CHAPITRE IX.

Séjour de l'empereur à Milan.--Emploi de son temps.--Le prince

Eugène vice-roi d'Italie.--Déjeuner de l'empereur et de

l'impératrice dans l'île de l'Olona.--Visite dans la chaumière

d'une pauvre femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre

heureux.--Réunion de la république ligurienne à l'empire

français.--Trois nouveaux départemens au royaume d'Italie.--Voyage

de l'empereur à Gênes.--Le sénateur Lucien chez son

frère.--L'empereur veut faire divorcer son frère.--Réponse de

Lucien.--Colère de l'empereur.--Émotion de Lucien.--Lucien repart

pour Rome.--Silence de l'empereur à son coucher.--La véritable

cause de la brouillerie de l'empereur et de son frère

Lucien.--Détails sur les premières querelles des deux

frères.--Réponse hardie de Lucien.--L'empereur brise sa montre sous

ses pieds.--Conduite de Lucien, ministre de l'intérieur.--Les blés

passent le détroit de Calais.--Vingt millions de bénéfice et

l'ambassade d'Espagne.--Réception de Lucien à Madrid.--Liaison

entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions pour deux

plénipotentiaires.--Amitié de Charles IV pour Lucien.--Le roi

d'Espagne envie le sort de son premier écuyer.--Amour de Lucien

pour une princesse.--Le portrait et la chaîne de cheveux.--Le nœud

de chapeau de la seconde femme de Lucien.--Détails sur le premier

mariage de Lucien, racontés par une personne de l'hôtel

même.--Espionnages.--Le maire du dixième arrondissement et les

registres de l'état civil.--Empêchement de mariage.--Cent chevaux

de poste retenus et départ pour le Plessis-Chamant.--Le curé

adjoint.--Le curé conduit de brigade en brigade.--Arrivée du curé

aux Tuileries.--Le curé dans le cabinet du premier consul.--Plus de

peur que de mal.--Conversation entre le factotum de M. Lucien et

son secrétaire, le jour de la proclamation de l'empire

français.--Détails sur l'inimitié entre Lucien et madame

Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Méseray.--Générosité

de M. le comte Lucien.--Dégoût de M. le comte; il ne veut pas tout

perdre.--Funeste présent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre

séjour à Gênes.--Fêtes données à l'empereur.--Départ de Turin pour

Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote racontée par

le docteur Corvisart.

Leurs Majestés restèrent plus d'un mois à Milan, et j'eus tout le loisir

de visiter cette belle capitale de la Lombardie. Ce ne fut pendant leur

séjour qu'un enchaînement continuel de fêtes et de plaisirs. Il semblait

que l'empereur lui seul eût quelque temps à donner au travail. Il

s'enfermait, selon sa coutume, avec ses ministres, pendant que toutes

les personnes de sa suite et de sa maison, lorsque leur devoir ne les

retenait pas près de Sa Majesté, couraient se mêler aux jeux et aux

divertissemens des Milanais. Je n'entrerai dans aucun détail sur le

couronnement. Ce fut à peu près la répétition de ce qui s'était passé à

Paris quelques mois auparavant. Toutes les solennités de ce genre se

ressemblent, et il n'est personne qui n'en connaisse jusqu'aux moindres

circonstances. Parmi tous ces jours de fête, il y eut un véritable jour

de bonheur pour moi, lorsque le prince Eugène, dont je n'ai jamais

oublié les bontés à mon égard, fut proclamé vice-roi d'Italie. Certes,

personne n'était plus digne que lui d'un rang si élevé, s'il ne fallait

pour y prétendre que noblesse, générosité, courage et habileté dans

l'art de gouverner. Jamais prince ne voulut plus sincèrement la

prospérité des peuples confiés à son administration. J'ai vu mille fois

combien il était heureux, et quelle douce gaîté animait tous ses traits,

lorsqu'il avait répandu le bonheur autour de lui.

L'empereur et l'impératrice allèrent un jour déjeuner aux environs de

Milan, dans une petite île de l'Olona; en s'y promenant, l'empereur

rencontra une pauvre femme dont la chaumière était toute voisine du lieu

où avait été dressée la table de Leurs Majestés, et il lui adressa

nombre de questions. «Monsieur, répondit-elle (ne connaissant pas

l'empereur), je suis très-pauvre, et mère de trois enfans que j'ai bien

de la peine à élever, parce que mon mari, qui est journalier, n'a pas

toujours de l'ouvrage.--Combien vous faudrait-il, reprit Sa Majesté,

pour être parfaitement heureuse?--Oh! Monsieur, il me faudrait beaucoup

d'argent.--Mais encore, ma bonne, combien vous faudrait-il?--Ah!

Monsieur, à moins que nous n'ayons vingt louis, nous ne serons jamais au

dessus de nos affaires; mais quelle apparence que nous ayons jamais

vingt louis!»

L'empereur lui fit donner sur-le-champ une somme de trois mille francs

en or, et il m'ordonna de défaire les rouleaux et de jeter le tout dans

le tablier de la bonne femme. À la vue d'une si grande quantité d'or,

cette dernière pâlit, chancelle, et je la vis près de s'évanouir. «Ah!

c'est trop, monsieur, c'est vraiment trop. Pourtant vous ne voudriez pas

vous jouer d'une pauvre femme?»

L'empereur la rassura en lui disant que tout était bien pour elle, et

qu'avec cet argent elle pourrait acheter un petit champ, un troupeau de

chèvres, et faire bien élever ses enfans.

Sa Majesté ne se fit point connaître; elle aimait, en répandant ses

bienfaits, à garder l'incognito. Je connais dans sa vie un grand nombre

d'actions semblables à celle-ci. Il semble que ses historiens aient fait

exprès de les passer sous silence, et pourtant c'était, ce me semble,

par des traits pareils qu'on pouvait et qu'on devait peindre le

caractère de l'empereur.

Des députés de la république ligurienne, le doge à leur tête, étaient

venus à Milan supplier l'empereur de réunir à l'empire Gênes et son

territoire. Sa Majesté n'avait eu garde de repousser une telle demande,

et par un décret elle avait fait des états de Gênes, trois départemens

de son royaume d'Italie. L'empereur et l'impératrice partirent de Milan

pour aller visiter ces départemens et quelques autres.

Nous étions à Mantoue depuis peu de temps, lorsqu'un soir, vers les six

heures, M. le grand maréchal Duroc vint me donner l'ordre de rester seul

dans le petit salon qui précédait la chambre de l'empereur, et me

prévint que M. le comte Lucien Bonaparte allait bientôt arriver. En

effet, au bout de quelques minutes je le vis arriver. Lorsqu'il se fut

fait connaître, je l'introduisis dans la chambre à coucher, puis

j'allai frapper à la porte du cabinet de l'empereur pour le prévenir.

Après s'être salués, les deux frères s'enfermèrent dans la chambre;

bientôt il s'éleva entre eux une discussion fort vive, et, bien malgré

moi, obligé de rester dans le petit salon, j'entendis une grande partie

de la conversation: l'empereur engageait son frère à divorcer, et lui

promettait une couronne s'il voulait s'y décider; M. Lucien répondit

qu'il n'abandonnerait jamais la mère de ses enfans. Cette résistance

irrita vivement l'empereur, dont les expressions devinrent dures et même

insultantes. Enfin cette explication avait duré plus d'une heure,

lorsque M. Lucien en sortit dans un état affreux, pâle, défait, les yeux

rouges et remplis de larmes. Nous ne le revîmes plus, car en quittant

son frère il retourna à Rome.

L'empereur resta tristement affecté de la résistance de son frère, et

n'ouvrit seulement pas la bouche à son coucher. On a prétendu que la

brouillerie entre les deux frères fut causée par l'élévation du premier

consul à l'empire, ce que M. Lucien désapprouvait. C'est une erreur; il

est bien vrai que ce dernier avait proposé de continuer la république

sous le gouvernement de deux consuls, qui auraient été Napoléon et

Lucien. L'un aurait été chargé de la guerre et des relations

extérieures, l'autre de tout ce qui concernait les affaires de

l'intérieur; mais quoique la non-réussite de son plan eût affligé M.

Lucien, l'empressement avec lequel il accepta le titre de sénateur et de

comte de l'empire prouve assez qu'il se souciait fort peu d'une

république dont il n'aurait pas été un des chefs. Je suis certain que le

mariage seul de M. Lucien avec madame J... fut cause de la brouillerie.

L'empereur désapprouvait cette union, parce que la dame passait pour

avoir été fort galante, et qu'elle était divorcée de son mari, qui avait

fait faillite et s'était enfui en Amérique. Cette faillite et surtout le

divorce blessaient beaucoup Napoléon, qui eut toujours une grande

répugnance pour les personnes divorcées.

Déjà l'empereur avait voulu élever son frère au rang des souverains en

lui faisant épouser la reine d'Étrurie, qui venait de perdre son mari.

M. Lucien refusa cette alliance à plusieurs reprises. Enfin l'empereur

s'étant fâché lui dit: «Vous voyez où vous conduit votre entêtement et

votre sot amour pour une... _femme galante_.--Au moins, répliqua M.

Lucien, _la mienne est jeune et jolie_,» faisant allusion à

l'impératrice Joséphine qui _avait été_ l'un et l'autre. La hardiesse de

cette réponse poussa à l'extrême la colère de l'empereur: il tenait,

dit-on, alors sa montre à la main, et il la jeta avec force sur le

parquet, en s'écriant: «Puisque tu ne veux rien entendre, eh bien, je te

briserai comme cette montre.»

Des différends avaient éclaté entre les deux frères, même avant

l'établissement de l'empire. Parmi les faits qui causèrent la disgrâce

de M. Lucien, j'ai souvent entendu citer celui-ci:

M. Lucien, étant ministre de l'intérieur, reçut l'ordre du premier

consul de ne pas laisser sortir de blé du territoire de la république.

Nos magasins étaient remplis et la France abondamment pourvue; mais il

n'en était pas ainsi de l'Angleterre, où la disette se faisait

grandement sentir. On ne sait comment l'affaire s'arrangea, mais la

majeure partie de ces blés passa le détroit de Calais. On assurait qu'il

y en avait pour la somme de vingt millions. En apprenant cette nouvelle,

le premier consul ôta le porte-feuille de l'intérieur à son frère, et le

nomma à l'ambassade d'Espagne.

À Madrid, M. Lucien fut très-bien reçu du roi et de la famille royale,

et il devint l'ami intime de don Manuel Godoy, prince de la Paix. C'est

pendant cette mission, et d'accord avec le prince de la Paix, que fut

conclu le traité de Badajos, pour la conclusion duquel le Portugal

donna, dit-on, trente millions. On a dit de plus que cette somme, payée

en or et en diamans, fut partagée entre les deux plénipotentiaires, qui

ne jugèrent pas à propos d'en compter avec leurs cours respectives.

Charles IV aimait tendrement M. Lucien, et il avait pour le premier

consul la plus grande vénération. Après avoir regardé en détail

plusieurs chevaux d'Espagne qu'il destinait au premier consul, il dit à

son premier écuyer: «Que tu es heureux, et que j'envie ton bonheur! tu

vas voir le grand homme et tu vas lui parler; que ne puis-je prendre ta

place!»

Pendant son ambassade, M. Lucien avait adressé ses hommages à une

personne du rang le plus élevé, et il en avait reçu un portrait en

médaillon entouré de très-beaux brillans. Je lui ai vu cent fois ce

portrait, qu'il portait suspendu au cou par une chaîne de cheveux du

plus beau noir. Loin d'en faire mystère, il affectait au contraire de le

montrer, et se penchait en avant pour qu'on vît le riche médaillon se

balancer sur sa poitrine.

Avant son départ de Madrid, le roi lui fit aussi présent de son portrait

en miniature, également entouré de diamans. Ces pierres, démontées et

employées pour former un nœud de chapeau, passèrent à la seconde femme

de M. Lucien. Voici comment une personne de l'hôtel même de M. Lucien

m'a raconté le mariage de celui-ci avec madame J...

Le premier consul était instruit jour par jour et sans nul retard de ce

qui se passait dans l'intérieur de l'hôtel de ses frères. On lui rendait

un compte exact des moindres particularités et des plus petits détails.

M. Lucien, voulant épouser madame J..., qu'il avait connue chez le comte

de L..., avec lequel elle était au mieux, fit prévenir entre deux et

trois heures de l'après-midi, M. Duquesnoy, maire du dixième

arrondissement, en l'invitant à se transporter à son hôtel, rue

Saint-Dominique, sur les huit heures du soir, avec le registre des

mariages. Entre cinq et six heures, M. Duquesnoy reçut du château des

Tuileries l'ordre de ne point emporter les registres hors de la

municipalité, et surtout de ne prononcer aucun mariage avant que,

conformément à la loi, le nom des futurs époux n'eût été, au préalable,

affiché pendant huit jours.

À l'heure indiquée, M. Duquesnoy arrive à l'hôtel, et demande à parler

en particulier à M. le comte, auquel il communique l'ordre émané du

château.

Outré de colère, M. Lucien fait sur-le-champ retenir une centaine de

chevaux à la poste pour lui et pour tout son monde, et sans tarder,

lui-même et madame J..., la société et les gens de sa maison montent en

voiture pour se rendre au château du Plessis-Chamant, maison de

plaisance à une demi-lieue au-dessus de Senlis. Le curé du lieu, qui

était aussi adjoint du maire, est aussitôt mandé. À minuit il prononce

le mariage civil; puis jetant sur son écharpe d'officier de l'état civil

ses habits sacerdotaux, il donna aux fugitifs la bénédiction nuptiale.

On servit ensuite un bon souper, auquel _l'adjoint-curé_ assista; et

comme il revenait à son presbytère vers les six heures du matin, il vit

à sa porte une chaise de poste gardée par deux cavaliers. En entrant

dans sa maison, il y trouva un officier de gendarmerie qui l'invita

poliment à vouloir bien l'accompagner à Paris. Le pauvre curé se crut

perdu; mais il fallait obéir, sous peine d'être conduit à Paris de

brigade en brigade par la gendarmerie.

Il monte donc dans la fatale chaise qui l'emporte au galop de deux bons

chevaux, et le voilà aux Tuileries. Amené dans le cabinet du premier

consul: «C'est donc vous, monsieur, lui dit celui-ci d'une voix

foudroyante, qui mariez les gens de ma famille sans mon consentement, et

sans avoir fait les publications que vous deviez faire en votre double

caractère de curé et d'adjoint? Savez-vous bien que vous méritez d'être

destitué, interdit et poursuivi devant les tribunaux?» Le malheureux

prêtre se voyait déjà au fond d'un cachot. Cependant, après une verte

semonce, il fut renvoyé dans son presbytère. Mais les deux frères ne se

réconcilièrent jamais.

Malgré tous ces différends, M. Lucien comptait toujours sur la tendresse

de son frère pour obtenir un royaume. Voici un fait dont je garantis

l'authenticité, et qui m'a été raconté par une personne digne de foi. M.

Lucien avait à la tête de sa maison un ami d'enfance, du même âge que

lui et également né en Corse. Il se nommait Campi, et jouissait dans

l'hôtel de M. le comte d'une confiance sans bornes. Le jour où le

_Moniteur_ donna la liste des nouveaux princes français, M. Campi se

promenait dans la belle galerie de tableaux formée par M. Lucien, avec

un jeune secrétaire de M. Lucien, et il s'établit entre eux la

conversation suivante. «Vous avez sans doute lu le _Moniteur_

d'aujourd'hui?--Oui.--Vous y avez vu que tous les membres de la famille

sont décorés du titre de princes français et que le nom de M. le comte

manque à la liste.--Qu'importe, il y a des royaumes.--Aux soins que se

donnent les souverains pour les conserver, je n'en vois guère de

vacans.--Eh bien, on en fera; toutes les familles souveraines de

l'Europe sont usées, et nous en aurons de nouvelles.» Là-dessus M. Campi

se tut, et commanda au jeune homme de se taire, s'il voulait conserver

les bonnes grâces de M. le comte. Aussi n'est-ce que bien long-temps

après cet entretien que le jeune secrétaire en a parlé. Cette

confidence, sans être singulièrement piquante, donne pourtant une idée

du degré de confiance qu'il faut accorder à la prétendue modération de

M. le comte Lucien, et aux épigrammes qu'on lui a prêtées contre

l'ambition de son frère et de sa famille.

Il n'était personne au château qui ne connût l'inimitié qui existait

entre M. Lucien Bonaparte et l'impératrice Joséphine; et pour faire leur

cour à celle-ci, les anciens habitués de la Malmaison, devenus avec le

temps les courtisans des Tuileries, lui racontaient tout ce qu'ils

avaient recueilli de plus piquant sur le compte du frère puîné de

l'empereur. C'est ainsi qu'un jour j'entendis par hasard un grave

personnage, un sénateur de l'empire, donner le plus gaîment du monde à

l'impératrice des détails très-circonstanciés sur une des liaisons

passagères de M. le comte Lucien. Je ne garantis point l'authenticité de

l'anecdote, et j'éprouve à l'écrire plus d'embarras que M. le sénateur

n'en avait à la conter. Je me garderai même bien d'entrer dans une foule

de détails que le narrateur donnait sans rougir, et sans effaroucher son

auditoire; car mon but est de faire connaître ce que je sais de

l'intérieur de la famille impériale et des habitudes des personnages

qui tenaient de plus près à l'empereur, et non d'exciter le scandale,

quoique je pusse m'en justifier par l'exemple d'un dignitaire de

l'empire.

Donc M. le comte Lucien (je ne sais en quelle année) rechercha les

bonnes grâces de mademoiselle Méserai, actrice jolie et spirituelle du

Théâtre-Français. La conquête n'en fut pas difficile, d'abord parce

qu'elle ne l'avait jamais été pour personne, ensuite parce que l'artiste

connaissait l'opulence de M. le comte, et le croyait prodigue. Les

premières attentions de son amant durent la confirmer dans cette

opinion. Elle demanda un hôtel; on lui en donna un richement et

élégamment meublé, et le contrat lui en fut remis le jour où elle prit

possession. Chaque visite de M. le comte enrichissait de quelque

nouvelle parure la garde-robe ou l'écrin de l'actrice. Cela dura

quelques mois, au bout desquels M. Lucien se dégoûta de son marché, et

se mit à aviser aux moyens de le rompre sans trop y perdre. Il avait,

entre autres présens, donné à mademoiselle Méserai une paire de

_girandoles_ en diamans de très-grand prix. Dans une de leurs dernières

entrevues, mais avant que M. le comte eût laissé paraître aucun signe de

refroidissement, il aperçut les girandoles sur la toilette de sa

maîtresse, et les prenant dans ses mains: «En vérité, ma chère, vous

avez des torts avec moi. Pourquoi ne pas me montrer plus de confiance?

Je vous en veux beaucoup de porter des bijoux passés de mode comme

ceux-ci.--Comment! mais il n'y a pas six mois que vous me les avez

donnés.--Je le sais, mais une femme qui se respecte, une femme de bon

goût ne doit rien porter qui ait six mois de date. Je garde les pendans

d'oreilles et je vais les faire porter chez Devilliers (c'était le

joaillier de M. le comte) pour qu'il les monte comme je l'entends.» M.

le comte, bien tendrement remercié pour une attention si délicate, mit

les girandoles dans sa poche avec une ou deux parures venant aussi de

lui et qui ne lui paraissaient plus assez nouvelles, et la brouillerie

éclata avant qu'il eût rien rapporté. Il fit pourtant, dit-on, un

dernier cadeau à mademoiselle M... avant de la quitter tout-à-fait; et

celui-là, la pauvre fille en souffrit long-temps. Il faut dire

toutefois, pour rendre justice aux deux parties, que de son côté M. le

comte prétendait que, loin de donner, il avait craint de recevoir, et

que c'était cette crainte salutaire qui avait amené la rupture.

Quoi qu'il en soit, mademoiselle M... se croyait bien dans ses meubles

et même dans sa maison, lorsqu'un matin le véritable propriétaire vint

lui demander si son intention était de passer un nouveau bail. Elle

recourut à son contrat de propriété, qu'elle n'avait pas encore songé à

déplier, et trouva que ce n'était que la grosse d'un état de lieux au

bas duquel était la quittance d'un _loyer de deux années_.

Pendant notre séjour à Gênes, les chaleurs étaient insupportables;

l'empereur en souffrait beaucoup et prétendait qu'il n'en avait pas

éprouvé de pareilles en Égypte. Il se déshabillait plusieurs fois le

jour; son lit fut entouré d'une moustiquaire, car les cousins étaient

nombreux et tourmentans. Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient

sur une grande terrasse située au bord de la mer, et d'où l'on

découvrait le golfe et tout le pays environnant: les fêtes données par

la ville furent superbes; on avait lié les uns aux autres un grand

nombre de bateaux chargés d'orangers, de citronniers et d'arbustes

couverts de fleurs et de fruits; réunis ensemble, ces bateaux

présentaient l'image d'un jardin flottant de la plus grande beauté.

Leurs Majestés s'y rendirent sur un yacht magnifique.

À son retour en France, l'empereur ne prit aucun repos depuis Turin

jusqu'à Fontainebleau. Il voyageait incognito, sous le nom du ministre

de l'intérieur. Nous allions avec une si grande vitesse qu'à chaque

relais on était obligé de jeter de l'eau sur les roues; malgré cela Sa

Majesté se plaignait de la lenteur des postillons, et s'écriait à chaque

instant: _Allons, allons donc, nous ne marchons pas_. Plusieurs voitures

de service restèrent en arrière; la mienne n'éprouva aucun retard, et

j'arrivai à chaque relais en même temps que l'empereur.

Pour monter la côte rapide de Tarare, l'empereur descendit de voiture

ainsi que le maréchal Berthier qui l'accompagnait. Les équipages étaient

assez loin derrière, parce qu'on avait arrêté afin de faire reposer les

chevaux. Sa Majesté vit gravissant la montée, à quelques pas devant lui,

une femme vieille et boiteuse, et qui ne cheminait qu'avec grand'peine.

L'empereur s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi, infirme comme elle

semblait être, et ayant l'air si fatiguée, elle suivait à pied une route

si pénible.

«Monsieur, répondit-elle, on m'a assuré que l'empereur doit passer par

ici, et je veux le voir avant de mourir.» Sa Majesté, qui voulait

s'amuser, lui dit «Ah! bon Dieu! pourquoi vous déranger? c'est un tyran

comme un autre.»

La bonne vieille, indignée du propos, repartit avec une sorte de colère:

«Du moins, monsieur, celui-là est de notre choix, et puisqu'il nous

faut un maître, il est bien juste à tout le moins que nous le

choisissions.» Je n'ai point été témoin de ce fait; mais j'ai entendu

l'empereur lui-même le raconter au docteur Corvisart, avec quelques

réflexions sur le bon sens du peuple, qui, de l'avis de Sa Majesté et de

son premier médecin, a généralement le jugement très-droit.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 202 / 456 题