De Mayence à Saverne.--Le général Ordener et madame de La
Rochefoucault.--Plaintes de madame de La Rochefoucault à
l'impératrice.--Bonté de Joséphine.--Sa douceur dégénérant en
faiblesse.--Jalousie entre ses femmes de chambre.--Mademoiselle
Avrillon et madame Saint-Hilaire.--Madame de La Rochefoucault
grondant l'impératrice.--Larmes de Joséphine.--Joséphine parlant de
la mort du duc d'Enghien.--Prières de Joséphine et regret de
Napoléon.--Arrivée à Nancy.--M. d'Osmond, évêque de Nancy.--Madame
Lévi.--Invitation à déjeuner refusée par l'impératrice.--_Autre
temps, autres mœurs_.--Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté
de son cœur.--Importunités des marchands.--Joséphine achetant une
bourse que son intendant refuse de payer.--Triomphe de Napoléon en
voyage et froid accueil des Parisiens.--Opinion de Napoléon sur le
10 août.--Mépris de Napoléon pour le peuple.--Chagrins domestiques
de l'auteur.--Spéculations sur les fonds publics.--Engagement
imprudent.--Dépenses énormes et inévitables.--Vente à réméré de la
terre de V...--Beau rêve et triste réveil.--Le spéculateur en
perte.--Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.--Lettre de
MM.*** à l'auteur.--Résolution soudaine.--L'auteur priant
l'impératrice d'accepter sa démission.--Le général Foulers envoyé à
l'auteur par l'impératrice.--Instance de Joséphine.--Explication
différée.
EN quittant Mayence, on vint coucher à Saverne; nous y trouvâmes le
général qui avait commandé l'expédition d'Ettenheim; il fut, ainsi que
plusieurs autres généraux, admis au souper de l'impératrice, et le
hasard le plaça à côté de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce
général que par son nom, qui avait acquis une si funeste célébrité, et
nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me
faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonçaient un vif sujet
de mécontentement. Après souper, une conversation qui eut lieu devant
moi, dans l'appartement de Joséphine, m'en donna l'explication.
Madame de La Rochefoucault lui dit: «Quand j'ai refusé si long-temps
l'honneur que Votre Majesté voulait me faire, c'est ce que je savais
bien que ses bontés, son amitié même, ne pouvaient pas m'éviter une
foule de désagrémens indépendans de sa volonté, comme, par exemple, le
malheur (qui m'est arrivé ce soir) de me trouver placée à souper à côté
du général***.» Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en
consoler. On trouvera peut-être singulière la liberté avec laquelle elle
adressait ces plaintes à l'impératrice; mais elle avait été son amie
long-temps avant d'être sa dame d'honneur, et la bonté de Joséphine lui
donnait tout-à-fait son franc-parler.
Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la
faire pleurer; c'était à propos de ses femmes de chambre que cette
sévère leçon lui avait été donnée.
J'ai déjà dit que l'impératrice était parfaitement bonne, d'un caractère
doux, égal, mais très-faible. La dernière personne qui lui parlait avait
toujours raison avec elle.
Il arrivait de là quelquefois que les deux parties, auxquels en
particulier elle avait donné droit, en appelaient à elle-même, se
croyant sûres chacune de leur côté de triompher. Ce fut ce qui arriva un
jour avec ses femmes de chambre.
Mademoiselle Avrillon, qui avait été à madame Bonaparte, avait toutes
les peines du monde à perdre avec l'impératrice la familiarité dont sa
grande bonté lui avait laissé contracter l'habitude; elle venait lui
faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame
Saint-Hilaire, première femme de chambre, et les sujets de doléance ne
manquaient jamais, surtout en voyage; c'était souvent relativement aux
chambres que leur désignait M. Philippe de Ségur, maréchal-des-logis: si
celle de madame Saint-Hilaire était meilleure que celle de mademoiselle
Avrillon, cette dernière venait tourmenter Joséphine; il en était de
même si c'était madame Saint-Hilaire qui se crût maltraitée. Jamais les
prérogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasioné autant de
débats qu'il s'en élevait quelquefois entre les femmes de Joséphine.
Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se
fît accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyât
dîner à la même table où elle se trouvait.
Un jour les différentes parties avaient réclamé près de Joséphine le
redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude,
donné raison à chacune, et il en était résulté que le désordre avait été
porté au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.
Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne
devait pas permettre à ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs
débats; elle lui dit que c'était sa trop grande bonté à cet égard qui
avait empiré le mal.
Joséphine le sentait si bien qu'elle en pleura. Le matin avant de partir
de Saverne, ce qui s'était passé la veille amena naturellement
l'impératrice à me parler de la mort du duc d'Enghien; elle me dit
qu'elle l'avait apprise par Bonaparte, qui était entré de très-bonne
heure chez elle, et lui avait annoncé son arrivée, sans parler encore de
sa mort; qu'elle s'était précipitée vivement hors de son lit, en se
jetant à ses pieds, pour le supplier d'épargner sa vie; Napoléon l'avait
relevée en lui disant tristement: «Il n'est plus temps.»
Elle croyait que si elle eût été instruite à temps, elle eût peut-être
pu faire changer sa détermination, Joséphine pensait qu'en venant lui
annoncer le matin ce funeste événement, il éprouvait déjà le regret de
l'avoir provoqué.
De Saverne on vint coucher à Nancy.
Les deux seules visites que Joséphine y reçut le soir de son arrivée
présentaient un contraste bien bizarre: c'était l'évêque, M. d'Osmont,
et madame Levi; la bienveillance qu'elle leur accordait les fit excepter
de l'ordre qui avait été donné de ne recevoir personne. L'évêque n'était
point une nouvelle connaissance pour l'impératrice, elle l'avait déjà
reçu souvent à Paris; elle appréciait son esprit, et surtout les formes
polies et agréables qui entouraient toutes ses actions.
La séduction des manières exerçait un grand empire sur elle, et ne
manquait jamais son effet; c'était un moyen certain de lui plaire.
Quant à madame Levi, je ne sais trop ce qui lui avait acquis ses bontés,
mais cette riche juive accourut avec beaucoup de familiarité, pour lui
demander d'accepter un déjeuner chez elle le lendemain. Joséphine lui
dit que cela était impossible; madame Levi insistait et voulait
absolument savoir _le pourquoi_. Elle rappelait, sans faire distinction
des temps, un autre déjeuner que madame Bonaparte était venue faire chez
elle antérieurement, lorsqu'elle se rendait aux eaux de Plombières.
Et cependant, en révolution, il faudrait souvent rappeler cet adage:
_autre temps, autres mœurs_.
L'impératrice, pressée par elle, lui répondit enfin: «Ma chère madame
Levi, c'est tout autre chose à présent, je ne le puis plus; mais revenez
encore demain matin me voir.»
Madame Levi revint et lui apporta de très-belles perles. Joséphine les
acheta, pour la consoler du déjeuner qu'elle avait été obligée de
refuser.
Elle oubliait quelquefois qu'il est plus facile d'acheter que de payer,
et cet oubli lui donnait souvent beaucoup d'embarras. On lui en a fait
bien des reproches, et on avait tort. Cette prodigalité tenait
particulièrement à la bonté de son cœur, qui ne lui permettait pas de
rien refuser. Sa condescendance à cet égard excédait souvent les sommes
destinées pour sa toilette.
C'était aux personnes de son service, qui la connaissaient, à lui éviter
les tentations, en ne laissant pas arriver jusqu'à elle cette foule de
marchands, sollicitant chacun l'achat de ce qu'ils lui apportaient. Un
jour un joaillier vint la tourmenter pour acheter une charmante bourse
ornée de diamans; Joséphine la trouva très-jolie et l'acheta mais son
intendant ne voulut jamais délier les cordons de la sienne pour la
payer. Le pauvre joaillier, après mille courses et deux ans d'attente,
se trouva fort heureux qu'on la lui rendît. Ces refus de payer, qu'on
opposait souvent à de justes demandes, faisaient un très-mauvais effet.
C'était le tort des personnes qui l'entouraient, et non le sien.
En arrivant à Paris, je ne m'étonnai plus si Napoléon aimait tant à
voyager. Sur sa route partout il foulait des fleurs, en passant sous des
arcs de triomphe; toujours il était accompagné des cris de vive
l'empereur! mais en entrant à Paris, tout était froid et silencieux
autour de lui; sa voiture passait presque inaperçue; aussi il détestait
bien cordialement les Parisiens. Pendant notre séjour à Mayence, un
jour je lui avais entendu parler du 10 août, et dire: _À cette époque je
n'étais qu'un simple officier d'artillerie; j'étais sur la terrasse du
bord de l'eau, et je me rongeais les poings_ (c'est l'expression dont il
se servit) _en voyant un souverain attendre dans son palais l'attaque de
toute cette populace, qu'il devait balayer à coups de canon._
Il parla long-temps et vivement à ce sujet, s'exprimant avec beaucoup de
mépris pour le peuple, qui, disait-il, est comme l'eau qui prend la
forme de tous les vases, et dont les volontés doivent être enchaînées,
ayant besoin qu'on pense et qu'on agisse pour lui.
Mon retour à Paris fut suivi de beaucoup de chagrins; avant d'en parler,
je dois retracer quelques circonstances antécédentes.
Lorsque j'avais perdu mon père, j'étais restée en rapports avec M. G...,
son homme d'affaires; je vis chez lui un M. M..., qui faisait quelques
opérations très-avantageuses. M. G... regarda comme une très-grande
faveur qu'il voulût bien se charger d'une petite somme que je lui
confiai, pour joindre à ses opérations; j'ignorais de quelle nature
elles étaient; mais depuis j'ai eu lieu de croire qu'elles consistaient
tout simplement en spéculations sur la hausse et la baisse des fonds
publics. Mes rapports avec lui me firent rencontrer quelquefois dans
son cabinet un M. Odra, qu'on disait chargé de beaucoup d'affaires de ce
genre pour M. de Talleyrand.
Depuis, j'ai cru souvent que les opérations si avantageuses de M. M...,
auxquelles je participai pendant plusieurs années, avaient dû provenir
de ses liaisons avec M. Odra, qui avait dû être toujours parfaitement au
courant de tout ce qui devait assurer le succès de ce genre d'affaires.
Pendant long-temps M. M... me renvoyait mes fonds avec le bénéfice, et
quand il se présentait une circonstance qui lui paraissait favorable, il
venait les reprendre.
Si j'eusse été prudente, je me serais contentée d'augmenter ce capital
avec les bénéfices, sans compromettre d'autres fonds. Mais c'est ici que
je dois m'avouer coupable. Enchantée de ces succès, non-seulement
j'augmentai ce capital de tout ce qu'il me fut possible d'y joindre,
mais j'eus l'imprudence d'en parler à des amis, à des personnes de ma
propre famille, qui désiraient participer à ces avantages.
J'en parlai à M. M...; il me dit qu'il ne s'occupait de ce genre
d'affaires que pour lui, qu'il avait consenti à s'en charger pour moi à
la recommandation de M. G..., son ami intime, mais qu'il ne voulait
accepter aucune responsabilité envers personne autre que moi. J'eus
l'imprudence de donner ma reconnaissance personnelle pour les fonds que
mes amis lui confièrent par mon entremise.
Les changemens qu'on avait faits dans ma maison et mon jardin pendant
mon voyage en Angleterre avaient été tellement mal ordonnés, qu'il y
avait eu nécessité de les faire disparaître. J'avais confié ces nouveaux
travaux à un autre architecte, qui avait un goût particulier pour la
distribution des jardins; mais au lieu de commencer ces changemens en
détail et successivement, il avait bouleversé vingt-deux arpens de
terrain dans toute leur étendue; il avait détruit l'ancienne avenue, et
en avait pratiqué une nouvelle au milieu du parc, pour arriver à la
maison; mais n'ayant pas calculé exactement la durée de ces travaux, il
arriva que la saison des pluies survint avant qu'ils ne fussent
terminés. Bientôt la nouvelle route, qui n'avait pas été ferrée encore,
devint impraticable; les voitures, pour parvenir à la maison, furent
obligées de se frayer de nouvelles routes à travers le parc, et
l'ouvrage d'une centaine d'ouvriers, qui y avaient été employés pendant
trois mois, se trouva perdu. Non-seulement ce travail et les sommes
qu'il avait coûtées étaient regrettables, mais le piétinement des
chevaux, le passage des voitures sur ces terres les avaient
transformées en pierre; au printemps, il fallut des travaux immenses
pour les défoncer de nouveau, et les mettre au point de recevoir les
plantations et la semence de gazon. On se formera une idée des sommes
qui furent enfouies dans ce lieu, quand on saura qu'il y eut pour deux
mille francs de graine de gazon, et cependant cet article, dans les
travaux de ce genre, est communément une des moindres dépenses.
J'étais tout-à-fait malheureuse de me trouver ainsi entraînée, malgré ma
volonté, dans des travaux interminables; mais la totalité des terrains
ayant été bouleversée, il fallait ou les finir, ou vendre cette
habitation à vil prix, car dans l'état où elle se trouvait personne n'en
eût voulu. La vendre me paraissait impossible, je manquais de force pour
me résigner à ce cruel sacrifice. Une partie du parc avait été consacrée
pour la sépulture de mon père, je devais donc conserver à jamais cette
habitation.
Jusqu'alors les bénéfices qui m'avaient été remis par M. M*** avaient
couvert une grande partie de ces dépenses. Mais elles finirent par les
absorber, et le capital même s'en trouva fort diminué.
Les avantages que j'avais recueillis pendant plusieurs années me
perdirent. Sans calculer qu'ils pouvaient cesser, j'eus l'imprudence,
la folie de vendre à réméré la superbe terre de V..., dont le fourneau
seul était loué vingt mille francs. Le terme pour exercer le réméré
était une année; je vendis ma terre pour rien, me croyant certaine de
rentrer dans sa possession, en remboursant dans le cours de l'année la
somme qui avait été donnée. Je pensais que les bénéfices des opérations
de M. M... suffiraient pour achever les travaux de ma maison, et payer
les sommes qui étaient restées à la charge de mon mari par suite de
plusieurs cautionnemens qu'il avait donnés avant son émigration. Je me
voyais en espérance rentrée, à la fin de l'année, en possession de ma
terre, et libérée de tout engagement.
Ce rêve était beau, le réveil fut cruel... Hélas! si la conscience des
intentions pouvait suffire, je pourrais me reposer sur les miennes;
elles étaient parfaites; mais combien est faible cette consolation! elle
ne peut avoir d'effet que lorsque nos fautes n'ont atteint que
nous-mêmes; mais si d'autres en sont aussi les victimes, elle devient
bien insuffisante.
M. M***, dont les opérations depuis six mois étaient beaucoup moins
avantageuses, et quelquefois en perte, avait cessé dès long-temps de
rapporter les fonds, et de les reprendre lorsque l'occasion de s'en
servir se présentait; ces fonds restaient alors toujours entre ses
mains; seulement j'y puisais pour payer mes dépenses et celles des
travaux de ma maison.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'envoyai chez lui; on vint me dire
qu'il n'y logeait plus, et qu'on ignorait où il était. Inquiète,
effrayée, j'y courus moi-même, et je reçus la même réponse; il avait
cédé son appartement et ses meubles à un Allemand, qui ne put me donner
aucune lumière sur le lieu où il s'était retiré. J'exprimerais mal ce
qui se passa en moi dans ce moment. Si j'eusse été veuve, si tous les
fonds emportés ou perdus par M. M... eussent été à moi seule, avec le
caractère que j'ai reçu de la nature, je n'en aurais pas été affectée un
seul instant; mais les bontés de mon beau-père et de ma belle-mère
m'avaient donné l'entière propriété de tout ce que mes soins avaient pu
sauver de leur fortune. Toujours je m'étais regardée comme dépositaire
de cette fortune; mon mari, au retour de l'émigration, m'en avait laissé
la libre disposition. Jamais il ne m'avait demandé compte de ma gestion.
Il ignorait toutes les opérations de M. M...; l'adresse ou le bonheur
que j'avais eu de lui conserver une belle fortune, malgré la sévérité
des lois contre les émigrés, lui avait donné une parfaite confiance dans
ma capacité; sa bonté pour moi m'en accordait même beaucoup plus que je
n'en avais reçu réellement. Il ne cessait de faire mon éloge à ses amis,
à ses parens.
Si l'on ajoute à cette confiance illimitée l'éloignement naturel qu'il
avait pour s'occuper de toute espèce d'affaires, on concevra comment il
était resté dans l'ignorance totale des siennes. Qu'on juge donc de ce
que je dus éprouver quand mon imprudence funeste eut compromis toute
cette brillante fortune, et que je pensai que cet excellent homme, qui
avait été élevé au milieu d'un luxe proportionné à l'opulence qui
entourait sa famille, allait partager les privations que je devais
m'imposer.
Pour moi personnellement, mon parti était pris; mais avec quels
déchiremens je commençai à entrevoir l'impossibilité de garder cette
maison qui m'était si précieuse par le dépôt qu'elle renfermait!
Hélas! les sommes énormes qui y avaient été enfouies auraient presque
suffi, pour réparer les pertes résultant de la fuite de M. M..., ou du
moins elles eussent pu former encore une belle fortune.
Mais elles étaient perdues sans retour; car on sait qu'en vendant une
maison de campagne, on ne retrouve jamais que sa valeur primitive, et
qu'en général le prix de tous les changemens qu'on y a faits se trouve
perdu. En revenant de chez M. M..., je trouvai chez moi une lettre de
lui, timbrée de La Haye; il me disait «qu'il était au désespoir,
beaucoup plus pour moi que pour lui-même; que je devais me rappeler que
c'était presque malgré lui qu'il s'était chargé de mes fonds, puisqu'il
n'avait jamais travaillé que sur son propre argent. Qu'il n'avait rien
emporté, absolument rien autre que la valeur de son mobilier, qui
n'était pas considérable. Qu'il avait quelques réclamations à faire en
Hollande pour quelques sommes qui lui étaient dues. Que s'il réussissait
à s'en faire payer, ces sommes me seraient envoyées, puisque j'étais la
seule personne compromise dans cette affaire. Que tout ce qu'il pourrait
recueillir de ce qui lui était dû, ou gagner par son industrie, me
serait acquis[58].»
Cette lettre ne devait me laisser aucune espérance. Je dus de suite
prendre courageusement mon parti, et renoncer à un monde dans lequel je
ne pouvais plus paraître avec l'éclat qui m'avait entourée jusqu'alors.
J'écrivis à l'impératrice; sans entrer dans aucun détail, je lui disais
qu'une circonstance imprévue et impérieuse me prescrivait de quitter
Paris, que je la priais d'accepter ma démission.
Quelques heures après le départ de ma lettre, le général Fouler, son
écuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de
suite à Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Joséphine seule; elle vint à
moi avec l'empressement le plus aimable. «Que vous est-il donc arrivé?
me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le
réparer, et c'est là, sans doute, la plus heureuse prérogative de ma
position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre cœur. Vous savez si je
vous aime; dans les mois que nous venons dépasser ensemble, j'ai su vous
apprécier[59]; je ne veux pas que nous soyons séparées. Non,
ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons
pas l'être.»
J'allais répliquer et lui dire que j'étais pénétrée de sa bonté, mais
qu'il m'était impossible d'en profiter, que les circonstances dans
lesquelles je me trouvais étaient irréparables, et nécessitaient le
parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut
bientôt rempli de monde; je dus remettre cette explication à un autre
jour.