CHAPITRE XIII.

Liaisons secrètes de l'empereur.--Quelle est, selon l'empereur, la

conduite d'un honnête homme.--Ce que Napoléon entendait par

_immoralité_.--Tentations des souverains.--Discrétion de

l'empereur.--Jalousie de Joséphine.--Madame Gazani.--Rendez-vous

dans l'ancien appartement de M. de Bourrienne.--L'empereur en tête

à tête _avec un ministre_.--Soupçons et agitation de

l'impératrice.--Ma consigne me force à mentir.--L'impératrice

plaidant à mes dépens le faux pour savoir le vrai.--Petite

réprimande adressée à mon sujet par l'empereur à l'impératrice.--Je

suis justifié.--Bouderie passagère.--Durée de la liaison de

l'empereur avec madame Gazani.--Madame de Rémusat dame d'honneur de

l'impératrice.--Expédition nocturne de Joséphine et de madame de

Rémusat.--Ronflement formidable.--Terreur panique et fuite

précipitée.--Larmes et rire fou.--L'allée des Veuves.--L'empereur

en bonnes fortunes.--Le prince Murat et moi nous l'attendons à la

porte de...--Inquiétude de Murat.--Mot _impérial_ de Napoléon.--Les

pourvoyeurs officieux.--Je suis sollicité par certaines dames.--Ma

répugnance pour les marchés clandestins.--Anciennes attributions du

premier valet de chambre, non rétablies par

l'empereur.--Complaisance d'un général.--Résistance d'une dame

_après_ son mariage.--Mademoiselle E... lectrice de la princesse

Murat.--Portrait de mademoiselle E...--Intrigue contre

l'impératrice.--Entrevues aux Tuileries et quelles en furent les

suites.--Naissance d'un enfant impérial.--Éducation de cet

enfant.--Mademoiselle E... à Fontainebleau.--Mécontentement de

l'empereur.--Rigueur envers la mère et tendresse pour le fils.--Les

trois fils de Napoléon.--Distractions de l'empereur à Boulogne.--La

belle Italienne.--Découverte et proposition de Murat.--Mademoiselle

L. B.--Spéculation honteuse.--Les pas de ballet.--Le teint

échauffé.--Œillades en pure perte.--Visite à mademoiselle

Lenormand.--Discrétion de mademoiselle L. B. sur les prédictions de

la devineresse.--Crédulité justifiée par l'événement.--Balivernes.

Sa Majesté avait coutume de dire que l'on reconnaissait un honnête homme

à sa conduite envers sa femme, ses enfans et ses domestiques, et

j'espère qu'il ressortira de ces mémoires que l'empereur, sous ces

divers rapports, avait la conduite d'un honnête homme, telle qu'il la

définissait. Il disait encore que l'immoralité était le vice le plus

dangereux dans un souverain, parce qu'il faisait loi pour les sujets. Ce

qu'il entendait par _immoralité_, c'était sans doute une publicité

scandaleuse donnée à des liaisons qui devraient toujours rester

secrètes: car pour ces liaisons en elles-mêmes, il ne les repoussait pas

plus qu'un autre lorsqu'elles venaient se jeter à sa tête. Peut-être

tout autre, dans la même position que lui, entouré de séductions,

d'attaques et d'avances de toute espèce, aurait moins souvent encore

résisté à la tentation. Pourtant à Dieu ne plaise que je veuille prendre

ici la défense de Sa Majesté sous ce rapport; je conviendrai même, si

l'on veut, que sa conduite n'offrait pas l'exemple de l'accord le plus

parfait avec la morale de ses discours; mais on avouera aussi que

c'était beaucoup, pour un souverain, de cacher avec le plus grand soin

ses distractions au public, pour qui elles auraient été un sujet de

scandale, ou, qui pis est, d'imitation, et à sa femme, qui en aurait

éprouvé le plus violent chagrin. Voici, sur ce chapitre délicat, deux ou

trois anecdotes qui me reviennent maintenant à l'esprit, et qui sont, je

crois, à peu près de l'époque à laquelle ma narration est parvenue.

L'impératrice Joséphine était jalouse, et malgré la prudence dont usait

l'empereur dans ses liaisons secrètes, elle n'était pas sans être

quelquefois informée de ce qui se passait.

L'empereur avait connu à Gênes madame Gazani, fille d'une danseuse

italienne, et il continuait de la recevoir à Paris. Un jour qu'il avait

rendez-vous avec cette dame dans les petits appartemens, il m'ordonna

de rester dans sa chambre, et de répondre aux personnes qui le

demanderaient, fût-ce même Sa Majesté l'impératrice, qu'il travaillait

dans son cabinet avec un ministre.

Le lieu de l'entrevue était l'ancien appartement occupé par M. de

Bourrienne, dont l'escalier donnait dans la chambre à coucher de Sa

Majesté. Cet appartement avait été arrangé et décoré fort simplement; il

avait une seconde sortie sur l'escalier, dit l'escalier noir, parce

qu'il était sombre et peu éclairé. C'était par là qu'entrait madame

Gazani. Quant à l'empereur, il allait la trouver par la première issue.

Il y avait peu d'instans qu'ils étaient réunis, quand l'impératrice

entra dans la chambre de l'empereur, et me demanda ce que faisait son

époux. «Madame, l'empereur est fort occupé en ce moment; il travaille

dans son cabinet avec un ministre.--Constant, je veux entrer.--Cela est

impossible, madame, j'ai reçu l'ordre formel de ne pas déranger Sa

Majesté, pas même pour Sa Majesté l'impératrice.» Là dessus, celle-ci

s'en retourna mécontente et même courroucée. Au bout d'une demi-heure,

elle revint, et comme elle renouvela sa demande, il me fallut bien

renouveler ma réponse. J'étais désolé de voir le chagrin de Sa Majesté

l'impératrice, mais je ne pouvais manquer à ma consigne. Le même soir,

à son coucher, l'empereur me dit, d'un ton fort sévère, que

l'impératrice lui avait assuré tenir de moi que, lorsqu'elle était venue

le demander, il était enfermé avec une dame. Je répondis à l'empereur,

sans me troubler, que certainement il ne pouvait croire cela. «Non,

reprit Sa Majesté, revenant au ton amical dont elle m'honorait

habituellement, je vous connais assez pour être assuré de votre

discrétion; mais malheur aux sots qui bavardent, si je parviens à les

découvrir.» Au coucher du lendemain, l'impératrice entra comme

l'empereur se mettait au lit, et Sa Majesté lui dit devant moi: «C'est

fort mal, Joséphine, de prêter des mensonges à ce pauvre Constant; il

n'était pas homme à vous faire un conte comme celui que vous m'avez

rapporté.» L'impératrice s'assit sur le bord du lit, se prit à rire, et

mit sa jolie petite main sur la bouche de son mari. Comme il était

question de moi, je me retirai. Pendant quelques jours, Sa Majesté

l'impératrice fut froide et sévère envers moi; mais comme cela lui était

peu naturel, elle reprit bientôt cet air de bonté qui lui gagnait tous

les cœurs.

* * *

Quant à la liaison de l'empereur avec madame Gazani, elle dura à peu

près un an; encore les rendez-vous n'avaient lieu qu'à des époques

assez éloignées.

Le trait de jalousie suivant ne m'est pas aussi personnel que celui que

je viens de citer.

Madame de R***, femme d'un de messieurs les préfets du palais, et

celle de ses dames d'honneur que Sa Majesté l'impératrice aimait le

plus, la trouva un soir tout en larmes et désespérée. Madame de R***

attendit en silence que Sa Majesté daignât lui apprendre la cause de ce

violent chagrin. Elle n'attendit pas long-temps. À peine était-elle

entrée dans le salon, que Sa Majesté s'écria: «Je suis sûre qu'il est

maintenant couché avec une femme. Ma chère amie, ajouta-t-elle

continuant de pleurer, prenez ce flambeau et allons écouter à sa porte:

nous entendrons bien.» Madame de R*** fit tout ce qu'elle put pour la

dissuader de ce projet; elle lui représenta l'heure avancée, l'obscurité

du passage, le danger qu'elles couraient d'être surprises; mais tout fut

inutile. Sa Majesté lui mit le flambeau dans la main en lui disant: «Il

faut absolument que vous m'accompagniez. Si vous avez peur, je marcherai

devant vous.» Madame de R*** obéit, et voilà les deux dames

s'avançant sur la pointe du pied dans le corridor, à la lueur d'une

seule bougie que l'air agitait. Arrivées à la porte de l'antichambre de

l'empereur, elles s'arrêtent, respirant à peine, et l'impératrice

tourne doucement le bouton. Mais au moment où elle met le pied dans

l'appartement, Roustan qui y couchait, et qui était profondément

endormi, poussa un ronflement formidable et prolongé. Ces dames

n'avaient pas pensé apparemment qu'il se trouverait là, et madame de

R*** s'imaginant le voir déjà sautant à bas du lit, le sabre et le

pistolet au poing, tourne les talons et se met à courir de toutes ses

forces, son flambeau à la main, vers l'appartement de l'impératrice,

laissant celle-ci dans la plus complète obscurité. Elle ne reprit

haleine que dans la chambre à coucher de l'impératrice, et ce ne fut

aussi que là qu'elle se souvint que celle-ci était restée sans lumière

dans les corridors. Madame de R*** allait retourner à sa rencontre,

lorsqu'elle la vit revenir se tenant les côtés de rire, et parfaitement

consolée de son chagrin par cette burlesque aventure. Madame de R***

cherchait à s'excuser: «Ma chère amie, lui dit Sa Majesté, vous n'avez

fait que me prévenir. Ce butor de Roustan m'a fait une telle peur, que

je vous aurais donné l'exemple de la fuite, si vous n'aviez pas été

encore un peu plus poltronne que moi.»

Je ne sais ce que ces dames auraient découvert si le courage ne leur eût

manqué avant d'avoir mené à fin leur expédition; rien du tout,

peut-être, car l'empereur ne recevait que rarement aux Tuileries la

personne dont il était épris pour le moment. On a vu que, sous le

consulat, il donnait ses rendez-vous dans une petite maison de l'allée

des Veuves. Empereur, c'était encore hors du château qu'avaient lieu ses

entrevues amoureuses. Il s'y rendait incognito la nuit, et s'exposait à

toutes les chances que court un homme à bonnes fortunes.

Un soir, entre onze heures et minuit, l'empereur me fait appeler,

demande un frac noir et un chapeau rond, et m'ordonne de le suivre. Nous

montons, le prince Murat troisième, dans une voiture de couleur sombre;

César conduisait. Il n'y avait qu'un seul laquais pour ouvrir la

portière, et tous deux étaient sans livrée. Après une petite course dans

Paris, l'empereur fit arrêter dans la rue de... Il descendit, fit

quelques pas en avant, frappa à une porte cochère et entra seul dans un

hôtel. Le prince et moi étions restés dans la voiture. Des heures se

passèrent, et nous commençâmes à nous inquiéter. La vie de l'empereur

avait été assez souvent menacée pour qu'il ne fût que trop naturel de

craindre quelque nouveau piége ou quelque surprise. L'imagination fait

du chemin lorsqu'elle est poursuivie par de telles craintes. Le prince

Murat jurait et maudissait énergiquement tantôt l'imprudence de Sa

Majesté, tantôt sa galanterie, tantôt la dame et ses complaisances. Je

n'étais pas plus rassuré que lui, mais, plus calme, je cherchais à la

calmer. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, le prince

s'élance hors de la voiture, je le suis, et il avait la main sur le

marteau de la porte lorsque l'empereur en sortit. Il était déjà grand

jour. Le prince lui fit part de nos inquiétudes et des réflexions que

nous avions faites sur sa témérité. «Quel enfantillage! dit là-dessus Sa

Majesté, qu'aviez-vous tant à craindre? partout où je suis, ne suis-je

pas chez moi?»

C'était bien volontairement que quelques habitués de la cour

s'empressaient de parler à l'empereur de jeunes et jolies personnes qui

désiraient être connues de lui, car il n'était nullement dans son

caractère de donner de pareilles commissions. Je n'étais pas assez grand

seigneur pour trouver un tel emploi honorable; aussi n'ai-je jamais

voulu me mêler des affaires de ce genre. Ce n'est pourtant pas faute

d'avoir été indirectement sondé, ou même ouvertement sollicité par

certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, quoique ce

titre ne donnât que fort peu de droits et de priviléges auprès de

l'empereur; mais encore une fois je n'entrais point dans de tels

marchés; je me contentais de m'occuper des devoirs que m'imposait ma

place, non d'autre chose; et quoique Sa Majesté prît plaisir à

ressusciter les usages de l'ancienne monarchie, les secrètes

attributions du premier valet de chambre ne furent point rétablies, et

je me gardai bien de les réclamer.

Assez d'autres (non des valets de chambre) étaient moins scrupuleux que

moi. Le général L... parla un jour à l'empereur d'une demoiselle fort

jolie, dont la mère tenait une maison de jeu, et qui désirait lui être

présentée. L'empereur la reçut une seule fois. Peu de jours après elle

fut mariée. À quelque temps de là, Sa Majesté voulut la revoir et la

redemanda. Mais la jeune femme répondit qu'elle ne s'appartenait plus,

et elle se refusa à toutes les instances, à toutes les offres qui lui

furent faites. L'empereur n'en parut nullement mécontent; il loua au

contraire madame D... de sa fidélité à ses devoirs et approuva fort sa

conduite.

Son altesse impériale la princesse Murat avait, en 1804, dans sa maison,

une jeune lectrice, mademoiselle E... Elle était grande, svelte, bien

faite, brune avec de beaux yeux noirs, vive et fort coquette, et pouvait

avoir de dix-sept à dix-huit ans. Quelques personnes qui croyaient avoir

intérêt à éloigner Sa Majesté de l'impératrice sa femme, remarquèrent

avec plaisir la disposition de la lectrice à essayer le pouvoir de ses

œillades sur l'empereur, et celle de ce dernier à s'y laisser prendre.

Elles attisèrent adroitement le feu, et ce fut une d'elles qui se

chargea de toute la diplomatie de cette _affaire_. Des propositions

faites par un tiers furent sur-le-champ acceptées. La belle E... vint au

château, en secret, mais rarement, et elle n'y passait que deux ou trois

heures. Elle devint grosse. L'empereur fit louer pour elle, rue

Chantereine, un hôtel où elle accoucha d'un beau garçon qui fut doté dès

sa naissance de 30,000 francs de rente. On le confia d'abord aux soins

de madame L..., nourrice du prince Achille Murat, laquelle le garda

trois ou quatre ans. Ensuite M. M..., secrétaire de Sa Majesté, fut

chargé de pourvoir à l'éducation de cet enfant. Lorsque l'empereur

revint de l'île d'Elbe, le fils de mademoiselle E... fut remis aux mains

de sa majesté l'impératrice-mère. La liaison de l'empereur avec

mademoiselle E... ne dura pas long-temps. Un jour on la vit arriver avec

sa mère à Fontainebleau, où se trouvait la cour. Elle monta à

l'appartement de Sa Majesté, et me demanda de l'annoncer. L'empereur fut

on ne peut plus mécontent de cette démarche, et me chargea d'aller dire

de sa part à mademoiselle E... qu'il lui défendait de jamais se

présenter devant lui sans sa permission et de séjourner un instant de

plus à Fontainebleau. Malgré cette rigueur pour la mère, l'empereur

aimait tendrement le fils. Je le lui amenais souvent; il le caressait,

lui donnait cent friandises, et s'amusait beaucoup de sa vivacité et de

ses reparties, qui étaient très-spirituelles pour son âge.

Cet enfant et celui de la belle Polonaise dont je parlerai plus tard

sont, avec le roi de Rome, les seuls enfans qu'ait eus l'empereur. Il

n'a jamais eu de filles, et je crois qu'il n'aurait pas aimé à en avoir.

J'ai vu je ne sais où que l'empereur, pendant le séjour le plus long que

nous ayons fait à Boulogne, se délassait la nuit des travaux de la

journée avec une belle Italienne. Voici ce que je sais de cette

aventure. Sa Majesté se plaignait un matin, pendant que je l'habillais,

en présence du prince Murat, de ne voir que des figures à moustaches, ce

qui, disait-elle, était fort triste. Le prince toujours prêt, dans les

occasions de ce genre, à offrir ses services à son beau-frère, lui parla

d'une dame génoise belle et spirituelle, qui avait le plus grand désir

de voir Sa Majesté. L'empereur accorda, en riant, un tête-à-tête, et le

prince se chargea de transmettre le message. Il y avait deux jours que,

par ses soins, la belle dame était arrivée et installée dans la haute

ville, lorsque l'empereur, qui habitait au Pont de Briques, m'ordonna

un soir de prendre une voiture et d'aller chercher la protégée du prince

Murat. J'obéis et j'amenai la belle Génoise, qui, pour éviter le

scandale, bien qu'il fît nuit close, fut introduite par un petit jardin

situé derrière les appartemens de Sa Majesté. La pauvre femme était bien

émue et pleurait; mais elle se consola promptement en se voyant bien

accueillie: l'entrevue se prolongea jusqu'à trois heures du matin, et je

fus alors appelé pour reconduire la dame. Elle revint, depuis, quatre ou

cinq fois et revit encore l'empereur à Rambouillet. Elle était bonne,

simple, crédule et point du tout intrigante, et ne chercha point à tirer

parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagère.

Une autre de ces favorites d'un moment qui se précipitaient en quelque

sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de lui

adresser ses hommages, mademoiselle L. B. était une fort jolie personne;

elle avait de l'esprit et un bon cœur, et si elle eût reçu une éducation

moins frivole, elle aurait été sans doute une femme estimable. Mais j'ai

tout lieu de penser que sa mère avait toujours eu le dessein d'acquérir

un protecteur à son second mari, en _utilisant_ la jeunesse et les

attraits de la fille de son premier; je ne me souviens pas de son nom,

mais il était d'une famille noble, ce dont la mère et la fille se

félicitaient beaucoup. La jeune personne était bonne musicienne, et

chantait agréablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule

qu'indécent, c'était de la voir devant une assez nombreuse compagnie

réunie chez sa mère, danser des pas de ballet, dans un costume presque

aussi léger qu'à l'Opéra, avec des castagnettes ou un tambour de basque,

et terminer sa danse par une répétition d'attitudes et de grâces. Avec

une pareille éducation, elle devait trouver sa position toute naturelle;

aussi fut-elle fort chagrine du peu de durée qu'eut sa liaison avec

l'empereur. Pour la mère, elle en était désespérée, et me disait avec

une naïveté révoltante: «Voyez ma pauvre Lise, comme elle a le teint

échauffé! c'est le chagrin de se voir négligée, cette chère enfant. Que

vous seriez bon si vous pouviez la faire demander!» Pour provoquer une

entrevue dont la mère et la fille étaient si désireuses, elles vinrent

toutes deux à la chapelle de Saint-Cloud, où pendant la messe la

_pauvre_ Lise lançait à l'empereur des œillades qui faisaient rougir les

jeunes femmes qui s'en aperçurent. Tout cela fut du temps perdu, et

l'empereur n'y fit nulle attention.

Le colonel L. B. était aide-de-camp du général L..., gouverneur de

Saint-Cloud; le général était veuf, et c'est ce qui peut faire excuser

l'intimité de sa fille unique avec la famille L. B..., qui m'étonnait

beaucoup. Un jour que je dînais chez le colonel avec sa femme, sa

belle-fille et mademoiselle L......, le général fit demander son

aide-de-camp, et je restai seul avec ces dames, qui me sollicitèrent

vivement de les accompagner chez mademoiselle Lenormand. J'aurais eu

mauvaise grâce à ne pas céder. Nous montâmes en voiture, et arrivâmes

rue de Tournon. Mademoiselle L. B... entra la première dans l'antre de

la sibylle, y resta long-temps, mais fut fort discrète sur ce qui lui

avait été dit. Pour mademoiselle L......, elle nous dit fort ingénument

qu'elle avait de bonnes nouvelles, et qu'elle épouserait bientôt celui

qu'elle aimait; ce qui en effet ne tarda pas. Ces demoiselles me

pressèrent de consulter à mon tour la prophétesse, et je m'aperçus bien

que j'étais connu, car mademoiselle Lenormand vit tout de suite dans ma

main que j'avais le bonheur d'approcher d'un grand homme et d'en être

aimé; puis elle ajouta mille autres balivernes de ce genre dont je la

remerciai au plus vite, tant elles m'ennuyaient.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 210 / 456 题