CHAPITRE V.

Sépulture de mon père dans le parc de sa maison de

campagne.--Imprévoyance.--Maison ruineuse.--Confiance de mon mari

en moi.--Son insouciance.--Visite à ma mère.--Maladie.--Travaux

d'embellissement à ma maison de campagne.--Voyage en Angleterre, à

la paix d'Amiens.--Le Ranelagh.--Madame Fitzhebert et le prince de

Galles.--Lady Jersey.--Perfidie attribuée à une femme.--La première

nuit des noces du prince de Galles (depuis George IV) et de la

reine Caroline.--Dureté et froideur du prince de Galles envers sa

femme.--Manières étranges de la princesse de Galles.--Courte faveur

de lady Jersey.--Retour du prince de Galles à madame

Fitzhebert.--Passion du prince pour cette dame.--Toast porté par le

prince à sa maîtresse.--Le prince de Galles et les femmes de

quarante ans.--Le prince de Galles inséparable de madame

Fitzhebert.--Amabilité du prince à mon égard.--Il me présente à la

duchesse de Devonshire.--Conversation avec le prince.--Son genre

d'esprit.--Bonhomie d'un voyageur.--Le prince de Galles parlant

parfaitement français.--Le prince régent et Henri V.--Excès de

familiarité puni.--Fête magnifique chez la duchesse de

Devonshire.--Monseigneur le duc d'Orléans et le duc de Beaujolais,

son frère.--Les _routs_ de Londres.--Les _parties de thé_.--Les

_belles_ pommes de terre et le _capital_ beefstake.--Les peines

d'estomac.--Timidité des Anglaises.--Leurs bonnes qualités.--Les

femmes mariées en France et en Angleterre.

MON père avait acquis, peu de temps avant sa mort, une maison de

campagne charmante près de Paris; l'étendue du parc me permit d'en faire

consacrer une partie pour lui servir de sépulture. Dans l'égarement de

la douleur, je ne vis que la possibilité d'aller chaque jour visiter son

tombeau.

Je ne calculai pas si l'avenir pouvait amener tels événemens qui me

forçassent de renoncer à cette maison; je ne calculai pas que la moitié

de la fortune de mon mari avait été abandonnée au gouvernement, par le

partage qu'on en avait fait pendant son émigration; que sur la moitié

qu'il nous était échu il restait les droits des personnes auxquelles il

avait donné sa signature, avant l'émigration, en cautionnemens, dans le

cas où les personnes qu'il avait cautionnées ne payeraient pas, et que

par conséquent la fortune qui me restait n'était pas suffisante pour

conserver une maison qui par son agrément, par l'étendue de ses

jardins, et surtout par sa position entre Paris et Versailles, avait

causé de grandes dépenses au dernier propriétaire. En effet, on

attribuait en grande partie la ruine de M. de L. T. D. P., au séjour de

cette maison, dans laquelle il recevait la cour et la ville. Je ne vis

rien de ces dangers, aucune voix amie ne vint m'avertir de leur

existence. Mon mari, si bon, si aimable pour tout ce qui le connaît,

trouvait que j'avais sauvé avec beaucoup de bonheur et d'adresse une

partie de sa fortune, et pensait qu'il pouvait sans danger m'en laisser

la direction. Il n'avait jamais eu l'habitude de s'occuper d'affaires

d'intérêt; il ne pouvait souffrir qu'on lui en parlât. S'il voyait

entrer un fermier ou un homme d'affaires, il prenait son chapeau et

sortait. Sa confiance en moi, sa parfaite bonté qui l'empêchait de me

contrarier en rien, eurent une influence funeste sur le reste de ma vie,

et malheureusement aussi sur la sienne. Aussitôt que mes forces me le

permirent, je partis pour aller porter à ma mère (qui habitait loin de

Paris) les seules consolations que je pusse lui offrir après la perte

affreuse que nous venions de faire: pleurer ensemble était un besoin

pour toutes deux.... À mon retour, ma santé, qui avait beaucoup

souffert, ne me permit pas d'arriver jusqu'à Paris; je fus retenue près

de six mois à cinquante lieues de la capitale; enfin, le temps, ce

consolateur donné par la nature, vint calmer mes regrets et les rendre

supportables; il ne me fit pas oublier mon excellent père, mais son

souvenir, dont j'aime toujours à m'entourer, cessa d'être accompagné de

ces déchiremens qui suivent les premiers instans d'une perte si cruelle.

À mon retour à Paris, je mis tous mes soins à embellir l'habitation qui

m'était devenue précieuse depuis qu'elle renfermait un dépôt si cher.

J'abandonnai la direction des travaux que je me proposais d'y faire à un

architecte, et, profitant de la liberté laissée par la paix d'Amiens de

voyager en Angleterre, mon mari et moi nous partîmes pour Londres. Le

but principal de notre voyage était de visiter une tante de M. de V...,

à laquelle il était fort attaché, et qui habitait l'Angleterre depuis

son émigration; le rang qu'elle occupait, ainsi que ses qualités

personnelles, lui avaient attaché de nombreux amis qui nous

accueillirent parfaitement mon mari et moi, qui s'empressèrent de rendre

notre séjour à Londres aussi agréable qu'il pouvait l'être.

Le lendemain de mon arrivée, je fus conduite au Ranelagh. Cet

établissement, qui est tombé depuis, était alors très à la mode. J'étais

accompagnée de M. Smith, frère de madame Fitzhebert. On prétendait que

cette dame avait été unie au prince de Galles par une sorte de mariage

nul devant la loi, puisque madame Fitzhebert était catholique. Lorsque

ce prince, cédant aux vœux de sa famille et du parlement, consentit à

épouser la princesse de Brunswick, madame Fitzhebert s'était brouillée

avec lui.

_On disait_ que lady Jersey, dame d'honneur de la princesse de Galles,

avait formé le projet de subjuguer le prince et remplacer dans son cœur

madame Fitzhebert. On ajoutait que le jour de son mariage, désirant

l'éloigner de sa jeune épouse, elle avait mêlé de l'eau-de-vie dans le

vin destiné à la princesse, que les résultats de cette mixtion furent

tels qu'ils inspirèrent au prince un profond dégoût pour elle.

Je ne sais quel degré de confiance on doit accorder à ces détails

odieux, mais le fait que je vais citer est certain, je le tiens de la

personne même qui en a été le témoin.

Le lendemain de son mariage, la princesse traversant un salon dans

lequel se trouvait son auguste époux, s'approcha de lui et prit sa main

d'une manière caressante; le prince la retira vivement et dit à l'ami

qui se trouvait près de lui: _Touchez ma main, sentez comme elle est

froide; cette femme me glace en me touchant_.

Sans attribuer à lady Jersey l'horrible action dont elle fut accusée, il

est permis de penser que les manières seules de la princesse avaient

suffi pour faire naître cette aversion, qui s'est manifestée dès la

première nuit de leur mariage. Je serais d'autant plus disposée à le

croire que je tiens de madame Egerton, dame d'honneur de la feue reine

Charlotte, que, la veille du mariage de la princesse de Galles, les

dames qui l'entouraient avaient été indignées de sa gaîté et des

mauvaises plaisanteries qu'elle se permettait (plaisanteries qui m'ont

été rendues, mais que je n'oserais répéter ici).

Quoiqu'il en soit, lady Jersey, qui était parvenue à plaire au prince

pour quelques instans, fut bientôt délaissée; il revint à madame

Fitzhebert avec tout l'empressement de la plus violente passion; il la

suivait partout; on le voyait à cheval courant après sa voiture.

Vainement elle voulut le fuir et mettre la mer entre eux en venant se

réfugier en France; bientôt elle y apprit que le désespoir du prince

avait altéré sa santé, qu'il était malade. Cédant alors à l'attachement

qu'il lui avait inspiré, elle consentit à revenir en Angleterre.

Cette passion durait encore lorsque j'étais à Londres, quoique madame

Fitzhebert eût alors plus de quarante ans. On sait que dans un dîner

avec ses amis, dans lequel on discutait quel était l'âge le plus

favorable à la beauté d'une femme, et quels étaient les avantages qui

établissent cette beauté, le prince décida la question par un toast

qu'il porta à une femme blonde, grasse et âgée de quarante ans.

En effet, les trois femmes qui ont successivement occupé son cœur

avaient toutes plus de quarante ans.

En invitant madame Fitzhebert à une soirée on était sûr que le prince

l'honorerait de sa présence; c'est ainsi que je me suis trouvée

plusieurs fois avec lui chez lady Warren à Kensington, où elle avait une

maison charmante, chez madame Daff et chez la duchesse de Saint-Albans

sa sœur. Le lendemain de mon arrivée, il était au Ranelagh lorsque j'y

fus accompagnée du frère de madame Fitzhebert; ce dernier s'approcha du

prince et lui dit qu'il regrettait que la duchesse de Devonshire eût

déjà quitté le Ranelagh, parce qu'il lui aurait demandé une invitation

pour une dame française qui venait d'arriver à Londres, à laquelle il

eût voulu faire voir la fête que la duchesse donnait le lendemain à

Chiswick. Le prince répondit avec beaucoup de grâce que je n'avais pas

besoin de billet, qu'il y serait, et qu'en le faisant avertir de mon

arrivée il me présenterait à la duchesse. En effet, le lendemain M.

Smith, qui nous accompagnait, alla prévenir le prince, qui

non-seulement me présenta, mais qui se promena assez long-temps sur la

pelouse avec moi. Le lendemain, les journaux de Londres, qui remplissent

leurs longues colonnes de tous ces détails de la société, et de la

description la plus minutieuse de la toilette des dames firent un long

article de ma présentation et de ma promenade avec le prince. J'ai pu,

dans cette circonstance, où j'ai joui assez long-temps de sa

conversation, apprécier le charme de son esprit, remarquable surtout par

une légère teinte de causticité et de moquerie d'un ton parfait. Il me

parut fort amusé d'un M. Michel qui était venu depuis peu en Angleterre

en même temps que madame Récamier, qui lui avait offert ses services et

promis ses bons offices si le prince venait à Paris, comme si chacun ne

devait pas savoir que l'héritier de la couronne d'Angleterre ne peut

jamais quitter ses états, ou qu'il pût avoir besoin d'un M. Michel. Je

fus étonnée de la perfection avec laquelle le prince parlait français

sans le moindre accent étranger.

La conduite qu'il a tenue lorsqu'il devint régent du royaume a fait

trouver de grands rapports entre lui et Henri V: tous deux eurent une

jeunesse fort orageuse, tous deux surent éloigner d'eux à leur avènement

au trône les compagnons de leurs joyeuses folies.

Mais, même au temps où il n'était que prince de Galles, il savait

réprimer la trop grande familiarité que quelques-uns de ses amis,

encouragés par celle qu'il avait avec eux, se permettaient quelquefois.

On cite en exemple monsieur B..., qui un jour le pria de sonner pour un

verre d'eau dont il avait besoin. Le prince sonna et dit froidement au

valet de chambre, lorsqu'il ouvrit la porte: «Faites avancer la voiture

de monsieur B...»

Cette correction infligée si à propos fit sentir à ses amis que

lorsqu'un souverain veut bien oublier la distance qui le sépare de ses

sujets, c'est un motif de plus pour que ceux-ci s'en souviennent.

Monsieur B... ne reparut jamais depuis devant le prince; malheureux à

l'excès par cette disgrâce, il quitta l'Angleterre, et depuis ce temps

il habite Calais. Cette fête donnée par la duchesse de Devonshire était

un déjeuner offert à cinq cents personnes. Des tables étaient dressées

dans les appartemens et dans quelques fabriques du parc; le plus beau

temps la favorisait. Après le déjeuner on forma plusieurs contredanses

sur le gazon; j'eus l'honneur de me trouver de la même que messeigneurs

le duc d'Orléans et son frère, qui vivait alors, monsieur le duc de

Beaujolais.

Cette fête est une des plus agréables que j'aie vues pendant mon séjour

en Angleterre.

En général, les assemblées si nombreuses, à la mode à Londres, me

semblent peu agréables. Quand on a fait le tour des salons avec beaucoup

de difficultés, et souvent en y laissant une partie de sa parure, on va

se montrer dans un autre. La perfection pour un homme, et même pour

quelques femmes, est d'être vues dans plusieurs le même jour.

Lorsqu'on veut témoigner à une personne une bienveillance particulière,

on ne se contente pas de l'inviter à ces grandes assemblées, mais on la

prie de venir _prendre le thé_. Que Dieu garde les voyageurs qui iront

en Angleterre après moi de cette bienveillante politesse.

Rien dans le monde n'est plus ennuyeux que ces réunions (au moins pour

des Français). Sur vingt ou vingt-cinq femmes, à peine y compte-t-on un

ou deux hommes. La conversation assez généralement est relative au dîner

qu'on a eu ou au souper qu'on aura. Je me rappelle qu'à une de ces

réunions une dame placée près de moi parla beaucoup des _beautiful_

potatoes _et du capital_ beefstake qu'elle avait eus à son dîner, ainsi

_que des peines d'estomac qu'elle éprouvait_.

Ce mot _peine_, dont nous nous servons en parlant de douleurs morales,

me parût la chose du monde la plus drôle, appliquée aux douleurs

physiques, ainsi que les _belles_ pommes de terre et le _capital_

beefstake. Mais s'il est difficile à une jeune femme de ne pas rire des

choses qui sont en opposition directe avec ses habitudes, il serait fort

injuste de juger sur des rapports semblables la société anglaise. Si la

timidité, _la mauvaise honte_ (comme ils disent), paralyse les moyens

d'un grand nombre, elles n'en sont pas moins pour la plupart

d'excellentes femmes, et il n'est pas rare d'en trouver qui réunissent

beaucoup de talens et d'agrémens dans l'esprit. On a dit (et on a eu

raison) que les mœurs sont plus pures en Angleterre que dans aucun autre

pays (les personnes de la cour exceptées); mais on aurait tort d'en

conclure que les femmes des autres pays valent moins.

En France, elles jouissent d'une grande liberté: elles font et reçoivent

des visites sans leur mari; elles vont au bal, au spectacle sans lui;

enfin celles qui se conduisent bien (et il y en a beaucoup) ne doivent

qu'à elles seules leur vertu. En Angleterre, une jeune femme ne sort

jamais seule à la promenade, au spectacle; partout enfin elle est

entourée d'une protection qui ne lui manque jamais.

Ce genre de vie, si bien fait pour assurer le repos, le bonheur des

familles, est une sauve-garde pour les femmes. Les mœurs du pays qui a

adopté ces usages doivent être généralement bonnes; mais les individus

ne valent pas mieux. Il ne faut jamais oublier que les hommes (et avec

bien plus de raison les femmes) ne sont jamais que le produit des

circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Cela est si vrai,

que si vous isolez une Française et une Anglaise de toute espèce de

protection, la Française trouvera en elle-même plus de force de

résistance pour échapper à la séduction qu'une Anglaise lorsqu'elle sera

séparée de tout ce qui forme son bouclier ordinaire.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 247 / 456 题