CHAPITRE VI.

Beauté des Anglaises.--Comparaison entre les Anglaises et les

Françaises.--Les enfans.--Les veuves.--Liberté des jeunes

filles.--Respect et froideur filiale.--Le poëte Shandy.--L'aïeul et

les petits-fils.--Autorité paternelle absolue en Angleterre.--Les

maisons de Londres.--Une ville de bourgeois.--Commodité et

tristesse.--Les salles de spectacle.--L'opéra italien à

Londres.--Un bal masqué.--Gaîté anglaise, gravité française.--Les

voyages.--Manie du changement chez les Anglais.--Les voyages

d'_agrément_.--La reine Caroline, _reine de la canaille_.--Bergami

et les caricatures.--La reine à Hammersmith.--L'alderman

Hood.--Costume et coiffure de la reine.--Les

corporations.--Équipage grotesque des dames de la cour de

Hammersmith.--Le parc de la reine dévasté par ses

_courtisans_.--Audace et humiliation de la reine au couronnement de

George IV.--Maladie et mort de la reine attribués à son

désappointement.--Convoi de la reine.--Patience des soldats anglais

mise à l'épreuve.--Insolence et poltronnerie de la

canaille.--Visite dans une brasserie.--M. Brunel, ingénieur.

EN général, les Anglaises sont parfaitement belles; ce n'est point sur

le petit nombre de celles qui voyagent et viennent sur le continent

qu'on doit former son opinion.

Mais qu'on aille un dimanche, dans une belle matinée de printemps, se

promener sur les beaux gazons de Kensington-Garden, sous ces ombrages si

beaux, si frais, c'est là qu'on prendra une opinion juste de la beauté

des femmes; leur toilette du matin, dépouillée de tous les ornemens dont

elles la surchargent le soir, qui la rendent souvent de mauvais goût,

est plus simple, est plus favorable à leur beauté.

Il existe une différence bien remarquable entre les Françaises et les

Anglaises. À la promenade des Tuileries, à dix pas, toutes les femmes

paraissent charmantes; leurs grâces, leur tournure, leur mise, l'éclat

de leurs yeux, les font paraître parfaitement jolies à distance; en

s'approchant ce n'est plus la même chose: sur dix souvent il n'y en a

pas une de véritablement jolie.

À Kensington-Garden, au contraire, à dix pas il n'y a pas une femme de

jolie, l'ensemble est sans grâces, la toilette de mauvais goût; mais

arrive-t-on jusqu'à elles on est étonné du charme de leur figure, de la

délicatesse de leurs traits, mais surtout, de la transparence de leur

peau, qui paraît encore plus belle au jour qu'aux lumières. Les enfans y

sont plus beaux que dans aucun autre pays. Il est vrai de dire qu'il

n'y en a pas où l'on s'en occupe autant; je ne sais quel auteur a dit

que les Anglaises ressemblaient aux animaux qui n'aiment leurs petits

qu'autant qu'ils ont besoin d'eux, et qui les méconnaissent dès qu'ils

peuvent se passer de leurs soins. Sans accorder tout-à-fait la justesse

de cette opinion, elle renferme bien pourtant quelque chose de vrai.

J'ai vu un grand nombre de veuves anglaises se remarier, oubliant

tout-à-fait les intérêts de leurs enfans; en France ces exemples sont

bien plus rares.

Il est assez commun en Angleterre de voir de jeunes demoiselles aller

passer plusieurs mois en visite chez des amies, et leur mère ne s'en

inquiéter nullement. C'est surtout parmi les hommes que je n'ai pas

trouvé cette confiance, cette intimité qui règne souvent entre un père

et ses fils; en Angleterre, une fois que ces derniers ont passé

l'enfance, et qu'ils atteignent la jeunesse, ils sont très-respectueux,

mais très-froids pour leurs parens; enfin je ne sais pourquoi, en

voyageant dans ce pays, je me suis rappelé cette horrible explication de

l'amour des grands-pères pour leurs petits-enfans qui a été donnée par

le poëte Shandy, qui prétend que les pères ne voient dans leurs enfans

que des héritiers avides, et que c'est à cette cause qu'on doit

attribuer l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils, parce qu'il

les regarde comme les ennemis de ses ennemis. S'il y a un pays au monde

où une pareille opinion ait pu prendre naissance, ce doit être en

Angleterre, quoiqu'en général je pense qu'en tous pays l'enfance est

l'époque de la vie qui inspire aux parens l'attachement le plus vif.

Si on voulait en analyser la cause, peut-être la trouverait-on dans

l'empire absolu qu'ils exercent alors sur leurs enfans; cet empire les

identifiant en quelque sorte avec eux-mêmes, leur inspire une sorte

d'intérêt pour toutes leurs actions, qui se perd lorsque ces enfans,

devenus libres de leurs pensées, de leur conduite, ne doivent plus leurs

succès qu'à eux-mêmes.

Serait-il donc vrai qu'il n'est pas un seul des sentimens qui font le

charme de notre existence qui soit tout-à-fait exempt d'égoïsme?...

D'autres causes peuvent aussi déterminer la préférence accordée à

l'enfance.

Le bonheur qu'on attend de ses enfans étant alors en espérance, il est

entouré de toutes les illusions qui suivent cette puissance décevante,

on jouit de ce qu'on a et de ce qu'on espère; mais quand les enfans

s'élancent dans la vie, où ils vont exister pour d'autres que ceux qui

les ont élevés, toutes ces illusions se perdent successivement, et le

sentiment qui attache les parens à leurs enfans n'est plus qu'une

affection raisonnable.

N'ayant jamais eu d'enfans, mon opinion, à cet égard, n'est que le fruit

de mes observations, et non de mon expérience personnelle; aussi je suis

bien loin de la donner comme autorité.

En arrivant à Londres, je fus frappée de la construction des maisons:

toutes ces petites portes me faisaient demander où étaient les maisons

des grands seigneurs; ne voyant partout que des habitations pour des

bourgeois, je voulais toujours chercher des hôtels comme les nôtres.

Après quelque séjour à Londres, je trouvai que, malgré la différence de

l'extérieur, quelques maisons offraient des habitations aussi belles

qu'élégantes.

Les rues de Londres sont belles, larges, bien alignées, garnies de

trottoirs qui les rendent très-commodes aux piétons. Ces rues sont

coupées par de belles places; la plupart renferment au milieu des

jardins charmans, entourés d'une grille dont la jouissance est commune à

tous les propriétaires du square. La construction des maisons en brique,

et la fumée du charbon de terre, donnent à Londres un aspect un peu

triste, particulièrement le soir. Personne ne se promène jamais après

son dîner; toutes les affaires se font le matin. On va au spectacle et

dans le monde, mais c'est en voiture qu'on s'y fait conduire; et comme

ce n'est jamais qu'un petit-nombre comparé à la population, il en

résulte que les rues, les places publiques, présentent un aspect fort

triste le soir.

Nos cafés brillans, qui offrent un point de réunion aux oisifs de toutes

les classes, sont inconnus à Londres; aussi les Anglais qui viennent à

Paris sont charmés de l'aspect animé de nos boulevards.

Les salles de spectacles sont toutes fort belles; les dames y allant

toujours en grande toilette, le coup d'œil de ces grandes réunions est

très-imposant. Une femme bien mise n'est pas exposée à se trouver (comme

cela arrive souvent à Paris) à côté d'une femme du peuple. Les loges,

particulièrement à l'Opéra, sont toutes généralement louées à l'année;

une loge du quatrième rang est du même prix qu'au premier; heureux ceux

qui possèdent les meilleures. Les étrangers qui veulent aller à l'Opéra,

s'ils n'ont pas la connaissance de quelques propriétaires de loges, sont

forcés d'aller au parterre; ils ne trouveraient pas une loge à louer.

Quoique la bonne compagnie n'aille point au bal masqué de l'Opéra en

général, je voulus en voir un qu'on donna je ne sais à quelle occasion.

Nous fûmes nous établir dans une loge appartenant à une dame qui eut la

bonté de me l'offrir, et de là nous pûmes voir parfaitement le bal.

Je fus surprise au dernier point, je n'avais aucune idée de rien de

semblable: d'après l'idée qu'on se forme assez généralement de la

gravité anglaise et de la gaîté française, si un étranger se trouvait

transporté tout à coup au milieu d'un de nos bals de l'Opéra, dont

l'aspect est rendu si triste par les dominos noirs, et dont tout le

plaisir se réduit à se promener, il n'hésiterait pas à se croire sous

les brumes de la Tamise, entouré de la gravité britannique, comme au

contraire, si on le ramenait subitement dans un bal masqué de Londres,

il pourrait se croire au milieu de ces Français réputés si gais, si

turbulens.

Dans un bal masqué, en Angleterre, chacun adopte un caractère, et doit

agir et parler en conséquence: l'avocat plaide une cause au milieu d'un

nombreux auditoire, la marchande de poissons promène son panier et offre

sa marchandise, le watchman porte sa lanterne et étourdit tout le monde

avec sa cresselle; dans un coin on danse une écossaise, dans un autre on

walse, un peu plus loin une contredanse française; il résulte de cette

multiplicité d'orchestres une discordance, un bruit qui, en se mêlant

aux cris, aux discours des masques, forment un véritable charivari.

Ce bal dérangea singulièrement les idées que je m'étais formées de la

gravité des Anglais. Au reste, j'ai cru remarquer qu'ils recherchent

beaucoup plus le plaisir que nous; peut-être que leurs efforts sont en

proportion de la peine qu'ils ont à le trouver: ils font beaucoup de

frais pour s'amuser et n'y réussissent pas toujours; de là, ce besoin de

changer de place, dont les Anglais de toutes les classes sont atteints,

et qui les porte sans cesse d'un lieu dans un autre.

Sans doute voyager est un plaisir quand on a une bonne voiture, des

domestiques qui font ou défont nos paquets, et qui, en nous évitant tous

les pénibles détails, nous laissent jouir sans trouble de la beauté des

sites qui se trouvent sur notre passage, ou de ce qu'il y a de

remarquable dans les villes que nous parcourons.

Mais parmi le grand nombre d'Anglais voyageant pour ce qu'ils appellent

leur plaisir, il n'y en a que très-peu qui se servent de leur voiture;

les autres ont le courage de s'entasser dans des diligences et de courir

ainsi le monde d'auberge en auberge. Je ne puis concevoir qu'eux, qui

ont tant de ce qu'ils appellent _comforts_, chez eux, puissent se

résigner à passer un quart de leur vie dans ces tristes voitures, et

l'autre quart dans des auberges; le tout pour changer d'air et de place.

Ce changement d'air leur paraît indispensable: c'est un préjugé établi

dans toute la nation, que ce changement est nécessaire à leur santé.

Nous autres Français qui souvent naissons, vivons et mourons à la même

place, nous trouvons ce besoin fort extraordinaire. Il m'est arrivé

souvent, en rencontrant de ces grandes et lourdes masses, qu'on nomme

diligences, de plaindre de tout mon cœur les gens qui y sont entassés,

les trouvant les plus malheureux du monde. Je comprends très-bien que,

dans la nécessité de se transporter d'un lieu dans un autre, on soit

heureux de trouver ces voitures. Mais que ce soit par choix, par

plaisir, qu'on se condamne à se promener ainsi, c'est ce que je ne puis

concevoir. Il me semble que c'est intervertir le sens des mots que

d'appeler cela des voyages d'agrément: je les nommerais plutôt de

cruelles pénitences.

Dans un voyage que je fis postérieurement en Angleterre, je fus témoin

de toutes les scènes qui accompagnèrent le retour de la reine Caroline,

son séjour et sa mort.

On la nommait la reine de la canaille, et en vérité, rien ne lui allait

mieux que cette dénomination. Elle ne paraissait jamais sans que sa

voiture fût environnée d'une foule immense de gens déguenillés, dont

l'aspect était vraiment effrayant.

Je pus observer, à son occasion, toute l'inconséquence du bas peuple,

et apprécier son suffrage tout ce qu'il vaut.

Lors de son arrivée à Londres, j'étais placée dans Saint-James-Street,

pour voir passer son cortége. Une boutique de caricatures occupait le

dessous de la fenêtre où j'étais; le vitrage était couvert de celles de

la reine et de Bergami; il y en avait de toutes sortes, et toutes faites

dans le but de la couvrir du plus profond mépris.

Je croyais à chaque instant que l'immense populace qui s'était portée

dans cette rue pour attendre le passage de sa reine chérie allait se

jeter sur cette boutique, et déchirer ces caricatures outrageantes pour

son idole; c'était une conséquence naturelle à prévoir; mais non, ces

caricatures, au contraire, les amusèrent beaucoup et les occupèrent

jusqu'au moment de l'arrivée de la reine: ils montaient sur les épaules

les uns des autres pour les mieux voir.

Lorsqu'elle passa, le plaisir qu'ils avaient trouvé à voir la

représentation de ses vices ne les empêcha pas de se retourner en

criant: _Caroline for ever!_ À entendre leurs acclamations, on eût pu

croire qu'en même temps qu'elle était la princesse la plus chérie, elle

était la plus digne de l'être.

Cet exemple doit apprendre aux souverains toute la valeur de ces

acclamations qu'ils aiment à entendre sur leur passage. Pendant son

séjour à Hammersmith, dans la maison de campagne qui avait été embellie

par la margrave d'Anspach, elle reçut les députations de toutes les

corporations des ouvriers de Londres, qui s'y rendirent en bateau sur la

Tamise. Curieuse de voir cette _cour_ si nombreuse et d'espèce si

nouvelle, j'y fus conduite par une personne de la maison de la reine,

qui me fit placer dans un salon à côté de celui où elle était, dont la

porte resta ouverte. Une seule dame et quatre hommes parmi lesquels se

trouvait l'alderman Hood, y étaient avec elle.

Sa parure se composait d'une robe de mousseline des Indes, brodée d'un

semis en or; cette robe était dans la forme ordinaire, mais un grand

schall de mousseline lamée, pareille, était attaché sur l'épaule d'un

côté, et passait de l'autre sous le bras, en se rattachant sous le sein.

Cette draperie, portée par une grande femme, eût eu assez de grâce; mais

la reine étant assez petite, et d'une taille très-épaisse, cette forme

de robe la faisait paraître encore plus grosse.

Elle était coiffée d'un turban de la même mousseline, qui cachait

entièrement ses cheveux, à l'exception de deux mèches en tire-bouchons,

qui paraissaient de chaque côté; mais ces mèches, qui étaient blondes,

et qui par conséquent ne lui appartenaient pas, contrastaient

désagréablement avec son teint, qui était celui d'une brune. L'ensemble

de sa figure et de sa personne n'avait rien de distingué. Un collier et

des boucles d'oreilles de diamans complétaient sa parure.

Chaque corporation, qui était débarquée dans le parc qui touche à la

Tamise, envoya des députés pour la complimenter et lui baiser la main;

le grand nombre de ces députés rendit cette cérémonie très-longue. On

conçoit qu'un ouvrier savetier, revêtu de ses habits du dimanche, était

charmé de pouvoir raconter qu'il avait été présenté à la reine et se

vanter de lui avoir baisé la main; aussi de ces processions se

succédèrent à Hammersmith jusqu'à ce qu'elle eût passé en revue toute la

populace. Celles qui présentaient les plus grotesques caricatures

étaient celles dont les femmes faisaient partie: voulant singer les

dames de la cour, qui en Angleterre portent beaucoup de plumes, elles

s'en couvraient la tête; ces plumes, longues d'une demi-aune, qui

menaçaient le ciel, complétaient leurs étranges parures.

Lorsque ces dames allaient faire leur cour à la reine, c'était toujours

en grand cortége: ordinairement tout un quartier se réunissait, on

prenait des voitures découvertes, pour en rendre les frais moins

dispendieux, on y faisait entrer autant de personnes que la voiture

pouvait en contenir, et par ce motif on s'y tenait presque toujours

debout.

Le coup d'œil de toutes ces femmes coiffées de leur forêt de plumes,

entassées dans ces voitures, dont plusieurs étaient à quatre chevaux,

valait la peine d'être vu.

Le jour de la députation en bateau, ces courtisans d'espèce nouvelle

détruisirent presque entièrement les arbustes qui se trouvaient dans le

parc; ils montaient sur des arbres qui se brisaient sous leur poids, ils

arrachaient les fleurs. Si ces processions eussent encore été admises

dans le parc, il est probable que bientôt il n'y serait pas resté un

arbre. Pendant que la reine recevait les hommages de cette multitude, je

méditais sur sa dégradation; je me disais que la nécessité de s'entourer

d'une cour si différente de celle qu'elle eût dû avoir, devait être pour

elle une bien forte punition de ses désordres.

Je la vis au couronnement du roi, lors de ses tentatives pour y

assister: quand elle se présenta à six heures du matin dans la grande

galerie qu'on avait pratiquée extérieurement, pour conduire de

Westminster-Hall à Westminster-Abbey, le poste des officiers lui observa

qu'il avait reçu l'ordre de l'empêcher d'entrer; mais comme elle insista

pour passer plus loin, malgré leur respectueuse défense, on juge qu'ils

ne durent pas employer la force, ils baissèrent les pointes de leurs

épées, elle passa; mais un peu plus loin, une foule de constables, moins

galans, lui opposèrent une barrière insurmontable; force fut à elle de

retourner sur ses pas. Pour arriver à sa voiture, elle fut obligée de

parcourir un espace de la galerie assez long, au milieu des huées des

spectateurs qui couvraient les vastes amphithéâtres construits de chaque

côté. On criait qu'elle s'était levée trop matin, qu'elle devait

retourner près de Bergami, et mille autres choses du même genre. Le

dépit, la colère, tous les sentimens d'irritation se peignaient sur sa

figure, qui fut bientôt couverte d'une extrême pâleur; ses lèvres

étaient tremblantes; ce fut avec peine qu'elle atteignit sa voiture.

Je n'ai jamais douté que la maladie qui se manifesta en elle quelques

jours après, et qui l'emporta au tombeau, n'ait pris sa cause dans la

révolution qu'elle dut éprouver dans ce moment d'humiliation; et je ne

conçois pas comment elle avait pu s'exposer à cette honte publique,

étant parfaitement instruite qu'on ne la laisserait pas entrer à

Westminster-Abbey.

J'avais vu son arrivée à Londres; j'avais été témoin des principales

circonstances qui avaient marqué son séjour dans cette ville; je voulus

assister à son enterrement.

Il faisait un temps déplorable, la pluie tombait par torrens. Je me

rendis dans New-Road, où le convoi devait passer; ce chemin tournant

autour de la ville avait été désigné, parce qu'on ne voulait pas qu'il

traversât les rues de Londres. Cet ordre se trouvant en opposition aux

désirs de la populace, il s'ensuivit des rixes dans lesquelles plusieurs

personnes perdirent la vie; c'est probablement ce qui me fût arrivé si,

par suite de cette activité qui ne peut jamais me laisser stationnaire,

je n'avais donné l'ordre à mon cocher de quitter la première place que

j'avais choisie à Tottenham Court-Road, pour aller un peu plus loin: ce

fut précisément à cette place que je quittai que plusieurs personnes

furent tuées.

Celle où je m'arrêtai un peu plus loin ne fut pas exempte de quelques

dangers. À peine ma voiture y était-elle arrivée que le convoi commença

à défiler; quelques escadrons de cavalerie le précédaient.

Le peuple, mécontent de ce qu'on fît passer le convoi hors de la ville,

accablait les soldats d'injures et les couvrait de boue. C'est alors que

je pus admirer la discipline et la patience des soldats anglais; ils

étaient impassibles comme des soldats de marbre; mais à la fin,

quelques pierres ayant été mêlées à la boue, le casque d'un des

cavaliers en fut renversé, et quelques coups de plat de sabre furent

distribués autour d'eux.

À l'instant tout ce peuple se hâta de fuir. Ma voiture leur paraissant

apparemment un abri, en une seconde les chevaux, le siége, la voiture,

disparurent sous la foule qui s'était précipitée dessus. Je manquai être

étouffée.

Heureusement le convoi, qui avait été arrêté un moment, ayant continué

sa route, nous nous trouvâmes dégagés. Ne voulant pas exposer plus

long-temps une dame qui m'accompagnait, et qui était très-effrayée, je

donnai l'ordre de ne pas attendre la fin du convoi, et de s'éloigner par

une rue transversale près de laquelle nous nous trouvions.

Cette précaution de ma part nous sauva, sinon d'un grand danger, au

moins d'un spectacle effrayant, car la place que nous quittions se

trouvait encore très-près de Tottenham Court-Road, où peu d'instans

après plusieurs personnes furent tuées.

Puisque je me suis éloignée de l'époque de mon premier voyage en

Angleterre, pour raconter quelques circonstances relatives à la reine,

qui ne se passèrent que bien des années après, je dirai un mot d'un

moment vraiment heureux pour moi dont je jouis vers le même temps 1821.

J'en fais mention ici pour que ceux de mes compatriotes qui iront en

Angleterre puissent se procurer le même plaisir.

Parmi les établissemens dignes de fixer l'attention des étrangers, la

brasserie de M. Meux me semble devoir tenir le premier rang.

Pour donner une idée de l'étendue, de l'importance de cet établissement,

je citerai une de ses moindres parties, celle des cuves pour recevoir la

bière: elles sont au nombre de quatre-vingts, et la plus petite, la

moins chère, coûte quatre mille livres sterling, ou cent mille francs de

notre monnaie.

Toutes les parties de cette vaste et magnifique brasserie reçoivent le

mouvement par une machine à vapeur. Lorsqu'après en avoir admiré tous

les détails, on me conduisit devant la petite roue dont l'effet était si

prodigieux, je demandai avec empressement le nom de l'inventeur. Il faut

aimer son pays comme moi, pour savoir tout le plaisir que j'éprouvai,

lorsque entourée de plusieurs Anglais, fiers avec raison de leurs talens

et de leur industrie, on me nomma un Français, M. Brunel. Cet homme si

justement apprécié, admiré en Angleterre, avait voulu consacrer ses

grands talens à sa patrie. Il fut repoussé par Bonaparte, et obligé de

porter son industrie et son génie parmi les Anglais.

La brasserie de M. Meux vaut à elle seule qu'on fasse le voyage de

Londres pour la voir.

Je reviens aux détails de mon premier voyage.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 248 / 456 题