Beauté des Anglaises.--Comparaison entre les Anglaises et les
Françaises.--Les enfans.--Les veuves.--Liberté des jeunes
filles.--Respect et froideur filiale.--Le poëte Shandy.--L'aïeul et
les petits-fils.--Autorité paternelle absolue en Angleterre.--Les
maisons de Londres.--Une ville de bourgeois.--Commodité et
tristesse.--Les salles de spectacle.--L'opéra italien à
Londres.--Un bal masqué.--Gaîté anglaise, gravité française.--Les
voyages.--Manie du changement chez les Anglais.--Les voyages
d'_agrément_.--La reine Caroline, _reine de la canaille_.--Bergami
et les caricatures.--La reine à Hammersmith.--L'alderman
Hood.--Costume et coiffure de la reine.--Les
corporations.--Équipage grotesque des dames de la cour de
Hammersmith.--Le parc de la reine dévasté par ses
_courtisans_.--Audace et humiliation de la reine au couronnement de
George IV.--Maladie et mort de la reine attribués à son
désappointement.--Convoi de la reine.--Patience des soldats anglais
mise à l'épreuve.--Insolence et poltronnerie de la
canaille.--Visite dans une brasserie.--M. Brunel, ingénieur.
EN général, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur
le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent
qu'on doit former son opinion.
Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matinée de printemps, se
promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si
beaux, si frais, c'est là qu'on prendra une opinion juste de la beauté
des femmes; leur toilette du matin, dépouillée de tous les ornemens dont
elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais goût,
est plus simple, est plus favorable à leur beauté.
Il existe une différence bien remarquable entre les Françaises et les
Anglaises. À la promenade des Tuileries, à dix pas, toutes les femmes
paraissent charmantes; leurs grâces, leur tournure, leur mise, l'éclat
de leurs yeux, les font paraître parfaitement jolies à distance; en
s'approchant ce n'est plus la même chose: sur dix souvent il n'y en a
pas une de véritablement jolie.
À Kensington-Garden, au contraire, à dix pas il n'y a pas une femme de
jolie, l'ensemble est sans grâces, la toilette de mauvais goût; mais
arrive-t-on jusqu'à elles on est étonné du charme de leur figure, de la
délicatesse de leurs traits, mais surtout, de la transparence de leur
peau, qui paraît encore plus belle au jour qu'aux lumières. Les enfans y
sont plus beaux que dans aucun autre pays. Il est vrai de dire qu'il
n'y en a pas où l'on s'en occupe autant; je ne sais quel auteur a dit
que les Anglaises ressemblaient aux animaux qui n'aiment leurs petits
qu'autant qu'ils ont besoin d'eux, et qui les méconnaissent dès qu'ils
peuvent se passer de leurs soins. Sans accorder tout-à-fait la justesse
de cette opinion, elle renferme bien pourtant quelque chose de vrai.
J'ai vu un grand nombre de veuves anglaises se remarier, oubliant
tout-à-fait les intérêts de leurs enfans; en France ces exemples sont
bien plus rares.
Il est assez commun en Angleterre de voir de jeunes demoiselles aller
passer plusieurs mois en visite chez des amies, et leur mère ne s'en
inquiéter nullement. C'est surtout parmi les hommes que je n'ai pas
trouvé cette confiance, cette intimité qui règne souvent entre un père
et ses fils; en Angleterre, une fois que ces derniers ont passé
l'enfance, et qu'ils atteignent la jeunesse, ils sont très-respectueux,
mais très-froids pour leurs parens; enfin je ne sais pourquoi, en
voyageant dans ce pays, je me suis rappelé cette horrible explication de
l'amour des grands-pères pour leurs petits-enfans qui a été donnée par
le poëte Shandy, qui prétend que les pères ne voient dans leurs enfans
que des héritiers avides, et que c'est à cette cause qu'on doit
attribuer l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils, parce qu'il
les regarde comme les ennemis de ses ennemis. S'il y a un pays au monde
où une pareille opinion ait pu prendre naissance, ce doit être en
Angleterre, quoiqu'en général je pense qu'en tous pays l'enfance est
l'époque de la vie qui inspire aux parens l'attachement le plus vif.
Si on voulait en analyser la cause, peut-être la trouverait-on dans
l'empire absolu qu'ils exercent alors sur leurs enfans; cet empire les
identifiant en quelque sorte avec eux-mêmes, leur inspire une sorte
d'intérêt pour toutes leurs actions, qui se perd lorsque ces enfans,
devenus libres de leurs pensées, de leur conduite, ne doivent plus leurs
succès qu'à eux-mêmes.
Serait-il donc vrai qu'il n'est pas un seul des sentimens qui font le
charme de notre existence qui soit tout-à-fait exempt d'égoïsme?...
D'autres causes peuvent aussi déterminer la préférence accordée à
l'enfance.
Le bonheur qu'on attend de ses enfans étant alors en espérance, il est
entouré de toutes les illusions qui suivent cette puissance décevante,
on jouit de ce qu'on a et de ce qu'on espère; mais quand les enfans
s'élancent dans la vie, où ils vont exister pour d'autres que ceux qui
les ont élevés, toutes ces illusions se perdent successivement, et le
sentiment qui attache les parens à leurs enfans n'est plus qu'une
affection raisonnable.
N'ayant jamais eu d'enfans, mon opinion, à cet égard, n'est que le fruit
de mes observations, et non de mon expérience personnelle; aussi je suis
bien loin de la donner comme autorité.
En arrivant à Londres, je fus frappée de la construction des maisons:
toutes ces petites portes me faisaient demander où étaient les maisons
des grands seigneurs; ne voyant partout que des habitations pour des
bourgeois, je voulais toujours chercher des hôtels comme les nôtres.
Après quelque séjour à Londres, je trouvai que, malgré la différence de
l'extérieur, quelques maisons offraient des habitations aussi belles
qu'élégantes.
Les rues de Londres sont belles, larges, bien alignées, garnies de
trottoirs qui les rendent très-commodes aux piétons. Ces rues sont
coupées par de belles places; la plupart renferment au milieu des
jardins charmans, entourés d'une grille dont la jouissance est commune à
tous les propriétaires du square. La construction des maisons en brique,
et la fumée du charbon de terre, donnent à Londres un aspect un peu
triste, particulièrement le soir. Personne ne se promène jamais après
son dîner; toutes les affaires se font le matin. On va au spectacle et
dans le monde, mais c'est en voiture qu'on s'y fait conduire; et comme
ce n'est jamais qu'un petit-nombre comparé à la population, il en
résulte que les rues, les places publiques, présentent un aspect fort
triste le soir.
Nos cafés brillans, qui offrent un point de réunion aux oisifs de toutes
les classes, sont inconnus à Londres; aussi les Anglais qui viennent à
Paris sont charmés de l'aspect animé de nos boulevards.
Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant
toujours en grande toilette, le coup d'œil de ces grandes réunions est
très-imposant. Une femme bien mise n'est pas exposée à se trouver (comme
cela arrive souvent à Paris) à côté d'une femme du peuple. Les loges,
particulièrement à l'Opéra, sont toutes généralement louées à l'année;
une loge du quatrième rang est du même prix qu'au premier; heureux ceux
qui possèdent les meilleures. Les étrangers qui veulent aller à l'Opéra,
s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propriétaires de loges, sont
forcés d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge à louer.
Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqué de l'Opéra en
général, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais à quelle occasion.
Nous fûmes nous établir dans une loge appartenant à une dame qui eut la
bonté de me l'offrir, et de là nous pûmes voir parfaitement le bal.
Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune idée de rien de
semblable: d'après l'idée qu'on se forme assez généralement de la
gravité anglaise et de la gaîté française, si un étranger se trouvait
transporté tout à coup au milieu d'un de nos bals de l'Opéra, dont
l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le
plaisir se réduit à se promener, il n'hésiterait pas à se croire sous
les brumes de la Tamise, entouré de la gravité britannique, comme au
contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqué de Londres,
il pourrait se croire au milieu de ces Français réputés si gais, si
turbulens.
Dans un bal masqué, en Angleterre, chacun adopte un caractère, et doit
agir et parler en conséquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un
nombreux auditoire, la marchande de poissons promène son panier et offre
sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et étourdit tout le monde
avec sa cresselle; dans un coin on danse une écossaise, dans un autre on
walse, un peu plus loin une contredanse française; il résulte de cette
multiplicité d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mêlant
aux cris, aux discours des masques, forment un véritable charivari.
Ce bal dérangea singulièrement les idées que je m'étais formées de la
gravité des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent
beaucoup plus le plaisir que nous; peut-être que leurs efforts sont en
proportion de la peine qu'ils ont à le trouver: ils font beaucoup de
frais pour s'amuser et n'y réussissent pas toujours; de là, ce besoin de
changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints,
et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.
Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des
domestiques qui font ou défont nos paquets, et qui, en nous évitant tous
les pénibles détails, nous laissent jouir sans trouble de la beauté des
sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de
remarquable dans les villes que nous parcourons.
Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent
leur plaisir, il n'y en a que très-peu qui se servent de leur voiture;
les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir
ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui
ont tant de ce qu'ils appellent _comforts_, chez eux, puissent se
résigner à passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et
l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place.
Ce changement d'air leur paraît indispensable: c'est un préjugé établi
dans toute la nation, que ce changement est nécessaire à leur santé.
Nous autres Français qui souvent naissons, vivons et mourons à la même
place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arrivé
souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme
diligences, de plaindre de tout mon cœur les gens qui y sont entassés,
les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends très-bien que,
dans la nécessité de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit
heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par
plaisir, qu'on se condamne à se promener ainsi, c'est ce que je ne puis
concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que
d'appeler cela des voyages d'agrément: je les nommerais plutôt de
cruelles pénitences.
Dans un voyage que je fis postérieurement en Angleterre, je fus témoin
de toutes les scènes qui accompagnèrent le retour de la reine Caroline,
son séjour et sa mort.
On la nommait la reine de la canaille, et en vérité, rien ne lui allait
mieux que cette dénomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa
voiture fût environnée d'une foule immense de gens déguenillés, dont
l'aspect était vraiment effrayant.
Je pus observer, à son occasion, toute l'inconséquence du bas peuple,
et apprécier son suffrage tout ce qu'il vaut.
Lors de son arrivée à Londres, j'étais placée dans Saint-James-Street,
pour voir passer son cortége. Une boutique de caricatures occupait le
dessous de la fenêtre où j'étais; le vitrage était couvert de celles de
la reine et de Bergami; il y en avait de toutes sortes, et toutes faites
dans le but de la couvrir du plus profond mépris.
Je croyais à chaque instant que l'immense populace qui s'était portée
dans cette rue pour attendre le passage de sa reine chérie allait se
jeter sur cette boutique, et déchirer ces caricatures outrageantes pour
son idole; c'était une conséquence naturelle à prévoir; mais non, ces
caricatures, au contraire, les amusèrent beaucoup et les occupèrent
jusqu'au moment de l'arrivée de la reine: ils montaient sur les épaules
les uns des autres pour les mieux voir.
Lorsqu'elle passa, le plaisir qu'ils avaient trouvé à voir la
représentation de ses vices ne les empêcha pas de se retourner en
criant: _Caroline for ever!_ À entendre leurs acclamations, on eût pu
croire qu'en même temps qu'elle était la princesse la plus chérie, elle
était la plus digne de l'être.
Cet exemple doit apprendre aux souverains toute la valeur de ces
acclamations qu'ils aiment à entendre sur leur passage. Pendant son
séjour à Hammersmith, dans la maison de campagne qui avait été embellie
par la margrave d'Anspach, elle reçut les députations de toutes les
corporations des ouvriers de Londres, qui s'y rendirent en bateau sur la
Tamise. Curieuse de voir cette _cour_ si nombreuse et d'espèce si
nouvelle, j'y fus conduite par une personne de la maison de la reine,
qui me fit placer dans un salon à côté de celui où elle était, dont la
porte resta ouverte. Une seule dame et quatre hommes parmi lesquels se
trouvait l'alderman Hood, y étaient avec elle.
Sa parure se composait d'une robe de mousseline des Indes, brodée d'un
semis en or; cette robe était dans la forme ordinaire, mais un grand
schall de mousseline lamée, pareille, était attaché sur l'épaule d'un
côté, et passait de l'autre sous le bras, en se rattachant sous le sein.
Cette draperie, portée par une grande femme, eût eu assez de grâce; mais
la reine étant assez petite, et d'une taille très-épaisse, cette forme
de robe la faisait paraître encore plus grosse.
Elle était coiffée d'un turban de la même mousseline, qui cachait
entièrement ses cheveux, à l'exception de deux mèches en tire-bouchons,
qui paraissaient de chaque côté; mais ces mèches, qui étaient blondes,
et qui par conséquent ne lui appartenaient pas, contrastaient
désagréablement avec son teint, qui était celui d'une brune. L'ensemble
de sa figure et de sa personne n'avait rien de distingué. Un collier et
des boucles d'oreilles de diamans complétaient sa parure.
Chaque corporation, qui était débarquée dans le parc qui touche à la
Tamise, envoya des députés pour la complimenter et lui baiser la main;
le grand nombre de ces députés rendit cette cérémonie très-longue. On
conçoit qu'un ouvrier savetier, revêtu de ses habits du dimanche, était
charmé de pouvoir raconter qu'il avait été présenté à la reine et se
vanter de lui avoir baisé la main; aussi de ces processions se
succédèrent à Hammersmith jusqu'à ce qu'elle eût passé en revue toute la
populace. Celles qui présentaient les plus grotesques caricatures
étaient celles dont les femmes faisaient partie: voulant singer les
dames de la cour, qui en Angleterre portent beaucoup de plumes, elles
s'en couvraient la tête; ces plumes, longues d'une demi-aune, qui
menaçaient le ciel, complétaient leurs étranges parures.
Lorsque ces dames allaient faire leur cour à la reine, c'était toujours
en grand cortége: ordinairement tout un quartier se réunissait, on
prenait des voitures découvertes, pour en rendre les frais moins
dispendieux, on y faisait entrer autant de personnes que la voiture
pouvait en contenir, et par ce motif on s'y tenait presque toujours
debout.
Le coup d'œil de toutes ces femmes coiffées de leur forêt de plumes,
entassées dans ces voitures, dont plusieurs étaient à quatre chevaux,
valait la peine d'être vu.
Le jour de la députation en bateau, ces courtisans d'espèce nouvelle
détruisirent presque entièrement les arbustes qui se trouvaient dans le
parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils
arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore été admises
dans le parc, il est probable que bientôt il n'y serait pas resté un
arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je
méditais sur sa dégradation; je me disais que la nécessité de s'entourer
d'une cour si différente de celle qu'elle eût dû avoir, devait être pour
elle une bien forte punition de ses désordres.
Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y
assister: quand elle se présenta à six heures du matin dans la grande
galerie qu'on avait pratiquée extérieurement, pour conduire de
Westminster-Hall à Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa
qu'il avait reçu l'ordre de l'empêcher d'entrer; mais comme elle insista
pour passer plus loin, malgré leur respectueuse défense, on juge qu'ils
ne durent pas employer la force, ils baissèrent les pointes de leurs
épées, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins
galans, lui opposèrent une barrière insurmontable; force fut à elle de
retourner sur ses pas. Pour arriver à sa voiture, elle fut obligée de
parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des huées des
spectateurs qui couvraient les vastes amphithéâtres construits de chaque
côté. On criait qu'elle s'était levée trop matin, qu'elle devait
retourner près de Bergami, et mille autres choses du même genre. Le
dépit, la colère, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa
figure, qui fut bientôt couverte d'une extrême pâleur; ses lèvres
étaient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.
Je n'ai jamais douté que la maladie qui se manifesta en elle quelques
jours après, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la
révolution qu'elle dut éprouver dans ce moment d'humiliation; et je ne
conçois pas comment elle avait pu s'exposer à cette honte publique,
étant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer à
Westminster-Abbey.
J'avais vu son arrivée à Londres; j'avais été témoin des principales
circonstances qui avaient marqué son séjour dans cette ville; je voulus
assister à son enterrement.
Il faisait un temps déplorable, la pluie tombait par torrens. Je me
rendis dans New-Road, où le convoi devait passer; ce chemin tournant
autour de la ville avait été désigné, parce qu'on ne voulait pas qu'il
traversât les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux
désirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs
personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me fût arrivé si,
par suite de cette activité qui ne peut jamais me laisser stationnaire,
je n'avais donné l'ordre à mon cocher de quitter la première place que
j'avais choisie à Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce
fut précisément à cette place que je quittai que plusieurs personnes
furent tuées.
Celle où je m'arrêtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques
dangers. À peine ma voiture y était-elle arrivée que le convoi commença
à défiler; quelques escadrons de cavalerie le précédaient.
Le peuple, mécontent de ce qu'on fît passer le convoi hors de la ville,
accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que
je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils
étaient impassibles comme des soldats de marbre; mais à la fin,
quelques pierres ayant été mêlées à la boue, le casque d'un des
cavaliers en fut renversé, et quelques coups de plat de sabre furent
distribués autour d'eux.
À l'instant tout ce peuple se hâta de fuir. Ma voiture leur paraissant
apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le siége, la voiture,
disparurent sous la foule qui s'était précipitée dessus. Je manquai être
étouffée.
Heureusement le convoi, qui avait été arrêté un moment, ayant continué
sa route, nous nous trouvâmes dégagés. Ne voulant pas exposer plus
long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui était très-effrayée, je
donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'éloigner par
une rue transversale près de laquelle nous nous trouvions.
Cette précaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au
moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se
trouvait encore très-près de Tottenham Court-Road, où peu d'instans
après plusieurs personnes furent tuées.
Puisque je me suis éloignée de l'époque de mon premier voyage en
Angleterre, pour raconter quelques circonstances relatives à la reine,
qui ne se passèrent que bien des années après, je dirai un mot d'un
moment vraiment heureux pour moi dont je jouis vers le même temps 1821.
J'en fais mention ici pour que ceux de mes compatriotes qui iront en
Angleterre puissent se procurer le même plaisir.
Parmi les établissemens dignes de fixer l'attention des étrangers, la
brasserie de M. Meux me semble devoir tenir le premier rang.
Pour donner une idée de l'étendue, de l'importance de cet établissement,
je citerai une de ses moindres parties, celle des cuves pour recevoir la
bière: elles sont au nombre de quatre-vingts, et la plus petite, la
moins chère, coûte quatre mille livres sterling, ou cent mille francs de
notre monnaie.
Toutes les parties de cette vaste et magnifique brasserie reçoivent le
mouvement par une machine à vapeur. Lorsqu'après en avoir admiré tous
les détails, on me conduisit devant la petite roue dont l'effet était si
prodigieux, je demandai avec empressement le nom de l'inventeur. Il faut
aimer son pays comme moi, pour savoir tout le plaisir que j'éprouvai,
lorsque entourée de plusieurs Anglais, fiers avec raison de leurs talens
et de leur industrie, on me nomma un Français, M. Brunel. Cet homme si
justement apprécié, admiré en Angleterre, avait voulu consacrer ses
grands talens à sa patrie. Il fut repoussé par Bonaparte, et obligé de
porter son industrie et son génie parmi les Anglais.
La brasserie de M. Meux vaut à elle seule qu'on fasse le voyage de
Londres pour la voir.
Je reviens aux détails de mon premier voyage.