CHAPITRE II.

Visite aux directeurs.--Embarras de madame R.... au petit

Luxembourg.--Le meuble des Gobelins.--Le salon de Barras.--M. de

Talleyrand, madame de Staël, Bernadotte, etc. chez Bras.--Intimité

de Barras et de madame Tallien.--Scandales de la cour de

Barras.--Mot spirituel sur madame de Staël.--Dévouement de madame

de Staël, en amitié.--Une repartie de M. de Talleyrand.--Madame

Grand, madame de Flahaut, et madame de Staël.--Autre repartie de M.

de Talleyrand.--Indiscrétion de madame de Staël.--Garat le

sénateur, Garat le chanteur, et Garat le tribun.--Fatuité de Garat

le chanteur.--Bonnes fortunes de son frère le tribun.--L'écritoire

oubliée.--Mauvais succès de mes démarches.--Je suis mon père dans

son ermitage.--Mort de mon beau-père et de ma belle-mère.--Leurs

bontés pour moi.--Bonaparte, premier consul.--Mon père retourne

seul à Paris.--Mon père unanimement proposé pour le sénat.--Mon

mari rayé de la liste des émigrés.--Mort de mon père.--Premier

exemple de funérailles religieuses, depuis la terreur.--Article

d'un journal sur les obsèques du général D.....--Grandes qualités

du général D.....--Ses travaux devant Gibraltar--ses

ouvrages.--Hommage solennel rendu à la mémoire de mon père par le

corps du génie, seize ans après sa mort.

LA position de mon père près du ministre de la guerre nous obligeait

quelquefois d'aller au directoire. Un jour nous fûmes chez madame R...;

elle venait d'être installée au petit Luxembourg, et était encore tout

étonnée de la magnificence qui l'entourait. Un peu embarrassée de tenir

sa cour, n'ayant aucune conversation, elle fut enchantée d'en trouver un

sujet en nous faisant remarquer la beauté d'un meuble des Gobelins;

quatre canapés étaient placés dans les quatre faces du salon. Après une

courte pause sur chacun de ces canapés, et nous en avoir fait remarquer

les beautés, elle se transportait sur un autre. Elle fit comme cela

quatre stations, pendant lesquelles nous la suivîmes. J'avais toutes les

peines du monde à garder mon sérieux en faisant ce voyage autour de sa

chambre.

En parlant du directoire, on ne peut pas omettre la famille de Rewbel,

remarquable par les contrastes qu'elle offrait. Le père avait toute la

morgue, toute l'importance d'un avocat de province parvenu. La mère, la

rondeur d'une bourgeoise qui paraissait bonne femme. Le fils aîné était

une caricature parfaite d'un grand seigneur de l'ancien régime. Il

professait un souverain mépris pour la démocratie et les démocrates.

(Dénomination de l'époque.) Très-lié avec MM. de Laigle, leur nom se

trouvait sans cesse placé dans sa conversation; en général il ne

recherchait pour sa société que des personnes très-opposées à l'opinion

de son père. Mais à part l'affectation de ses manières, on lui doit la

justice qu'il a rendu les plus grands services à plusieurs familles

d'émigrés. Postérieurement à cette époque, il s'est lié avec Jérôme

Bonaparte: ils étaient ensemble à Baltimore. De même que Jérôme il s'y

est marié, mais il a gardé sa femme.

En sortant de chez madame R..., nous passâmes chez Barras; nous y

trouvâmes M. de Talleyrand, madame de Staël, Bernadotte, une foule de

généraux; mais le directeur n'était pas dans son salon; on nous dit

qu'il venait de passer dans son cabinet avec madame Tallien. Une heure

après nous les vîmes sortir; un bras du directeur était passé autour de

la taille de madame Tallien, qui entra ainsi jusqu'au milieu du salon.

Mon père fut tellement indigné de cet oubli de toutes les bienséances

qu'il m'engagea à sortir, et nous convînmes que je ne retournerais

jamais dans cette cour, qui ressemblait plutôt à un mauvais lieu qu'à la

résidence des chefs du gouvernement. J'ai parlé de l'admiration que

m'inspirait l'esprit de madame de Staël; je dois dire aussi le seul

défaut que j'aie cru remarquer en elle, en opposition à ses brillantes

qualités, c'était ce besoin de mouvement, d'occupation, de sensation,

dont elle était dévorée. On a dit d'elle qu'elle eût jeté tous ses amis

à l'eau pour avoir le plaisir de les retirer; et en vérité je crois que

cela était un peu vrai. Rien n'égalait son bonheur quand elle avait pu

leur être utile.

Le besoin d'occuper ses amis était porté chez elle à l'excès; il pouvait

quelquefois se nommer de l'indiscrétion: elle les fatiguait de sa

tendresse, de sa jalousie, des soins dont elle aimait à les entourer. On

sait ce mot de M. Talleyrand: Un jour un de ses amis, dans le secret de

l'intimité, lui demandait comment madame G..., avec toute sa bêtise,

avait pu le subjuguer: «Que voulez-vous; lui dit-il, madame de Staël m'a

tellement fatigué de l'esprit, que j'ai cru ne pouvoir jamais donner

assez dans l'excès contraire.» Son indiscrétion lui attira un jour de

lui une réponse charmante. J'avais dîné à l'hôtel des relations

extérieures; j'étais appuyée sur un des côtés de la cheminée, prenant

une tasse de café; près de là se trouvaient mesdames Grand, de Flahaut

et de Staël; cette dernière voyant M. de Talleyrand s'approcher,

l'appela, et lui faisant remarquer le hasard qui réunissait trois femmes

qu'il avait aimées, lui demanda de leur dire bien franchement si l'une

d'elles tombait à l'eau, quelle serait celle des trois qu'il sauverait

la première.

Avec cette grâce, ce sourire fin et moqueur qui lui est particulier, il

lui répondit: «_Ah! Madame, vous nagez si bien!»_

Cette réponse est charmante; elle peignait tout. Un jour j'eus un autre

exemple de son indiscrétion. Je dînais chez le même ministre, et je me

trouvais placée à côté de Garat, qui fut depuis sénateur. Tout à coup,

lui, moi et tous les assistans, nous fûmes très-surpris d'entendre

madame de Staël qui était placée de l'autre côté de la table, qui,

interrompant la conversation qu'elle avait avec son voisin, lui dit en

élevant la voix: «_À propos de mauvais mariage, Garat, avez-vous épousé

cette femme?..._» Il n'y eut jamais tel embarras que celui de Garat; il

répondit: «_Madame, je ne sais pas de quel mariage vous voulez parler;

je sais que je suis marié, et que je me trouve très heureux._» Il y

avait trente personnes à table. Je cite ce fait, parce qu'il peint

madame de Staël; il peint cette indiscrétion qui fatiguait ses

meilleurs amis, tout en rendant justice à son cœur qui était parfait, et

à son esprit inimitable. Assurément l'idée d'affliger Garat n'avait pas

pu prendre place dans sa pensée un seul instant, et cependant elle lui

fit passer un moment très-pénible. Le nom de Garat me rappelle son neveu

le chanteur et tous ses ridicules. Il est incroyable à quel point les

bontés qu'on avait pour lui dans le monde l'avaient gâté. Il traitait

d'égal à égal avec les ministres et les plus grands seigneurs. Ce même

jour il avait été invité à dîner par madame de Talleyrand; le soir on

devait faire de la musique: Charles de Flahaut, très jeune alors, joua

du piano avec Jadin son maître; et Garat, qui arrivait d'Espagne, chanta

quelques boléros. Avant de se mettre à table, trouvant apparemment qu'on

dînait trop tard, je l'entendis dire au ministre, avec beaucoup

d'impertinence, que c'était la dernière fois qu'il dînerait chez lui;

qu'il préférait dîner chez Beauvilliers à l'heure qui lui convenait. Son

frère le tribun était de ce dîner. C'est de lui qu'on disait:

«Pourquoi ce petit homme est-il au tribunat?

C'est que ce petit homme a son oncle au sénat.»

Je le voyais assez souvent dans le monde, et je n'ai jamais conçu

comment madame de C..., femme de beaucoup d'esprit, avait pu en faire

sa société habituelle pendant tant d'années. Au reste, les succès qu'il

a obtenus près de plusieurs femmes très-spirituelles ont donné un

démenti à mon opinion. On sait que la duchesse de F..., _amie intime_ de

madame de C..., quittant un jour la maison de campagne de son amie, chez

laquelle elle venait de passer plusieurs jours, oublia son écritoire,

dont une lettre de l'écriture du tribun, sortant à moitié, apprit à

madame de C... que (sans doute pour partager avec elle toutes ses

affections) il n'était point indifférent pour la duchesse.

Nos démarches pour obtenir le retour de monsieur de V... n'ayant eu

aucun succès, mon père, fatigué de s'occuper d'un ordre de choses qu'il

n'aimait pas, voulut quitter Paris, et retourner dans son ermitage

cultiver son jardin. Je le suivis. J'étais inquiète de la santé des

parens de mon mari; on m'avait écrit qu'ils étaient malades. Peu de

temps après mon retour près d'eux, je perdis ma belle-mère, à laquelle

mon beau-père ne survécut pas très-long-temps.

En mourant ils me donnèrent les mêmes témoignages d'affection dont

j'avais eu tant à me louer pendant leur vie, et disposèrent en ma faveur

de toute la fortune qu'ils avaient pu sauver par le partage qu'ils

avaient fait avec le gouvernement, qui en avait pris la moitié pour la

part de leur fils émigré. Pendant que je m'étais établie leur

garde-malade, une grande révolution s'était opérée à Paris: le

directoire n'existait plus, Bonaparte avait été créé consul; il ne

connaissait mon père que par sa réputation; il désira le voir a Paris:

n'étant pas au service, on ne pouvait lui donner l'ordre de s'y rendre,

mais seulement l'y inviter. Me trouvant près de lui lorsqu'il reçut

cette lettre, j'insistai vivement pour l'empêcher de refuser comme il le

voulait. Le grand changement qui venait de s'opérer me faisait espérer

qu'enfin cette radiation sollicitée depuis si long-temps lui serait

accordée. Ce motif fut déterminant pour lui; il partit; je ne

l'accompagnai pas; mon beau-père était mourant alors.

À peine arrivé à Paris, mon père, qui y avait été précédé par sa

brillante réputation, fut proposé pour le sénat qu'on venait de créer.

Sa nomination ne pouvait être douteuse; les trois corps qui présentaient

alors chacun un candidat l'avaient proposé tous trois. Cet accord entre

ces corps, dont mon père ne connaissait personnellement aucun membre,

est un bel hommage à son génie; il fut le seul qui ait joui de cette

honorable unanimité. Hélas! ces honneurs devaient bientôt environner sa

tombe. Après avoir perdu mon beau-père, j'étais venue me réunir à lui:

nous nous félicitions ensemble du retour de mon mari, dont nous avions

obtenu la radiation: il arriva pour assister à ses funérailles.

Pour savoir ce que je perdis par la mort de mon père, il faudrait

connaître tout ce qu'il avait été pour moi, j'avais toujours trouvé en

lui l'ami le plus tendre, le confident de toutes mes pensées, le guide

le plus éclairé. Cette horrible séparation me laissa sans force et sans

courage pour la supporter.

Tous les honneurs que je pus faire réunir autour de sa dépouille

mortelle lui furent rendus. Depuis quelques années aucun acte religieux

ne consacrait les obsèques: je voulus que cette triste cérémonie fût

environnée de toutes les pompes du culte catholique. Ah! ce n'était

point une vaine ostentation, mais un besoin de mon cœur. Depuis cette

funeste époque, l'exemple que j'avais donné fut généralement suivi. Je

transcrirai ici l'extrait d'un journal du temps que j'ai conservé, parce

qu'il contenait un article nécrologique sur mon père.

«Il faut saisir les nuances de l'esprit qui préside à la fin d'une

révolution dans toutes les circonstances, et rien n'est peut-être plus

curieux pour un observateur que la cérémonie qui a eu lieu avant-hier

dans l'église Saint-Roch, déservie par l'ancien curé depuis le 18

brumaire. On y célébrait les obsèques du général D..., décédé membre du

sénat conservateur. Un grand nombre de ses collègues, des généraux en

uniformes, le ministre de la guerre en costume, y assistaient: la

cérémonie a été longue, le silence de la douleur et le plus grand

recueillement rendaient les chants plus solennels et plus lugubres. Le

gendre du général D... était présent. En pensant qu'il venait d'être

rayé de la fatale liste des émigrés, ce n'était pas sans réflexion qu'on

le considérait au milieu de tous hommes attachés au gouvernement: quel

présage pour l'avenir!»

Ce présage ne tarda pas à se réaliser, bientôt une fusion presque

générale réunit les personnes d'opinions les plus opposées...

En relisant l'article nécrologique de ce même journal, je ne puis me

refuser la satisfaction de répéter ici l'éloge qu'il contenait.

«L'art militaire, les sciences et la philosophie viennent de perdre le

général D...; une imagination ardente, une âme dévorée de la soif de son

art et du bien de l'humanité ont ruiné plus que l'âge sa constitution

affaiblie par les veilles. Près de cinquante années de service dans le

corps du génie, un travail assidu, toujours utile et brillant,

plusieurs sièges fameux, notamment celui de Gibraltar, les moyens

ingénieux qu'il y employa, qu'une basse intrigue fit seule échouer,

plusieurs ouvrages justement célèbres, les _Considérations sur

l'influence du génie de Vauban, dans la balance des forces de l'état;

Considérations militaires et politiques sur les fortifications_, etc.,

etc., enfin, la réfutation des erreurs de Montalanberg, dont il sut

distinguer et faire valoir les idées saines, tout assure au général D...

un des premiers rangs parmi les tacticiens du siècle.

»Ingénieur habile, mécanicien célèbre, ses écrits sont remplis d'idées

neuves sur les fortifications et leurs ressources de détail, sur les

machines de guerre, sur le lever des cartes militaires, sur la méthode

la plus expéditive de saisir un terrain, en général, sur les moyens

conservateurs des hommes, qui faisaient sa plus chère occupation.

»Philanthrope, véritable sage, adoré de sa famille, de ses voisins,

chéri, consulté par un corps qui s'honorait de tenir encore à lui, du

moins par son souvenir et ses conseils, il habitait son ermitage dans le

Jura, lorsque dans l'an VII, l'invitation pressante du ministre de la

guerre l'arracha à sa solitude par les ordres du directoire.

»Tel est l'ascendant d'un génie supérieur, que ses ennemis mêmes sont

réduits à l'invoquer. Il prédit en arrivant les revers de cette

campagne, il tonna avec son énergie brûlante contre la désorganisation,

la corruption, les fautes innombrables dont il était témoin. Las de

prédire en vain, il était retourné gémir dans ses montagnes, lorsque le

grand réparateur des fautes, voulant s'entourer des sages qui les

avaient prévues, l'appela au sénat, où il fut porté à l'unanimité. C'est

là qu'à l'exemple de Vauban il consacrait au bien public des lumières

acquises par une longue expérience, des connaissances profondes et les

vœux d'une âme toujours pure et bienveillante, quand la mort est venue

l'arracher au sénat, qui le regrette, à un corps qui le pleure, à une

famille inconsolable.

»Le général D... eut beaucoup d'admirateurs, _et pas un ennemi_ parce

qu'il fut célèbre sans orgueil, utile sans ambition, bouillant sans

humilier ses rivaux; en un mot, parce que son âme était aussi belle,

aussi ignorante du mal que son esprit était original et ami du bien.»

Un hommage rendu depuis, par le corps du génie, à la mémoire de mon

père, me parut bien plus honorable encore que ces éloges, quelque vrais

qu'ils fussent: c'était sur sa tombe qu'on les faisait entendre. Le

sentiment de sa perte récente, les regrets de l'amitié pouvaient

exagérer l'admiration que commandaient ses grands talens; mais, quand

ils étaient ensevelis dans le tombeau depuis seize ans, le prestige de

la douleur n'avait plus d'influence, et le souvenir qu'on en a conservé

atteste leur grande supériorité. En 1816, le général Marescot, organe du

corps du génie, vint me demander un portrait de mon père pour placer au

comité des fortifications, à côté de celui de Vauban. Cet honneur, rendu

à sa mémoire seize ans après sa mort, sera toujours pour moi le souvenir

le plus doux et le plus honorable.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 244 / 456 题