Liaisons secrètes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la
conduite d'un honnête homme.--Ce que Napoléon entendait par
_immoralité_.--Tentations des souverains.--Discrétion de
l'empereur.--Jalousie de Joséphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous
dans l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tête
à tête _avec un ministre_.--Soupçons et agitation de
l'impératrice.--Ma consigne me force à mentir.--L'impératrice
plaidant à mes dépens le faux pour savoir le vrai.--Petite
réprimande adressée à mon sujet par l'empereur à l'impératrice.--Je
suis justifié.--Bouderie passagère.--Durée de la liaison de
l'empereur avec madame Gazani.--Madame de Rémusat dame d'honneur de
l'impératrice.--Expédition nocturne de Joséphine et de madame de
Rémusat.--Ronflement formidable.--Terreur panique et fuite
précipitée.--Larmes et rire fou.--L'allée des Veuves.--L'empereur
en bonnes fortunes.--Le prince Murat et moi nous l'attendons à la
porte de...--Inquiétude de Murat.--Mot _impérial_ de Napoléon.--Les
pourvoyeurs officieux.--Je suis sollicité par certaines dames.--Ma
répugnance pour les marchés clandestins.--Anciennes attributions du
premier valet de chambre, non rétablies par
l'empereur.--Complaisance d'un général.--Résistance d'une dame
_après_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse
Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre
l'impératrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les
suites.--Naissance d'un enfant impérial.--Éducation de cet
enfant.--Mademoiselle E... à Fontainebleau.--Mécontentement de
l'empereur.--Rigueur envers la mère et tendresse pour le fils.--Les
trois fils de Napoléon.--Distractions de l'empereur à Boulogne.--La
belle Italienne.--Découverte et proposition de Murat.--Mademoiselle
L. B.--Spéculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint
échauffé.--Œillades en pure perte.--Visite à mademoiselle
Lenormand.--Discrétion de mademoiselle L. B. sur les prédictions de
la devineresse.--Crédulité justifiée par l'événement.--Balivernes.
Sa Majesté avait coutume de dire que l'on reconnaissait un honnête homme
à sa conduite envers sa femme, ses enfans et ses domestiques, et
j'espère qu'il ressortira de ces mémoires que l'empereur, sous ces
divers rapports, avait la conduite d'un honnête homme, telle qu'il la
définissait. Il disait encore que l'immoralité était le vice le plus
dangereux dans un souverain, parce qu'il faisait loi pour les sujets. Ce
qu'il entendait par _immoralité_, c'était sans doute une publicité
scandaleuse donnée à des liaisons qui devraient toujours rester
secrètes: car pour ces liaisons en elles-mêmes, il ne les repoussait pas
plus qu'un autre lorsqu'elles venaient se jeter à sa tête. Peut-être
tout autre, dans la même position que lui, entouré de séductions,
d'attaques et d'avances de toute espèce, aurait moins souvent encore
résisté à la tentation. Pourtant à Dieu ne plaise que je veuille prendre
ici la défense de Sa Majesté sous ce rapport; je conviendrai même, si
l'on veut, que sa conduite n'offrait pas l'exemple de l'accord le plus
parfait avec la morale de ses discours; mais on avouera aussi que
c'était beaucoup, pour un souverain, de cacher avec le plus grand soin
ses distractions au public, pour qui elles auraient été un sujet de
scandale, ou, qui pis est, d'imitation, et à sa femme, qui en aurait
éprouvé le plus violent chagrin. Voici, sur ce chapitre délicat, deux ou
trois anecdotes qui me reviennent maintenant à l'esprit, et qui sont, je
crois, à peu près de l'époque à laquelle ma narration est parvenue.
L'impératrice Joséphine était jalouse, et malgré la prudence dont usait
l'empereur dans ses liaisons secrètes, elle n'était pas sans être
quelquefois informée de ce qui se passait.
L'empereur avait connu à Gênes madame Gazani, fille d'une danseuse
italienne, et il continuait de la recevoir à Paris. Un jour qu'il avait
rendez-vous avec cette dame dans les petits appartemens, il m'ordonna
de rester dans sa chambre, et de répondre aux personnes qui le
demanderaient, fût-ce même Sa Majesté l'impératrice, qu'il travaillait
dans son cabinet avec un ministre.
Le lieu de l'entrevue était l'ancien appartement occupé par M. de
Bourrienne, dont l'escalier donnait dans la chambre à coucher de Sa
Majesté. Cet appartement avait été arrangé et décoré fort simplement; il
avait une seconde sortie sur l'escalier, dit l'escalier noir, parce
qu'il était sombre et peu éclairé. C'était par là qu'entrait madame
Gazani. Quant à l'empereur, il allait la trouver par la première issue.
Il y avait peu d'instans qu'ils étaient réunis, quand l'impératrice
entra dans la chambre de l'empereur, et me demanda ce que faisait son
époux. «Madame, l'empereur est fort occupé en ce moment; il travaille
dans son cabinet avec un ministre.--Constant, je veux entrer.--Cela est
impossible, madame, j'ai reçu l'ordre formel de ne pas déranger Sa
Majesté, pas même pour Sa Majesté l'impératrice.» Là dessus, celle-ci
s'en retourna mécontente et même courroucée. Au bout d'une demi-heure,
elle revint, et comme elle renouvela sa demande, il me fallut bien
renouveler ma réponse. J'étais désolé de voir le chagrin de Sa Majesté
l'impératrice, mais je ne pouvais manquer à ma consigne. Le même soir,
à son coucher, l'empereur me dit, d'un ton fort sévère, que
l'impératrice lui avait assuré tenir de moi que, lorsqu'elle était venue
le demander, il était enfermé avec une dame. Je répondis à l'empereur,
sans me troubler, que certainement il ne pouvait croire cela. «Non,
reprit Sa Majesté, revenant au ton amical dont elle m'honorait
habituellement, je vous connais assez pour être assuré de votre
discrétion; mais malheur aux sots qui bavardent, si je parviens à les
découvrir.» Au coucher du lendemain, l'impératrice entra comme
l'empereur se mettait au lit, et Sa Majesté lui dit devant moi: «C'est
fort mal, Joséphine, de prêter des mensonges à ce pauvre Constant; il
n'était pas homme à vous faire un conte comme celui que vous m'avez
rapporté.» L'impératrice s'assit sur le bord du lit, se prit à rire, et
mit sa jolie petite main sur la bouche de son mari. Comme il était
question de moi, je me retirai. Pendant quelques jours, Sa Majesté
l'impératrice fut froide et sévère envers moi; mais comme cela lui était
peu naturel, elle reprit bientôt cet air de bonté qui lui gagnait tous
les cœurs.
* * *
Quant à la liaison de l'empereur avec madame Gazani, elle dura à peu
près un an; encore les rendez-vous n'avaient lieu qu'à des époques
assez éloignées.
Le trait de jalousie suivant ne m'est pas aussi personnel que celui que
je viens de citer.
Madame de R***, femme d'un de messieurs les préfets du palais, et
celle de ses dames d'honneur que Sa Majesté l'impératrice aimait le
plus, la trouva un soir tout en larmes et désespérée. Madame de R***
attendit en silence que Sa Majesté daignât lui apprendre la cause de ce
violent chagrin. Elle n'attendit pas long-temps. À peine était-elle
entrée dans le salon, que Sa Majesté s'écria: «Je suis sûre qu'il est
maintenant couché avec une femme. Ma chère amie, ajouta-t-elle
continuant de pleurer, prenez ce flambeau et allons écouter à sa porte:
nous entendrons bien.» Madame de R*** fit tout ce qu'elle put pour la
dissuader de ce projet; elle lui représenta l'heure avancée, l'obscurité
du passage, le danger qu'elles couraient d'être surprises; mais tout fut
inutile. Sa Majesté lui mit le flambeau dans la main en lui disant: «Il
faut absolument que vous m'accompagniez. Si vous avez peur, je marcherai
devant vous.» Madame de R*** obéit, et voilà les deux dames
s'avançant sur la pointe du pied dans le corridor, à la lueur d'une
seule bougie que l'air agitait. Arrivées à la porte de l'antichambre de
l'empereur, elles s'arrêtent, respirant à peine, et l'impératrice
tourne doucement le bouton. Mais au moment où elle met le pied dans
l'appartement, Roustan qui y couchait, et qui était profondément
endormi, poussa un ronflement formidable et prolongé. Ces dames
n'avaient pas pensé apparemment qu'il se trouverait là, et madame de
R*** s'imaginant le voir déjà sautant à bas du lit, le sabre et le
pistolet au poing, tourne les talons et se met à courir de toutes ses
forces, son flambeau à la main, vers l'appartement de l'impératrice,
laissant celle-ci dans la plus complète obscurité. Elle ne reprit
haleine que dans la chambre à coucher de l'impératrice, et ce ne fut
aussi que là qu'elle se souvint que celle-ci était restée sans lumière
dans les corridors. Madame de R*** allait retourner à sa rencontre,
lorsqu'elle la vit revenir se tenant les côtés de rire, et parfaitement
consolée de son chagrin par cette burlesque aventure. Madame de R***
cherchait à s'excuser: «Ma chère amie, lui dit Sa Majesté, vous n'avez
fait que me prévenir. Ce butor de Roustan m'a fait une telle peur, que
je vous aurais donné l'exemple de la fuite, si vous n'aviez pas été
encore un peu plus poltronne que moi.»
Je ne sais ce que ces dames auraient découvert si le courage ne leur eût
manqué avant d'avoir mené à fin leur expédition; rien du tout,
peut-être, car l'empereur ne recevait que rarement aux Tuileries la
personne dont il était épris pour le moment. On a vu que, sous le
consulat, il donnait ses rendez-vous dans une petite maison de l'allée
des Veuves. Empereur, c'était encore hors du château qu'avaient lieu ses
entrevues amoureuses. Il s'y rendait incognito la nuit, et s'exposait à
toutes les chances que court un homme à bonnes fortunes.
Un soir, entre onze heures et minuit, l'empereur me fait appeler,
demande un frac noir et un chapeau rond, et m'ordonne de le suivre. Nous
montons, le prince Murat troisième, dans une voiture de couleur sombre;
César conduisait. Il n'y avait qu'un seul laquais pour ouvrir la
portière, et tous deux étaient sans livrée. Après une petite course dans
Paris, l'empereur fit arrêter dans la rue de... Il descendit, fit
quelques pas en avant, frappa à une porte cochère et entra seul dans un
hôtel. Le prince et moi étions restés dans la voiture. Des heures se
passèrent, et nous commençâmes à nous inquiéter. La vie de l'empereur
avait été assez souvent menacée pour qu'il ne fût que trop naturel de
craindre quelque nouveau piége ou quelque surprise. L'imagination fait
du chemin lorsqu'elle est poursuivie par de telles craintes. Le prince
Murat jurait et maudissait énergiquement tantôt l'imprudence de Sa
Majesté, tantôt sa galanterie, tantôt la dame et ses complaisances. Je
n'étais pas plus rassuré que lui, mais, plus calme, je cherchais à la
calmer. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, le prince
s'élance hors de la voiture, je le suis, et il avait la main sur le
marteau de la porte lorsque l'empereur en sortit. Il était déjà grand
jour. Le prince lui fit part de nos inquiétudes et des réflexions que
nous avions faites sur sa témérité. «Quel enfantillage! dit là-dessus Sa
Majesté, qu'aviez-vous tant à craindre? partout où je suis, ne suis-je
pas chez moi?»
C'était bien volontairement que quelques habitués de la cour
s'empressaient de parler à l'empereur de jeunes et jolies personnes qui
désiraient être connues de lui, car il n'était nullement dans son
caractère de donner de pareilles commissions. Je n'étais pas assez grand
seigneur pour trouver un tel emploi honorable; aussi n'ai-je jamais
voulu me mêler des affaires de ce genre. Ce n'est pourtant pas faute
d'avoir été indirectement sondé, ou même ouvertement sollicité par
certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, quoique ce
titre ne donnât que fort peu de droits et de priviléges auprès de
l'empereur; mais encore une fois je n'entrais point dans de tels
marchés; je me contentais de m'occuper des devoirs que m'imposait ma
place, non d'autre chose; et quoique Sa Majesté prît plaisir à
ressusciter les usages de l'ancienne monarchie, les secrètes
attributions du premier valet de chambre ne furent point rétablies, et
je me gardai bien de les réclamer.
Assez d'autres (non des valets de chambre) étaient moins scrupuleux que
moi. Le général L... parla un jour à l'empereur d'une demoiselle fort
jolie, dont la mère tenait une maison de jeu, et qui désirait lui être
présentée. L'empereur la reçut une seule fois. Peu de jours après elle
fut mariée. À quelque temps de là, Sa Majesté voulut la revoir et la
redemanda. Mais la jeune femme répondit qu'elle ne s'appartenait plus,
et elle se refusa à toutes les instances, à toutes les offres qui lui
furent faites. L'empereur n'en parut nullement mécontent; il loua au
contraire madame D... de sa fidélité à ses devoirs et approuva fort sa
conduite.
Son altesse impériale la princesse Murat avait, en 1804, dans sa maison,
une jeune lectrice, mademoiselle E... Elle était grande, svelte, bien
faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette, et pouvait
avoir de dix-sept à dix-huit ans. Quelques personnes qui croyaient avoir
intérêt à éloigner Sa Majesté de l'impératrice sa femme, remarquèrent
avec plaisir la disposition de la lectrice à essayer le pouvoir de ses
œillades sur l'empereur, et celle de ce dernier à s'y laisser prendre.
Elles attisèrent adroitement le feu, et ce fut une d'elles qui se
chargea de toute la diplomatie de cette _affaire_. Des propositions
faites par un tiers furent sur-le-champ acceptées. La belle E... vint au
château, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois
heures. Elle devint grosse. L'empereur fit louer pour elle, rue
Chantereine, un hôtel où elle accoucha d'un beau garçon qui fut doté dès
sa naissance de 30,000 francs de rente. On le confia d'abord aux soins
de madame L..., nourrice du prince Achille Murat, laquelle le garda
trois ou quatre ans. Ensuite M. M..., secrétaire de Sa Majesté, fut
chargé de pourvoir à l'éducation de cet enfant. Lorsque l'empereur
revint de l'île d'Elbe, le fils de mademoiselle E... fut remis aux mains
de sa majesté l'impératrice-mère. La liaison de l'empereur avec
mademoiselle E... ne dura pas long-temps. Un jour on la vit arriver avec
sa mère à Fontainebleau, où se trouvait la cour. Elle monta à
l'appartement de Sa Majesté, et me demanda de l'annoncer. L'empereur fut
on ne peut plus mécontent de cette démarche, et me chargea d'aller dire
de sa part à mademoiselle E... qu'il lui défendait de jamais se
présenter devant lui sans sa permission et de séjourner un instant de
plus à Fontainebleau. Malgré cette rigueur pour la mère, l'empereur
aimait tendrement le fils. Je le lui amenais souvent; il le caressait,
lui donnait cent friandises, et s'amusait beaucoup de sa vivacité et de
ses reparties, qui étaient très-spirituelles pour son âge.
Cet enfant et celui de la belle Polonaise dont je parlerai plus tard
sont, avec le roi de Rome, les seuls enfans qu'ait eus l'empereur. Il
n'a jamais eu de filles, et je crois qu'il n'aurait pas aimé à en avoir.
J'ai vu je ne sais où que l'empereur, pendant le séjour le plus long que
nous ayons fait à Boulogne, se délassait la nuit des travaux de la
journée avec une belle Italienne. Voici ce que je sais de cette
aventure. Sa Majesté se plaignait un matin, pendant que je l'habillais,
en présence du prince Murat, de ne voir que des figures à moustaches, ce
qui, disait-elle, était fort triste. Le prince toujours prêt, dans les
occasions de ce genre, à offrir ses services à son beau-frère, lui parla
d'une dame génoise belle et spirituelle, qui avait le plus grand désir
de voir Sa Majesté. L'empereur accorda, en riant, un tête-à-tête, et le
prince se chargea de transmettre le message. Il y avait deux jours que,
par ses soins, la belle dame était arrivée et installée dans la haute
ville, lorsque l'empereur, qui habitait au Pont de Briques, m'ordonna
un soir de prendre une voiture et d'aller chercher la protégée du prince
Murat. J'obéis et j'amenai la belle Génoise, qui, pour éviter le
scandale, bien qu'il fît nuit close, fut introduite par un petit jardin
situé derrière les appartemens de Sa Majesté. La pauvre femme était bien
émue et pleurait; mais elle se consola promptement en se voyant bien
accueillie: l'entrevue se prolongea jusqu'à trois heures du matin, et je
fus alors appelé pour reconduire la dame. Elle revint, depuis, quatre ou
cinq fois et revit encore l'empereur à Rambouillet. Elle était bonne,
simple, crédule et point du tout intrigante, et ne chercha point à tirer
parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagère.
Une autre de ces favorites d'un moment qui se précipitaient en quelque
sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de lui
adresser ses hommages, mademoiselle L. B. était une fort jolie personne;
elle avait de l'esprit et un bon cœur, et si elle eût reçu une éducation
moins frivole, elle aurait été sans doute une femme estimable. Mais j'ai
tout lieu de penser que sa mère avait toujours eu le dessein d'acquérir
un protecteur à son second mari, en _utilisant_ la jeunesse et les
attraits de la fille de son premier; je ne me souviens pas de son nom,
mais il était d'une famille noble, ce dont la mère et la fille se
félicitaient beaucoup. La jeune personne était bonne musicienne, et
chantait agréablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule
qu'indécent, c'était de la voir devant une assez nombreuse compagnie
réunie chez sa mère, danser des pas de ballet, dans un costume presque
aussi léger qu'à l'Opéra, avec des castagnettes ou un tambour de basque,
et terminer sa danse par une répétition d'attitudes et de grâces. Avec
une pareille éducation, elle devait trouver sa position toute naturelle;
aussi fut-elle fort chagrine du peu de durée qu'eut sa liaison avec
l'empereur. Pour la mère, elle en était désespérée, et me disait avec
une naïveté révoltante: «Voyez ma pauvre Lise, comme elle a le teint
échauffé! c'est le chagrin de se voir négligée, cette chère enfant. Que
vous seriez bon si vous pouviez la faire demander!» Pour provoquer une
entrevue dont la mère et la fille étaient si désireuses, elles vinrent
toutes deux à la chapelle de Saint-Cloud, où pendant la messe la
_pauvre_ Lise lançait à l'empereur des œillades qui faisaient rougir les
jeunes femmes qui s'en aperçurent. Tout cela fut du temps perdu, et
l'empereur n'y fit nulle attention.
Le colonel L. B. était aide-de-camp du général L..., gouverneur de
Saint-Cloud; le général était veuf, et c'est ce qui peut faire excuser
l'intimité de sa fille unique avec la famille L. B..., qui m'étonnait
beaucoup. Un jour que je dînais chez le colonel avec sa femme, sa
belle-fille et mademoiselle L......, le général fit demander son
aide-de-camp, et je restai seul avec ces dames, qui me sollicitèrent
vivement de les accompagner chez mademoiselle Lenormand. J'aurais eu
mauvaise grâce à ne pas céder. Nous montâmes en voiture, et arrivâmes
rue de Tournon. Mademoiselle L. B... entra la première dans l'antre de
la sibylle, y resta long-temps, mais fut fort discrète sur ce qui lui
avait été dit. Pour mademoiselle L......, elle nous dit fort ingénument
qu'elle avait de bonnes nouvelles, et qu'elle épouserait bientôt celui
qu'elle aimait; ce qui en effet ne tarda pas. Ces demoiselles me
pressèrent de consulter à mon tour la prophétesse, et je m'aperçus bien
que j'étais connu, car mademoiselle Lenormand vit tout de suite dans ma
main que j'avais le bonheur d'approcher d'un grand homme et d'en être
aimé; puis elle ajouta mille autres balivernes de ce genre dont je la
remerciai au plus vite, tant elles m'ennuyaient.