, après avoir long-temps résidé à

Téhéran, avait été contraint par une émeute contre les Francs, de

quitter cette capitale, et qu'avant de prendre la fuite il avait enterré

un trésor considérable, dans un certain endroit dont il avait apporté le

plan en France. J'ajouterai, pour en finir avec cette histoire, qu'on

m'a dit depuis que le général Gardanne avait trouvé la place bouleversée

et que n'ayant pu reconnaître les lieux, ni découvrir le trésor, il

était revenu de son ambassade les mains vides.

Le séjour à Finkenstein devint fort ennuyeux. Pour passer le temps, Sa

Majesté jouait quelquefois avec ses généraux et ses aides-de-camp. Le

jeu était ordinairement le vingt-et-un, et le grand capitaine prenait

grand plaisir à tricher; il gardait, pendant plusieurs coups de suite,

les cartes nécessaires pour former le nombre exigé, et s'amusait

beaucoup quand il gagnait ainsi par adresse. C'était moi qui lui

remettais la somme nécessaire pour son jeu; dès qu'il rentrait, je

recevais l'ordre de retirer sa mise; il me donnait toujours la moitié de

son gain, et je partageais le reste avec les valets de chambre

ordinaires.

Je n'ai point l'intention de m'assujettir dans ce journal à un ordre de

dates bien rigoureux, et quand il se présentera à ma mémoire un fait ou

une anecdote qui me paraîtront mériter d'être rapportés, je les

placerai, autant que cela pourra se faire, à l'endroit de mon récit où

je serai arrivé, au moment même où je me les rappellerai; en les

renvoyant à leur époque, je craindrais de les oublier. C'est ainsi que

je croîs pouvoir noter ici, en passant, quelques souvenirs de

Saint-Cloud ou des Tuileries, quoique nous soyons au quartier-général de

Finkenstein. Ce sont les passe-temps auxquels se livraient Sa Majesté et

ses grands-officiers qui m'ont mis sur la voie de ces souvenirs.

Ces messieurs se portaient souvent entre eux des défis ou des gageures.

J'ai vu un jour M. le duc de Vicence parier que M. Jardin fils, écuyer

de Sa Majesté, monté à reculons sur son cheval, arriverait au bout de

l'avenue du château dans un espace de peu de minutes; M. le grand-écuyer

gagna le pari.

MM. Fain, Menneval et Ivan jouèrent une fois un singulier tour à M. B.

d'A..., qu'ils savaient être sujet à de fréquens accès de galanterie.

Ils firent habiller un jeune homme en femme, et l'envoyèrent se

promener, ainsi déguisé, dans une avenue près du château; M. B. d'A...

avait la vue fort basse et se servait ordinairement d'un lorgnon; ces

messieurs l'engagèrent à sortir, et il ne fut pas plus tôt dehors qu'il

aperçu; la belle promeneuse et ne put retenir, à cette vue, une

exclamation de surprise et de joie.

Ses amis feignirent de partager son ravissement, et comme le plus

entreprenant, ils le poussèrent à faire les premières avances. Il se

rendit donc avec des airs empressés auprès de la fausse jeune dame, à

laquelle on avait bien fait sa leçon. M. d'A.... s'épuisa en politesses,

en attentions, en offres de service. Il voulait à toute force faire à sa

nouvelle conquête les bonneurs du château. L'autre s'acquitta

parfaitement de son rôle, et après bien des minauderies de son côté,

bien des protestations de la part de M. d'A...., il y eut des

rendez-vous pris pour le soir même. L'amant, heureux en espérance,

revint près de ses amis, et fit le discret et l'indifférent sur sa bonne

fortune, pendant qu'il aurait voulu pouvoir dévorer le temps qu'il avait

à attendre jusqu'à la fin de la journée. Enfin le soir arrivant, amena

la terme de son impatience et l'heure de l'entrevue. Mais quels ne

furent pas son déboire et sa colère lorsqu'il s'aperçut que les vêtemens

de femme couvraient un _costume_ masculin! M. d'A..... voulut, dans le

premier moment, appeler en duel les auteurs et l'acteur de cette

mystification, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint à

l'apaiser.

Ce fut, je crois, au retour de cette campagne que le prince Jérôme vit à

Breslau, sur le théâtre de cette ville, une jeune actrice fort jolie,

jouant assez mal, mais chantant fort bien. Il fit des avances; on la

disait très-sage; mais les rois ne soupirent pas long-temps en vain; ils

jettent un poids trop lourd dans la balance de la sagesse. S. M. le roi

de Westphalie emmena sa conquête à Cassel; où au bout de quelque temps

il la maria à son premier valet de chambre Albertoni dont les mœurs

italiennes ne répugnèrent pas à ce mariage. Quelques mécontentemens,

dont je n'ai pas su les motifs, décidèrent Albertoni à quitter le roi;

il revint à Paris avec sa femme, et fit plusieurs entreprises où il

perdit ce qu'elle avait gagné. On m'a dit qu'il était retourné en

Italie. Une chose qui m'a toujours paru extraordinaire, c'est la

jalousie d'Albertoni pour sa femme, jalousie vigilante qui avait les

yeux ouverts sur tous les hommes, hormis le roi; car je suis presque

certain que la liaison continua après le mariage.

Les frères de l'empereur, même étant rois, faisaient quelquefois

antichambre chez Sa Majesté. Le roi Jérôme vint un matin par ordre de

l'empereur, qui, n'étant pas encore levé, me dit de prier le roi de

Westphalie d'attendre. Comme l'empereur voulait se reposer un peu, je

restai avec le service dans le salon qui servait d'antichambre, et où

le roi attendait comme nous, je ne dis pas avec patience, car à chaque

instant il quittait un siége pour un autre, allait de la fenêtre à la

cheminée, et paraissait fort ennuyé. Il causait de temps en temps avec

moi, pour qui il a toujours eu une grande bienveillance. Il se passa

ainsi plus d'une demi-heure. Enfin j'entrai dans la chambre de

l'empereur, et quand il eut passé sa robe de chambre, j'avertis le roi

que Sa Majesté l'attendait, et l'ayant introduit, je me retirai.

L'empereur le reçut assez mal, et le gronda beaucoup. Comme il parlait

très-haut, je l'entendis malgré moi; mais le roi s'excusait si bas, que

je ne pouvais entendre un mot de sa justification. De pareilles scènes

se répétaient souvent. Le prince était dissipé et prodigue, ce qui

déplaisait par-dessus tout à l'empereur, qui le lui reprochait durement,

quoiqu'il l'aimât, ou plutôt parce qu'il l'aimait beaucoup; car il est à

remarquer que, malgré les fréquens déplaisirs que sa famille lui

causait, l'empereur a toujours conservé pour tous ses parens une grande

tendresse.

Quelque temps après la prise de Dantzig (24 mai 1807) l'empereur,

voulant récompenser le maréchal Lefebvre des services récens qu'il lui

avait rendus, le fit appeler à six heures du matin. Sa Majesté

travaillait avec le major général de l'armée, lorsqu'on vint lui

annoncer l'arrivée du maréchal. «Ah ah! dit-il au major général,

monsieur le duc ne s'est point fait attendre;» puis se retournant vers

l'officier de service: «Vous direz au duc de Dantzig que c'est pour le

faire déjeuner avec moi que je l'ai demandé si matin.» L'officier

d'ordonnance, croyant que l'empereur se trompait de nom, lui fit

observer que la personne qui attendait ses ordres n'était pas le duc de

Dantzig, que c'était le maréchal Lefebvre. «Il paraît, Monsieur, que

vous me croyez plus capable de faire un _conte_ qu'un duc.» L'officier

fut un instant déconcerté par cette réponse, mais l'empereur le rassura

par un sourire, et lui dit: «Allez prévenir le duc de mon invitation;

dans un quart d'heure nous nous mettrons à table.» L'officier retourna

près du maréchal, qui était assez inquiet de ce que l'empereur voulait

lui dire. «Monsieur le duc, l'empereur vous engage à déjeuner avec lui,

et vous prie d'attendre un quart d'heure.» Le maréchal n'ayant point

fait attention au nouveau titre que lui donnait l'officier, lui répondit

par un signe de tête, et s'assit sur un pliant au dessus duquel l'épée

de l'empereur se trouvait accrochée. Le maréchal la regarda et la toucha

avec admiration et respect. Le quart d'heure passé, un autre officier

d'ordonnance vint appeler le maréchal pour qu'il se rendît près de

l'empereur, qui était déjà à table avec le major général. En

l'apercevant, Napoléon le salua de la main: «Bonjour, monsieur le duc;

asseyez-vous près de moi.»

Le maréchal, étonné de s'entendre donner cette qualification, crut

d'abord que Sa majesté plaisantait; mais voyant qu'il affectait de

l'appeler monsieur le duc, il en fut un moment interdit. L'empereur,

pour augmenter son embarras, lui dit; «Aimez-vous le chocolat, monsieur

le duc?--Mais..... oui, sire.--Eh bien! vous n'en déjeunerez pas, mais

je vais vous en donner une livre de la ville même de Dantzig, car,

puisque vous l'avez conquise, il est bien juste qu'elle vous rapporte

quelque chose.» Là-dessus l'empereur quitta la table, ouvrit une petite

cassette, y prit un paquet ayant la forme d'un carré long, et le donna

au maréchal Lefebvre en lui disant: «Duc de Dantzig, acceptez ce

chocolat; les petits cadeaux entretiennent l'amitié.» Le maréchal

remercia Sa Majesté, mit le chocolat dans sa poche, et se rassit à table

avec l'empereur et le maréchal Berthier. Un pâté représentant la ville

de Dantzig était au milieu de la table, et quand il fut question de

l'entamer, l'empereur dit au nouveau duc: «On ne pouvait donner à ce

pâté une forme qui me plût davantage. Attaquez, monsieur le duc, voilà

votre conquête, c'est à vous d'en faire les honneurs.» Le duc obéit, et

les trois convives mangèrent du pâté, qu'ils parurent trouver fort à

leur goût.

De retour chez lui, le maréchal duc de Dantzig, soupçonnant une surprise

dans le petit paquet que lui avait donné l'empereur, s'empressa de

l'ouvrir et y trouva cent mille écus en billets de banque. Depuis ce

magnifique cadeau, l'usage s'établit dans l'armée d'appeler de l'argent,

soit en espèces, soit en billets, du chocolat de Dantzig; et quand les

soldats voulaient se faire régaler par quelque camarade un peu bien en

fonds: «Allons, viens donc, lui disaient-ils; n'as-tu pas du chocolat de

Dantzig dans ton sac?»

Le goût presque superstitieux de sa majesté l'empereur pour les

rapprochemens de dates et d'anniversaires se trouva encore une fois

justifié par la victoire de Friedland, gagnée le 14 juin 1807, sept ans

jour pour jour après la bataille de Marengo. La rigueur de l'hiver, la

difficulté des approvisionnemens (auxquels l'empereur avait néanmoins

pourvu avec tout le soin et toute l'habileté possibles) et le courage

obstiné des Russes avaient rendu cette campagne pénible même pour les

vainqueurs, que l'incroyable rapidité de leurs succès en Prusse avaient

accoutumés aux promptes conquêtes. Le partage de gloire qu'il avait

fallu faire à Eylau avec les Russes était quelque chose de nouveau dans

la carrière militaire de l'empereur. À Friedland, il reprit ses

avantages et son ancienne supériorité. Sa Majesté, par une feinte

retraite et en ne laissant voir à l'ennemi qu'une partie de ses forces,

attira les Russes en deçà de l'Elbe, de sorte qu'ils se trouvèrent

resserrés entre ce fleuve et notre armée. La victoire fut gagnée par les

troupes de ligne et par la cavalerie; l'empereur n'eut pas besoin de

faire donner sa garde. Celle de l'empereur Alexandre fut presque

entièrement détruite en protégeant la retraite ou plutôt la fuite des

Russes qui ne pouvaient échapper à la poursuite de nos soldats que par

le pont de Friedland, quelques pontons étroits et un gué presque

impraticable.

Tous les régimens de ligne de l'armée française couvraient la plaine.

L'empereur, en observation sur une hauteur d'où sa vue pouvait embrasser

tout le champ de bataille, était assis dans un fauteuil près d'un

moulin, et son état-major l'entourait. Jamais je ne l'ai vu plus gai; il

causait avec les généraux qui attendaient ses ordres, et semblait

prendre plaisir à manger du pain noir russe fait en forme de brique. Ce

pain, pétri avec de la mauvaise farine de seigle et rempli de longues

pailles, était la nourriture de tous les soldats, qui savaient que Sa

Majesté en mangeait aussi bien qu'eux.

Un temps superbe favorisait les savantes manœuvres de l'armée, qui fit

des prodiges de valeur. Les charges de cavalerie furent exécutées avec

tant de précision que l'empereur envoya complimenter les régimens qui

les avaient faites.

Vers quatre heures après midi, et au moment où les deux armées se

pressaient de toutes parts, pendant que des milliers de canons faisaient

trembler la terre, l'empereur s'écria: _Si cela continue encore deux

heures, il ne restera debout dans la plaine que l'armée française_. Peu

d'instans après il donna l'ordre au comte d'Orsène, général des

grenadiers à pied de la vieille garde, de faire tirer sur une

briqueterie derrière laquelle des masses de Russes et de Prussiens

s'étaient retranchées. En un clin d'œil, elles furent contraintes

d'abandonner cette position, et des nuées de tirailleurs se mirent à la

poursuite des fuyards.

La garde ne se mit en mouvement qu'à cinq heures, et à six heures la

bataille était complétement gagnée. L'empereur dit à ceux qui étaient

près de lui, en voyant la garde se développer: «Voilà des braves qui

avaleraient de bon cœur les _pousse-cailloux_ et les _rintintins_ de la

ligne pour leur apprendre à charger sans les attendre; mais ils auront

beau faire, la besogne a été proprement faite sans eux.»

Sa Majesté alla complimenter plusieurs régimens qui s'étaient battus

toute la journée. Quelques paroles, un sourire, un salut de la main, un

signe de tête suffisait pour récompenser les braves qui venaient de

vaincre.

Le nombre des morts et des prisonniers fut énorme. Soixante-dix drapeaux

et tout le matériel de l'armée russe restèrent au pouvoir de l'armée

française.

Après cette journée décisive, l'empereur de Russie, qui avait rejeté les

propositions que Sa Majesté lui avait fait porter à la suite de la

bataille d'Eylau, se trouva très-disposé à en faire lui-même à son tour.

Le général Beningsen demanda un armistice au nom de son empereur; Sa

Majesté l'accorda, et peu de temps après vint la signature de la paix et

la fameuse entrevue des deux souverains sur le Niémen. Je passerai

rapidement sur les détails de cette rencontre qui ont été cent et cent

fois publiés et répétés. Sa Majesté et le jeune Czar se prirent d'une

affection mutuelle, dès le moment qu'il se virent pour la première fois,

et ils se donnèrent l'un à l'autre des fêtes et des divertissemens. Ils

étaient inséparables en public et en particulier, et passaient des

heures ensemble dans des réunions de plaisir dont les importuns étaient

soigneusement écartés. La ville de Tilsitt fut déclarée neutre, et

Français, Russes et Prussiens suivirent l'exemple qui leur était donné

par leurs souverains en vivant ensemble dans la plus intime

confraternité.

Le roi et la reine de Prusse vinrent se joindre, à Tilsitt, à leurs

majestés impériales. Ce malheureux monarque à qui il restait à peine une

ville de tout le royaume qu'il avait possédé, devait être peu disposé à

prendre part à tant de fêtes. La reine était belle et gracieuse,

peut-être un peu haute et sévère; mais cela ne l'empêchait pas d'être

adorée de tout ce qui l'entourait. L'empereur cherchait à lui plaire, et

elle ne négligeait aucune des innocentes coquetteries de son sexe pour

adoucir le vainqueur de son époux. Je vis la reine dîner plusieurs fois

avec les souverains, assise entre les deux empereurs, qui la comblaient

à l'envi d'attentions et de galanteries. On sait que l'empereur Napoléon

lui offrit un jour une rose superbe; qu'après avoir hésité quelque temps

elle finit par accepter, en disant à Sa Majesté avec le plus charmant

sourire: «Au moins avec Magdebourg.» Et l'on sait aussi que l'empereur

n'accepta point l'échange. La princesse avait pour dame d'honneur une

femme fort âgée à laquelle on reconnaissait un très-grand mérite.

Un soir, au moment où la reine était conduite dans la salle à manger par

les deux empereurs, suivis du roi de Prusse, du prince Murat et du

grand-duc Constantin, la vieille dame d'honneur se dérangea pour faire

place à ces deux derniers princes. Le grand-duc Constantin ne voulut

point passer, et gâtant cet acte de politesse par un ton fort rude, il

lui dit: «Passez, madame, passez donc!» Puis se retournant vivement du

côté du roi de Naples, il ajouta assez haut pour être entendu, cette

gracieuse exclamation: _la vieille bécasse_!

On peut juger par là que le prince Constantin était loin d'avoir auprès

des femmes cette politesse exquise et cette fine fleur de galanterie qui

distinguaient son auguste frère.

La garde impériale française donna une fois à dîner à la garde de

l'empereur Alexandre. Le repas fut on ne peut plus gai, et pour terminer

ce banquet fraternel, chaque soldat français changea d'uniforme avec un

Russe, qui lui donna le sien en échange. Ils passèrent ainsi sous les

yeux des empereurs, qui s'amusèrent beaucoup de ce déguisement

improvisé.

Au nombre des galanteries que l'empereur de Russie fit au nôtre, je

citerai un concert exécuté par une troupe de Baskirs, à qui leur

souverain fit à cet effet passer le Niémen. Certes, jamais musique plus

barbare n'avait résonné aux oreilles de Sa Majesté, et cette étrange

harmonie, accompagnée de gestes au moins aussi sauvages, nous procura le

spectacle le plus burlesque que l'on puisse imaginer. Quelques jours

après ce concert, j'obtins la permission d'aller visiter les musiciens

dans leur camp, et j'y allai avec Roustan, qui pouvait me servir

d'interprète. Nous eûmes l'avantage d'assister à un repas des Baskirs:

autour d'immenses baquets en bois étaient rangées des escouades de dix

hommes, chacun tenant à la main un morceau de pain noir qu'il

assaisonnait d'une cuillerée d'eau dans laquelle ils avaient délayé

quelque chose qui ressemblait à de la terre rouge. Après le repas, ils

nous donnèrent le divertissement du tir à l'arc; Roustan, à qui cet

exercice rappelait ceux de son jeune âge, voulut essayer de lancer une

flèche; mais elle tomba à quelques pas, et je vis un sourire de mépris

sur les lèvres épaisses de nos Baskirs; j'essayai l'arc à mon tour, et

je m'en acquittai de manière à me faire honneur aux yeux de nos hôtes,

qui m'entourèrent à l'instant en me félicitant par leurs gestes de mon

adresse et de ma vigueur. Un d'eux, plus enthousiaste et plus amical

encore que les autres, m'appliqua sur l'épaule une tape dont je me

souvins assez long-temps.

Le lendemain de ce fameux concert, la paix entre les trois souverains

fut signée, et Sa Majesté fit une visite à l'empereur Alexandre, qui la

reçut à la tête de sa garde. L'empereur Napoléon demanda à son illustre

allié de lui montrer le plus brave grenadier de cette belle et vaillante

troupe. On le présenta à Sa Majesté, qui détacha de sa boutonnière sa

propre croix de la Légion-d'Honneur et la fixa sur la poitrine du soldat

moscovite, au milieu des acclamations et des houras de tous ses

camarades. Les deux empereurs s'embrassèrent une dernière fois sur les

bords du Niémen, et Sa Majesté prit la route de Kœnigsberg.

À Bautzen, l'empereur fut rencontré par le roi de Saxe, qui était venu

au devant de lui, et Leurs Majestés entrèrent ensemble dans Dresde. Le

roi Frédéric-Auguste fit la plus magnifique réception qu'il put au

souverain qui, non content de lui avoir donné un sceptre, avait encore

agrandi considérablement les états héréditaires des électeurs de Saxe.

Les bons habitans de Dresde, pendant les huit jours que nous y passâmes,

traitèrent les Français plutôt en frères et en compatriotes qu'en

alliés. Mais il y avait près de dix mois que nous avions quitté Paris,

et malgré toutes les douceurs de la simple et franche hospitalité

allemande, j'avais grande hâte de revoir la France et ma famille.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 264 / 456 题