Les trônes de la famille impériale.--Rupture du traité fait avec la
Prusse.--La reine de Prusse et le duc de Brunswick.--Départ de
Paris.--Cent cinquante mille hommes dispersés en quelques
jours.--Mort du prince Louis de Prusse.--Guindé, maréchal-des-logis
du 10e de hussards.--La voiture de Constant versée sur la
route.--Empressement des soldats à lui porter secours.--Le chapeau
et le premier valet de chambre du petit caporal.--Arrivée de
l'empereur sur le plateau de Weimar.--Chemin creusé dans le roc
vif.--Danger de mort couru par l'empereur.--L'empereur à plat
ventre.--Compliment de l'empereur au soldat qui avait failli le
tuer.--Fruits de la bataille d'Iéna.--Mort du général Schmettau et
du duc de Brunswick.--Fuite du roi et de la reine de Prusse.--La
reine amazone passant la revue de son armée.--Costume de la
reine.--La reine poursuivie par des hussards français.--Ardeur et
propos des soldats.--Les dragons Klein.--Réprimande adressée et
récompense accordée par l'empereur aux soldats qui avaient
poursuivi la reine de Prusse.--Clémence envers le duc de
Weimar.--Quel était le lit de Constant sous la tente de
l'empereur.--Constant partage son lit avec le roi de Naples.--Une
nuit de l'empereur et de Constant en campagne.--Sommeil
interrompu.--Les aides-de-camp.--Le prince de
Neufchâtel.--Déjeuner.--Tournée à cheval.--Roustan et le flacon
d'eau-de-vie.--Abstinence de l'empereur à l'armée.--Le petit
croûton et le verre de vin.--Intrépidité du contrôleur de la
bouche.--Visite du champ de bataille.--L'empereur accablé de
fatigue.--Réveil gracieux de l'empereur.--Sa facilité à se
rendormir.--Travail particulier de l'empereur aux approches d'une
bataille.--Les cartes et les épingles.--Activité du service en
campagne et en voyage.--Promptitude des préparatifs.--Une ambulance
changée en logement pour l'empereur.--Cadavres, membres coupés,
taches de sang, etc., enlevés en quelques minutes.--L'empereur
dormant sur le champ de bataille.--En route sur
Potsdam.--Orage.--Rencontre d'une Égyptienne, veuve d'un officier
français.--Bienfait de l'empereur.--L'empereur à Potsdam.--Les
reliques du grand Frédéric.--Charlottembourg.--Toilette de l'armée
avant d'entrer dans Berlin.--Entrée à Berlin.--L'empereur faisant
rendre les honneurs militaires au buste du grand Frédéric.--Les
grognards.--Égards de l'empereur pour la sœur du roi de
Prusse.--Grande revue.--Pétition présentée par deux
femmes.--Curiosité de l'empereur.--Mission confiée à Constant.--Une
suppliante de seize ans.--L'_étiquette_.--Entretien
muet.--L'empereur peu satisfait de son
tête-à-tête.--Enlèvement.--Singulière rencontre.--Aventures de la
jeune Prussienne.--Crédulité suivie de détresse.--Constant
recommande la belle Prussienne à l'empereur.--Retour d'un
caprice.--Objections de Constant.--Générosité de l'empereur.
PENDANT que l'empereur donnait des couronnes à ses frères et à ses
sœurs, au prince Louis le trône de Hollande, Naples au prince Joseph,
le duché de Berg au prince Murat, à la princesse Elisa Lucques et
Massa-Carrara, Guastalla à la princesse Pauline Borghèse: pendant qu'il
s'assurait de plus en plus par des alliances de famille et par des
traités, la coopération des différens états qui étaient entrés dans la
confédération du Rhin, la guerre se rallumait entre la France et la
Prusse. Il ne m'appartient pas de rechercher les causes de cette guerre,
ni de quel côté étaient venues les premières provocations. Tout ce que
j'en sais, c'est que j'entendis cent fois, aux Tuileries et en campagne,
l'empereur, causant avec ses familiers, accuser le vieux duc de
Brunswick, dont le nom était si odieux en France depuis 1792, et la
jeune et belle reine de Prusse d'avoir excité le roi Frédéric-Guillaume
à rompre le traité de paix. La reine était, suivant l'empereur, plus
disposée à guerroyer que le général Blücher lui-même. Elle portait
l'uniforme du régiment à qui elle avait donné son nom, se montrait à
toutes les revues, et commandait les manœuvres.
Nous partîmes de Paris à la fin de septembre. Mon dessein n'est pas
d'entrer dans les détails de cette merveilleuse campagne, où l'on vit
l'empereur, en moins de quelques jours, écraser une armée de cent
cinquante mille hommes parfaitement disciplinés, pleins d'enthousiasme
et de courage, et ayant leur pays à défendre. Dans un des premiers
combats le jeune prince Louis de Prusse, frère du roi, fut tué à la tête
de ses troupes, par Guindé, maréchal-des-logis du 10e de hussards. Le
prince combattait corps à corps avec ce brave sous-officier, qui lui
dit: «Rendez-vous, colonel, ou vous êtes mort.» Le prince Louis ne lui
répondit que par un coup de sabre, et Guindé lui plongea le sien dans le
corps. Il tomba mort sur la place.
Dans cette campagne, les routes étant défoncées par le passage continuel
de l'artillerie, ma voiture versa, et un des chapeaux de l'empereur
tomba par la portière. Un régiment qui passait sur la même route
reconnut le chapeau à sa forme particulière, et sur-le-champ ma voiture
fut relevée. «Non, disaient ces braves militaires, nous ne laisserons
pas dans l'embarras le premier valet de chambre du petit caporal.» Le
chapeau, après avoir passé dans toutes les mains, me fut enfin remis
avant mon départ.
L'empereur, arrivé sur le plateau de Weimar, fit ranger son armée en
bataille et bivouaqua au milieu de sa garde. Vers deux heures du matin
il se leva et partit à pied pour aller examiner les travaux d'un chemin
qu'il faisait creuser dans le roc pour le transport de l'artillerie. Il
resta près d'une heure avec les travailleurs, et avant de s'acheminer
vers son bivouac, il voulut donner un coup-d'œil aux avant-postes les
plus voisins.
Cette excursion que l'empereur voulut faire seul et sans aucune escorte,
pensa lui coûter la vie. La nuit était très-noire, et les sentinelles du
camp ne voyaient pas à dix pas autour d'elles. La première, entendant
quelqu'un marcher dans l'ombre, en s'approchant de notre ligne, cria
_qui vive_ et se tint prête à faire feu. L'empereur, qu'une profonde
préoccupation, ainsi qu'il l'a dit lui-même ensuite, empêchait
d'entendre la voix de la sentinelle, ne fit aucune réponse, et ce fut
une balle sifflant à son oreille qui le tira de sa distraction. Aussitôt
il s'aperçut du danger qu'il courait et se jeta à plat-ventre; la
précaution était des plus sages, car à peine Sa Majesté s'était-elle
laissé tomber dans cette position, que d'autres balles passèrent au
dessus de sa tête, la décharge de la première sentinelle ayant été
répétée par toute la ligne. Ce premier feu essuyé, l'empereur se releva,
marcha vers le poste le plus rapproché et s'y fit reconnaître.
Sa Majesté était encore à ce poste, lorsque y rentra le soldat qui avait
tiré sur elle, et qui venait d'être relevé de garde; c'était un jeune
grenadier de la ligne. L'empereur lui ordonna de s'approcher et lui
pinçant fortement la joue: «Comment, coquin, lui dit-il, tu m'as donc
pris pour un Prussien? Ce drôle-là ne jette pas sa poudre aux moineaux;
il ne tire qu'aux empereurs.» Le pauvre soldat était tout troublé de
l'idée qu'il aurait pu tuer le petit caporal, qu'il adorait comme tout
le reste de l'armée, et ce fut avec grande peine qu'il put dire:
«Pardon, Sire, mais c'était la consigne; si vous ne répondez pas, c'est
pas ma faute. Fallait mettre dans la consigne que vous ne vouliez pas
répondre.» L'empereur le rassura en souriant et lui dit en s'éloignant
du poste: «Mon brave, je ne te fais pas de reproche. C'était assez bien
visé pour un coup tiré à tâtons; mais tout à l'heure il fera jour, tire
plus juste et j'aurai soin de toi.»
On sait quels furent les fruits de la bataille d'Iéna, livrée le 14
octobre. Presque tous les généraux prussiens, du moins les meilleurs, y
furent pris ou mis hors d'état de continuer la campagne[49]. Le roi et
la reine prirent la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'à Kœnigsberg.
Quelques momens avant l'attaque, la reine de Prusse, montée sur un
cheval fier et léger, avait paru au milieu des soldats, et l'élite de la
jeunesse de Berlin suivait la royale amazone qui galopait devant les
premières lignes de bataille. On voyait tous les drapeaux que sa main
avait brodés pour encourager ses troupes, et ceux du grand Frédéric, que
la poudre du canon avait noircis, s'incliner à son approche, tandis que
des cris d'enthousiasme s'élevaient dans tous les rangs de l'armée
prussienne. Le ciel était si pur et les deux armées si proches l'une de
l'autre, que les Français pouvaient facilement distinguer le costume de
la reine.
Ce costume singulier fut, en grande partie, la cause des dangers qu'elle
courut dans sa fuite. Elle était coiffée d'un casque en acier poli,
qu'ombrageait un superbe panache. Elle portait une cuirasse toute
brillante d'or et d'argent. Une tunique d'étoffe d'argent complétait sa
parure, et tombait jusqu'à ses jambes, chaussées de brodequins rouges,
éperonnés en or. Ce costume rehaussait les charmes de la belle reine.
Lorsque l'armée prusienne fut mise en déroute, la reine resta seule avec
trois ou quatre jeunes gens de Berlin, qui la défendirent jusqu'à ce que
deux hussards, qui s'étaient couverts de gloire pendant la bataille,
tombèrent au grand galop, la pointe du sabre haute, au milieu de ce
petit groupe qui fut à l'instant même dispersé. Effrayé par cette
brusque attaque, le cheval que montait Sa Majesté s'enfuit de toute la
force de ses jambes, et bien en prit à la reine fugitive de ce qu'il
était agile comme un cerf, car les deux hussards l'eussent
infailliblement faite prisonnière. Plus d'une fois ils la serrèrent
d'assez près pour qu'elle entendît leurs propos de soldat, et des
quolibets de nature à effaroucher ses oreilles.
La reine, ainsi poursuivie, était arrivée en vue de la porte de Weimar,
quand un fort détachement des dragons Klein fut aperçu accourant à toute
bride. Le chef avait ordre de prendre la reine à quelque prix que ce
fût. Mais à peine était-elle entrée dans la ville qu'on en ferma les
portes. Les hussards et le détachement de dragons s'en retournèrent
désappointés au champ de bataille.
Les détails de cette singulière poursuite vinrent bientôt aux oreilles
de l'empereur, qui fit venir les hussards en sa présence. Après leur
avoir, en termes fort vifs, témoigné son mécontentement des
plaisanteries indécentes qu'ils avaient osé faire sur la reine, quand
son malheur devait encore ajouter au respect dû à son rang et à son
sexe, l'empereur se fit rendre compte de la manière dont ces deux braves
s'étaient comportés pendant la bataille. Sachant qu'ils avaient fait des
prodiges de valeur, Sa Majesté leur donna la croix, et fit compter à
chacun trois cents francs de gratification.
L'empereur usa de clémence à l'égard du duc de Weimar, qui avait
commandé une division prussienne. Le lendemain de la bataille d'Iéna, Sa
Majesté, étant allée à Weimar, logea au palais ducal, où elle fut reçue
par la duchesse régente: «Madame, lui dit l'empereur, je vous sais gré
de m'avoir attendu; et c'est parce que vous avez eu cette confiance en
moi que je pardonne à votre mari.»
Quand nous étions à l'armée, je couchais sous la tente de l'empereur,
soit sur un petit tapis, soit sur une peau d'ours dont il s'enveloppait
dans sa voiture. Lorsqu'il m'arrivait de ne pouvoir me servir de ces
objets, je cherchais à me procurer un peu de paille. Je me souviens
d'avoir, un soir, rendu un grand service au roi de Naples, en partageant
avec lui une botte de paille qui devait me servir de lit.
Voici quelques détails qui pourront donner au lecteur une idée de la
manière dont je passais les nuits en campagne.
L'empereur reposait sur son petit lit en fer, et moi je me couchais où
et comme je pouvais. À peine étais-je endormi que l'empereur m'appelait:
«Constant.--Sire.--Voyez qui est de service. (C'était des aides-de-camp
qu'il voulait parler.)--Sire, c'est M***.--Dites-lui de venir me
parler.» Je sortais alors de latente pour aller avertir l'officier, que
je ramenais avec moi. À son entrée, l'empereur lui disait: «Vous allez
vous rendre auprès de tel corps, commandé par tel maréchal; vous lui
enjoindrez d'envoyer tel régiment dans telle position; vous vous
assurerez de celle de l'ennemi, puis vous viendrez m'en rendre compte.»
L'aide-de-camp sortait et montait à cheval pour aller exécuter sa
mission. Je me recouchais, l'empereur faisait mine de vouloir
s'endormir, mais au bout de quelques minutes je l'entendais crier de
nouveau: «Constant.--Sire.--Faites appeler le prince de Neufchâtel.»
J'envoyais prévenir le prince, qui arrivait bientôt; et pendant le temps
de la conversation je restais à la porte de la tente. Le prince écrivait
quelques ordres et se retirait. Ces dérangemens avaient lieu plusieurs
fois dans la nuit. Vers le matin, Sa Majesté s'endormait; alors j'avais
aussi quelques instans de sommeil. Quand il venait des aides-de-camp
apporter quelque nouvelle à l'empereur, je le réveillais en le poussant
doucement.
«Qu'est-ce? disait Sa Majesté en s'éveillant en sursaut; quelle heure
est-il? faites entrer. L'aide-de-camp faisait son rapport; s'il en était
besoin, Sa Majesté se levait sur-le-champ et sortait de la tente; sa
toilette n'était pas longue; s'il devait y avoir une affaire, l'empereur
observait le ciel et l'horizon, et je l'ai souvent entendu dire: «Voilà
un beau jour qui se prépare!»
Le déjeuner était préparé et servi en cinq minutes, et au bout d'un
quart d'heure le couvert était levé. Le prince de Neufchâtel déjeunait
et dînait tous les jours avec Sa Majesté; en huit ou dix minutes le plus
long repas était terminé. «À cheval!» disait alors l'empereur, et il
partait accompagné du prince de Neufchâtel, d'un aide-de-camp ou de
deux, et de Roustan, qui portait toujours un flacon d'argent plein
d'eau-de-vie dont l'empereur ne faisait presque jamais usage. Sa Majesté
passait d'un corps à un autre, parlait aux officiers, aux soldats, les
interrogeait, et voyait par ses yeux tout ce qu'il était possible de
voir. S'il y avait quelque affaire, le dîner était oublié, et l'empereur
ne mangeait que lorsqu'il était rentré. Si l'engagement durait trop
long-temps, on lui portait alors et sans qu'il le demandât, un petit
croûton de pain et un peu de vin.
M. Colin, contrôleur de la bouche, a maintes fois bravé le canon pour
porter ce léger repas à l'empereur.
À l'issue d'un combat, Sa Majesté ne manquait jamais de visiter le champ
de bataille; elle faisait distribuer des secours aux blessés en les
encourageant par ses paroles.
L'empereur rentrait quelquefois accablé de fatigue; il prenait un léger
repas et se couchait pour recommencer encore ses interruptions de
sommeil.
Il est à remarquer que chaque fois que des circonstances imprévues
forçaient les aides-de-camp à faire réveiller l'empereur, ce prince
était aussi apte au travail qu'il l'eût été au commencement ou au milieu
du jour: son réveil était aussi aimable que son air était gracieux. Le
rapport d'un aide-de-camp étant terminé, Napoléon se rendormait aussi
facilement que si son somme n'eût pas été interrompu.
Les trois ou quatre jours qui précédaient une affaire, l'empereur
passait la plus grande partie de son temps étendu sur de grandes cartes
qu'il piquait avec des épingles dont la tête était en cire de
différentes couleurs.
Je l'ai déjà dit, toutes les personnes de la maison de l'empereur
cherchaient à l'envi les moyens les plus sûrs et les plus prompts pour
que rien ne lui manquât. Partout, en voyage comme en campagne, sa table,
son café, son lit et son bain même, pouvaient être préparés en cinq
minutes. Combien de fois ne fut-on pas obligé d'enlever en moins de
temps encore des cadavres d'hommes et de chevaux pour dresser la tente
de Sa Majesté!
Je ne sais dans quelle campagne au-delà du Rhin nous nous trouvâmes
arrêtés dans un mauvais village où, pour faire le logement de
l'empereur, on fut obligé de prendre une baraque de paysan qui avait
servi d'ambulance. Il fallut commencer d'abord par enlever les membres
coupés, et laver les taches de sang: ce travail fut terminé en moins
d'une demi-heure, et tout était presque bien.
L'empereur dormait quelquefois un quart d'heure ou une demi-heure sur le
champ de bataille, lorsqu'il était fatigué, ou qu'il voulait attendre
plus patiemment le résultat des ordres qu'il avait donnés.
Nous nous rendions à Potsdam, lorsque nous fûmes surpris par un violent
orage: il était si fort et la pluie tellement abondante, que nous fûmes
obligés de nous arrêter et de nous réfugier dans une maison voisine de
la route; bien boutonné dans sa capote grise, et ne croyant pas qu'on
pût le reconnaître, l'empereur fut fort surpris de voir en entrant dans
la maison une jeune femme que sa présence faisait tressaillir: c'était
une Égyptienne qui avait conservé pour mon maître cette vénération
religieuse que lui portaient les Arabes. Veuve d'un officier de l'armée
d'Égypte, le hasard l'avait conduite en Saxe, dans cette même maison où
elle avait été accueillie. L'empereur lui accorda une pension de douze
cents francs, et se chargea de l'éducation d'un fils, seul héritage que
lui eût laissé son mari. «C'est la première fois, dit Napoléon, que je
mets pied à terre pour éviter un orage; j'avais le pressentiment qu'une
bonne action m'attendait là.»
Le gain de la bataille d'Iéna avait frappé les Prussiens de terreur; la
cour avait fui avec tant de précipitation, qu'elle avait tout laissé
dans les maisons royales. En arrivant à Potsdam, l'empereur y trouva
l'épée du grand Frédéric, son hausse-col, le grand cordon de ses ordres
et son réveil. Il les fit porter à Paris, pour être conservés à l'hôtel
des Invalides: «Je préfère ces trophées, dit Sa Majesté, à tous les
trésors du roi de Prusse; je les enverrai à mes vieux soldats des
campagnes de Hanovre; il les garderont comme un témoignage des victoires
de la grande armée et de la vengeance qu'elle a tirée du désastre de
Rosbach.» L'empereur ordonna le même jour la translation dans sa
capitale de la colonne élevée par le grand Frédéric pour perpétuer le
souvenir de la défaite des Français à Rosbach. Il aurait pu se contenter
d'en changer l'inscription.
Napoléon demeurait au château de Charlottembourg, où il avait établi son
quartier-général. Les régimens de la garde arrivaient de tous côtés.
Aussitôt qu'ils furent rassemblés, on leur donna l'ordre de se mettre en
grande tenue, ce qui s'exécuta dans le petit bois, en avant de la ville.
L'empereur fit son entrée dans la capitale de la Prusse, entre dix et
onze heures du matin. Il était entouré de ses aides-de-camp et des
officiers de son état-major. Tous les régimens défilèrent dans le plus
grand ordre, tambours et musique en tête. L'excellente tenue des troupes
excita l'admiration des Prussiens.
Étant entrés dans Berlin, à la suite de l'empereur, nous arrivâmes sur
la place de la ville au milieu de laquelle s'élevait un buste du grand
Frédéric. Le nom de ce monarque est si populaire à Berlin et dans toute
la Prusse, que j'ai vu cent fois, lorsqu'il arrivait à quelqu'un de le
prononcer, soit dans un café ou dans tout autre lieu public, soit dans
des réunions particulières, tous les assistans se lever, chacun ôtant
son chapeau et donnant toutes les marques d'un respect et même d'un
culte profond. L'empereur arrivé devant le buste, décrivit un
demi-cercle au galop, suivi de son état-major, et baissant la pointe de
son épée, il ôta en même temps son chapeau et salua le premier l'image
de Frédéric II. Son état-major imita son exemple, et tous les
officiers-généraux et officiers qui le composaient se rangèrent en
demi-cercle autour du buste, l'empereur au centre. Sa Majesté donna
ordre que chaque régiment présentât les armes en défilant devant le
buste. Cette manœuvre ne fut pas du goût de quelques _grognards_ du
premier régiment de la garde, qui, la moustache roussie et le visage
encore tout noirci de la poudre d'Iéna, auraient mieux aimé un bon
billet de logement chez le _bourgeois_ que la parade. Aussi ne
cachaient-ils pas leur humeur, et il y en eut un entre autres qui en
passant devant le buste et devant l'empereur, exprima entre ses dents et
sans déranger un muscle de son visage, mais pourtant assez haut pour
être entendu de Sa Majesté, qu'il ne se _moquait_ pas mal de son s...
buste. Sa Majesté fit la sourde oreille; mais le soir elle répéta en
riant le mot du vieux soldat.
Sa Majesté descendit au château, où son logement était préparé, et où
les officiers de sa maison l'avaient devancé. Ayant appris que la
princesse électorale de Hesse-Cassel, sœur du roi, y était restée malade
à la suite d'une couche, l'empereur monta à l'appartement de cette
princesse, et après une assez longue visite, il donna des ordres pour
que cette dame fût traitée avec tous les égards dus à son rang et à sa
cruelle position.
L'empereur passant une grande revue à Berlin, une jeune personne,
accompagnée d'une femme âgée, lui présenta une pétition. Sa Majesté,
rentrée au palais, en prit connaissance, et me dit: «Constant, lisez
cette demande, vous y verrez la demeure des femmes qui me l'ont
présentée. Vous irez chez elles pour savoir qui elles sont et ce
qu'elles veulent.» Je lus le placet, et je vis que la jeune fille
demandait pour toute grâce un entretien particulier avec Sa Majesté.
M'étant rendu à l'adresse indiquée, je trouvai une demoiselle de l'âge
de quinze à seize ans et d'une beauté admirable. Malheureusement je
découvris, en lui adressant la parole, qu'elle ne comprenait pas un seul
mot de français ni d'italien; et en songeant à _l'entretien_ qu'elle
sollicitait, je ne pus m'empêcher de rire. La mère, ou celle qui se
faisait passer pour telle, parlait un peu français, mais fort
difficilement. Je parvins pourtant à comprendre qu'elle était veuve d'un
officier prussien, dont elle avait eu cette belle personne. «Si
l'empereur accorde à ma fille sa demande, dit-elle, je solliciterai la
grâce d'être présentée en même temps à sa majesté l'empereur.» Je lui
fis observer que l'audience ayant été sollicitée seulement par sa fille,
il me paraissait difficile qu'elle y assistât, et elle parut comprendre
parfaitement cette nécessité imposée par l'_étiquette_. Après ce court
entretien, je retournai au palais, où je rendis compte à l'empereur de
ma mission. À dix heures du soir, j'allai avec une voiture chercher les
deux dames, que j'amenai au palais. J'engageai la mère à rester dans un
cabinet pendant que j'irais présenter la jeune fille à l'empereur. Sa
Majesté la retint, et je me retirai.
Quoique la conversation ne dût pas être fort intéressante entre deux
personnes qui ne pouvaient se comprendre que par signes, elle ne laissa
pas de se prolonger une partie de la nuit. Vers le matin, l'empereur,
m'ayant appelé, me demanda 4,000 francs, qu'il remit lui-même à la jeune
Prussienne, qui paraissait être fort contente. Elle rejoignit ensuite sa
_mère_, qui n'avait pas eu l'air d'éprouver la moindre inquiétude sur la
longue durée de l'entretien. Elles remontèrent dans la voiture qui les
attendait, et je les reconduisis à leur demeure.
L'empereur me dit qu'il n'avait jamais pu rien comprendre que _Dass ist
miserable, dass ist gut_, et que, malgré tous les agrémens d'un
tête-à-tête avec une aussi jolie femme, l'entretien était peu de son
goût.
Peu de jours après cette aventure, j'appris que la demoiselle avait été
enlevée par un militaire français, dont on ignorait le nom. L'empereur
ne s'occupa en aucune façon des fugitifs. De retour à Paris, et quelques
mois après, je traversais la rue de Richelieu, quand je fus accosté par
une femme assez mal vêtue, et coiffée d'un grand chapeau qui lui
couvrait presque entièrement le visage; elle me demanda pardon, en
m'appelant par mon nom, de m'arrêter ainsi dans la rue. Lorsqu'elle
leva la tête, je reconnus la jolie figure de la Prussienne, qui était
toujours ravissante. Le voyage l'avait formée; car elle parlait assez
bien français. Elle me conta ainsi son histoire.
«J'ai éprouvé de bien grands malheurs depuis que je ne vous ai vu; vous
savez sans doute que j'eus à Berlin la faiblesse de céder aux
importunités et aux promesses d'un colonel français. Cet officier, après
m'avoir tenue cachée pendant quelque temps, m'a déterminée à le suivre,
me jurant qu'il m'aimerait toujours et que je serais bientôt sa femme.
Il m'emmena à Paris. Je ne sais s'il comptait, pour son avancement, sur
la faveur dont il supposait que je jouissais auprès de l'empereur;» (ici
je crus voir quelque rougeur sur le visage et quelques pleurs dans les
yeux de la pauvre fille); «mais je ne pus m'empêcher de le soupçonner de
ce honteux calcul, en l'entendant un jour s'étonner et presque se
plaindre de ce que l'empereur n'avait fait faire aucune démarche pour
savoir ce que j'étais devenue. Je reprochai au colonel cet excès de
turpitude, et pour se débarrasser de moi et de mes reproches, il eut la
lâcheté de m'abandonner dans une maison suspecte. Désespérée de me
trouver dans un pareil repaire, j'ai fait mille efforts pour m'en
échapper, et j'ai été assez heureuse pour y réussir. Comme il me
restait encore un peu d'argent, j'ai loué une petite chambre dans la rue
Chabanais. Mais ma bourse est épuisée et je suis très-malheureuse; tout
ce que je désire aujourd'hui, c'est de retourner à Berlin. Mais comment
faire pour partir d'ici?» En prononçant ces derniers mots, la
malheureuse femme fondait en larmes.
Je fus véritablement touché de la détresse d'une personne si jeune et si
belle, dont la corruption des autres, et non la sienne, avait causé la
perte, et je lui promis de parler de sa situation à l'empereur. En
effet, le soir même, je saisis l'occasion d'un moment de bonne humeur
pour faire part à Sa Majesté de la rencontre que j'avais faite.
L'empereur se réjouit d'apprendre que la jolie étrangère parlait assez
bien le français, et il eut quelque velléité de la voir de nouveau. Mais
je me permis de lui faire observer qu'il était à craindre qu'elle ne fût
plus digne de ses soins, et je lui racontai les voyages et aventures de
la pauvre délaissée. Mon récit produisit l'effet que j'en attendais; il
refroidit considérablement Sa Majesté et excita sa pitié.
Je reçus ordre de compter à la jeune fille deux cents napoléons, afin
qu'elle pût retourner dans son pays, et jamais je ne m'acquittai d'une
commission avec plus de joie. Celle de la belle Prussienne fut au
comble. Elle m'accabla de remerciemens et me fit ses adieux.
Elle partit sans doute, car depuis je ne l'ai plus revue.