Suite de succès.--Le général Beaumont.--Le colonel (aujourd'hui
général) Gérard.--Cent quarante drapeaux pris sur l'ennemi.--Le
général Savary, le maréchal Mortier, le prince Murat.--Départ de
Berlin.--Le grand-maréchal Duroc se casse une clavicule.--Séjour de
l'empereur à Varsovie.--Empressement de la noblesse
polonaise.--L'empereur voit pour la première fois madame
V....--Portrait de cette dame.--Agitation de
l'empereur.--Singulière mission confiée à un grand
personnage.--Premières avances de l'empereur rejetées.--Confusion
de l'ambassadeur.--Préoccupation de Sa
Majesté.--Correspondance.--Consentement.--Premier
rendez-vous.--Pleurs et sanglots.--L'entrevue sans
résultat.--Second rendez-vous.--Madame V... au quartier-général de
Finkenstein.--Tendresse de madame V... pour l'empereur.--Repas en
tête à tête.--Constant chargé seul du
service.--Conversation.--Occupations de madame V... hors de la
présence de l'empereur.--Douceur et égalité d'humeur de madame
V....--Madame V... à Schœnbrunn avec l'empereur.--Emploi mystérieux
dont Constant est chargé.--La pluie et les ornières.--Inquiétude et
recommandations de l'empereur.--La voiture versée.--Chute peu
dangereuse.--Constant soutenant madame V....--Grossesse.--Soins
prodigués par l'empereur à madame V....--Le petit hôtel de la
Chaussée-d'Antin.--Solitude volontaire de madame V....--Naissance
d'un fils.--Joie de Napoléon.--Le nouveau-né fait comte.--Madame
V... conduit son fils à l'empereur.--Le jeune comte sauvé par le
docteur Corvisart.--Les cheveux, la bague et le _motto_.--La
Lavallière de l'empire et les favorites du vainqueur d'Austerlitz.
J'AI laissé l'empereur à Berlin, où chaque jour et chaque heure de la
journée lui apportait la nouvelle de quelque victoire remportée, de
quelque succès obtenu par ses généraux. Le général Beaumont lui présenta
quatre-vingts drapeaux pris sur l'ennemi par sa division. Le colonel
Gérard lui en présenta aussi soixante, enlevés à Blücher, au combat de
Wismar. Magdebourg avait capitulé, et une garnison de seize mille hommes
avait défilé devant le général Savary. Le maréchal Mortier occupait le
Hanovre au nom de la France. Le prince Murat entrait dans Varsovie après
en avoir chassé les Russes. C'était contre ceux-ci que la guerre allait
recommencer, ou plutôt continuer; car les armées de la Prusse pouvaient
bien être regardées comme anéanties. L'empereur quitta Berlin pour
aller lui-même conduire ses opérations contre les Russes.
Nous voyagions dans de petites calèches du pays. Comme dans tous nos
voyages, la voiture du grand-maréchal précédait celle de l'empereur. La
saison et le passage de l'artillerie avaient rendu les chemins affreux,
et cependant nous allions très-vite. Entre Kutow et Varsovie, la voiture
du grand-maréchal versa, et il eut une clavicule cassée. L'empereur
arriva peu de temps après ce malheureux accident. Il fit transporter
sous ses yeux le maréchal dans la maison de poste la plus voisine. Nous
avions toujours avec nous une petite pharmacie de voyage, de sorte que
les premiers secours furent promptement donnés au blessé. Sa Majesté le
remit entre les mains de son chirurgien, et ne le quitta qu'après avoir
vu poser le premier appareil.
À Varsovie, où Sa Majesté passa tout le mois de janvier 1807, elle
habitait le grand palais. La noblesse polonaise, empressée à lui faire
la cour, lui donnait des fêtes magnifiques, des bals très-brillans,
auxquels assistait tout ce que Varsovie renfermait à cette époque de
riche et de distingué. Dans une de ces réunions, l'empereur remarqua une
jeune Polonaise, madame V..., âgée de vingt-deux ans, et nouvellement
mariée à un vieux noble, d'humeur sévère, de mœurs extrêmement rigides,
plus amoureux de ses titres que de sa femme, qu'il aimait pourtant
beaucoup, mais dont, en revanche, il était plus respecté qu'aimé.
L'empereur vit cette dame avec plaisir, et se sentit entraîné vers elle
au premier coup d'œil. Elle était blonde, elle avait les yeux bleus et
la peau d'une blancheur éblouissante; elle n'était pas grande, mais
parfaitement bien faite et d'une tournure charmante. L'empereur s'étant
approché d'elle, entama aussitôt une conversation qu'elle soutint avec
beaucoup de grâce et d'esprit, laissant voir qu'elle avait reçu une
brillante éducation. Une teinte légère de mélancolie répandue sur toute
sa personne la rendait plus séduisante encore. Sa Majesté crut voir en
elle une femme sacrifiée, malheureuse en ménage, et l'intérêt que cette
idée lui inspira le rendit plus amoureux, plus passionné que jamais il
ne l'avait été pour aucune femme. Elle dut s'en apercevoir.
Le lendemain du bal, l'empereur me parut dans une agitation
inaccoutumée. Il se levait, marchait, s'asseyait et se relevait de
nouveau; je croyais ne pouvoir jamais venir à bout de sa toilette ce
jour-là. Aussitôt après son déjeuner, il donna mission à un grand
personnage que je ne nommerai pas, d'aller de sa part faire une visite à
madame V..., et lui présenter ses hommages et ses vœux. Elle refusa
fièrement des propositions trop brusques peut-être, ou que peut-être
aussi la coquetterie naturelle à toutes les femmes lui recommandait de
repousser. Le héros lui avait plu; l'idée d'un amant tout resplendissant
de puissance et de gloire fermentait sans doute avec violence dans sa
tête, mais jamais elle n'avait eu l'idée de se livrer ainsi sans combat.
Le grand personnage revint tout confus et bien étonné de ne pas avoir
réussi dans sa négociation. Le jour d'après, au lever de l'empereur, je
le trouvai encore préoccupé. Il ne me dit pas un mot, quoiqu'il eût
assez l'habitude de me parler. Il avait écrit plusieurs fois la veille à
madame V..., qui ne lui avait pas répondu. Son amour-propre était
vivement piqué d'une résistance à laquelle on ne l'avait pas habitué.
Enfin il écrivit tant de lettres et si tendres, si touchantes, que
madame V... céda. Elle consentit à venir voir l'empereur le soir entre
dix et onze heures. Le grand personnage dont j'ai parlé reçut l'ordre
d'aller la prendre en voiture dans un endroit désigné. L'empereur, en
l'attendant, se promenait à grands pas, et témoignait autant d'émotion
que d'impatience; à chaque instant il me demandait l'heure. Madame V...
arriva enfin, mais dans quel état! pâle, muette et les yeux baignés de
larmes. Aussitôt qu'elle parut, je l'introduisis dans la chambre de
l'empereur; elle pouvait à peine se soutenir et s'appuyait en tremblant
sur mon bras. Quand je l'eus fait entrer, je me retirai avec le
personnage qui l'avait amenée. Pendant son tête-à-tête avec l'empereur,
madame V... pleurait et sanglotait tellement, que, malgré la distance,
je l'entendais gémir de manière à me fendre le cœur. Il est probable que
dans ce premier entretien, l'empereur ne put rien obtenir d'elle. Vers
deux heures du matin, Sa Majesté m'appela. J'accourus et je vis sortir
madame V..., le mouchoir sur les yeux et pleurant encore à chaudes
larmes. Elle fut reconduite chez elle par le même personnage. Je crus
bien qu'elle ne reviendrait pas.
Deux ou trois jours après néanmoins, à peu près à la même heure que la
première fois, madame V... revint au palais; elle paraissait plus
tranquille. La plus vive émotion se peignait encore sur son charmant
visage; mais ses yeux au moins étaient secs et ses joues moins pâles.
Elle se retira le matin d'assez bonne heure, et continua ses visites
jusqu'au moment du départ de l'empereur.
Deux mois après, l'empereur, de son quartier-général de Finkenstein,
écrivit à madame V..., qui s'empressa d'accourir auprès de lui. Sa
Majesté lui fit préparer un appartement qui communiquait avec le sien.
Madame V... s'y établit et ne quitta plus le palais de Finkenstein,
laissant à Varsovie son vieil époux qui, blessé dans son honneur et dans
ses affections, ne voulut jamais revoir la femme qui l'avait abandonné.
Madame V... demeura trois semaines avec l'empereur, jusqu'à son départ,
et retourna ensuite dans sa famille. Pendant tout ce temps, elle ne
cessa de témoigner à Sa Majesté la tendresse la plus vive, comme aussi
la plus désintéressée. L'empereur, de son côté, paraissait parfaitement
comprendre tout ce qu'avait d'intéressant cette femme angélique, dont le
caractère plein de douceur et d'abnégation m'a laissé un souvenir qui ne
s'effacera jamais. Ils prenaient tous leurs repas ensemble; je les
servais seul; ainsi j'étais à même de jouir de leur conversation
toujours aimable, vive, empressée de la part de l'empereur, toujours
tendre, passionnée, mélancolique de la part de madame V... Lorsque Sa
Majesté n'était point auprès d'elle, madame V... passait tout son temps
à lire, ou bien à regarder, à travers les jalousies de la chambre de
l'empereur, les parades et les évolutions qu'il faisait exécuter dans la
cour d'honneur du château, et que souvent il commandait en personne.
Voilà quelle était sa vie, comme son humeur, toujours égale, toujours
uniforme. Son caractère charmait l'empereur, et la lui faisait chérir
tous les jours davantage.
Après la bataille de Wagram, en 1809, l'empereur alla demeurer au palais
de Schœnbrunn. Il fit venir aussitôt madame V..., pour laquelle on avait
loué et meublé une maison charmante dans l'un des faubourgs de Vienne, à
peu de distance de Schœnbrunn. J'allais mystérieusement la chercher tous
les soirs dans une voiture fermée, sans armoiries, avec un seul
domestique sans livrée. Je l'amenais ainsi au palais par une porte
dérobée, et je l'introduisais chez l'empereur. Le chemin, quoique fort
court, n'était pas sans danger, surtout dans les temps de pluie, à cause
des ornières et des trous qu'on rencontrait à chaque pas. Aussi
l'empereur me disait-il presque tous les jours: «Prenez bien garde ce
soir, Constant, il a plu aujourd'hui, le chemin doit être mauvais.
Êtes-vous sûr de votre cocher? La voiture est-elle en bon état?» et
autres questions de même genre, qui toutes témoignaient l'attachement
sincère et vrai qu'il portait à madame V... L'empereur n'avait pas tort,
au reste, de m'engager à prendre garde, car un soir que nous étions
partis de chez madame V... un peu plus tard que de coutume, le cocher
nous versa. En voulant éviter une ornière, il avait jeté la voiture dans
le débord du chemin. J'étais à droite de madame V...; la voiture tomba
sur le côté droit, de sorte que seul j'eus à souffrir de la chute, et
que madame V..., en tombant sur moi, ne se fit aucun mal. Je fus content
de l'avoir garantie. Je le lui dis, et elle m'en témoigna sa
reconnaissance avec une grâce qui n'appartenait qu'à elle. Le mal que
j'avais ressenti fut bientôt dissipé. Je me mis à en rire le premier, et
madame V... ensuite, qui raconta notre accident à Sa Majesté aussitôt
que nous fûmes arrivés.
C'est à Schœnbrunn que madame V... devint grosse. Je n'essaierai pas de
raconter tous les soins, tous les égards dont l'empereur l'entoura. Il
la fit venir à Paris, accompagnée de son frère, officier fort distingué,
et d'une femme de chambre. Il chargea le grand-maréchal de lui acheter
un joli hôtel dans la Chaussée-d'Antin. Madame V... se trouvait
heureuse; elle me le disait souvent: «Toutes mes pensées, toutes mes
inspirations viennent de lui et retournent à lui: il est tout mon bien,
mon avenir, ma vie!» Aussi ne sortait-elle de sa maison que pour venir
aux Tuileries dans les petits appartemens. Quand ce bonheur ne lui était
point permis, elle n'allait point chercher de distractions au spectacle,
à la promenade ou dans le monde. Elle restait chez elle, ne voyant que
fort peu de personnes, écrivant tous les jours à l'empereur. Elle
accoucha d'un fils qui ressemblait d'une manière frappante à Sa Majesté.
Ce fut une grande joie pour l'empereur. Il accourut auprès d'elle
aussitôt qu'il lui fut possible de s'échapper du château; il prit
l'enfant dans ses bras, et l'embrassa comme il venait d'embrasser la
mère, il lui dit: «Je te fais comte.» Nous verrons plus tard ce fils
recevoir à Fontainebleau de l'empereur une dernière marque
d'attachement.
Madame V... éleva son fils chez elle, et ne le quitta jamais; elle le
conduisait souvent au château, où je les faisais entrer par l'escalier
noir. Quand l'une ou l'autre était malade, l'empereur leur envoyait M.
Corvisart; cet habile médecin eut une fois le bonheur de sauver le jeune
comte, d'une maladie dangereuse.
Madame V... avait fait faire pour l'empereur une bague en or autour de
laquelle elle avait roulé de ses beaux cheveux blonds. L'intérieur de
l'anneau portait ces mots gravés: _Quand tu cesseras de m'aimer,
n'oublie pas que je t'aime._ L'empereur ne lui donnait pas d'autre nom
que Marie.
Je me suis peut-être arrêté trop long-temps à cette liaison de
l'empereur, mais Madame V..., différait complétement des autres femmes
dont Sa Majesté a obtenu les bonnes grâces, et elle était digne d'être
surnommée la Lavallière de l'empereur, qui toutefois ne se montra point
ingrat envers elle comme Louis XIV envers la seule femme dont il a été
aimé. Ceux qui ont eu, comme moi, le bonheur de la connaître et de la
voir de près ont dû conserver d'elle un souvenir qui leur fera
comprendre pourquoi il y a une si grande distance, à mes yeux, de Madame
V..., tendre et modeste femme, élevant dans la retraite le fils qu'elle
a donné à l'empereur, aux _favorites_ du vainqueur d'Austerlitz.