Avertissement de l'auteur.--Isolement des jeunes femmes pendant la
révolution.--Ma naissance et mes parens.--Le général D..... mon
père.--Le baron de V... mon mari.--Une première imprudence.--Sage
prévoyance de mon père.--Le général D..... à l'armée du
Nord.--Déférence de Carnot pour mon père.--Carnot dans le cabinet
du général D.....--Conduite de Carnot envers mon père.--Carnot le
sauve de l'exil.--Amour-propre de Carnot.--Mallet du Pan et le
Mercure de Genève.--Les représentans du peuple en mission à
Besançon.--Bernard de Saintes.--Son hôtel;--son costume;--ses
manières.--Brusquerie tout à coup suivie de politesse.--Le jacobin
de bonne compagnie.--Effrayante proposition de Bernard de Saintes
et explication de ses prévenances.--M. Briot, aide-de-camp de
Bernard de Saintes.--Arrivée de Robespierre le jeune à
Besançon.--Comment je fus délivrée des poursuites de Bernard de
Saintes.--Je me rends à Paris.--Danger des châteaux en
Espagne.--Les plaisirs de Paris après la terreur.--Première
représentation d'Olympie.--La première robe de velours.--Un
triomphe de toilette.--Sages maximes de La Rochefoucault et de M.
de Ségur.--Vie de dissipation.--Mes démarches pour obtenir le
rappel de mon mari.--Retour de mon père à Paris.--Relations de mon
père avec madame de Staël.--Susceptibilité extrême de madame de
Staël.--Mon père me présente chez cette dame.--Réflexion, sur une
pensée de madame Necker.--Danger des périphrases.
EN livrant ces mémoires au public, je n'ai pas la prétention de croire
que je puisse exciter son attention par les événemens qui ont rempli ma
vie; mais les rapports que j'ai eus avec des personnes qui ont fixé
long-temps ses regards peuvent l'intéresser en fournissant à sa
curiosité quelques circonstances de leur vie privée.
Si j'ai parlé de moi, on me le pardonnera peut-être en faveur du motif.
J'ai désiré, que mon exemple ne fût pas sans utilité pour quelques
jeunes femmes jouissant du funeste avantage de leur liberté.
Puissent-elles se convaincre qu'en recherchant l'indépendance, elles ne
recueilleront que le malheur!
La nature, en nous créant plus faibles que les hommes, a voulu nous
faire sentir le besoin d'être guidées et protégées par eux.
Un malheur de la révolution (et ce n'est pas un des moindres) est
l'isolement où sont restées beaucoup de jeunes femmes, pendant un grand
nombre d'années, par l'émigration de leurs maris; isolement qui leur a
fait contracter la dangereuse habitude de se conduire par leur seule
volonté.
Je suis née dans une province où mes parens occupaient un rang
distingué. Mon père, le général D..., y était entouré de considération;
ma mère y vit encore, jouissant de l'estime générale, juste récompense
d'une longue vie passée dans la pratique de toutes les vertus.
Très-jeune encore, je fus demandée en mariage par le baron de V... Ses
parens possédaient une grande fortune; leur fils unique fut élevé dans
l'idée que cette fortune était peut-être encore plus considérante
qu'elle ne l'était en effet, ce qui arrive fort souvent par les
flatteries que les valets; n'épargnent pas à l'enfance d'un jeune maître
destiné à avoir un rang dans le monde. Cette confiance, jointe à
l'extrême bonté de son cœur, ne lui permit jamais de refuser un
service, non seulement à un ami, mais cette obligeance s'étendait
jusqu'aux simples connaissances. Cette facilité de caractère, dont
beaucoup de personnes abusèrent, lui fit accorder sa signature, comme
cautionnement, pour des sommes assez considérables. J'étais trop jeune
alors pour que mes conseils pussent préserver mon mari du danger de se
livrer ainsi à la bonté de son cœur.
Bientôt l'émigration l'entraîna loin de moi. Capitaine de cavalerie, il
dut suivre les officiers de son régiment..
Aussitôt que son émigration fut connue, plusieurs des porteurs de
cautionnemens qu'il avait donnés si généreusement vinrent me trouver.
Ils désiraient que j'ajoutasse ma signature à la sienne; je le fis avec
cette légèreté, cette imprévoyance si commune à la jeunesse. J'aurais
cru manquer à M. de V... en refusant mon approbation à ce qu'il avait
fait.
Cette première imprudence a eu des suites funestes pour moi.
Mon père avait prévu les suites désastreuses de l'émigration; son esprit
si juste en avait; calculé toutes les conséquences. Il avait cherché à
retenir mon mari près de lui. Il lui disait quelquefois: «Vous partez
pour revenir; il est bien plus simple de rester. Qui quitte la partie
la perd.» Ses conseils étaient restés sans effet.
Mon père était du nombre de ceux qui avaient cru à la possibilité de
réformer les abus qu'on reprochait au gouvernement; mais bientôt son
âme, si belle, si noble, s'indigna des moyens employés pour y parvenir.
Placé par le grade élevé qu'il occupait, et par la supériorité de ses
talens, à la tête du corps du génie, il ne put rester dans l'ombre dont
il aimait à s'entourer. Il fut appelé à l'armée du Nord; il prit
rapidement Bréda, Gertruidemberg. Ayant ouvert les portes de la Hollande
par la prise de ces deux places importantes, il demanda et obtint de
revenir soigner sa santé.
Il vivait très-retiré à Paris, au milieu d'un petit cercle d'amis; mais
bientôt la tourmente révolutionnaire les dispersa presque tous.
À cette époque, Carnot, qui avait servi sous ses ordres, et qui admirait
autant son génie qu'il respectait son noble caractère, venait, presque
chaque jour, discuter dans son cabinet ces plans de campagne qui lui
furent attribués.
Mon père avait cru à la possibilité d'une réforme, il l'avait désirée de
bonne foi; les moyens qu'on employa lui étant odieux, il ne voulut plus
servir. Mais quand Carnot venait le consulter, quand ses conseils
pouvaient, en épargnant le sang des soldats, les conduire à la
victoire, il discutait son opinion avec autant de franchise et de
chaleur que s'il se fût agi d'une cause pour laquelle il eût été dévoué.
La conduite de Carnot fut parfaitement honorable envers mon père; ce
dernier, vif, emporté, incapable de transiger avec sa conscience,
l'accablait souvent de reproches sur ses opinions politiques; il
discutait si vivement avec lui à ce sujet, que souvent il l'avait vu
quitter son cabinet après des scènes si vives entre eux qu'il était
persuadé que deux heures après on viendrait l'arrêter.
Bien loin de là, lorsque la loi du 27 germinal fut rendue, pour renvoyer
de Paris et des places fortes tous les nobles, mon père allait monter
dans sa voiture lorsqu'il vit accourir Carnot, qui lui apportait une
réquisition du comité du salut public (c'était alors le seul moyen
d'exception). Il l'en remercia; mais empressé de quitter Paris à cette
désastreuse époque, il n'en profita pas, et se retira dans les montagnes
du Jura, où il avait quelques propriétés.
En parlant de Carnot, je dois faire mention d'un fait qui prouvera que
des hommes de beaucoup de talent peuvent être susceptibles de faiblesse
et d'amour-propre.
J'ai dit plus haut que la plupart des plans attribués au général Carnot
étaient l'ouvrage de mon père; mais ce dernier était loin de s'en
enorgueillir: quand on lui demandait son opinion, ses conseils, il les
donnait avec la franchise, la bonne foi qu'on devait attendre de sa
loyauté; mais loin de s'en vanter, il eût été fâché qu'on en parlât. Je
ne sais donc pas comment Mallet du Pan, qui rédigeait à Genève le
journal _le Mercure_, put avoir connaissance de ces faits, à moins que
ce ne fût par quelque indiscrétion de ma part; mais on vit un jour dans
un des numéros de ce journal un article ainsi conçu:
_Tous les plans de campagne qui ont été attribués au général Carnot, et
lui ont fait beaucoup d'honneur, sont l'ouvrage du général D..._
Si le fait n'eût été exact, il est probable que Carnot n'y eût fait
aucune attention; mais il était vrai, et il s'en affligea, plus même
qu'il n'aurait dû le faire. Dans la suite, il ne put jamais se défendre
de montrer à mon père un peu de susceptibilité à ce sujet.
À l'époque dont je viens de parler, pendant que mon père résidait à
Paris, j'habitais la ville de B...; cette ville était soumise aux
jacobins, qui la gouvernaient de concert avec les représentans du peuple
qu'on y envoyait successivement en mission. L'un d'eux, Bernard de
Saintes, venait de faire afficher dans toutes les rues de longues
listes de tous les parens d'émigrés ou suspects, auxquels il était
ordonné de se rendre en prison sous trois jours.
Le contenu ayant surpassé le contenant, il avait fallu transformer trois
couvens en prisons pour les recevoir.
Ma mère voulut tenter de fléchir Bernard de Saintes en lui demandant de
permettre que sa maison me servît de prison avec un gardien.
Nous nous rendîmes chez lui pour solliciter cette faveur. Il occupait un
très-bel hôtel qui avait été bâti pour le dernier intendant.
Son costume, composé d'une veste qu'on appelait alors _carmagnole_,
ainsi que le bonnet de laine rouge qui couvrait sa tête, contrastait
bien singulièrement avec la beauté des appartemens dans lesquels il nous
reçut.
C'était un homme de quarante-cinq ans, d'une, figure fort commune, dont
le premier abord me parut effrayant par la brusquerie et la grossièreté,
de ses manières. Mais bientôt il parut s'adoucir et nous laissa
l'espérance qu'il accorderait à ma mère sa demande, sans le promettre
cependant positivement; il nous retint assez long-temps et nous
accompagna jusqu'au perron de l'hôtel.
En sortant, nous nous regardâmes avec surprise et effroi; nous n'osions
nous communiquer nos craintes, et nous ne savions comment expliquer
cette transition subite d'une extrême brusquerie à une politesse qui
était loin, sans doute, d'être parfaite; mais relative au ton qui
l'avait précédée, elle avait de quoi nous surprendre.
Cet étonnement cessa le lendemain pour faire place aux craintes les plus
vives.
J'avais rencontré quelquefois dans le monde un adjudant-général, frère
de M. de Vaublanc; c'était un jacobin de bonne compagnie, ou pour mieux
dire un jacobin par peur. Ses manières contrastaient singulièrement avec
le ton du jour; vainement il voulait les mettre en harmonie avec celles
des gens dont il s'était entouré, les anciennes habitudes faisaient
taire les nouvelles.
Il portait le nom de Viennot, n'osant pas porter celui de son frère,
connu par des opinions très opposées à celles qu'il professait alors.
Il ne venait pas chez moi, et je fus très-surprise de le voir entrer le
lendemain de l'audience de Bernard; il était confus, embarrassé, et ne
savait comment aborder le sujet qui l'amenait.
Enfin, après quelques phrases générales d'intérêt sur ma situation, sur
les dangers qui menaçaient les femmes d'émigrés, il me dit que Bernard,
veuf, père de plusieurs enfans, désirait se remarier, que la veille je
lui avais plu, qu'il avait conçu le désir de me sauver les dangers de ma
situation en m'épousant. Cette idée me parut si singulière, si folle,
que je ne pus m'empêcher d'en rire, et de lui demander si le
représentant ignorait que j'eusse un mari vivant. Ne riez point, me dit
tristement M. Viennot, je me suis chargé de cette commission, parce que
je pressentais votre refus, et que je connaissais tous les malheurs
qu'il peut attirer sur vous, sur vos parens et surtout sur votre père,
qui se trouve à Paris, sous la hache révolutionnaire. J'ai cru, sans
trop oser l'espérer, que peut-être je pourrais adoucir les mesures qui
seront la suite de ce refus. L'idée de mon père compromis par cette
fantaisie de Bernard eut bientôt réprimé ma gaîté.
M. Viennot voyant à quel point j'en étais affectée, voulut insister et
plaider de nouveau la mauvaise cause dont il s'était chargé; mais je ne
le laissai pas poursuivre, je l'assurai que je connaissais trop bien mon
père pour croire qu'il voulût racheter sa vie par l'infamie de sa fille;
que quant à moi, j'étais résignée à tout. En cherchant à vaincre ma
résolution, je vis très-clairement qu'il m'approuvait dans le fond de
son cœur.
Il retourna rendre compte de sa mission; mais j'ai dû croire qu'il ne
fut pas parfaitement véridique dans son rapport, et qu'il laissa à
Bernard de Saintes l'espérance de faire changer ma résolution; car je
fus laissée chez ma mère, même sans gardiens.
Je savais que le représentant devait partir le lendemain pour une
inspection dans le département. Il devait être absent quinze jours; son
départ me rendit un peu de sécurité. Pendant le cours de sa tournée, il
envoya deux fois M. Briot, qui faisait les fonctions d'aide-de-camp près
de lui, pour me parler de son amour, ou, pour mieux dire, de ses
suprêmes volontés.
Ce jeune homme, qui fut depuis du conseil des cinq-cents, avait trop
d'esprit, trop de délicatesse pour se rendre l'interprète des menaces de
Bernard. Tout en les transmettant, il approuvait ma conduite, et
s'effrayait pour moi du prochain retour du représentant.
Je fus sauvée de tous les malheurs que je redoutais par l'arrivée de
Robespierre le jeune, envoyé en mission extraordinaire dans ce
département.
Un courrier fut envoyé à Bernard pour venir justifier sa conduite, qui
(je ne sais sous quel rapport) était désapprouvée par le comité du salut
public.
Il arriva et descendit de voiture dans le lieu des séances des jacobins;
après une discussion qui dura toute la journée et une partie de la
nuit, il succomba, et fut forcé de céder la place à Robespierre; il
partit de suite, et je fus alors délivrée de toutes mes craintes. Comme
je l'ai dit plus haut, mon père avait quitté Paris lors de la loi du 27
germinal; nous nous étions retirés à la campagne, où nous fûmes
heureusement oubliés pendant tout le reste de cette époque de terreur.
Aussitôt qu'on put se montrer avec quelque sécurité, je vins à Paris,
avec l'espérance de faire rayer M. de V... de la liste des émigrés.
Quelques personnes de ma connaissance, en sacrifiant beaucoup d'argent,
avaient pu obtenir de rentrer en France, je voulais tenter le même
moyen. Mon père ne put pas m'accompagner, sa santé n'était pas
très-bonne; je vins seule à Paris, je m'y trouvai entourée d'une société
entièrement nouvelle pour moi et étrangère à ma famille: les parens de
mon mari étaient émigrés.
Mariée très-jeune, n'ayant habité que bien peu de temps avec M. de V...
avant son émigration, je n'avais que très-peu de connaissance du monde,
m'étant retirée à la campagne après son émigration. J'y entrais sans une
main amie pour me soutenir et me protéger; j'y apportais une imagination
vive, souvent égarée dans la sphère indéfinie des rêves chimériques, et
dont les idées n'étaient pas toujours limitées par de sages
probabilités.
C'est bien le cas ici de dire aux mères qu'elles ne sauraient trop
combattre dans les jeunes filles cette habitude frivole et dangereuse de
créer des châteaux en l'air, de s'abandonner à ces rêveries vagues,
indéterminées, dont le moindre inconvénient est le mépris des choses
réelles.
Hélas! à cet âge heureux on se laisse aisément séduire par les lueurs
douces de l'espérance, ce prestige s'introduit facilement dans un cœur
innocent; mais si on trouve quelques plaisirs dans cette source toujours
abondante de sensations nouvelles, on y trouve plus de maux encore.
À l'époque à laquelle je vins à Paris, il semblait que les malheurs
qu'on venait d'y éprouver eussent laissé une soif de plaisir dans toutes
les classes de la société; on eût dit que chacun y était piqué de la
tarentule.
Les bals se succédaient chaque jour; aimant la danse avec passion, je
n'en manquais pas un.
Vers cette époque, on donna la première représentation d'_Olympie_,
mauvais opéra qui n'eut que cette seule représentation. J'y parus avec
une robe de velours noir et beaucoup de diamans. C'était une nouveauté:
depuis la révolution les femmes ne portaient pas de velours; j'eus même
beaucoup de peine, pour satisfaire cette fantaisie, à m'en procurer.
Cette toilette très-remarquable fut applaudie du parterre et des loges.
Il n'en fallut pas davantage pour mettre à la mode celle qui la portait.
Combien de gens de ma société, qui n'avaient jamais pensé à me
remarquer, qui le lendemain étaient à mes pieds! L'opinion du parterre
leur avait appris le mérite de ma figure. Pourquoi alors n'ai-je pas
ouvert le livre des _Maximes_ de M. de La Rochefoucault? j'y aurais vu
que la femme qui mérite la meilleure réputation est celle qui n'en a
point.
Peut-être des intentions pures, un cœur droit, m'auraient fait apprécier
cette maxime tout ce qu'elle vaut; j'aurais répété avec M. de Ségur que
celle dont il y a le plus de bien à dire est celle dont on parle le
moins, et j'aurais cherché l'obscurité, hors de laquelle il n'existe
presque jamais de bonheur pour les femmes. Mais ces sages réflexions
furent alors perdues pour moi.
Mes parens et ceux de mon mari fournissaient libéralement à mes
dépenses: on cita bientôt mon élégance, mon bon goût.
On me voyait partout, au bois de Boulogne, au bal, au spectacle.
Au milieu de cette vie de dissipation, je ne négligeais aucune des
démarches qui pouvaient amener la radiation de M. de V...; mais elles
avaient toutes été infructueuses. Je crus que la présence de mon père à
Paris pourrait en assurer le succès; et je joignis mes sollicitations à
celles du général Milet-Mureau, qui venait d'être nommé ministre de la
guerre, et qui devait l'appeler à Paris. Nous eûmes beaucoup de peine à
le déterminer à accepter. Sa retraite lui était chère, et la culture de
son jardin avait remplacé tous les rêves de l'ambition; cependant il
céda à mes prières, et à l'espérance qu'il conçut que la radiation de
mon mari pouvait être le prix de sa complaisance, par les rapports
qu'elle lui donnerait avec les membres du directoire. Il vint habiter
avec moi un hôtel, rue du Bac, à l'angle de la rue de Varennes. Cet
hôtel touchait à celui de madame de Staël. L'amitié qui existait entre
le comte Louis de Narbonne et mon père avait dû établir des relations de
société entre ce dernier et madame de Staël, qui était l'amie intime du
comte Louis. En se retrouvant logé si près d'elle, ces relations se
renouvelèrent, et nous la voyions très-souvent. Il y eut à cette époque
une réaction des jacobins qui n'eut heureusement que peu de durée, mais
assez cependant pour que les journaux rédigés dans le sens de leur
opinion insultassent chaque jour madame de Staël et Benjamin Constant.
Il est extraordinaire que cette femme célèbre, si supérieure à toute
cette coterie révolutionnaire, ait pu être aussi sensible qu'elle
l'était à tous ces misérables sarcasmes. Mais il est vrai de dire que
chaque jour, lorsque ses journaux lui arrivaient, elle en avait presque
des convulsions de rage: après quelques heures elle se calmait pour
recommencer le lendemain les mêmes agitations.
J'accompagnais souvent mon père chez madame de Staël. J'ai rencontré
dans le cours de ma vie quelques personnes de beaucoup d'esprit, mais je
n'ai jamais trouvé dans aucune une conversation aussi brillante et une
telle richesse de pensées.
Madame de Staël ne cherchait jamais un mot; toujours celui qui peignait
le mieux son idée se présentait sans effort, sans affectation. À cet
égard, sa conversation valait mieux que ses écrits; en les lisant on se
souvenait quelquefois de ce précepte de sa mère madame Necker, qui
prétend que _lorsqu'un auteur a le choix de plusieurs expressions, il
doit toujours donner la préférence à celle qui présente plus d'un sens,
et qui laisse quelque chose à faire à l'imagination du lecteur_. Ce
principe me paraît tout-à-fait faux.
Des auteurs d'un génie supérieur peuvent, en suivant ce précepte, rendre
leur style plus poétique; la richesse, l'abondance de leurs pensées leur
feront pardonner cette innovation; mais combien cette école est
dangereuse pour les mauvais écrivains qui voudront se traîner sur leurs
traces!
Je citerai un exemple de mon opinion, et je choisirai parmi les ouvrages
d'un des auteurs que j'admire le plus, le vicomte de Chateaubriand. Il
semble qu'il se plaise quelquefois à laisser à son lecteur le plaisir de
le deviner, et celui de s'applaudir de son entendement quand il l'a bien
compris. Beaucoup de lieux, de villes, de choses, en remplacement de
leur nom propre, en reçoivent de lui un relatif. Il arrive que quelques
ignorans le prennent pour le véritable.
Dernièrement une jeune personne nous parlait de la ville d'Épaminondas;
je lui dis qu'il n'y avait jamais eu de ville de ce nom; mais elle
soutint son dire, et s'appuya de l'autorité d'un ouvrage de M. de
Chateaubriand. J'eus beaucoup de peine à lui persuader que c'était la
ville de Thèbes qu'on avait désignée ainsi, comme étant la patrie
d'Épaminondas. Sans doute il est bien hardi à moi indigne, d'oser
exprimer ainsi mon opinion sur des auteurs dont les ouvrages sont si
dignes d'admiration; mais je pense qu'il en est de la littérature comme
des gouvernemens absolus, qui, sous de bons princes, sont assurément les
meilleurs de tous, et qui par cette raison même ne doivent pas être
adoptés, parce qu'il y a bien plus de princes médiocres que de ceux qui
sont doués de qualités supérieures. On compte peu de Titus et de
Trajans. De même en littérature les inconvéniens d'un faux précepte se
glissent inaperçus, dans les écrits d'un génie supérieur: la richesse
des pensées, l'élégance du style, couvrent de leur éclat quelques taches
d'obscurité. Mais c'est sous la plume de l'écrivain médiocre qu'on
retrouve toute la fausseté de cette maxime de madame Necker: Plus il est
faible de choses, plus il doit bien choisir les mots. Un auteur pauvre
d'idées peut encore plaire et attirer l'attention par un style pur,
clair et précis: la beauté de l'expression est souvent un cache-sottise;
loin de choisir celle dont on a besoin, de chercher le sens, on devrait
toujours se servir de celle qui peint le plus clairement sa pensée.