Événement tragique raconté par madame de La
Rochefoucault.--Dernière précaution d'une mourante.--Désespoir d'un
jeune homme.--Réflexions de la maréchale... sur cette aventure.--Le
voleur de cœur.--Attendrissement suivi d'hilarité.--Le diamant volé
et retrouvé.--Empressement des jeunes femmes auprès de la
maréchale...--La devise de la république brodée en garniture de
robe par ordre de la maréchale...--Tendresse du prince de
Talleyrand pour mademoiselle Charlotte.--Conjectures.--Stupéfaction
du corps diplomatique.--Question de M. d'Azara à madame
Duroc.--Méprise de celle-ci.--Madame Duroc prise pour habile
diplomate.--Désolation de madame Duroc qui craint de passer pour
sotte.--Promenade proposée par l'empereur.--Correspondance
mystérieuse.--Lettres anonymes.--Napoléon dénoncé à Joséphine, et
Joséphine dénoncée à Napoléon.--L'espion cherchant à exciter la
jalousie de l'empereur.--Secret impénétrable.--Promenade à la
Malmaison.--Noms rayés par l'empereur.--Bonne mémoire de
Napoléon.--Spectacle et cercle à la cour.--Mésaventure d'un riche
banquier.--Mot de la princesse Dolgorouki sur la cour impériale.
LA maréchale*** était du nombre des personnes qui venaient d'arriver
dans le salon de l'impératrice. Madame de La Rochefoucault, encore tout
émue d'un événement que son médecin venait de lui raconter, nous dit
qu'il avait été appelé pour donner ses soins à une jeune femme qui était
tombée sous les roues d'une voiture, qu'elle était tellement blessée
qu'elle mourut quelques minutes après qu'il fut près d'elle, mais
qu'elle avait eu encore assez de force pour lui dire avant de mourir:
«Monsieur, il va arriver ici quelqu'un qui sera bien malheureux de ma
perte, je vous le recommande, ne l'abandonnez pas à son désespoir.
Emportez les pistolets qui se trouvent dans mon secrétaire, car je
craindrais que dans le premier moment de sa douleur il ne pût en faire
un usage funeste.»
En effet, ce médecin avait vu arriver peu de temps après un jeune homme
dont le désespoir était si déchirant, qu'il lui avait inspiré un
véritable intérêt.
La maréchale***, présente à ce récit que madame de La Rochefoucault
nous faisait avec beaucoup d'émotion, l'interrompit pour lui demander
bien gravement: «Ce jeune homme était-il son mari?--Je ne le crois pas,
répondit la comtesse, mais il est bien malheureux, et par conséquent il
inspire de l'intérêt.--Comment, Madame, dit la maréchale; d'une voix
éclatante, pouvez-vous vous intéresser à un de ces voleurs de cœur, car
il est bien clair qu'il n'était que cela, un voleur de cœur...» Cette
expression de _voleur de cœur_, qui nous paraissait si drôle, ainsi que
la sévérité de la maréchale, séchèrent les larmes que le récit de madame
de La Rochefoucault avait presque fait couler.
Joséphine avait raconté à quelques-unes de nous le vol d'un diamant de
la maréchale, qui paraissait presque incroyable; elle se pencha vers
moi, et me dit tout bas: «Je vais vous faire répéter l'histoire du
diamant.»
La conversation ayant été mise sur ce sujet, la maréchale entra de
nouveau dans tous les détails: elle nous dit qu'elle avait un frotteur
qu'elle soupçonnait fort de lui avoir volé un très-beau diamant; elle
était entrée dans la chambre où il était, un pistolet à la main, en
avait fermé la porte à la clef, et lui avait dit qu'elle ne quitterait
pas la chambre sans avoir retrouvé son diamant; que l'homme avait voulu
protester de son innocence; que, pour la prouver, il s'était mis nu
comme un ver, et que c'était dans cet état qu'elle avait su retrouver
son diamant caché sur lui. Ce récit fut accompagné de beaucoup de
détails que je dois omettre ici...
Chaque fois que la maréchale*** venait voir l'impératrice,
l'empressement des jeunes femmes autour d'elle était extrême. Elles
espéraient toujours recueillir quelques-uns de ces mots qui ont fait
fortune dans le monde.
Je crois qu'on lui en a prêté beaucoup plus qu'elle n'en a jamais dit.
Mais aussi un proverbe vulgaire nous apprend qu'on ne prête qu'aux
riches.
Au temps où les édifices publics étaient couverts de cette devise:
_Vivre libre ou mourir; unité, indivisibilité de la république,_ la
maréchale l'ayant trouvée jolie, la fit broder sur un ruban dont elle
fit garnir une robe.
Au reste, toutes les plaisanteries qu'on a faites sur elle n'ont pour
objet que des ridicules; combien de femmes seraient heureuses que les
reproches qu'on peut leur adresser n'eussent pas des motifs plus graves!
Ce même jour madame Duroc revint toute triste d'une visite qu'elle
venait de faire chez la princesse de Talleyrand; en se rappelant une
réponse qu'elle avait faite à M. d'Azara, elle craignit qu'il ne l'eût
prise pour une sotte. Avant de raconter ce qui fit naître cette crainte,
il faut rappeler l'extrême tendresse de M. de Talleyrand pour une jolie
petite fille qui tomba un jour des nues chez lui. Elle se nommait
Charlotte; non-seulement elle était l'objet des soins de la princesse,
mais le prince en raffolait; il en parlait sans cesse, les occupations
les plus graves, la présence des ambassadeurs, rien ne pouvait l'en
distraire.
Lorsqu'il vint à Aix-la-Chapelle, elle était malade. Il attendait
l'arrivée des courriers avec une anxiété dont l'excès excitait la
curiosité de tout le monde; le vaste champ des conjectures fut parcouru
en tous sens pendant long-temps, sans qu'il fût possible de deviner;
mais enfin on sut très-positivement que l'extrême tendresse du prince ne
prouvait que la gentillesse de l'enfant, et non aucun lien de parenté;
cette tendresse n'en était pas moins un sujet d'étonnement. Souvent, au
milieu d'intérêts très-graves, si cet enfant s'approchait de lui, tout
entier aux caresses qu'elle lui prodiguait, il la pressait dans ses
bras, interrompait pour elle la conversation la plus sérieuse, et
laissait autour de lui tous les diplomates stupéfaits.
Ce même jour, M. d'Azara, dont la conversation avait été ainsi
interrompue, vint se placer près de madame Duroc, et se penchant vers
elle, il lui demanda bien bas: «Madame, pourriez-vous me dire ce que
c'est que Charlotte?»
La duchesse, qui dans cet instant ne pensait pas du tout à cet enfant,
regarda M. d'Azara avec étonnement, et lui dit: «Monsieur, c'est un
entremet qu'on fait avec des pommes.» M. d'Azara, en recevant cette
réponse à bâtons rompus, se persuada que la jeune duchesse était une
diplomate beaucoup plus fine que lui, et qu'elle ne voulait pas répondre
à sa question, dont la solution, devait sans doute rester un problème;
il s'inclina, et n'ajouta pas un mot.
Madame Duroc, en sortant de chez le prince, pensait à la singulière
question de M. d'Azara, ne pouvant pas comprendre à quel propos il lui
avait parlé de cuisine, quant tout à coup un souvenir de cet enfant vint
la frapper, et lui faire penser que la question de M. d'Azara pouvait
bien avoir eu cette petite fille pour objet. Alors elle se désolait de
sa réponse.
«Qu'aura pensé M. d'Azara? il aura cru que j'étais folle,» nous
disait-elle tristement. Au contraire, cette réponse, qu'elle croyait si
ridicule, avait paru le _nec plus ultra_ de l'adresse diplomatique, pour
répondre sans rien dire.
Je n'avais pas vu l'empereur depuis ma démission; ce souvenir, auquel se
joignait celui de ce terrible regard lancé sur moi la veille de notre
départ de Mayence, me troubla un peu lorsqu'il entra chez l'impératrice;
mais étant accompagné de plusieurs personnes, et beaucoup d'autres étant
survenues, je me remis bientôt. Il venait proposer à Joséphine une
promenade qui fut acceptée; elle eut la bonté de m'engager à
l'accompagner.
Pendant la promenade, j'espérais profiter d'un instant de solitude pour
lui rappeler ma démission et ses motifs, dont rien malheureusement ne
pouvait atténuer la force, mais nous ne fûmes jamais seules.
Joséphine nous parla d'une circonstance assez extraordinaire et
jusqu'alors parfaitement inexplicable; et cependant la police du château
et celle de Paris avaient été employées successivement pour en découvrir
les auteurs.
Chaque fois que l'empereur faisait une action, quelle qu'elle fût, dont
il désirait dérober la connaissance à Joséphine, elle recevait peu
d'heures après une lettre qui l'en instruisait dans tous les détails qui
y étaient relatifs.
De même tout ce que faisait Joséphine et qui pouvait donner lieu à
interprétation était toujours transmis par la même voie à l'empereur.
Ces lettres arrivaient toutes par la poste du gouvernement; elles
étaient de la même écriture. Pendant le séjour de la cour à Saint-Cloud,
elles arrivaient si promptement, qu'on s'étonnait quelquefois qu'on eût
le temps de les envoyer à la poste à Paris.
À une époque où le prince Eugène partait pour l'armée, il dit à
Joséphine qu'il avait dans son régiment un jeune officier qu'il aimait
beaucoup, qui venait de perdre sa mère qui lui avait laissé de
très-beaux diamans, qu'il en était fort embarrassé, ne pouvant pas les
emporter à l'armée, et qu'il lui avait offert de les faire garder, avec
ceux de l'impératrice, par la personne préposée à cet effet; Joséphine
lui dit qu'elle y consentait, que cet officier pouvait se présenter chez
sa première femme pour y déposer ses diamans, mais qu'on la fît
prévenir, attendu qu'elle voulait connaître ce qu'on déposait.
Le lendemain à l'issue de son déjeuner, on vint l'avertir de l'arrivée
de cet officier; elle monta un instant très-court dans l'appartement de
cette première femme de chambre, pour s'assurer de la valeur de ce qu'on
lui confiait. L'amitié que le prince Eugène avait pour cet officier la
portait à prendre tous ces soins; aussitôt que la remise de ces objets
fut faite, elle revint dans son appartement.
Deux heures après, l'empereur était instruit de tous ces détails par le
correspondant anonyme, à la réserve qu'on lui avait tu la circonstance
du dépôt qui avait motivé cette visite; on voyait qu'on aurait voulu
pouvoir y donner une apparence coupable. L'heure, le signalement de
l'officier étaient bien exacts.
Pendant plusieurs années, cette mystérieuse correspondance a été suivie
à chaque circonstance qui pouvait présenter quelques malignes
interprétations. Il n'y avait aucun doute que l'auteur ne fût une
personne du château, et même il fallait qu'elle y occupât une place qui
lui donnât l'entrée des salons, car souvent ces lettres avaient pour
objet des choses qui devaient rester inconnues aux personnes du service
subalterne. L'écriture de ces lettres, qui était toujours la même, ne
paraissait pas contrefaite.
Jamais on n'a pu avoir aucune lumière sur ce génie invisible qui suivait
leurs majestés partout. Deux jours après, Joséphine m'envoya chercher
pour l'accompagner à la Malmaison. L'empereur était de cette promenade;
en y arrivant, nous nous assîmes quelques instans dans le salon. M. de
Rémuzat en profita pour s'approcher de l'empereur; il tenait un papier
d'une main et une écritoire de l'autre; il lui présenta le papier;
l'empereur le parcourut, prit la plume, et biffa vivement avec humeur
deux noms.
C'était la liste pour les invitations d'un cercle. Joséphine, qui était
près de moi, sourit et prit mon bras pour passer dans le parc. J'étais
curieuse de connaître les deux noms rayés qui avaient fait naître ce
sourire; mais je ne devais pas me permettre de question. L'impératrice
ne laissa pas long-temps ma curiosité en suspens; elle me dit que
Napoléon voulait qu'on lui présentât toujours la liste des invitations
des cercles; souvent il rayait quelques noms, mais qu'il y en avait deux
qu'on était presque certain de trouver dans les raturés. Si l'empereur
les laissait quelquefois, c'était à regret, et par des considérations
relatives à l'entourage de ces dames; car pour elles-mêmes, leurs noms
eussent toujours été rayés: l'une était madame de V***, l'autre
madame de T... L'empereur avait une mémoire des noms et des personnes
qui le trompait rarement.
Lorsqu'il y avait spectacle à la cour, le cercle dans les appartemens y
succédait; beaucoup de personnes de la ville recevaient des billets pour
le spectacle: ces billets ne leur donnaient aucun droit de se présenter
au cercle.
Un soir, M. de ***, riche banquier, était dans le parterre en habit
habillé très-brillant, sa toilette ne le cédait en rien à celle de
beaucoup de personnes de la cour, près desquelles il se trouvait. En
sortant, il rencontra plusieurs membres du corps diplomatique qu'il
connaissait, et, tout en causant avec eux, il les suivit et arriva dans
les salons.
Il y avait fort peu de temps qu'il y était, lorsque l'empereur distingua
au milieu de cette foule de courtisans une figure qui lui était
inconnue; il lui fit dire de sortir. L'existence honorable dont M. de
*** jouissait dans le monde rendit cette commission fort dure à
exécuter pour celui qui en fut chargé. M. de *** en fut frappé
d'autant plus douloureusement, qu'il aimait à s'entourer habituellement
de beaucoup de personnes de la cour, qu'il recevait chez lui tous les
ambassadeurs, et en général fort bonne compagnie.
Ces cercles furent définis un soir devant moi par la princesse
Dolgorouki; cette femme, fort spirituelle, avait fait par son esprit les
délices de la cour de l'impératrice Catherine. Elle arriva chez la
baronne de Saint-Marceau où j'étais, en sortant du château; on lui
demanda ce qu'elle en pensait; elle répondit: _On trouve bien là une
grande puissance, mais non pas une cour_.