CHAPITRE IV.

Fête au Raincy, chez M. Ouvrard.--Magnifique hospitalité de M.

Ouvrard.--Les portiers ministres d'état.--Madame

Tallien.--Description de la salle du banquet.--Lord et lady

Holland, madame Visconti, madame Roger.--La princesse Dolgorouki,

et le prince Potemkin.--Fox et ses amis.--Généraux français,

diplomates étrangers, etc.--Autre conversation de l'auteur avec M.

Adair.--Fox à la Malmaison.--Amabilité de Joséphine.--Fox applaudi

au théâtre français.--Fox trouvant son buste chez le premier

consul.--Accueil fait à Fox, par Bonaparte.--Fox recherché avec

empressement.--Le général Lafayette et Kosciusko.--Partie de

chasse, à courre et au tir.--Délicatesse de M. Ouvrard.--MM.

d'Hantcour et Destilières, le général Moreau.--Tentes et tables

dressées dans la forêt de Bercy.--Mésaventure de Berthier et de

madame Visconti.--Le cheval emporté, chute de Berthier dans une

mare; retraite précipitée.--Conversation avec le général

Lannes.--Opinion de Lannes sur l'état militaire.--Pressentiment et

souvenir.--La forêt illuminée.--Dégoût de M. Erskine pour la

chasse.--MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, fils du duc

d'Orléans.--Symphonies et fanfares pendant le dîner.--Chanson;

couplets en l'honneur de lady Holland.--Bal sur la pelouse.--M.

Ouvrard en butte à l'inimitié de Bonaparte.--M. Collot prenant la

défense de M. Ouvrard; réponse de Bonaparte.--Bals masqués du salon

des étrangers.--Jeu effrayant.--Le danseur Duport; mesdames

Bigotini et Miller.--Générosité d'un Anglais.--Scène singulière;

entrave secrète et conversation de Joséphine et de madame Tallien,

au cercle des étrangers.

VERS le même temps, M. Ouvrard donna au Raincy une fête charmante.

J'avais un grand désir d'y assister, quoique je ne fusse ni de sa

société ni de celle de madame Tallien qui en faisait les honneurs; mais

voyant très-souvent la princesse Dolgorouki, nous y fûmes ensemble.

M. Ouvrard avait fait arranger son orangerie du Raincy pour un déjeuner

auquel il avait invité, en même temps qu'à une partie de chasse, madame

Tallien et ses amis. Les préparatifs de la fête étaient dirigés par M.

Bertheaux, un des premiers architectes de la capitale.

Le Raincy, situé à quatre lieues de Paris, et dont le parc touche à la

forêt de Bondy, avant d'appartenir à M. Ouvrard, avait été la propriété

du duc d'Orléans. Mais l'opulent munitionnaire-général n'avait pas jugé

digne de lui la résidence d'un prince du sang, et il l'avait agrandie et

embellie au point d'en faire un lieu véritablement enchanté. Telle était

la magnificence du maître de ce palais de fée, que les diverses

fabriques des jardins et du parc, les loges, les pavillons, une maison

dans le village, et jusqu'au château même étaient habités pendant l'été

par des amis de M. Ouvrard. Pour lui, il occupait un pavillon situé sur

la hauteur de Raincy, dans le voisinage d'une pompe à feu, destinée à

entretenir l'eau dans les bassins et les sources artificielles du parc.

M. Ouvrard n'était pas sans tirer quelque vanité de cette hospitalité

sans exemple, et il dit un jour fort plaisamment qu'il avait pour

portiers trois ministres d'état. Le fait n'avait rien que de très-vrai.

M. Talleyrand, ministre des relations extérieures, M. Berthier, ministre

de la guerre, et Decrès, ministre de la marine, avaient choisi pour leur

résidence d'été chacun un des charmans pavillons qui servaient de loges

au parc de Raincy.

Toutes les descriptions de fêtes se ressemblent assez généralement.

Celle-ci reçut un caractère particulier du goût délicat qui en dirigea

les apprêts, et de la présence de tous les personnages distingués

qu'elle réunit au Raincy. M. Ouvrard, en invitant madame Tallien, avait

désiré qu'elle fît les honneurs de la maison, et la fête fut digne en

tout de celle qui y présidait.

Dans une orangerie pavée de marbre, on éleva une table sur une

plate-forme parallèle aux caisses de quelques beaux orangers qui,

chargés de fleurs et de fruits, formaient une voûte de verdure d'où

s'exhalait un délicieux parfum. Au milieu de la table était un bassin de

marbre rempli d'une eau limpide avec un lit de sable d'or, et dans

laquelle jouaient des poissons de toutes couleurs. Le déjeuner fut

remarquable par la somptuosité, la profusion et l'arrangement des mets.

Dans l'appartement voisin, où furent servis le café et les glaces, les

murs étaient tapissés de pampres verts, et des rameaux de cette treille

intérieure pendaient d'énormes grappes de raisin. Aux quatre coins de

cette salle, il y avait quatre bassins de marbre en forme de coquille,

d'où jaillissaient des fontaines de punch, d'orgeat et d'eau de fleur

d'oranger. Les fruits des deux hémisphères, les uns naturels, les autres

en sucre, couvraient des plats de riche porcelaine; les vins les plus

exquis, les liqueurs les plus fines pétillaient dans des cristaux;

enfin, l'abondance de la vaisselle d'or et d'argent réalisait presque le

luxe des fictions orientales. On était tenté de croire que l'homme qui

déployait tant de magnificence avait trouvé la lampe d'Aladin.

Comme le déjeuner devait précéder la chasse, le rendez-vous était pour

midi, et, ce qui n'est pas très-ordinaire pour une société si nombreuse,

chacun fut exact à l'heure. Madame Tallien était arrivée la première.

Bientôt après arrivèrent lord et lady Holland, la marquise de Luchésini,

madame Marmont, madame Diwoff, madame Visconti, la princesse Dolgorouki

et madame Roger[54].

Madame Tallien, dont l'admirable beauté n'était pas au dessous de sa

réputation, méritait bien d'être la divinité d'un tel temple. La figure

mignonne de madame Marmont était deux fois jolie avec le costume

d'amazone qu'elle avait adopté, ainsi que la belle madame Visconti et la

marquise de Luchésini, ces dames ayant l'intention de suivre la chasse à

cheval. La princesse Dolgorouki a passé pour une des plus belles femmes

de son temps; et qui n'a pas entendu parler de la passion ardente

qu'elle a inspirée au fameux prince Potemkin[55]? on prétend que c'est

pour satisfaire une fantaisie de la princesse qui était dans ce moment

au camp devant Ocksacow, et qui désirait voir un assaut, que celui de

cette place fut donné.

La vive et intelligente madame Roger, avec sa figure enfantine et sa

grâce sans affectation, méritait bien de tenir sa place parmi les jeunes

amies de madame Tallien, dont je ne cite pas les noms peu connus, du

moins alors, et qu'on ne distinguait que par leur fraîcheur et leurs

charmes.

Les honneurs de la fête devaient être adressés spécialement à lady

Holland, la nièce de M. Fox. Cette belle Anglaise se distinguait par la

dignité de ses manières. On pouvait même l'accuser de cette réserve qui

voile fréquemment les dons les plus heureux de la nature: elle formait

donc un contraste frappant avec la gaîté de la plupart des jeunes

Françaises qui l'entouraient. Toute la société s'unit à madame Tallien,

pour lui prodiguer tous les égards qu'elle méritait. Chacun s'étudiait à

lui plaire et à l'amuser.

Les voitures ne tardèrent pas à se succéder. Dans la première étaient

MM. Fox, Erskine, Adair, et le général Fitz-Patrik; dans une autre, le

comte Markoff et le marquis de Luchésini[56], ambassadeurs de Russie et

de Prusse; vinrent ensuite les généraux Junot, Berthier, Lannes et

Marmont; M. de Laharpe et M. de Narbonne, le prince Dolgorouki; le

chevalier d'Azara, ambassadeur d'Espagne; et Adrien de Montmorency.

Une fanfare de cors de chasse remplaça le son de la cloche du château,

pour donner le signal de se mettre à table: nous nous rendîmes à la

salle à manger. Madame Tallien donna à lady Holland la place d'honneur

entre le prince Markoff et le ministre de la guerre; elle s'assit

elle-même entre MM. Fox et Erskine, et les autres convives choisirent

leurs places où ils voulurent.

Je me trouvai encore une fois placée près de M. Adair, que j'avais déjà

vu chez madame Récamier, et je ne me fis point scrupule de le

questionner sur son illustre ami M. Fox. Il répondit à toutes mes

questions avec une extrême complaisance.--Comment, lui dis-je, M. Fox

a-t-il trouvé la Malmaison?--Oh! me répondit M. Adair, il en est revenu

enchanté; c'est une fort belle résidence! Madame Bonaparte nous reçut

avec cette grâce séduisante qui explique l'amour du premier consul,

malgré la différence de leurs âges. Sachant que M. Fox aime

l'agriculture et la botanique, elle nous fit entrer dans sa serre, et

nous montra sa belle collection de plantes rares. Après le dîner, nous

partîmes de la Malmaison, pour aller au théâtre français, où M. Fox,

étant reconnu dans la salle, fut salué par d'unanimes applaudissemens,

qui le charmèrent d'autant plus qu'ils étaient spontanés.--Et le premier

consul, comment M. Fox le trouve-t-il?--Le premier consul lui plaît

beaucoup personnellement.--Et notre cour des Tuileries, si vite

improvisée?--Il en a été charmé, comme de tout ce qu'il voit. Le premier

objet qu'il y a aperçu, dans un des appartemens, a été son propre buste

en marbre. Je ne sais si Pierre-le-Grand se sentit plus honoré lorsque,

dans sa visite à l'hôtel de la Monnaie, on frappa une médaille en son

honneur. Quand nous fûmes entrés dans la salle d'audience, le premier

consul s'avança vers M. Fox, et lui dit: «Je me félicite de vous voir à

Paris, Monsieur, il y a long-temps que je vous admire comme orateur, et

comme sincère ami de votre pays, à qui vous êtes si désireux de rendre

la paix. Je suis très-heureux de faire votre connaissance.» À ces

paroles, il ajouta plusieurs complimens, qui, dans la bouche d'un homme

si extraordinaire, ne pouvaient qu'être très-agréables à M. Fox. Se

tournant ensuite vers M. Erskine, dont il ne connaissait évidemment ni

le talent ni la réputation éclatante en Angleterre: «Vous êtes légiste,

Monsieur,» lui dit-il. C'est bien peu de chose pour un tel nom; mais à

l'exception de cette apostrophe insignifiante, Bonaparte nous a tous

satisfaits par sa conversation. Quelques jours après, ajouta Adair, nous

sommes allés à Versailles, et nous avons dîné au Petit-Trianon. Nous

avons visité encore Saint-Cloud, Bellevue, et M. de Talleyrand à

Neuilly. Il faudrait à M. Fox le don d'ubiquité, pour tout voir avant de

quitter Paris, manufactures, musées, bibliothèques, etc. D'un autre

côté, les visiteurs abondent à l'hôtel de Richelieu, où nous sommes

logés. Hier matin, pendant que nous déjeunions avec lord et lady

Holland, sont venus deux personnages qui forment un curieux contraste

par leur extérieur. L'un, d'une taille imposante, l'air ouvert et

agréable, et, quoique sur le déclin de l'âge, doué encore des grâces et

de la vivacité de la jeunesse; l'autre, petit et nullement remarquable

par sa tournure ou par les traits de son visage, par rien, en un mot, de

ce qui révèle le héros. Le premier était Lafayette, le preux chevalier

de l'indépendance américaine, le grand-seigneur citoyen de la

révolution; l'autre, le général polonais Kosciusko, nom glorieux, et qui

méritait, par sa valeur comme par sa noble conduite, d'être le

Washington de son pays. Lafayette venait inviter M. Fox, le général

Fitz-Patrick et moi à son domaine de La Grange. Kosciusko, vieux

compagnon d'armes de Lafayette, sera de la partie, qui doit avoir lieu

après demain.--Vous venez de nommer le général Fitz-Patrick, dis-je à M.

Adair; puis-je vous demander où il est?--Le voilà assis entre madame

Marmont et l'ambassadeur de Prusse. C'est un ami particulier de M. Fox;

ayant connu le général Lafayette en Amérique, il parla en sa faveur à la

chambre des communes, pendant sa détention à Olmutz.

Là où tant d'hommes célèbres par leurs talens et leur esprit étaient

rassemblés, il est superflu de dire que le déjeuner fut animé et

intéressant. Lord Holland a beaucoup des qualités de son oncle; comme

lui, il réunit les deux caractères, en apparence incompatibles, de

savant et d'aimable convive. Un feu roulant de saillies fut entretenu

entre les Anglais et les Français: heureuses les deux nations, si une

rivalité plus sérieuse n'avait pas dû les appeler bientôt à une lutte

long-temps terrible!

Une fanfare de cors ayant donné le signal de la chasse, les aboiemens

des chiens et les cris des piqueurs retentirent bientôt dans le

lointain; les calèches les carick, les tilburys et les chevaux étaient

prêts aux portes de l'orangerie. Madame Tallien, lady Holland, M. Fox et

le comte Markoff se placèrent dans une des voitures; mesdames Marmont,

Visconti et Luchésini montèrent à cheval, et furent escortées par une

brillante cavalcade. Enfin, chacun consulta son goût et s'arrangea à sa

guise. Ceux qui ne voulurent pas suivre la grande chasse furent conduits

par les gardes dans le parc, où il y avait abondance de lièvres et de

faisans. Le rendez-vous général était désigné dans un carré de la forêt,

où nous trouvâmes une compagnie de chasseurs qui nous attendaient, entre

autres M. Ouvrard, qui, ayant prêté le château de Raincy à madame

Tallien, pour y recevoir ses amis, avait, par un raffinement de

galanterie, refusé d'y paraître, de peur que la présence du véritable

propriétaire ne gênât celle qui en faisait ce jour-là les honneurs.

Parmi ceux qu'il avait amenés était M. d'Hantcour, qui passait pour un

des meilleurs chasseurs de France, et à qui cette réputation valut

depuis le titre de capitaine général des chasses de Napoléon; M.

Destilières, fameux par sa grande fortune, et père de la comtesse

d'Osmond, et le général Moreau qui s'excusa de n'avoir pu venir le matin

déjeuner.

Tous ces messieurs étaient en costume complet de chasseur, et

n'attendaient plus que les nouvelles du cerf, pour sonner de leurs cors.

Si la magnificence du déjeuner avait excité l'admiration générale, les

préparatifs de la chasse ne firent pas moins d'effet sur nous. Dans les

clairières de la forêt, on avait dressé des tentes, et sous les tentes

des tables avec des rafraîchissemens non-seulement pour les chasseurs,

mais encore pour les habitans du voisinage, de toute condition, que

l'intérêt du spectacle avait attirés en foule. La gaîté naturelle de

cette multitude s'était encore accrue par la douce influence du vin, qui

lui était généreusement versé, et la belle forêt de Bondy offrait un

grand tableau composé de mille groupes différens.

Un accident, qui par bonheur n'eut aucun résultat funeste, troubla un

instant la fête. Le cheval de madame Visconti, excité par l'ardeur de la

chasse, se montra tout à coup indomptable, et partit au grand galop avec

une espèce de fureur. Le général Berthier, le général Lannes et un

troisième cavalier, coururent à toute bride au secours de la dame ainsi

emportée, et qu'ils ne purent atteindre qu'auprès du village de

Villemonble, environ à une lieue de distance.

Pendant ce rapide trajet, le général Berthier tomba de son cheval; de

sorte que Lannes et M..... purent seuls retrouver madame Visconti, qui

était dans les plus vives alarmes, quoiqu'elle en fût quitte pour la

perte de son beau costume d'amazone, déchiré en lambeaux à travers la

forêt. Il s'agissait de la transporter au château, car elle était trop

fatiguée pour pouvoir monter à cheval. Le hasard voulut que Berthier, en

se démenant dans une mare où sa monture l'avait jeté, pût faire entendre

ses cris de quelques chasseurs qui étaient dans cet endroit de la forêt.

Or, comme tout était prévu dans cette partie, y compris les accidens, on

lui amena bientôt une calèche où s'étant placé, il arriva juste à temps

pour donner asile à madame Visconti dans la voiture. Le chevalier,

couvert de boue, et la dame, dans un autre désordre de toilette, se

regardèrent en souriant de leurs mutuelles infortunes, et on les laissa

s'en retourner en tête à tête dans cet accès de bonne humeur; mais on ne

les revit plus de ce jour-là, car, déconcertés de leurs malencontreuses

aventures, ils prirent la route de Paris sans s'inquiéter davantage des

chasseurs et du cerf.

J'eus ce jour-là une longue conversation avec le général Lannes; il me

raconta les événemens de sa vie militaire, qui, comme celle de tant

d'autres guerriers de l'époque, ressemblait à un roman.

Ces hommes osaient alors se vanter de leur origine obscure. J'appris de

Lannes lui-même qu'il avait quitté la boutique d'un teinturier pour les

drapeaux de la république. Il devait le rang de général en chef à

l'intrépidité avec laquelle il brava la mort à Lodi, à Arcole, à

Aboukir, ainsi qu'à l'amitié qu'avait eue pour lui le général en chef.

«Ne croyez pas, me dit le général, qu'il ne s'agisse que de bien se

battre; que d'obstacles à surmonter avant de parvenir! et que de chances

favorables nous sont nécessaires! Après tout, la carrière d'un soldat

n'est qu'une alternative de bonne et de mauvaise fortune. Le mal y est

tout physique et le bien tout moral. Cependant cette vie de privations

est embrassée avec amour pour la gloire seule, dont la voix bien souvent

ne proclame votre nom qu'au milieu du bruit du dernier coup de canon qui

nous emporte.» Je me souvins de cette tirade philosophique cinq ans

après, en lisant les bulletins de la bataille d'Esling[57].

Deux heures après notre entrée en chasse, le cerf fut forcé près de

l'étang de Bondy, en présence de tous les chasseurs et de la foule dont

la curiosité avait grossi nos rangs. On n'entendit plus alors que les

complimens qu'on échange en pareille occasion, et le récit plus ou moins

improbable que chacun faisait de ses aventures particulières; mais tout

le monde s'était amusé. Le but de ce grand jour était atteint.

En retournant au Raincy, nous vîmes que M. Ouvrard n'avait rien oublié

pour l'éclat de cette partie; car, supposant que la chasse pouvait se

prolonger fort tard, il avait tout fait disposer pour la continuer à la

lueur des torches. J'avais déjà jugé de l'effet imposant d'une chasse

aux flambeaux dans une partie qui, peu de temps auparavant, avait eu

lieu par les ordres de Joseph Bonaparte dans la même forêt; mais cette

fois-ci la chasse finit avec le jour, et la forêt ne retentit plus que

des chants joyeux des paysans, à qui furent distribués les

rafraîchissemens destinés aux chasseurs.

Les chasseurs au tir, qui étaient arrivés avant nous au château,

n'avaient pas été moins heureux. Nous en jugeâmes à la quantité de

gibier qui encombrait la porte de l'orangerie. La vue de ces monceaux

d'animaux égorgés n'était pas du goût de M. Erskine, je le pensai du

moins, en le voyant partir sans attendre ses amis, qu'il avait refusé

d'accompagner à la chasse.

MM. de Saint-Farre et Saint-Albin, deux fils naturels du duc d'Orléans,

étaient de la partie au tir, et Ouvrard s'étudia, par la réception la

plus affable, à leur faire oublier que le Raincy avait appartenu à leur

père; mais c'était peut-être le leur rappeler que de mettre tout à leur

disposition comme s'ils étaient chez eux.

Pendant la chasse, la plus grande activité avait présidé aux soins du

dîner, qui, réunissant un plus grand nombre de convives que le déjeuner,

égala ce premier repas en somptuosité. M. Ouvrard s'assit à table comme

un simple convive, madame Tallien continuant à faire les honneurs.

Fox et Moreau furent charmés de se retrouver. Le général fut flatté des

égards que les Anglais lui prodiguaient; il se laissa aller à causer

librement et à raconter ses campagnes, en mettant de côté sa timidité ou

sa réserve habituelle. Il fut même inspiré au point de s'attirer le

compliment qu'il savait parler aussi bien que gagner des batailles.

Des orchestres d'instrumens à vent, placés dans les bosquets autour de

l'orangerie, exécutaient des symphonies auxquelles répondaient dans le

lointain les fanfares des chasseurs de Grobois et du Raincy, comme pour

célébrer les amusemens du jour.

Après le dîner, plusieurs chansons de chasse furent chantées au bruit

joyeux des verres; et un des convives fit en l'honneur de lady Holland

des couplets qu'on trouva charmans et qui furent répétés en chœur.

Une partie si gaie ne pouvait se terminer sans danse. Le bal commença

donc sur la pelouse devant le château, et chacun y prit part. Des

généraux parvenus au pinacle de leur gloire, des hommes d'état riches

d'honneurs et de renommée, de jeunes ambitieux à qui la fortune

réservait tant de jouissances ou de revers, des exilés oubliant sur le

sol natal les sévérités que la révolution exerça contre eux, Anglais,

Russes, Prussiens et Français, tous payèrent leur tribut à Terpsichore.

Minuit avait sonné avant qu'aucun des hôtes joyeux du Raincy se rappelât

qu'il avait encore quatre lieues à faire pour retrouver son lit à Paris.

Ce fut peu de temps après cette fête enchantée que s'ouvrit pour celui

qui l'avait donnée une carrière indéfinie de persécutions.

Bonaparte n'aimait pas M. Ouvrard, et celui-ci accrut encore cette

inimitié du premier consul en refusant de prêter à l'État douze millions

dont on avait le plus pressant besoin. Avant de s'engager de nouveau, le

riche munitionnaire réclamait le paiement d'une ancienne créance de dix

millions souscrite par le directoire.

Au lieu d'examiner sa demande, on le mit sous la surveillance de la

gendarmerie, et les scellés furent apposés sur ses papiers.

Madame Visconti, dont j'ai raconté plus haut la mésaventure au Raincy,

voulut faire en faveur de son ami quelques démarches auprès de

Bonaparte; mais le général Berthier l'en empêcha en lui disant que le

premier consul ne manquerait pas de les accuser, lui et madame Visconti,

de faire des affaires avec M. Ouvrard. Ce fut M. Collot, depuis

directeur de la monnaie, qui, bien qu'il ne connût pas M. Ouvrard, osa

seul dire à Bonaparte: «C'est mal débuter, général, que d'inquiéter

ainsi tout le monde.» Le premier consul répondit: «Un homme qui a trente

millions et qui n'y tient pas est trop dangereux pour mon gouvernement.»

Après avoir été comblé des adulations que lui attiraient ses richesses,

M. Ouvrard se vit obligé à deux époques différentes, et sous deux

gouvernement antipathiques, de solliciter la faveur de sortir de prison

accompagné d'un gardien, la première fois pour recevoir la bénédiction

de sa mère mourante, la seconde pour se rendre auprès du lit de douleur

de sa fille chérie, madame la comtesse de Rochechouart, dont une grave

maladie menaçait les jours.

De tous les plaisirs auxquels on courait à cette époque, le plus

recherché et le plus à la mode était le bal masqué du salon des

Étrangers. Le marquis de Livry en faisait les honneurs. La meilleure

société de l'Europe était alors rassemblée à Paris, et la France, à

peine échappée aux derniers orages de la révolution, semblait saisir

avec empressement tous les plaisirs qui pouvaient bannir de sa mémoire

le souvenir de ses troubles politiques. Le salon des Étrangers était

chaque soir rempli d'une foule immense.

De quel jeu effrayant j'ai été témoin! J'ai vu perdre trois cent mille

francs d'un seul coup; et quels quadrilles! quels danseurs! c'était

Duport, c'étaient Bigottini et Miller, qui rivalisaient de grâce et de

légèreté dans les divertissemens de la soirée.

Les soupers étaient servis par Robert avec tout le luxe de la

gastronomie, non pas à un seul couvert, mais sur plusieurs tables, de

sorte que chacun pouvait choisir sa compagnie aussi bien que ses mets.

Il y avait un Anglais qui donnait régulièrement au garçon un louis

chaque fois qu'il demandait quelque chose.

Un soir que le garçon avait reçu de cet Anglais généreux jusqu'à dix

pièces d'or: «Milord, lui dit-il tout surpris, peut-être ignorez vous

qu'on ne paie pas ici?--Oh! oh! peu importe garçon, reprit l'Anglais

froidement; quand un homme risque cent mille francs sur une carte, il a

bien de quoi donner quelques louis pour qu'on lui serve à souper. Voilà

dix autres louis pour t'apprendre que je ne me trompe pas.»

Que de gens de tout sexe, de tout âge, de tout rang venaient chez le

marquis de Livry, pour y hasarder, à la faveur du domino, le fruit de

vingt ans de travail et d'économie sur une carte! Que d'intrigues, de

politique ou d'amour se trouvaient sous le masque! Combien de personnes

se cherchaient sans avoir la bonne fortune de se rencontrer! Combien

d'autres se coudoyaient qui ne pensaient qu'à se fuir!

Le hasard me rendit le témoin d'une scène singulière dans un de ces

bals: Il était près de deux heures du matin, la foule était immense, et

la chaleur excessive; je m'en trouvai incommodée, et montai à l'étage

supérieur pour respirer un peu plus librement; l'air frais m'eut bientôt

remise, et je me préparais à descendre, lorsque mon attention fut

attirée par une conversation très-animée qui se tenait dans un

appartement voisin. Beaumarchais dit que pour entendre il faut écouter.

Soupçonnant qu'il s'agissait de quelque intrigue sous le masque, je

m'approchai de la cloison, et je reconnus les voix de deux femmes; mais

comme le sujet de l'entretien paraissait n'avoir d'intérêt que pour

elles, je me préparais à m'éloigner, lorsqu'à mon grand étonnement,

l'une des interlocutrices prononça le nom de _Bonaparte_. Ce nom fixa de

nouveau mon attention, et j'entendis que cette dame disait: «Je vous

déclare, ma chère Thérésina, que j'ai fait tout ce que l'amitié pouvait

me dicter, mais inutilement. Pas plus tard que ce matin, j'ai tenté un

nouvel effort; mais il n'a rien écouté de ce que je voulais lui dire. Je

ne saurais comprendre ce qui a pu le prévenir si fortement contre vous.

Vous êtes la seule femme dont il a effacé le nom de la liste de mes

amies intimes, et c'est de peur qu'il ne nous montrât directement son

déplaisir (ce qui me désolerait), que je suis venue ici seule avec mon

fils. Dans ce moment, on me croit bien endormie dans mon lit au château;

mais j'étais décidée à venir pour vous voir, et vous prévenir, pour vous

consoler et surtout me justifier.

»Joséphine, répondit l'autre dame, je n'ai jamais douté de la bonté de

votre cœur ni de la sincérité de votre affection.

»Le ciel m'est témoin que la perte de votre amitié serait pour moi bien

plus pénible que la crainte de Bonaparte.

»J'ai tenu, dans ces temps difficiles, une conduite telle qu'on pourrait

peut-être s'honorer de mes visites; mais je ne vous importunerai pas

sans son consentement. Il n'était pas consul quand Tallien le suivit en

Égypte..., lorsque je vous reçus tous deux chez moi..., lorsque je

partageai avec vous...» (Ici des sanglots interrompirent la voix de la

dame.) «Calmez-vous, reprit l'autre, calmez-vous, ma chère Thérésina...,

laissez passer l'orage..., je vous préparerai une réconciliation, mais

il ne faut pas l'irriter davantage; vous savez qu'il n'aime pas Ouvrard,

et l'on dit qu'il vous voit souvent!--Quoi donc! parce qu'il gouverne la

France, espère-t-il tyranniser nos foyers? Faudra-t-il lui sacrifier nos

amitiés privées?» Comme elle prononçait ces mots, on frappa à la porte.

C'était Eugène Beauharnais, qui cherchait partout sa mère.

«Madame, lui dit-il, voilà plus d'une heure que vous êtes absente; le

conseil des ministres est peut-être terminé; que dira le premier consul,

s'il ne vous trouve pas à son retour?»

Les deux dames et Eugène descendirent lentement, et je quittai aussi le

bal quelques minutes après.

Je venais d'être témoin d'une scène très-intéressante; car une des deux

dames devint par la suite impératrice des Français; l'autre était madame

Tallien, à qui la France devait la chute de Robespierre.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 246 / 456 题