Séjour de l'empereur à Milan.--Emploi de son temps.--Le prince
Eugène vice-roi d'Italie.--Déjeuner de l'empereur et de
l'impératrice dans l'île de l'Olona.--Visite dans la chaumière
d'une pauvre femme.--Entretien de l'empereur.--Quatre
heureux.--Réunion de la république ligurienne à l'empire
français.--Trois nouveaux départemens au royaume d'Italie.--Voyage
de l'empereur à Gênes.--Le sénateur Lucien chez son
frère.--L'empereur veut faire divorcer son frère.--Réponse de
Lucien.--Colère de l'empereur.--Émotion de Lucien.--Lucien repart
pour Rome.--Silence de l'empereur à son coucher.--La véritable
cause de la brouillerie de l'empereur et de son frère
Lucien.--Détails sur les premières querelles des deux
frères.--Réponse hardie de Lucien.--L'empereur brise sa montre sous
ses pieds.--Conduite de Lucien, ministre de l'intérieur.--Les blés
passent le détroit de Calais.--Vingt millions de bénéfice et
l'ambassade d'Espagne.--Réception de Lucien à Madrid.--Liaison
entre le prince de la Paix et Lucien.--Trente millions pour deux
plénipotentiaires.--Amitié de Charles IV pour Lucien.--Le roi
d'Espagne envie le sort de son premier écuyer.--Amour de Lucien
pour une princesse.--Le portrait et la chaîne de cheveux.--Le nœud
de chapeau de la seconde femme de Lucien.--Détails sur le premier
mariage de Lucien, racontés par une personne de l'hôtel
même.--Espionnages.--Le maire du dixième arrondissement et les
registres de l'état civil.--Empêchement de mariage.--Cent chevaux
de poste retenus et départ pour le Plessis-Chamant.--Le curé
adjoint.--Le curé conduit de brigade en brigade.--Arrivée du curé
aux Tuileries.--Le curé dans le cabinet du premier consul.--Plus de
peur que de mal.--Conversation entre le factotum de M. Lucien et
son secrétaire, le jour de la proclamation de l'empire
français.--Détails sur l'inimitié entre Lucien et madame
Bonaparte.--Amour de Lucien pour mademoiselle Méseray.--Générosité
de M. le comte Lucien.--Dégoût de M. le comte; il ne veut pas tout
perdre.--Funeste présent.--Contrat de dupe.--Un mot sur notre
séjour à Gênes.--Fêtes données à l'empereur.--Départ de Turin pour
Fontainebleau.--La vieille femme de Tarare.--Anecdote racontée par
le docteur Corvisart.
Leurs Majestés restèrent plus d'un mois à Milan, et j'eus tout le loisir
de visiter cette belle capitale de la Lombardie. Ce ne fut pendant leur
séjour qu'un enchaînement continuel de fêtes et de plaisirs. Il semblait
que l'empereur lui seul eût quelque temps à donner au travail. Il
s'enfermait, selon sa coutume, avec ses ministres, pendant que toutes
les personnes de sa suite et de sa maison, lorsque leur devoir ne les
retenait pas près de Sa Majesté, couraient se mêler aux jeux et aux
divertissemens des Milanais. Je n'entrerai dans aucun détail sur le
couronnement. Ce fut à peu près la répétition de ce qui s'était passé à
Paris quelques mois auparavant. Toutes les solennités de ce genre se
ressemblent, et il n'est personne qui n'en connaisse jusqu'aux moindres
circonstances. Parmi tous ces jours de fête, il y eut un véritable jour
de bonheur pour moi, lorsque le prince Eugène, dont je n'ai jamais
oublié les bontés à mon égard, fut proclamé vice-roi d'Italie. Certes,
personne n'était plus digne que lui d'un rang si élevé, s'il ne fallait
pour y prétendre que noblesse, générosité, courage et habileté dans
l'art de gouverner. Jamais prince ne voulut plus sincèrement la
prospérité des peuples confiés à son administration. J'ai vu mille fois
combien il était heureux, et quelle douce gaîté animait tous ses traits,
lorsqu'il avait répandu le bonheur autour de lui.
L'empereur et l'impératrice allèrent un jour déjeuner aux environs de
Milan, dans une petite île de l'Olona; en s'y promenant, l'empereur
rencontra une pauvre femme dont la chaumière était toute voisine du lieu
où avait été dressée la table de Leurs Majestés, et il lui adressa
nombre de questions. «Monsieur, répondit-elle (ne connaissant pas
l'empereur), je suis très-pauvre, et mère de trois enfans que j'ai bien
de la peine à élever, parce que mon mari, qui est journalier, n'a pas
toujours de l'ouvrage.--Combien vous faudrait-il, reprit Sa Majesté,
pour être parfaitement heureuse?--Oh! Monsieur, il me faudrait beaucoup
d'argent.--Mais encore, ma bonne, combien vous faudrait-il?--Ah!
Monsieur, à moins que nous n'ayons vingt louis, nous ne serons jamais au
dessus de nos affaires; mais quelle apparence que nous ayons jamais
vingt louis!»
L'empereur lui fit donner sur-le-champ une somme de trois mille francs
en or, et il m'ordonna de défaire les rouleaux et de jeter le tout dans
le tablier de la bonne femme. À la vue d'une si grande quantité d'or,
cette dernière pâlit, chancelle, et je la vis près de s'évanouir. «Ah!
c'est trop, monsieur, c'est vraiment trop. Pourtant vous ne voudriez pas
vous jouer d'une pauvre femme?»
L'empereur la rassura en lui disant que tout était bien pour elle, et
qu'avec cet argent elle pourrait acheter un petit champ, un troupeau de
chèvres, et faire bien élever ses enfans.
Sa Majesté ne se fit point connaître; elle aimait, en répandant ses
bienfaits, à garder l'incognito. Je connais dans sa vie un grand nombre
d'actions semblables à celle-ci. Il semble que ses historiens aient fait
exprès de les passer sous silence, et pourtant c'était, ce me semble,
par des traits pareils qu'on pouvait et qu'on devait peindre le
caractère de l'empereur.
Des députés de la république ligurienne, le doge à leur tête, étaient
venus à Milan supplier l'empereur de réunir à l'empire Gênes et son
territoire. Sa Majesté n'avait eu garde de repousser une telle demande,
et par un décret elle avait fait des états de Gênes, trois départemens
de son royaume d'Italie. L'empereur et l'impératrice partirent de Milan
pour aller visiter ces départemens et quelques autres.
Nous étions à Mantoue depuis peu de temps, lorsqu'un soir, vers les six
heures, M. le grand maréchal Duroc vint me donner l'ordre de rester seul
dans le petit salon qui précédait la chambre de l'empereur, et me
prévint que M. le comte Lucien Bonaparte allait bientôt arriver. En
effet, au bout de quelques minutes je le vis arriver. Lorsqu'il se fut
fait connaître, je l'introduisis dans la chambre à coucher, puis
j'allai frapper à la porte du cabinet de l'empereur pour le prévenir.
Après s'être salués, les deux frères s'enfermèrent dans la chambre;
bientôt il s'éleva entre eux une discussion fort vive, et, bien malgré
moi, obligé de rester dans le petit salon, j'entendis une grande partie
de la conversation: l'empereur engageait son frère à divorcer, et lui
promettait une couronne s'il voulait s'y décider; M. Lucien répondit
qu'il n'abandonnerait jamais la mère de ses enfans. Cette résistance
irrita vivement l'empereur, dont les expressions devinrent dures et même
insultantes. Enfin cette explication avait duré plus d'une heure,
lorsque M. Lucien en sortit dans un état affreux, pâle, défait, les yeux
rouges et remplis de larmes. Nous ne le revîmes plus, car en quittant
son frère il retourna à Rome.
L'empereur resta tristement affecté de la résistance de son frère, et
n'ouvrit seulement pas la bouche à son coucher. On a prétendu que la
brouillerie entre les deux frères fut causée par l'élévation du premier
consul à l'empire, ce que M. Lucien désapprouvait. C'est une erreur; il
est bien vrai que ce dernier avait proposé de continuer la république
sous le gouvernement de deux consuls, qui auraient été Napoléon et
Lucien. L'un aurait été chargé de la guerre et des relations
extérieures, l'autre de tout ce qui concernait les affaires de
l'intérieur; mais quoique la non-réussite de son plan eût affligé M.
Lucien, l'empressement avec lequel il accepta le titre de sénateur et de
comte de l'empire prouve assez qu'il se souciait fort peu d'une
république dont il n'aurait pas été un des chefs. Je suis certain que le
mariage seul de M. Lucien avec madame J... fut cause de la brouillerie.
L'empereur désapprouvait cette union, parce que la dame passait pour
avoir été fort galante, et qu'elle était divorcée de son mari, qui avait
fait faillite et s'était enfui en Amérique. Cette faillite et surtout le
divorce blessaient beaucoup Napoléon, qui eut toujours une grande
répugnance pour les personnes divorcées.
Déjà l'empereur avait voulu élever son frère au rang des souverains en
lui faisant épouser la reine d'Étrurie, qui venait de perdre son mari.
M. Lucien refusa cette alliance à plusieurs reprises. Enfin l'empereur
s'étant fâché lui dit: «Vous voyez où vous conduit votre entêtement et
votre sot amour pour une... _femme galante_.--Au moins, répliqua M.
Lucien, _la mienne est jeune et jolie_,» faisant allusion à
l'impératrice Joséphine qui _avait été_ l'un et l'autre. La hardiesse de
cette réponse poussa à l'extrême la colère de l'empereur: il tenait,
dit-on, alors sa montre à la main, et il la jeta avec force sur le
parquet, en s'écriant: «Puisque tu ne veux rien entendre, eh bien, je te
briserai comme cette montre.»
Des différends avaient éclaté entre les deux frères, même avant
l'établissement de l'empire. Parmi les faits qui causèrent la disgrâce
de M. Lucien, j'ai souvent entendu citer celui-ci:
M. Lucien, étant ministre de l'intérieur, reçut l'ordre du premier
consul de ne pas laisser sortir de blé du territoire de la république.
Nos magasins étaient remplis et la France abondamment pourvue; mais il
n'en était pas ainsi de l'Angleterre, où la disette se faisait
grandement sentir. On ne sait comment l'affaire s'arrangea, mais la
majeure partie de ces blés passa le détroit de Calais. On assurait qu'il
y en avait pour la somme de vingt millions. En apprenant cette nouvelle,
le premier consul ôta le porte-feuille de l'intérieur à son frère, et le
nomma à l'ambassade d'Espagne.
À Madrid, M. Lucien fut très-bien reçu du roi et de la famille royale,
et il devint l'ami intime de don Manuel Godoy, prince de la Paix. C'est
pendant cette mission, et d'accord avec le prince de la Paix, que fut
conclu le traité de Badajos, pour la conclusion duquel le Portugal
donna, dit-on, trente millions. On a dit de plus que cette somme, payée
en or et en diamans, fut partagée entre les deux plénipotentiaires, qui
ne jugèrent pas à propos d'en compter avec leurs cours respectives.
Charles IV aimait tendrement M. Lucien, et il avait pour le premier
consul la plus grande vénération. Après avoir regardé en détail
plusieurs chevaux d'Espagne qu'il destinait au premier consul, il dit à
son premier écuyer: «Que tu es heureux, et que j'envie ton bonheur! tu
vas voir le grand homme et tu vas lui parler; que ne puis-je prendre ta
place!»
Pendant son ambassade, M. Lucien avait adressé ses hommages à une
personne du rang le plus élevé, et il en avait reçu un portrait en
médaillon entouré de très-beaux brillans. Je lui ai vu cent fois ce
portrait, qu'il portait suspendu au cou par une chaîne de cheveux du
plus beau noir. Loin d'en faire mystère, il affectait au contraire de le
montrer, et se penchait en avant pour qu'on vît le riche médaillon se
balancer sur sa poitrine.
Avant son départ de Madrid, le roi lui fit aussi présent de son portrait
en miniature, également entouré de diamans. Ces pierres, démontées et
employées pour former un nœud de chapeau, passèrent à la seconde femme
de M. Lucien. Voici comment une personne de l'hôtel même de M. Lucien
m'a raconté le mariage de celui-ci avec madame J...
Le premier consul était instruit jour par jour et sans nul retard de ce
qui se passait dans l'intérieur de l'hôtel de ses frères. On lui rendait
un compte exact des moindres particularités et des plus petits détails.
M. Lucien, voulant épouser madame J..., qu'il avait connue chez le comte
de L..., avec lequel elle était au mieux, fit prévenir entre deux et
trois heures de l'après-midi, M. Duquesnoy, maire du dixième
arrondissement, en l'invitant à se transporter à son hôtel, rue
Saint-Dominique, sur les huit heures du soir, avec le registre des
mariages. Entre cinq et six heures, M. Duquesnoy reçut du château des
Tuileries l'ordre de ne point emporter les registres hors de la
municipalité, et surtout de ne prononcer aucun mariage avant que,
conformément à la loi, le nom des futurs époux n'eût été, au préalable,
affiché pendant huit jours.
À l'heure indiquée, M. Duquesnoy arrive à l'hôtel, et demande à parler
en particulier à M. le comte, auquel il communique l'ordre émané du
château.
Outré de colère, M. Lucien fait sur-le-champ retenir une centaine de
chevaux à la poste pour lui et pour tout son monde, et sans tarder,
lui-même et madame J..., la société et les gens de sa maison montent en
voiture pour se rendre au château du Plessis-Chamant, maison de
plaisance à une demi-lieue au-dessus de Senlis. Le curé du lieu, qui
était aussi adjoint du maire, est aussitôt mandé. À minuit il prononce
le mariage civil; puis jetant sur son écharpe d'officier de l'état civil
ses habits sacerdotaux, il donna aux fugitifs la bénédiction nuptiale.
On servit ensuite un bon souper, auquel _l'adjoint-curé_ assista; et
comme il revenait à son presbytère vers les six heures du matin, il vit
à sa porte une chaise de poste gardée par deux cavaliers. En entrant
dans sa maison, il y trouva un officier de gendarmerie qui l'invita
poliment à vouloir bien l'accompagner à Paris. Le pauvre curé se crut
perdu; mais il fallait obéir, sous peine d'être conduit à Paris de
brigade en brigade par la gendarmerie.
Il monte donc dans la fatale chaise qui l'emporte au galop de deux bons
chevaux, et le voilà aux Tuileries. Amené dans le cabinet du premier
consul: «C'est donc vous, monsieur, lui dit celui-ci d'une voix
foudroyante, qui mariez les gens de ma famille sans mon consentement, et
sans avoir fait les publications que vous deviez faire en votre double
caractère de curé et d'adjoint? Savez-vous bien que vous méritez d'être
destitué, interdit et poursuivi devant les tribunaux?» Le malheureux
prêtre se voyait déjà au fond d'un cachot. Cependant, après une verte
semonce, il fut renvoyé dans son presbytère. Mais les deux frères ne se
réconcilièrent jamais.
Malgré tous ces différends, M. Lucien comptait toujours sur la tendresse
de son frère pour obtenir un royaume. Voici un fait dont je garantis
l'authenticité, et qui m'a été raconté par une personne digne de foi. M.
Lucien avait à la tête de sa maison un ami d'enfance, du même âge que
lui et également né en Corse. Il se nommait Campi, et jouissait dans
l'hôtel de M. le comte d'une confiance sans bornes. Le jour où le
_Moniteur_ donna la liste des nouveaux princes français, M. Campi se
promenait dans la belle galerie de tableaux formée par M. Lucien, avec
un jeune secrétaire de M. Lucien, et il s'établit entre eux la
conversation suivante. «Vous avez sans doute lu le _Moniteur_
d'aujourd'hui?--Oui.--Vous y avez vu que tous les membres de la famille
sont décorés du titre de princes français et que le nom de M. le comte
manque à la liste.--Qu'importe, il y a des royaumes.--Aux soins que se
donnent les souverains pour les conserver, je n'en vois guère de
vacans.--Eh bien, on en fera; toutes les familles souveraines de
l'Europe sont usées, et nous en aurons de nouvelles.» Là-dessus M. Campi
se tut, et commanda au jeune homme de se taire, s'il voulait conserver
les bonnes grâces de M. le comte. Aussi n'est-ce que bien long-temps
après cet entretien que le jeune secrétaire en a parlé. Cette
confidence, sans être singulièrement piquante, donne pourtant une idée
du degré de confiance qu'il faut accorder à la prétendue modération de
M. le comte Lucien, et aux épigrammes qu'on lui a prêtées contre
l'ambition de son frère et de sa famille.
Il n'était personne au château qui ne connût l'inimitié qui existait
entre M. Lucien Bonaparte et l'impératrice Joséphine; et pour faire leur
cour à celle-ci, les anciens habitués de la Malmaison, devenus avec le
temps les courtisans des Tuileries, lui racontaient tout ce qu'ils
avaient recueilli de plus piquant sur le compte du frère puîné de
l'empereur. C'est ainsi qu'un jour j'entendis par hasard un grave
personnage, un sénateur de l'empire, donner le plus gaîment du monde à
l'impératrice des détails très-circonstanciés sur une des liaisons
passagères de M. le comte Lucien. Je ne garantis point l'authenticité de
l'anecdote, et j'éprouve à l'écrire plus d'embarras que M. le sénateur
n'en avait à la conter. Je me garderai même bien d'entrer dans une foule
de détails que le narrateur donnait sans rougir, et sans effaroucher son
auditoire; car mon but est de faire connaître ce que je sais de
l'intérieur de la famille impériale et des habitudes des personnages
qui tenaient de plus près à l'empereur, et non d'exciter le scandale,
quoique je pusse m'en justifier par l'exemple d'un dignitaire de
l'empire.
Donc M. le comte Lucien (je ne sais en quelle année) rechercha les
bonnes grâces de mademoiselle Méserai, actrice jolie et spirituelle du
Théâtre-Français. La conquête n'en fut pas difficile, d'abord parce
qu'elle ne l'avait jamais été pour personne, ensuite parce que l'artiste
connaissait l'opulence de M. le comte, et le croyait prodigue. Les
premières attentions de son amant durent la confirmer dans cette
opinion. Elle demanda un hôtel; on lui en donna un richement et
élégamment meublé, et le contrat lui en fut remis le jour où elle prit
possession. Chaque visite de M. le comte enrichissait de quelque
nouvelle parure la garde-robe ou l'écrin de l'actrice. Cela dura
quelques mois, au bout desquels M. Lucien se dégoûta de son marché, et
se mit à aviser aux moyens de le rompre sans trop y perdre. Il avait,
entre autres présens, donné à mademoiselle Méserai une paire de
_girandoles_ en diamans de très-grand prix. Dans une de leurs dernières
entrevues, mais avant que M. le comte eût laissé paraître aucun signe de
refroidissement, il aperçut les girandoles sur la toilette de sa
maîtresse, et les prenant dans ses mains: «En vérité, ma chère, vous
avez des torts avec moi. Pourquoi ne pas me montrer plus de confiance?
Je vous en veux beaucoup de porter des bijoux passés de mode comme
ceux-ci.--Comment! mais il n'y a pas six mois que vous me les avez
donnés.--Je le sais, mais une femme qui se respecte, une femme de bon
goût ne doit rien porter qui ait six mois de date. Je garde les pendans
d'oreilles et je vais les faire porter chez Devilliers (c'était le
joaillier de M. le comte) pour qu'il les monte comme je l'entends.» M.
le comte, bien tendrement remercié pour une attention si délicate, mit
les girandoles dans sa poche avec une ou deux parures venant aussi de
lui et qui ne lui paraissaient plus assez nouvelles, et la brouillerie
éclata avant qu'il eût rien rapporté. Il fit pourtant, dit-on, un
dernier cadeau à mademoiselle M... avant de la quitter tout-à-fait; et
celui-là, la pauvre fille en souffrit long-temps. Il faut dire
toutefois, pour rendre justice aux deux parties, que de son côté M. le
comte prétendait que, loin de donner, il avait craint de recevoir, et
que c'était cette crainte salutaire qui avait amené la rupture.
Quoi qu'il en soit, mademoiselle M... se croyait bien dans ses meubles
et même dans sa maison, lorsqu'un matin le véritable propriétaire vint
lui demander si son intention était de passer un nouveau bail. Elle
recourut à son contrat de propriété, qu'elle n'avait pas encore songé à
déplier, et trouva que ce n'était que la grosse d'un état de lieux au
bas duquel était la quittance d'un _loyer de deux années_.
Pendant notre séjour à Gênes, les chaleurs étaient insupportables;
l'empereur en souffrait beaucoup et prétendait qu'il n'en avait pas
éprouvé de pareilles en Égypte. Il se déshabillait plusieurs fois le
jour; son lit fut entouré d'une moustiquaire, car les cousins étaient
nombreux et tourmentans. Les fenêtres de la chambre à coucher donnaient
sur une grande terrasse située au bord de la mer, et d'où l'on
découvrait le golfe et tout le pays environnant: les fêtes données par
la ville furent superbes; on avait lié les uns aux autres un grand
nombre de bateaux chargés d'orangers, de citronniers et d'arbustes
couverts de fleurs et de fruits; réunis ensemble, ces bateaux
présentaient l'image d'un jardin flottant de la plus grande beauté.
Leurs Majestés s'y rendirent sur un yacht magnifique.
À son retour en France, l'empereur ne prit aucun repos depuis Turin
jusqu'à Fontainebleau. Il voyageait incognito, sous le nom du ministre
de l'intérieur. Nous allions avec une si grande vitesse qu'à chaque
relais on était obligé de jeter de l'eau sur les roues; malgré cela Sa
Majesté se plaignait de la lenteur des postillons, et s'écriait à chaque
instant: _Allons, allons donc, nous ne marchons pas_. Plusieurs voitures
de service restèrent en arrière; la mienne n'éprouva aucun retard, et
j'arrivai à chaque relais en même temps que l'empereur.
Pour monter la côte rapide de Tarare, l'empereur descendit de voiture
ainsi que le maréchal Berthier qui l'accompagnait. Les équipages étaient
assez loin derrière, parce qu'on avait arrêté afin de faire reposer les
chevaux. Sa Majesté vit gravissant la montée, à quelques pas devant lui,
une femme vieille et boiteuse, et qui ne cheminait qu'avec grand'peine.
L'empereur s'approcha d'elle et lui demanda pourquoi, infirme comme elle
semblait être, et ayant l'air si fatiguée, elle suivait à pied une route
si pénible.
«Monsieur, répondit-elle, on m'a assuré que l'empereur doit passer par
ici, et je veux le voir avant de mourir.» Sa Majesté, qui voulait
s'amuser, lui dit «Ah! bon Dieu! pourquoi vous déranger? c'est un tyran
comme un autre.»
La bonne vieille, indignée du propos, repartit avec une sorte de colère:
«Du moins, monsieur, celui-là est de notre choix, et puisqu'il nous
faut un maître, il est bien juste à tout le moins que nous le
choisissions.» Je n'ai point été témoin de ce fait; mais j'ai entendu
l'empereur lui-même le raconter au docteur Corvisart, avec quelques
réflexions sur le bon sens du peuple, qui, de l'avis de Sa Majesté et de
son premier médecin, a généralement le jugement très-droit.