CHAPITRE III.

Madame Récamier.--Concert chez madame Récamier.--Madame Regnault de

Saint-Jean d'Angély et madame Michel.--M. Adrien de

Montmorency.--Une journée chez madame Récamier, à

Clichy-la-Garenne.--Une messe dans l'église de Clichy.--Fox, lord

et lady Holland, Erskine, le général Bernadotte, Adair et le

général Moreau chez madame Récamier.--MM. de Narbonne, Em. Dupaty,

de Longchamp, de Lamoignon, Mathieu de Montmorency.--Un moment

d'embarras.--Présentation.--Déjeuner; entretien de l'auteur avec M.

Adair.--Conversation de Fox et de Moreau.--Modestie et amabilité de

Moreau.--Moreau destiné par sa famille à la profession

d'avocat.--La Harpe, lord Erskine et M. de Narbonne.--Eugène

Beauharnais et M. Philippe de Ségur.--Invitation d'Eugène à Fox, de

la part de Joséphine.--Romance de Plantade, chantée par madame

Récamier.--La duchesse de Gordon et lady Georgiana, sa fille.--La

belle Anglaise.--Lecture du _Séducteur amoureux._--Le _Diou de la

danse_.--Madame Récamier, mademoiselle de Crigny et lady Georgiana,

élèves de Vestris.--Gavotte et ravissement de Vestris.--Promenade

au bois de Boulogne.--M. Récamier.--MM. Degerando et Camille

Jordan.--Le sauvage de l'Aveyron, et M. Yzard, son

gouverneur.--Habitudes du sauvage indomptables.--Insensibilité et

gloutonnerie.--Escapade.--Le sauvage en liberté.--Chasse et

reprise.--Le sauvage en jupon.--Querelle entre La Harpe et

Lalande.--Goût de celui-ci pour les araignées.--MM. de Cobentzel;

MM. de Berckeim et Dolgorouki.--Douleur et folie.--Promenade dans

le village.--Noce et bal champêtres à la guinguette de

Clichy.--Madame de Staël, madame Viotte, le général Marmont, le

marquis de Luchésini.--_Agar au désert_, scènes dramatiques jouées

par madame de Staël et madame Récamier.--Talent dramatique de

madame de Staël.--Romance de madame Viotte.--M. de Cobentzel dans

les _crispins_.--Souper.--Opinion de M. de Cobentzel sur les divers

repas.

EN publiant les souvenirs d'une jeunesse imprudente, en peignant les

dangers d'une trop grande indépendance, j'aime à offrir l'exemple d'une

femme belle, riche, entourée de toutes les séductions, qui a vu se

briser devant elle les poignards de la calomnie; aucun n'a jamais pu

l'atteindre.

Madame Récamier est un exemple rare à citer; non pas que la calomnie

l'ait toujours épargnée; mais ne faut-il pas que l'envie ait un

aliment? Heureuse la femme contre laquelle le monstre se contente de

lancer quelques traits sans portée!

Madame Récamier me fut présentée par M. de Narbonne; je la reçus

quelquefois chez moi et je fus invitée à quelques-unes de ses

assemblées. M. Récamier venait d'acheter l'hôtel de M. Necker. Ce fut le

premier hiver où madame Récamier reçut, et sa maison fut de suite la

plus brillante de cette époque.

Il n'était aucune personne distinguée ou par sa naissance ou par quelque

talent qui n'enviât la faveur d'être admise chez elle. Mais cet

empressement rendait sa société un peu trop nombreuse; la société de ce

temps, au reste, était souvent un tout dont les parties n'avaient pas

d'analogie entre elles, et ces assemblées étaient un peu comme l'habit

d'Arlequin, composé de pièces rapportées.

Je citerai un concert auquel je fus invitée. Le jour en avait été assez

mal choisi, car les acteurs de ce concert étaient ceux de l'Opéra. Il

fallut attendre la fin du spectacle, attendre que les chanteurs fussent

reposés, que leur toilette fût terminée; en sorte que ce concert

commença lorsque raisonnablement chacun eût dû se retirer. Je ne

parlerai pas de la musique, car, fatiguée d'être restée en cercle depuis

dix heures jusqu'à minuit et demi, je fus heureuse de m'échapper dans

l'instant de mouvement occasioné par l'arrivée des chanteurs.

Je ne connais rien de si froid que les réunions qui précèdent un concert

qui se fait attendre. Ce même jour le grand salon de madame Récamier

était occupé par un cercle immense de femmes qui pour la plupart ne se

connaissaient pas, et n'avaient par conséquent aucun élément de

conversation entre elles. Les hommes plus heureux étaient tous dans le

salon qui précédait, et ce n'était qu'un très-petit nombre qui osait de

temps en temps traverser cet immense aréopage féminin pour s'approcher

de quelques-unes de nous. Placée entre madame Regnault de

Saint-Jean-d'Angély, et madame Michel, qui venait de se marier, ne

connaissant ni l'une ni l'autre de ces dames, je fus réduite à écouter

la causerie qu'elles commencèrent, quoique je me trouvasse en tiers

entre elles. En vérité on aurait pu dire de cette conversation ce qu'on

dirait d'un moulin qui irait à vide: j'entends le bruit, mais où est la

farine? Adrien de Montmorency s'approcha de moi quelques instans, et fit

à madame Michel son compliment sur son mariage. Ce persiflage, cette

moquerie fine et spirituelle qu'on trouve souvent dans sa conversation,

m'amusèrent un moment de cette longue soirée.

Après avoir parlé d'une grande réunion chez madame Récamier à Paris, je

donnerai le détail d'une journée passée à Clichy-la-Garenne le printemps

suivant, dans le château qu'elle habitait. Ce château appartenait

autrefois au duc de Lévis. La France jouissait alors d'un de ces courts

momens de repos que devaient bientôt interrompre des guerres longues et

cruelles dans leur cours comme dans leurs résultats.

La paix au dehors, le gouvernement se montrait moins sévère au dedans

pour l'observation des lois contre les émigrés. Tout annonçait pour

l'Europe un avenir plus heureux. Les fêtes se succédaient; elles ne

furent jamais aussi nombreuses, aussi brillantes qu'à cette époque.

Celle dont je voudrais consacrer le souvenir semblait une véritable

féerie. C'était dans ce lieu qu'il fallait voir madame Récamier; c'était

à la campagne, au milieu des pauvres qu'elle habillait, qu'elle

soignait, qu'on pouvait connaître son âme, plus parfaite encore que

l'enveloppe charmante qui la renfermait. Je savais que ce jour-là il

devait y avoir un grand nombre de personnes célèbres de la France et de

l'Angleterre; je me décidai à y aller de très-bonne heure, j'arrivai à

dix heures. Cette journée, destinée au plaisir, avait commencé, comme

toutes les autres, pour madame Récamier, par l'accomplissement d'un

devoir; elle était allée entendre la messe à l'église du village, avec

madame Bernard, sa mère, et M. de La Harpe. Lorsque j'arrivai, elle en

revenait, et nous demanda la permission d'aller s'habiller. J'allai

pendant ce temps visiter l'église de Clichy, qui venait, comme toutes

les autres, d'être rouverte aux fidèles, et qui attestait encore la

fureur et le vandalisme révolutionnaires. Le club y avait tenu ses

séances; elle avait ensuite servi d'asile aux pauvres; quelques fenêtres

gothiques rappelaient seules sa destination primitive. L'autel n'avait

encore pour ornemens que des fleurs; le prêtre qui célébra les saints

mystères avait échappé par miracle aux massacres de l'Abbaye du 3

septembre. Le seul ornement sacré qui décorât l'église était un tableau

représentant la bénédiction donnée par le père Lenfant aux prisonniers

de l'Abbaye, tableau que madame Récamier avait fait exécuter d'après le

récit du vénérable curé.

Revenue dans le salon, j'y trouvai M. de Narbonne, Camille Jordan, le

général Junot et le général Bernadotte. Bientôt après arrivèrent Talma,

et M. de Longchamps qui devait lire le _Séducteur amoureux_, pièce sur

laquelle il désirait avoir l'opinion de M. de La Harpe, avant de la

donner au comité du Théâtre-Français.

Nous vîmes ensuite arriver MM. de Lamoignon, Adrien et Mathieu de

Montmorency, dont les noms illustres avaient cessé d'être pour eux une

sentence de mort, et qui, ressuscitant en quelque sorte du milieu des

ruines de la révolution, apportaient au nouveau régime leur élégance de

mœurs, et ces formes françaises, qui appartenaient exclusivement

autrefois à leurs nobles aïeux.

Enfin, arriva le général Moreau, et quelques momens après parurent M.

Fox, lord et lady Holland, M. Erskine et M. Adair. Ainsi se trouvaient

réunis des hommes de l'ancienne et de la nouvelle France, et des

étrangers qui ne se connaissaient la plupart que de nom. Ils

s'observaient avant de parler, et, malgré le talent de M. Narbonne pour

animer et varier une conversation, ils étaient tous plus embarrassés les

uns que les autres. Par bonheur pour eux, madame Récamier rentra

bientôt. Elle s'avança vers M. Fox, et lui dit avec cette grâce qui la

distingue si particulièrement: «Je suis heureuse, monsieur, d'avoir

l'honneur de recevoir chez moi un homme qui n'est pas moins estimé en

France qu'admiré en Angleterre: me permettrez-vous, ainsi que lord et

lady Holland, de vous présenter mes amis?» Elle nomma alors toutes les

personnes présentes, faisant quelque allusion au talent particulier de

chacune, et bientôt la conversation devint générale.

Le déjeuner fut annoncé. Madame Bernard faisait les honneurs de la table

de sa fille; madame Récamier était assise auprès de Fox et de Moreau,

qui semblaient être tous les deux parfaitement à leur aise. Pour moi, un

heureux hasard me plaça à côté de M. Adair, qui me transporta avec lui

dans toutes les parties de l'Angleterre, d'une façon si piquante, et par

des descriptions si animées, qu'il fit naître en moi un vif désir de

connaître ce pays. Ce fut peu de temps après ce déjeuner, que je partis

pour Londres. M. Adair parlait de son illustre ami avec un enthousiasme

qui partait évidemment du cœur. Ses remarques sur les affaires de la

France étaient si profondes et si judicieuses, que je ne pouvais trop

admirer un politique qui connaissait si bien les hommes et les choses.

On ne s'attend pas que je rapporte mot pour mot toutes les choses

ingénieuses et remarquables qui furent dites pendant deux heures que

dura le déjeuner. On parla guerre et politique, littérature et

beaux-arts. On compara l'Angleterre et la France; on essaya de

caractériser le mérite respectif de chacun des deux peuples.

Fox et Moreau attirèrent surtout l'attention. On aurait dit deux amis

qui se retrouvaient après une longue absence. Le premier joignait à

l'esprit le plus aimable une grande verve de conversation et une gaîté

franche et entraînante. Le second, simple et modeste, donnait son

opinion avec tant de réserve, et il écoutait avec une complaisance si

attentive, qu'il n'aurait pas eu besoin de sa brillante réputation pour

le faire chérir de tous ceux qui l'approchèrent. Il dit avec une

simplicité charmante à Erskine, qui venait de nous faire un éloquent

précis de la cause de Thomas Payne, qu'il avait défendue sans succès:

«J'aurais dû être aussi avocat, c'était le désir de ma famille; si je

suis militaire, je dois m'en prendre en partie à la fortune et en partie

à mes goûts; mais on est si peu maître du rôle qu'on jouera dans le

monde, que ce n'est qu'à la fin de sa carrière qu'on peut réellement

regretter son choix ou s'en applaudir.»

M. de La Harpe était assis auprès d'Erskine; tous les deux

s'interrogeaient et se répondaient souvent, nous amusant par des

saillies qui ne tarissaient pas. Lorsque M. de Narbonne tentait de

rendre la conversation générale, chacun des convives cherchait à la

fixer sur quelque point de l'histoire des autres. C'est ainsi que tour à

tour on mit sur le tapis, on analysa et on applaudit la retraite fameuse

de Moreau, les adresses de Fox au roi pour forcer Pitt à faire la paix;

les discours d'Erskine sur le jury; l'administration de M. de Narbonne;

le Cours de littérature de La Harpe; la vie publique et privée de

Montmorency; la bravoure de Junot; les vers de Dupaty, etc.

Le café venait d'être servi lorsque nous entendîmes dans la cour un

bruit de chevaux, et un instant après on annonça Eugène Beauharnais et

son ami Philippe de Ségur. Jeune et vif, brillant de sa propre gloire et

du reflet de celle de son beau-père, Eugène n'était nullement enivré de

sa belle position. Vous pouviez aisément reconnaître, sous l'élégant

uniforme des guides, le même jeune homme qui, quelques années

auparavant, était apprenti menuisier, dans l'espoir peut-être d'aider un

jour de son travail sa mère et sa sœur, et qui, dans un court espace de

temps, transporté des plaines de l'Italie conquise aux pieds des

Pyramides, était devenu le fils adoptif de l'homme qui attirait sur lui

les yeux de toute l'Europe. S'avançant d'un air aimable vers madame

Récamier, il la pria de vouloir bien lui permettre de témoigner son

regret d'être arrivé si tard à une fête à laquelle il lui avait été si

agréable d'être invité. Ensuite, s'approchant de M. Fox: «Je me flatte,

dit-il, que je pourrai bientôt me dédommager auprès de vous, Monsieur,

car je suis chargé par ma mère de vous accompagner à la Malmaison, et je

ne précède que de quelques minutes les voitures qui doivent vous y

conduire avec vos amis, aussitôt que vous pourrez vous arracher au

charme qui vous arrête ici. J'aurai beaucoup de plaisir à vous servir de

guide.» Il présenta alors M. de Ségur aux voyageurs; et touchant la main

aux personnes de la société qu'il connaissait, il s'assit à table comme

un soldat habitué aux repas précipités du premier consul. Quelques

momens après nous nous levâmes, et la société se dispersa, chacun

choisissant ses compagnons d'après son goût ou le hasard pour aller

faire une courte promenade dans le parc. C'était autour de Fox et de

madame Récamier que s'était formé le groupe le plus nombreux; mais

bientôt Moreau s'empara seul de M. Fox, en le prenant sous le bras

jusqu'au château.

En entrant dans le salon, madame Récamier désira donner aux illustres

étrangers réunis chez elle, le plaisir d'entendre déclamer Talma. On

sait à quel point cet admirable acteur pouvait se passer du prestige de

la scène. Madame Récamier, par une attention ingénieuse, demanda de

préférence des scènes imitées de Shakespeare. Talma commença par une

scène d'_Othello_, et, comme dit si bien madame de Staël, il lui

suffisait de passer sa main dans ses cheveux, et de froncer le sourcil

pour être le Maure de Venise. La terreur saisissait à deux pas de lui,

comme si toutes les illusions du théâtre l'avait environné. Il dit

ensuite, à la prière de madame Récamier, le récit de Macbeth:

Par des mots inconnus, ces êtres monstrueux

S'appelaient tour à tour, s'applaudissaient entr'eux,

S'approchaient, me montraient avec un rire farouche.

Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche.

Je leur parle, et dans l'ombre ils s'échappent soudain,

L'un avec un poignard, l'autre un spectre à la main;

L'autre d'un long serpent serrait son corps livide:

Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide,

Et tous trois dans les airs, en fuyant loin de moi,

M'ont laissé pour adieu ces mots: _Tu seras roi_.

La voix basse et mystérieuse de l'acteur, en prononçant ces vers, la

manière dont il plaçait son doigt sur sa bouche comme la statue du

Silence, son regard qui s'altérait pour exprimer un souvenir horrible et

repoussant; tout était combiné pour peindre un merveilleux, nouveau sur

notre théâtre, et dont aucune tradition ne pouvait donner l'idée. Il est

impossible de ne pas confondre dans le même souvenir le récit fait par

Talma, et la manière si frappante dont madame de Staël en a parlé.

Talma, après avoir charmé tous ceux qui étaient présens, partit pour une

répétition à laquelle il était attendu. Les Anglais surtout ne pouvaient

se lasser d'admirer les intentions de leur grand tragique, rendues

ainsi par la double interprétation de Ducis et de Talma.

Après le départ de Talma, on fit de la musique; Nadermann et Frédéric

exécutèrent un duo; on pria madame Récamier de chanter; elle se mit à sa

harpe et chanta, en s'accompagnant, une jolie romance de Plantade.

Est-il besoin que j'ajoute qu'on fut ravi de la voix de madame Récamier?

«En si agréable compagnie le temps passe vite.» Cette remarque fut faite

par M. de Ségur, qui ajouta que les voitures du premier consul

attendaient depuis une heure dans l'avenue. On se sépara: M. Fox et ses

amis prirent congé de la _belle châtelaine_. Eugène et M. de Ségur

suivirent MM. Fox et Adair.

Nous nous entretenions de nos hôtes anglais, lorsqu'on annonça la

duchesse de Gordon et sa fille lady Georgiana, aujourd'hui duchesse de

Bedford. La duchesse de Gordon était d'une aimable affabilité; mais

quelques mots français, qu'elle estropiait avec l'accent anglais,

contribuèrent peut-être autant à sa réputation que son rang. Qui n'a pas

entendu vanter la beauté de sa fille? L'air virginal de cette _belle

Anglaise_, la douceur et le charme de ses yeux et de ses traits, lui

attiraient des hommages universels.

Ces dames entrèrent au moment où M. de Longchamp s'apprêtait à nous lire

sa pièce; elles demandèrent à faire partie de notre aréopage, et

l'auteur commença. Nous fûmes charmés de sa jolie comédie, et M. de La

Harpe lui-même, juge ordinairement sévère, fit ses complimens à

l'auteur. Il était occupé à commenter quelques scènes, lorsque la poésie

fut obligée de faire place à une autre muse.

Le personnage nouveau qui survint n'était rien moins que M. Vestris, le

fils du _diou de la danse_. Il venait faire répéter à madame Récamier

une gavotte qu'il avait composée l'hiver précédent pour elle et

mademoiselle de Goigny[50]. Cette gavotte devait être dansée le

lendemain, à un bal chez la duchesse de Gordon, par madame Récamier et

lady Georgiana. Il ne pouvait être question de renvoyer un maître tel

que Vestris. Les dames consentirent à répéter la gavotte devant nous;

elle fut dansée au son de la harpe et du cor.

Jamais nymphes plus légères ne charmèrent des yeux mortels. Madame

Récamier, le tambourin à la main, l'élevait au dessus de sa tête à

chaque pas, avec une grâce toujours nouvelle, pendant que lady

Georgiana, qui, au lieu d'un tambourin, avait pris un schall, semblait,

bayadère plus timide, vouloir s'en servir comme d'un voile. Il y avait

dans ses attitudes ce mélange d'abandon et de pudeur qui embellit encore

les formes les plus belles; ses charmes à demi cachés ou à demi révélés

sous les ondulations du flexible tissu; ses yeux, tour à tour baissés ou

lançant un regard furtif, tout en elle était une séduction; mais les

mouvemens et les poses variées de madame Récamier parvenaient encore à

distraire les yeux les plus occupés de la danse de lady Georgiana, et il

y avait surtout dans son sourire un charme qui faisait pencher les

suffrages de son côté. Au milieu de l'enthousiasme général, on

remarquait encore l'extase du bon Vestris, qui semblait attribuer toute

cette poésie de formes et de mouvemens, d'expressions et d'attitudes,

aux seules inspirations de _son génie_.

Après ce ballet ravissant et imprévu, la duchesse de Gordon, madame

Récamier et moi partîmes pour le bois de Boulogne.

La promenade fut courte; mais quelques instans suffirent pour nous faire

connaître dans lady Georgiana une femme qui, aux grâces et à la beauté,

joignait un esprit plein de charmes et une véritable instruction.

L'heure du dîner était si peu éloignée, que nous priâmes la duchesse de

nous ramener sans retard à Clichy. En nous quittant, elle nous invita au

bal qu'elle devait donner le lendemain à l'hôtel de Richelieu, où elle

avait ses appartemens.

Au moment où nous rentrions au château, cinq heures sonnaient; c'était

l'heure où le dîner était toujours sur la table, car M. Récamier aimait

la ponctualité autant pour lui-même que pour les amis qu'il recevait.

Nous le trouvâmes entouré, entre autres convives, de M. de Lalande,

l'astronome, et de MM. Degerando et Camille Jordan: M. Degerando est

connu par ses écrits sur la philosophie; dans ses relations de société

c'est un philanthrope, et par ce mot, auquel on a donné tant de sens

divers depuis qu'il existe, je veux dire un philosophe aimable. Camille

Jordan, homme de bien dans sa vie politique, éloge rare de nos jours,

portait dans les salons cette alliance de douceur et de verve généreuse

qui caractérisait son beau talent. On se sentait meilleur quand on se

livrait à l'admiration qu'il inspirait; c'était à Camille Jordan

qu'allait bien surtout cette définition un peu métaphysique d'un homme

vertueux, quand on dit de lui qu'il a _une belle âme_.

Se consacrant tout entier aux importantes affaires qu'augmentaient

chaque jour son crédit, M. Récamier confiait à sa femme (qui, par son

âge, aurait pu être prise pour sa fille) le soin de recevoir les

personnes qui lui étaient adressées et recommandées de tous les coins du

globe. M. Récamier, qui devait sa fortune à son activité et à ses

connaissances des affaires de banque, encourageait tous les actes de

charité et de générosité qui marquaient tous les jours de la vie de sa

femme; charmé de la manière dont elle brillait, c'était une jouissance

pour lui de la voir aussi prévenante et attentive pour la dernière

paysanne d'un pauvre village, que pour le ministre plénipotentiaire d'un

des maîtres du monde.

On attendait encore ce jour-là un hôte remarquable, le fameux sauvage de

l'Aveyron. Il arriva enfin, accompagné de M. Yzard, qui était à la fois

son précepteur, son médecin et son bienfaiteur.

Ce sauvage, dont l'origine est inconnue, fut trouvé dans la forêt de

l'Aveyron, où il avait sans doute, pendant plusieurs années, vécu de

fruits, de végétaux, et des animaux qu'il pouvait attraper à la course,

ou en leur lançant un bâton, qu'il maniait avec une dextérité

surprenante. Les bûcherons le prirent dans des filets dont ils

l'enveloppèrent. Bientôt après sa capture il fut conduit a Paris, et le

gouvernement le confia aux soins du docteur Yzard. Ce médecin se donna

toutes les peines imaginables pour le rendre à la société; et conçut

pour lui une affection égale à celle d'un père pour son enfant.

Néanmoins, toutes les peines qu'on prit ne purent dompter ses habitudes

sauvages; et soit défaut d'attention de sa part, soit vice de

conformation dans ses organes, il ne put jamais apprendre à faire

d'autre usage de sa voix que d'articuler quelques inflexions gutturales,

en imitant les cris de différens animaux.

Madame Récamier le fit asseoir à son côté, supposant peut-être que la

même beauté qui captivait les hommes civilisés, recevrait un semblable

hommage de cet enfant de la nature, qui paraissait n'avoir pas quinze

ans.

C'était une scène qui pouvait rappeler un moment l'Ingénu à côté de la

jolie mademoiselle de Saint-Yves; mais moins galant qu'on ne l'était en

Huronie du temps de Voltaire, et trop occupé de l'abondance variée des

mets, qu'il dévorait avec une avidité effrayante, dès qu'on avait rempli

son assiette, le jeune sauvage s'inquiétait peu des beaux yeux dont il

excitait lui-même l'attention. Quand le dessert fut servi et qu'il eut

adroitement mis dans ses poches toutes les friandises qu'il put

escamoter, il s'échappa tranquillement de table. Personne ne s'aperçut

que le jeune sauvage était sorti de la salle à manger, pendant qu'on

écoutait une chaude discussion qui s'était élevée entre La Harpe et

l'astronome Lalande, au sujet des opinions athées de celui-ci et du

singulier goût qui lui faisait manger des araignées. Tout à coup un

bruit partant du jardin fit supposer à M. Yzard que son élève seul en

était cause. Il se leva pour aller vérifier ses soupçons; entraînés par

la curiosité, nous le suivîmes tous à la recherche du fugitif, que nous

aperçûmes bientôt courant sur la pelouse avec la vitesse d'un lièvre.

Pour donner plus de liberté à ses mouvemens, il s'était dépouillé de ses

vêtemens jusqu'à la chemise. En atteignant la grande allée du parc,

plantée de très-grands marronniers, il déchira son dernier vêtement en

deux, comme si c'eût été un simple tissu de gaze; puis grimpant sur

l'arbre le plus voisin avec la légèreté d'un écureuil, il s'assit au

milieu des branches.

Les dames, autant par dégoût que par respect pour le décorum, se tinrent

à l'arrière-garde, pendant que les messieurs se mirent à l'ouvrage pour

rattraper l'enfant des bois. M. Yzard employa tous les moyens qui lui

étaient familiers pour le rappeler, mais ce fut sans effet; le sauvage,

insensible aux prières de son précepteur, ou redoutant le châtiment

qu'il supposait avoir mérité par son escapade, sauta de branche en

branche, et d'arbre en arbre, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus devant lui

ni arbres ni branches, et qu'il fût parvenu à l'extrémité de l'allée. Le

jardinier s'avisa alors de lui montrer un panier plein de pêches, et la

nature cédant à cet argument, le fugitif descendit de l'arbre et se

laissa prendre. On lui fit comme on put un vêtement indispensable avec

un jupon de la nièce du jardinier; ainsi affublé, il fut emballé dans la

voiture qui l'avait amené, et repartit, laissant les convives de

Clichy-la-Garenne tirer une grande et utile comparaison entre la

perfection de la vie civilisée et l'affligeant tableau de la nature

sauvage, dont cette scène nous avait fourni un contraste si frappant. M.

de La Harpe, surtout, s'échauffa d'un beau zèle: «Je voudrais bien voir

ici, s'écria-t-il, J.-J. Rousseau, avec ses déclamations contre l'état

social!» Et dans ce défi adressé aux mânes de l'éloquent sophiste de

Genève, la colère du classique rhéteur semblait tout à la fois, par une

contradiction bien explicable, l'expression de l'élève de Voltaire, et

celle du philosophe converti jaloux de combattre à outrance le moindre

fantôme de philosophie et d'irréligion. À défaut de Jean-Jacques, La

Harpe recommença sa discussion interrompue avec l'astronome athée. Ils

étaient tous les deux en verve, il serait trop long de rapporter leur

dispute.

L'astronome Lalande avait bien aussi ses petits ridicules et ses manies.

Je citais tout à l'heure son goût pour les araignées; il s'en vantait

comme d'une vertu philosophique. L'origine de ce goût était son

affection pour madame Lepaute, que dans des vers dignes d'un

mathématicien il avait appelée un jour:

La _tangente_ des cœurs et le _sinus_ des âmes.

Voulant mettre cette dame comme lui au dessus des préjugés et la guérir

de la terreur que lui inspiraient les araignées, les chenilles, etc., il

l'avait habituée peu à peu à voir, à toucher et enfin à avaler, à son

exemple, ces insectes, objets de ses préventions.

Cependant, sur les sept heures, plusieurs voitures se succédèrent dans

les avenues du château, nous amenant les visiteurs de la soirée. Dans le

nombre étaient l'ambassadeur russe avec ses secrétaires, les comtes de

Cobentzel, dont l'un était ambassadeur d'Autriche, et Sigismond de

Berckeim[51], et le jeune prince Dolgorouki, avec lequel il arrivait de

Saint-Pétersbourg. On servit des fruits et des glaces aux nouveaux venus

pendant qu'on les régalait du récit de la chasse du jeune sauvage, qui

amusa beaucoup les diplomates. Bientôt cependant la conversation avait

pris une tournure plus sérieuse, en partie politique et en partie

savante, lorsque madame Récamier proposa de faire une promenade dans le

village, où nous nous empressâmes tous de l'accompagner. Après quelques

détours, les accords d'un fifre, d'un violon et d'un tambourin nous

firent porter nos pas du côté de la rivière.

Il y avait une noce à la guinguette de Clichy, et les nouveaux mariés

avec leurs amis dansaient sous un petit pavillon.

Madame Récamier nous persuada de nous mêler à cette fête champêtre. Le

marié et la mariée, flattés de l'honneur de notre visite, nous reçurent

avec toutes les marques d'égards, et ce contraste piquant, produit dans

le tableau par notre arrivée, peut aisément se concevoir. Telle est la

toute-puissance de la beauté: de graves diplomates et de lourds

financiers cherchèrent à rivaliser d'agilité avec les joyeux villageois,

et les nobles habitans du Nord se hasardèrent pour la première fois à

s'égarer dans les méandres d'une contredanse française, en présence de

la femme la plus gracieuse et la plus accomplie du monde; un ton général

de gaîté augmentait encore l'intérêt d'une scène digne à la fois des

pinceaux de Téniers et de l'Albane.

La nuit approchait, le bal champêtre cessa; madame Récamier prit le bras

du comte de Markoff. Nous retournâmes au château, nous y trouvâmes une

nombreuse réunion, et entre autres madame de Staël, madame Viotte, le

général Marmont et sa femme, le marquis et la marquise de Luchésini. Le

marquis de Luchésini était un homme de talent et un diplomate qui

jouissait de toute la confiance de son souverain, le roi de Prusse. Il

avait été précédé d'une grande réputation à Paris.

Des plaisirs qui se succédaient si rapidement semblaient n'admettre

aucun intervalle de réflexion. Après les premières cérémonies d'usage,

on proposa de finir la soirée en jouant des proverbes.

C'était placer une partie de la société sous son jour le plus

avantageux: madame de Staël allait pouvoir déployer ce talent

d'improvisation qui rendait sa conversation si attrayante; madame

Viotte trouverait l'occasion de prouver qu'elle méritait le titre de

dixième muse, que La Harpe lui avait donné, et le comte de Cobentzel,

estimé un des meilleurs acteurs du théâtre de l'Ermitage, à la cour de

l'impératrice Catherine, nous ferait juger par nous-mêmes de ce talent

déclaré inimitable par Ségur et tous les Russes de notre connaissance.

Nous commençâmes par quelques scènes dramatiques. La première fut _Agar

au désert_; madame de Staël joua le rôle d'Agar, son fils celui

d'Ismaël[52], et madame Récamier représentait l'ange.

Il serait difficile de décrire l'effet produit par madame de Staël dans

ce rôle éminemment dramatique, et cependant je voudrais au moins

indiquer la manière pathétique dont elle rendit les émotions de douleur

et de désespoir suggérées par la situation d'Agar au désert.

Quoique jouée dans un salon, l'illusion dramatique de cette scène fut

parfaite. Avec ses longs cheveux épars, madame de Staël s'était

complétement identifiée au personnage, comme madame Récamier, avec sa

modeste et céleste beauté, était la personnification du messager du

ciel.

Pour elle semblaient avoir été faits ces deux vers d'un poëte anglais:

_O woman! lovely woman!

Angels are painted fair to look like you._

«Ô femme! femme charmante! pour peindre les anges beaux,

on les a fait semblables à toi.»

Dans l'expression de l'amour maternel d'Agar, madame de Staël montra

toute cette exaltation d'enthousiasme et d'énergie qu'elle retrouva par

la suite dans ses écrits, chaque fois qu'elle faisait allusion à son

père. Inspirée par l'admiration du cercle qui l'entourait, jamais,

peut-être, elle ne fut plus complétement elle-même; chaque regard était

une émanation du génie. Il fallut l'avoir vue pour concevoir comment un

talent tel que celui de madame de Staël peut, même sans le secours de la

beauté, rendre celle qui le possède l'objet de la plus violente passion

que puisse faire naître une femme[53].

Cette scène étant finie, les proverbes commencèrent, mais dans

l'intervalle madame Viotte nous chanta sa dernière romance, alors en

vogue à Paris, et connue sous le titre de _l'Émigration du plaisir_.

Dans les proverbes les différens auteurs présens rivalisèrent de talent

et d'esprit.

M. Cobentzel justifia aussi tous les éloges qu'on lui avait prodigués

d'avance.

Mais on remarqua qu'il excellait surtout dans la comédie bouffonne, au

grand scandale de ses collègues en diplomatie, qui ne lui pardonnèrent

pas volontiers d'avoir changé son habit brodé contre un manteau de

Crispin.

Après les proverbes, nous nous divertîmes avec des charades en action,

dans lesquelles toute la société prit part.

Nous nous déguisâmes aussi bien que nous pûmes, et nous nous acquittâmes

de nos rôles les uns bien, les autres mal: les plus gauches étaient les

plus amusans.

Enfin onze heures sonnèrent et le souper fut annoncé.

Le souper est toujours et partout l'acte le plus agréable de la comédie

du jour.

Le marquis de Luchésini nous dit, à ce sujet, que le déjeuner était pour

l'amitié, le dîner pour l'étiquette, le goûter pour les enfans, le

souper pour l'amour et les confidences.

Le temps glissa si rapidement pendant cette soirée que nous ne pouvions

croire qu'il fût si tard, quand vint minuit. Il en est de la vie comme

de la richesse; nous en sommes prodigues quand nous l'avons en abondance

devant nous, et nous ne nous y attachons que lorsqu'elle tire à sa fin.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 245 / 456 题