CHAPITRE XI.

De Mayence à Saverne.--Le général Ordener et madame de La

Rochefoucault.--Plaintes de madame de La Rochefoucault à

l'impératrice.--Bonté de Joséphine.--Sa douceur dégénérant en

faiblesse.--Jalousie entre ses femmes de chambre.--Mademoiselle

Avrillon et madame Saint-Hilaire.--Madame de La Rochefoucault

grondant l'impératrice.--Larmes de Joséphine.--Joséphine parlant de

la mort du duc d'Enghien.--Prières de Joséphine et regret de

Napoléon.--Arrivée à Nancy.--M. d'Osmond, évêque de Nancy.--Madame

Lévi.--Invitation à déjeuner refusée par l'impératrice.--_Autre

temps, autres mœurs_.--Prodigalité de Joséphine, venant de la bonté

de son cœur.--Importunités des marchands.--Joséphine achetant une

bourse que son intendant refuse de payer.--Triomphe de Napoléon en

voyage et froid accueil des Parisiens.--Opinion de Napoléon sur le

10 août.--Mépris de Napoléon pour le peuple.--Chagrins domestiques

de l'auteur.--Spéculations sur les fonds publics.--Engagement

imprudent.--Dépenses énormes et inévitables.--Vente à réméré de la

terre de V...--Beau rêve et triste réveil.--Le spéculateur en

perte.--Fuite de MM.*** et ruine de l'auteur.--Lettre de

MM.*** à l'auteur.--Résolution soudaine.--L'auteur priant

l'impératrice d'accepter sa démission.--Le général Foulers envoyé à

l'auteur par l'impératrice.--Instance de Joséphine.--Explication

différée.

EN quittant Mayence, on vint coucher à Saverne; nous y trouvâmes le

général qui avait commandé l'expédition d'Ettenheim; il fut, ainsi que

plusieurs autres généraux, admis au souper de l'impératrice, et le

hasard le plaça à côté de madame de La Rochefoucault. Ne connaissant ce

général que par son nom, qui avait acquis une si funeste célébrité, et

nullement par sa figure, je ne pouvais pas comprendre les signes que me

faisait madame de La Rochefoucault, signes qui annonçaient un vif sujet

de mécontentement. Après souper, une conversation qui eut lieu devant

moi, dans l'appartement de Joséphine, m'en donna l'explication.

Madame de La Rochefoucault lui dit: «Quand j'ai refusé si long-temps

l'honneur que Votre Majesté voulait me faire, c'est ce que je savais

bien que ses bontés, son amitié même, ne pouvaient pas m'éviter une

foule de désagrémens indépendans de sa volonté, comme, par exemple, le

malheur (qui m'est arrivé ce soir) de me trouver placée à souper à côté

du général***.» Madame de La Rochefoucault ne pouvait pas s'en

consoler. On trouvera peut-être singulière la liberté avec laquelle elle

adressait ces plaintes à l'impératrice; mais elle avait été son amie

long-temps avant d'être sa dame d'honneur, et la bonté de Joséphine lui

donnait tout-à-fait son franc-parler.

Dans une autre circonstance, je l'avais vue en user jusqu'au point de la

faire pleurer; c'était à propos de ses femmes de chambre que cette

sévère leçon lui avait été donnée.

J'ai déjà dit que l'impératrice était parfaitement bonne, d'un caractère

doux, égal, mais très-faible. La dernière personne qui lui parlait avait

toujours raison avec elle.

Il arrivait de là quelquefois que les deux parties, auxquels en

particulier elle avait donné droit, en appelaient à elle-même, se

croyant sûres chacune de leur côté de triompher. Ce fut ce qui arriva un

jour avec ses femmes de chambre.

Mademoiselle Avrillon, qui avait été à madame Bonaparte, avait toutes

les peines du monde à perdre avec l'impératrice la familiarité dont sa

grande bonté lui avait laissé contracter l'habitude; elle venait lui

faire ses plaintes. Il existait une grande jalousie entre elle et madame

Saint-Hilaire, première femme de chambre, et les sujets de doléance ne

manquaient jamais, surtout en voyage; c'était souvent relativement aux

chambres que leur désignait M. Philippe de Ségur, maréchal-des-logis: si

celle de madame Saint-Hilaire était meilleure que celle de mademoiselle

Avrillon, cette dernière venait tourmenter Joséphine; il en était de

même si c'était madame Saint-Hilaire qui se crût maltraitée. Jamais les

prérogatives des ambassadrices entre elles n'ont occasioné autant de

débats qu'il s'en élevait quelquefois entre les femmes de Joséphine.

Mademoiselle Avrillon trouvait fort mauvais que madame Saint-Hilaire se

fît accompagner par sa femme de chambre, et surtout qu'elle l'envoyât

dîner à la même table où elle se trouvait.

Un jour les différentes parties avaient réclamé près de Joséphine le

redressement de leurs griefs respectifs; elle avait, comme d'habitude,

donné raison à chacune, et il en était résulté que le désordre avait été

porté au comble, chaque partie se trouvant forte de son approbation.

Madame de La Rochefoucault intervint; elle lui fit sentir qu'elle ne

devait pas permettre à ses femmes de venir jamais l'entretenir de leurs

débats; elle lui dit que c'était sa trop grande bonté à cet égard qui

avait empiré le mal.

Joséphine le sentait si bien qu'elle en pleura. Le matin avant de partir

de Saverne, ce qui s'était passé la veille amena naturellement

l'impératrice à me parler de la mort du duc d'Enghien; elle me dit

qu'elle l'avait apprise par Bonaparte, qui était entré de très-bonne

heure chez elle, et lui avait annoncé son arrivée, sans parler encore de

sa mort; qu'elle s'était précipitée vivement hors de son lit, en se

jetant à ses pieds, pour le supplier d'épargner sa vie; Napoléon l'avait

relevée en lui disant tristement: «Il n'est plus temps.»

Elle croyait que si elle eût été instruite à temps, elle eût peut-être

pu faire changer sa détermination, Joséphine pensait qu'en venant lui

annoncer le matin ce funeste événement, il éprouvait déjà le regret de

l'avoir provoqué.

De Saverne on vint coucher à Nancy.

Les deux seules visites que Joséphine y reçut le soir de son arrivée

présentaient un contraste bien bizarre: c'était l'évêque, M. d'Osmont,

et madame Levi; la bienveillance qu'elle leur accordait les fit excepter

de l'ordre qui avait été donné de ne recevoir personne. L'évêque n'était

point une nouvelle connaissance pour l'impératrice, elle l'avait déjà

reçu souvent à Paris; elle appréciait son esprit, et surtout les formes

polies et agréables qui entouraient toutes ses actions.

La séduction des manières exerçait un grand empire sur elle, et ne

manquait jamais son effet; c'était un moyen certain de lui plaire.

Quant à madame Levi, je ne sais trop ce qui lui avait acquis ses bontés,

mais cette riche juive accourut avec beaucoup de familiarité, pour lui

demander d'accepter un déjeuner chez elle le lendemain. Joséphine lui

dit que cela était impossible; madame Levi insistait et voulait

absolument savoir _le pourquoi_. Elle rappelait, sans faire distinction

des temps, un autre déjeuner que madame Bonaparte était venue faire chez

elle antérieurement, lorsqu'elle se rendait aux eaux de Plombières.

Et cependant, en révolution, il faudrait souvent rappeler cet adage:

_autre temps, autres mœurs_.

L'impératrice, pressée par elle, lui répondit enfin: «Ma chère madame

Levi, c'est tout autre chose à présent, je ne le puis plus; mais revenez

encore demain matin me voir.»

Madame Levi revint et lui apporta de très-belles perles. Joséphine les

acheta, pour la consoler du déjeuner qu'elle avait été obligée de

refuser.

Elle oubliait quelquefois qu'il est plus facile d'acheter que de payer,

et cet oubli lui donnait souvent beaucoup d'embarras. On lui en a fait

bien des reproches, et on avait tort. Cette prodigalité tenait

particulièrement à la bonté de son cœur, qui ne lui permettait pas de

rien refuser. Sa condescendance à cet égard excédait souvent les sommes

destinées pour sa toilette.

C'était aux personnes de son service, qui la connaissaient, à lui éviter

les tentations, en ne laissant pas arriver jusqu'à elle cette foule de

marchands, sollicitant chacun l'achat de ce qu'ils lui apportaient. Un

jour un joaillier vint la tourmenter pour acheter une charmante bourse

ornée de diamans; Joséphine la trouva très-jolie et l'acheta mais son

intendant ne voulut jamais délier les cordons de la sienne pour la

payer. Le pauvre joaillier, après mille courses et deux ans d'attente,

se trouva fort heureux qu'on la lui rendît. Ces refus de payer, qu'on

opposait souvent à de justes demandes, faisaient un très-mauvais effet.

C'était le tort des personnes qui l'entouraient, et non le sien.

En arrivant à Paris, je ne m'étonnai plus si Napoléon aimait tant à

voyager. Sur sa route partout il foulait des fleurs, en passant sous des

arcs de triomphe; toujours il était accompagné des cris de vive

l'empereur! mais en entrant à Paris, tout était froid et silencieux

autour de lui; sa voiture passait presque inaperçue; aussi il détestait

bien cordialement les Parisiens. Pendant notre séjour à Mayence, un

jour je lui avais entendu parler du 10 août, et dire: _À cette époque je

n'étais qu'un simple officier d'artillerie; j'étais sur la terrasse du

bord de l'eau, et je me rongeais les poings_ (c'est l'expression dont il

se servit) _en voyant un souverain attendre dans son palais l'attaque de

toute cette populace, qu'il devait balayer à coups de canon._

Il parla long-temps et vivement à ce sujet, s'exprimant avec beaucoup de

mépris pour le peuple, qui, disait-il, est comme l'eau qui prend la

forme de tous les vases, et dont les volontés doivent être enchaînées,

ayant besoin qu'on pense et qu'on agisse pour lui.

Mon retour à Paris fut suivi de beaucoup de chagrins; avant d'en parler,

je dois retracer quelques circonstances antécédentes.

Lorsque j'avais perdu mon père, j'étais restée en rapports avec M. G...,

son homme d'affaires; je vis chez lui un M. M..., qui faisait quelques

opérations très-avantageuses. M. G... regarda comme une très-grande

faveur qu'il voulût bien se charger d'une petite somme que je lui

confiai, pour joindre à ses opérations; j'ignorais de quelle nature

elles étaient; mais depuis j'ai eu lieu de croire qu'elles consistaient

tout simplement en spéculations sur la hausse et la baisse des fonds

publics. Mes rapports avec lui me firent rencontrer quelquefois dans

son cabinet un M. Odra, qu'on disait chargé de beaucoup d'affaires de ce

genre pour M. de Talleyrand.

Depuis, j'ai cru souvent que les opérations si avantageuses de M. M...,

auxquelles je participai pendant plusieurs années, avaient dû provenir

de ses liaisons avec M. Odra, qui avait dû être toujours parfaitement au

courant de tout ce qui devait assurer le succès de ce genre d'affaires.

Pendant long-temps M. M... me renvoyait mes fonds avec le bénéfice, et

quand il se présentait une circonstance qui lui paraissait favorable, il

venait les reprendre.

Si j'eusse été prudente, je me serais contentée d'augmenter ce capital

avec les bénéfices, sans compromettre d'autres fonds. Mais c'est ici que

je dois m'avouer coupable. Enchantée de ces succès, non-seulement

j'augmentai ce capital de tout ce qu'il me fut possible d'y joindre,

mais j'eus l'imprudence d'en parler à des amis, à des personnes de ma

propre famille, qui désiraient participer à ces avantages.

J'en parlai à M. M...; il me dit qu'il ne s'occupait de ce genre

d'affaires que pour lui, qu'il avait consenti à s'en charger pour moi à

la recommandation de M. G..., son ami intime, mais qu'il ne voulait

accepter aucune responsabilité envers personne autre que moi. J'eus

l'imprudence de donner ma reconnaissance personnelle pour les fonds que

mes amis lui confièrent par mon entremise.

Les changemens qu'on avait faits dans ma maison et mon jardin pendant

mon voyage en Angleterre avaient été tellement mal ordonnés, qu'il y

avait eu nécessité de les faire disparaître. J'avais confié ces nouveaux

travaux à un autre architecte, qui avait un goût particulier pour la

distribution des jardins; mais au lieu de commencer ces changemens en

détail et successivement, il avait bouleversé vingt-deux arpens de

terrain dans toute leur étendue; il avait détruit l'ancienne avenue, et

en avait pratiqué une nouvelle au milieu du parc, pour arriver à la

maison; mais n'ayant pas calculé exactement la durée de ces travaux, il

arriva que la saison des pluies survint avant qu'ils ne fussent

terminés. Bientôt la nouvelle route, qui n'avait pas été ferrée encore,

devint impraticable; les voitures, pour parvenir à la maison, furent

obligées de se frayer de nouvelles routes à travers le parc, et

l'ouvrage d'une centaine d'ouvriers, qui y avaient été employés pendant

trois mois, se trouva perdu. Non-seulement ce travail et les sommes

qu'il avait coûtées étaient regrettables, mais le piétinement des

chevaux, le passage des voitures sur ces terres les avaient

transformées en pierre; au printemps, il fallut des travaux immenses

pour les défoncer de nouveau, et les mettre au point de recevoir les

plantations et la semence de gazon. On se formera une idée des sommes

qui furent enfouies dans ce lieu, quand on saura qu'il y eut pour deux

mille francs de graine de gazon, et cependant cet article, dans les

travaux de ce genre, est communément une des moindres dépenses.

J'étais tout-à-fait malheureuse de me trouver ainsi entraînée, malgré ma

volonté, dans des travaux interminables; mais la totalité des terrains

ayant été bouleversée, il fallait ou les finir, ou vendre cette

habitation à vil prix, car dans l'état où elle se trouvait personne n'en

eût voulu. La vendre me paraissait impossible, je manquais de force pour

me résigner à ce cruel sacrifice. Une partie du parc avait été consacrée

pour la sépulture de mon père, je devais donc conserver à jamais cette

habitation.

Jusqu'alors les bénéfices qui m'avaient été remis par M. M*** avaient

couvert une grande partie de ces dépenses. Mais elles finirent par les

absorber, et le capital même s'en trouva fort diminué.

Les avantages que j'avais recueillis pendant plusieurs années me

perdirent. Sans calculer qu'ils pouvaient cesser, j'eus l'imprudence,

la folie de vendre à réméré la superbe terre de V..., dont le fourneau

seul était loué vingt mille francs. Le terme pour exercer le réméré

était une année; je vendis ma terre pour rien, me croyant certaine de

rentrer dans sa possession, en remboursant dans le cours de l'année la

somme qui avait été donnée. Je pensais que les bénéfices des opérations

de M. M... suffiraient pour achever les travaux de ma maison, et payer

les sommes qui étaient restées à la charge de mon mari par suite de

plusieurs cautionnemens qu'il avait donnés avant son émigration. Je me

voyais en espérance rentrée, à la fin de l'année, en possession de ma

terre, et libérée de tout engagement.

Ce rêve était beau, le réveil fut cruel... Hélas! si la conscience des

intentions pouvait suffire, je pourrais me reposer sur les miennes;

elles étaient parfaites; mais combien est faible cette consolation! elle

ne peut avoir d'effet que lorsque nos fautes n'ont atteint que

nous-mêmes; mais si d'autres en sont aussi les victimes, elle devient

bien insuffisante.

M. M***, dont les opérations depuis six mois étaient beaucoup moins

avantageuses, et quelquefois en perte, avait cessé dès long-temps de

rapporter les fonds, et de les reprendre lorsque l'occasion de s'en

servir se présentait; ces fonds restaient alors toujours entre ses

mains; seulement j'y puisais pour payer mes dépenses et celles des

travaux de ma maison.

Le lendemain de mon arrivée à Paris, j'envoyai chez lui; on vint me dire

qu'il n'y logeait plus, et qu'on ignorait où il était. Inquiète,

effrayée, j'y courus moi-même, et je reçus la même réponse; il avait

cédé son appartement et ses meubles à un Allemand, qui ne put me donner

aucune lumière sur le lieu où il s'était retiré. J'exprimerais mal ce

qui se passa en moi dans ce moment. Si j'eusse été veuve, si tous les

fonds emportés ou perdus par M. M... eussent été à moi seule, avec le

caractère que j'ai reçu de la nature, je n'en aurais pas été affectée un

seul instant; mais les bontés de mon beau-père et de ma belle-mère

m'avaient donné l'entière propriété de tout ce que mes soins avaient pu

sauver de leur fortune. Toujours je m'étais regardée comme dépositaire

de cette fortune; mon mari, au retour de l'émigration, m'en avait laissé

la libre disposition. Jamais il ne m'avait demandé compte de ma gestion.

Il ignorait toutes les opérations de M. M...; l'adresse ou le bonheur

que j'avais eu de lui conserver une belle fortune, malgré la sévérité

des lois contre les émigrés, lui avait donné une parfaite confiance dans

ma capacité; sa bonté pour moi m'en accordait même beaucoup plus que je

n'en avais reçu réellement. Il ne cessait de faire mon éloge à ses amis,

à ses parens.

Si l'on ajoute à cette confiance illimitée l'éloignement naturel qu'il

avait pour s'occuper de toute espèce d'affaires, on concevra comment il

était resté dans l'ignorance totale des siennes. Qu'on juge donc de ce

que je dus éprouver quand mon imprudence funeste eut compromis toute

cette brillante fortune, et que je pensai que cet excellent homme, qui

avait été élevé au milieu d'un luxe proportionné à l'opulence qui

entourait sa famille, allait partager les privations que je devais

m'imposer.

Pour moi personnellement, mon parti était pris; mais avec quels

déchiremens je commençai à entrevoir l'impossibilité de garder cette

maison qui m'était si précieuse par le dépôt qu'elle renfermait!

Hélas! les sommes énormes qui y avaient été enfouies auraient presque

suffi, pour réparer les pertes résultant de la fuite de M. M..., ou du

moins elles eussent pu former encore une belle fortune.

Mais elles étaient perdues sans retour; car on sait qu'en vendant une

maison de campagne, on ne retrouve jamais que sa valeur primitive, et

qu'en général le prix de tous les changemens qu'on y a faits se trouve

perdu. En revenant de chez M. M..., je trouvai chez moi une lettre de

lui, timbrée de La Haye; il me disait «qu'il était au désespoir,

beaucoup plus pour moi que pour lui-même; que je devais me rappeler que

c'était presque malgré lui qu'il s'était chargé de mes fonds, puisqu'il

n'avait jamais travaillé que sur son propre argent. Qu'il n'avait rien

emporté, absolument rien autre que la valeur de son mobilier, qui

n'était pas considérable. Qu'il avait quelques réclamations à faire en

Hollande pour quelques sommes qui lui étaient dues. Que s'il réussissait

à s'en faire payer, ces sommes me seraient envoyées, puisque j'étais la

seule personne compromise dans cette affaire. Que tout ce qu'il pourrait

recueillir de ce qui lui était dû, ou gagner par son industrie, me

serait acquis[58].»

Cette lettre ne devait me laisser aucune espérance. Je dus de suite

prendre courageusement mon parti, et renoncer à un monde dans lequel je

ne pouvais plus paraître avec l'éclat qui m'avait entourée jusqu'alors.

J'écrivis à l'impératrice; sans entrer dans aucun détail, je lui disais

qu'une circonstance imprévue et impérieuse me prescrivait de quitter

Paris, que je la priais d'accepter ma démission.

Quelques heures après le départ de ma lettre, le général Fouler, son

écuyer cavalcadour, arriva chez moi, avec l'invitation de me rendre de

suite à Saint-Cloud. J'y fus, j'y trouvai Joséphine seule; elle vint à

moi avec l'empressement le plus aimable. «Que vous est-il donc arrivé?

me demanda-t-elle; quelque chose que ce soit, je puis, je crois, le

réparer, et c'est là, sans doute, la plus heureuse prérogative de ma

position. Parlez, ouvrez-moi franchement votre cœur. Vous savez si je

vous aime; dans les mois que nous venons dépasser ensemble, j'ai su vous

apprécier[59]; je ne veux pas que nous soyons séparées. Non,

ajouta-t-elle en m'embrassant, nous ne le serons pas, nous ne pouvons

pas l'être.»

J'allais répliquer et lui dire que j'étais pénétrée de sa bonté, mais

qu'il m'était impossible d'en profiter, que les circonstances dans

lesquelles je me trouvais étaient irréparables, et nécessitaient le

parti que je prenais, lorsque l'empereur entra chez elle. Le salon fut

bientôt rempli de monde; je dus remettre cette explication à un autre

jour.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 253 / 456 题