LA PLUS DORMEUSE DES COMMUNES.

Leurs Majestés s'amusèrent beaucoup de cette plaisanterie.

La cour étant à Saint-Cloud, l'empereur, qui avait travaillé fort tard

avec M. de Talleyrand, invita ce dernier à coucher au château. Le

prince, qui aimait mieux retourner à Paris, refusa, donnant pour excuse

que les lits avaient une odeur fort désagréable. Il n'en était pourtant

rien, et on avait, comme on peut aisément le croire, le plus grand soin

du mobilier, tant au garde-meuble que dans les différens palais

impériaux. Le motif assigné par M. de Talleyrand avait été donné par

hasard; il aurait pu tout aussi bien en assigner un autre. Néanmoins

l'observation frappa l'empereur, et le soir, en entrant dans sa chambre,

il se plaignit que son lit sentait mauvais. Je l'assurai du contraire,

en promettant à Sa Majesté que le lendemain elle serait convaincue de

son erreur. Mais loin d'être persuadé, l'empereur, à son lever, répéta

que son lit avait une odeur fort désagréable et qu'il fallait absolument

le changer. Sur-le-champ on appela M. Charvet, concierge du palais, à

qui Sa Majesté se plaignit de son lit et ordonna d'en faire apporter un

autre. M. Desmasis, conservateur du garde-meuble, fut aussi mandé; il

examine matelas, lits de plume et couvertures, les tourne et retourne en

tout sens; d'autres personnes en font autant, et chacun demeure

convaincu que le lit de Sa Majesté ne répandait aucune odeur. Malgré

tant de témoignages, l'empereur, non parce qu'il tenait à honneur de

n'avoir pas le démenti de ce qu'il avait avancé, mais seulement par

suite d'un caprice auquel il était assez sujet, persista dans sa

première idée et exigea que son coucher fût changé. Voyant qu'il fallait

obéir, j'envoyai le coucher aux Tuileries et fis apporter le lit de

Paris au château de Saint-Cloud, L'empereur applaudit à ce changement,

et quand il fut revenu aux Tuileries, il ne s'aperçut pas de l'échange

et trouva très-bon son coucher dans ce château. Ce qu'il y eut de plus

plaisant, c'est que les dames du palais ayant appris que l'empereur

s'était plaint de son lit, trouvèrent aux leurs une odeur insupportable.

Il fallut tout bouleverser, et cela fit une petite révolution. Les

caprices des souverains ont quelque chose d'épidémique.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 209 / 456 题