CHAPITRE XII.

Événement tragique raconté par madame de La

Rochefoucault.--Dernière précaution d'une mourante.--Désespoir d'un

jeune homme.--Réflexions de la maréchale... sur cette aventure.--Le

voleur de cœur.--Attendrissement suivi d'hilarité.--Le diamant volé

et retrouvé.--Empressement des jeunes femmes auprès de la

maréchale...--La devise de la république brodée en garniture de

robe par ordre de la maréchale...--Tendresse du prince de

Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.--Conjectures.--Stupéfaction

du corps diplomatique.--Question de M. d'Azara à madame

Duroc.--Méprise de celle-ci.--Madame Duroc prise pour habile

diplomate.--Désolation de madame Duroc qui craint de passer pour

sotte.--Promenade proposée par l'empereur.--Correspondance

mystérieuse.--Lettres anonymes.--Napoléon dénoncé à Joséphine, et

Joséphine dénoncée à Napoléon.--L'espion cherchant à exciter la

jalousie de l'empereur.--Secret impénétrable.--Promenade à la

Malmaison.--Noms rayés par l'empereur.--Bonne mémoire de

Napoléon.--Spectacle et cercle à la cour.--Mésaventure d'un riche

banquier.--Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impériale.

LA maréchale*** était du nombre des personnes qui venaient d'arriver

dans le salon de l'impératrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout

émue d'un événement que son médecin venait de lui raconter, nous dit

qu'il avait été appelé pour donner ses soins à une jeune femme qui était

tombée sous les roues d'une voiture, qu'elle était tellement blessée

qu'elle mourut quelques minutes après qu'il fut près d'elle, mais

qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir:

«Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma

perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas à son désespoir.

Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrétaire, car je

craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pût en faire

un usage funeste.»

En effet, ce médecin avait vu arriver peu de temps après un jeune homme

dont le désespoir était si déchirant, qu'il lui avait inspiré un

véritable intérêt.

La maréchale***, présente à ce récit que madame de La Rochefoucault

nous faisait avec beaucoup d'émotion, l'interrompit pour lui demander

bien gravement: «Ce jeune homme était-il son mari?--Je ne le crois pas,

répondit la comtesse, mais il est bien malheureux, et par conséquent il

inspire de l'intérêt.--Comment, Madame, dit la maréchale; d'une voix

éclatante, pouvez-vous vous intéresser à un de ces voleurs de cœur, car

il est bien clair qu'il n'était que cela, un voleur de cœur...» Cette

expression de _voleur de cœur_, qui nous paraissait si drôle, ainsi que

la sévérité de la maréchale, séchèrent les larmes que le récit de madame

de La Rochefoucault avait presque fait couler.

Joséphine avait raconté à quelques-unes de nous le vol d'un diamant de

la maréchale, qui paraissait presque incroyable; elle se pencha vers

moi, et me dit tout bas: «Je vais vous faire répéter l'histoire du

diamant.»

La conversation ayant été mise sur ce sujet, la maréchale entra de

nouveau dans tous les détails: elle nous dit qu'elle avait un frotteur

qu'elle soupçonnait fort de lui avoir volé un très-beau diamant; elle

était entrée dans la chambre où il était, un pistolet à la main, en

avait fermé la porte à la clef, et lui avait dit qu'elle ne quitterait

pas la chambre sans avoir retrouvé son diamant; que l'homme avait voulu

protester de son innocence; que, pour la prouver, il s'était mis nu

comme un ver, et que c'était dans cet état qu'elle avait su retrouver

son diamant caché sur lui. Ce récit fut accompagné de beaucoup de

détails que je dois omettre ici...

Chaque fois que la maréchale*** venait voir l'impératrice,

l'empressement des jeunes femmes autour d'elle était extrême. Elles

espéraient toujours recueillir quelques-uns de ces mots qui ont fait

fortune dans le monde.

Je crois qu'on lui en a prêté beaucoup plus qu'elle n'en a jamais dit.

Mais aussi un proverbe vulgaire nous apprend qu'on ne prête qu'aux

riches.

Au temps où les édifices publics étaient couverts de cette devise:

_Vivre libre ou mourir; unité, indivisibilité de la république,_ la

maréchale l'ayant trouvée jolie, la fit broder sur un ruban dont elle

fit garnir une robe.

Au reste, toutes les plaisanteries qu'on a faites sur elle n'ont pour

objet que des ridicules; combien de femmes seraient heureuses que les

reproches qu'on peut leur adresser n'eussent pas des motifs plus graves!

Ce même jour madame Duroc revint toute triste d'une visite qu'elle

venait de faire chez la princesse de Talleyrand; en se rappelant une

réponse qu'elle avait faite à M. d'Azara, elle craignit qu'il ne l'eût

prise pour une sotte. Avant de raconter ce qui fit naître cette crainte,

il faut rappeler l'extrême tendresse de M. de Talleyrand pour une jolie

petite fille qui tomba un jour des nues chez lui. Elle se nommait

Charlotte; non-seulement elle était l'objet des soins de la princesse,

mais le prince en raffolait; il en parlait sans cesse, les occupations

les plus graves, la présence des ambassadeurs, rien ne pouvait l'en

distraire.

Lorsqu'il vint à Aix-la-Chapelle, elle était malade. Il attendait

l'arrivée des courriers avec une anxiété dont l'excès excitait la

curiosité de tout le monde; le vaste champ des conjectures fut parcouru

en tous sens pendant long-temps, sans qu'il fût possible de deviner;

mais enfin on sut très-positivement que l'extrême tendresse du prince ne

prouvait que la gentillesse de l'enfant, et non aucun lien de parenté;

cette tendresse n'en était pas moins un sujet d'étonnement. Souvent, au

milieu d'intérêts très-graves, si cet enfant s'approchait de lui, tout

entier aux caresses qu'elle lui prodiguait, il la pressait dans ses

bras, interrompait pour elle la conversation la plus sérieuse, et

laissait autour de lui tous les diplomates stupéfaits.

Ce même jour, M. d'Azara, dont la conversation avait été ainsi

interrompue, vint se placer près de madame Duroc, et se penchant vers

elle, il lui demanda bien bas: «Madame, pourriez-vous me dire ce que

c'est que Charlotte?»

La duchesse, qui dans cet instant ne pensait pas du tout à cet enfant,

regarda M. d'Azara avec étonnement, et lui dit: «Monsieur, c'est un

entremet qu'on fait avec des pommes.» M. d'Azara, en recevant cette

réponse à bâtons rompus, se persuada que la jeune duchesse était une

diplomate beaucoup plus fine que lui, et qu'elle ne voulait pas répondre

à sa question, dont la solution, devait sans doute rester un problème;

il s'inclina, et n'ajouta pas un mot.

Madame Duroc, en sortant de chez le prince, pensait à la singulière

question de M. d'Azara, ne pouvant pas comprendre à quel propos il lui

avait parlé de cuisine, quant tout à coup un souvenir de cet enfant vint

la frapper, et lui faire penser que la question de M. d'Azara pouvait

bien avoir eu cette petite fille pour objet. Alors elle se désolait de

sa réponse.

«Qu'aura pensé M. d'Azara? il aura cru que j'étais folle,» nous

disait-elle tristement. Au contraire, cette réponse, qu'elle croyait si

ridicule, avait paru le _nec plus ultra_ de l'adresse diplomatique, pour

répondre sans rien dire.

Je n'avais pas vu l'empereur depuis ma démission; ce souvenir, auquel se

joignait celui de ce terrible regard lancé sur moi la veille de notre

départ de Mayence, me troubla un peu lorsqu'il entra chez l'impératrice;

mais étant accompagné de plusieurs personnes, et beaucoup d'autres étant

survenues, je me remis bientôt. Il venait proposer à Joséphine une

promenade qui fut acceptée; elle eut la bonté de m'engager à

l'accompagner.

Pendant la promenade, j'espérais profiter d'un instant de solitude pour

lui rappeler ma démission et ses motifs, dont rien malheureusement ne

pouvait atténuer la force, mais nous ne fûmes jamais seules.

Joséphine nous parla d'une circonstance assez extraordinaire et

jusqu'alors parfaitement inexplicable; et cependant la police du château

et celle de Paris avaient été employées successivement pour en découvrir

les auteurs.

Chaque fois que l'empereur faisait une action, quelle qu'elle fût, dont

il désirait dérober la connaissance à Joséphine, elle recevait peu

d'heures après une lettre qui l'en instruisait dans tous les détails qui

y étaient relatifs.

De même tout ce que faisait Joséphine et qui pouvait donner lieu à

interprétation était toujours transmis par la même voie à l'empereur.

Ces lettres arrivaient toutes par la poste du gouvernement; elles

étaient de la même écriture. Pendant le séjour de la cour à Saint-Cloud,

elles arrivaient si promptement, qu'on s'étonnait quelquefois qu'on eût

le temps de les envoyer à la poste à Paris.

À une époque où le prince Eugène partait pour l'armée, il dit à

Joséphine qu'il avait dans son régiment un jeune officier qu'il aimait

beaucoup, qui venait de perdre sa mère qui lui avait laissé de

très-beaux diamans, qu'il en était fort embarrassé, ne pouvant pas les

emporter à l'armée, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec

ceux de l'impératrice, par la personne préposée à cet effet; Joséphine

lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se présenter chez

sa première femme pour y déposer ses diamans, mais qu'on la fît

prévenir, attendu qu'elle voulait connaître ce qu'on déposait.

Le lendemain à l'issue de son déjeuner, on vint l'avertir de l'arrivée

de cet officier; elle monta un instant très-court dans l'appartement de

cette première femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on

lui confiait. L'amitié que le prince Eugène avait pour cet officier la

portait à prendre tous ces soins; aussitôt que la remise de ces objets

fut faite, elle revint dans son appartement.

Deux heures après, l'empereur était instruit de tous ces détails par le

correspondant anonyme, à la réserve qu'on lui avait tu la circonstance

du dépôt qui avait motivé cette visite; on voyait qu'on aurait voulu

pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de

l'officier étaient bien exacts.

Pendant plusieurs années, cette mystérieuse correspondance a été suivie

à chaque circonstance qui pouvait présenter quelques malignes

interprétations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne fût une

personne du château, et même il fallait qu'elle y occupât une place qui

lui donnât l'entrée des salons, car souvent ces lettres avaient pour

objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service

subalterne. L'écriture de ces lettres, qui était toujours la même, ne

paraissait pas contrefaite.

Jamais on n'a pu avoir aucune lumière sur ce génie invisible qui suivait

leurs majestés partout. Deux jours après, Joséphine m'envoya chercher

pour l'accompagner à la Malmaison. L'empereur était de cette promenade;

en y arrivant, nous nous assîmes quelques instans dans le salon. M. de

Rémuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier

d'une main et une écritoire de l'autre; il lui présenta le papier;

l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur

deux noms.

C'était la liste pour les invitations d'un cercle. Joséphine, qui était

près de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'étais

curieuse de connaître les deux noms rayés qui avaient fait naître ce

sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impératrice

ne laissa pas long-temps ma curiosité en suspens; elle me dit que

Napoléon voulait qu'on lui présentât toujours la liste des invitations

des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux

qu'on était presque certain de trouver dans les raturés. Si l'empereur

les laissait quelquefois, c'était à regret, et par des considérations

relatives à l'entourage de ces dames; car pour elles-mêmes, leurs noms

eussent toujours été rayés: l'une était madame de V***, l'autre

madame de T... L'empereur avait une mémoire des noms et des personnes

qui le trompait rarement.

Lorsqu'il y avait spectacle à la cour, le cercle dans les appartemens y

succédait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour

le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se présenter

au cercle.

Un soir, M. de ***, riche banquier, était dans le parterre en habit

habillé très-brillant, sa toilette ne le cédait en rien à celle de

beaucoup de personnes de la cour, près desquelles il se trouvait. En

sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il

connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans

les salons.

Il y avait fort peu de temps qu'il y était, lorsque l'empereur distingua

au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui était

inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de

*** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure à

exécuter pour celui qui en fut chargé. M. de *** en fut frappé

d'autant plus douloureusement, qu'il aimait à s'entourer habituellement

de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les

ambassadeurs, et en général fort bonne compagnie.

Ces cercles furent définis un soir devant moi par la princesse

Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les

délices de la cour de l'impératrice Catherine. Elle arriva chez la

baronne de Saint-Marceau où j'étais, en sortant du château; on lui

demanda ce qu'elle en pensait; elle répondit: _On trouve bien là une

grande puissance, mais non pas une cour_.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 254 / 456 题